De Mingan au grand Nataskouan, l'on compte un peu plus de trente lieues.
Dans toute sa longueur, la côte est bordée d'îles, entre lesquelles se
croisent des passages assez difficiles pour les goëlettes. Après avoir
laissé la Pointe-aux-Esquimaux, nous préférons prendre le large, et ne
pouvons ainsi voir les six ou sept habitations qui sont en deçà du petit
Nataskouan[1].
[Note 1: A neuf lieues de la Pointe-aux-Esquimaux est la baie de
Sainte-Geneviève, à laquelle Jacques Cartier donna le nom de Baie du
Saint-Laurent.]
Samedi, 31 juillet, nous avions dépassé le grand Nataskouan, quand un
gros vent debout est venu nous arrêter et nous forcer à rétrograder. Les
courants étant contraires, aussi bien que le vent, notre capitaine se
décide à se mettre à l'abri. La grande rivière de Nataskouan, à l'entrée
de laquelle est un poste de la compagnie de la Baie d'Hudson, est devant
nous; mais la passe est difficile; ce matin-même une goëlette s'y
échouait sous nos yeux. Le conseil assemblé décide qu'il vaut mieux
retourner au port du petit Nataskouan, placé à deux lieues plus haut, et
formé par plusieurs îles et îlots, près de l'embouchure de deux petites
rivières. Une seconde colonie acadienne, venue aussi des îles de la
Magdeleine, s'est établie depuis deux ans autour du port et sur les
rivages de la baie voisine. Elle se compose de quinze familles, unies
entre elles par les liens de la parenté; d'autres parents et amis
doivent bientôt les suivre dans leur pays d'adoption. Déjà un
établissement de pêche et de commerce a été formé auprès du port, par
les sieurs LaParelle, de l'île Jersey: et si l'on en juge par les
commencements, leur entreprise aura du succès. Une trentaine d'hommes,
venus de Berthier et des paroisses voisines, sont employés, par la
société LaParelle, à faire la pêche de la morue, et, depuis l'ouverture
de la navigation, cette pêche a été fort abondante.
Si la saison continue d'être aussi avantageuse, les maîtres et les
employés seront amplement récompensés. Presque tous les hommes, occupés
sur cette grève, pêchent au cent; cela veut dire qu'on leur donne une
somme stipulée d'avance pour chaque centaine de morues, qu'on les
nourrit, qu'on leur fournit des berges; quant aux pêcheurs, ils donnent
leur travail sur la mer et n'ont d'autres obligations que celle de
déposer la morue au rivage. Sur la côte du Sud, on donne le nom de grave
à un établissement de pêche où l'on fait sécher la morue; ici on se sert
du mot _raing_, qui vient peut-être de _room_, terme usité parmi les
Anglais.
Plusieurs hommes de l'équipage descendent à terre pour passer la veillée
avec leurs amis les _Cadiens_, et les informer qu'il y a un prêtre sur
la goëlette. Le lendemain étant un dimanche, la nouvelle est accueillie
avec plaisir dans toutes les maisons de la petite colonie. Accoutumés,
dans les îles déjà Magdeleine, à vivre auprès d'un prêtre, les habitants
de Nataskouan regardent comme une grande privation de ne pouvoir
assister à la messe tous les dimanches et jours de fête. L'arrivée d'un
prêtre leur était d'autant plus agréable qu'ils s'y attendaient moins;
car un mois auparavant les PP. Label et Bernard avaient donné la mission
en ce lieu, et ils n'y devaient revenir qu'au bout d'une année.
Le dimanche, premier d'août, quelques-uns des habitants, montés sur une
berge, arrivèrent de bonne heure à la goëlette, pour m'inviter à leur
donner la messe. C'était ce que je désirais faire. Comme je descendais à
terre, le patriarche du lieu, le père Victor Cormier, venait au-devant
de moi pour me conduire à sa maison, où les missionnaires ont coutume de
s'arrêter et de dire la messe. Ils ne pouvaient faire un meilleur choix;
car le père Cormier et sa femme sont extrêmement respectables, et se
font remarquer par leur honnêteté et leurs bonnes manières. Quand
j'arrivai à la maison de mon hôte, un de ses petits fils, gamin de cinq
ou six ans, sur l'avis donné par sa grand'mère "de faire serviteur à
monsieur le curé", vint me faire un gentil salut à la matelote. Paul a
déjà pris le costume et la tournure d'un marin; son amusement favori est
de grimper sur les genoux du grand-père, en se cramponnant à ses jambes,
et imitant les mouvements d'un matelot qui monte dans le hunier. Dans
ces parages, il faut être matelot, et avoir appris à l'être de bonne
heure, car la moitié de la vie d'un homme se passe sur l'eau, et c'est à
la mer que les habitants de la côte doivent recourir, afin d'obtenir les
choses dont ils ont besoin pour eux-mêmes et pour leurs familles. Dès
le petit printemps, il faut partir pour la chasse du loup-marin;
puis viennent les pêches de la morue, du hareng et du saumon, qui se
succèdent de telle sorte, que les hommes et les jeunes gens doivent être
sur la mer depuis le mois d'avril jusqu'à la mi-novembre.
La chasse du loup-marin, quand elle a lieu le printemps, exige
ordinairement des goëlettes, parce qu'il faut aller la faire au large,
au milieu, des grandes glaces flottantes. Au mois d'avril dernier, les
deux goëlettes, qui appartiennent aux habitants de Nataskouan, partirent
pour un voyage de ce genre; elles étaient montées par seize hommes, dont
un était fourni par chaque famille. Après une course de vingt lieues au
large, les chasseurs aperçurent de grandes glaces, s'étendant à perte de
vue et couvertes de loups-marins. Deux heures se sont à peine écoulées
que les goëlettes sont amarrées aux glaces, et tous les hommes, armés de
bâtons, débarquent pour commencer l'oeuvre de destruction. Un seul coup
asséné sur le nez du loup-marin suffit pour lui donner la mort; aussi
est-ce sur cet organe que se dirigent tous les coups des chasseurs. Ils
ont le soin de commencer la tuerie par ceux qui sont les plus près de
l'eau. Cette précaution est nécessaire, car si quelques-uns de la bande
se jetaient à la mer, tous les suivraient; au contraire, tant que ceux
qui occupent les bords de la glace demeurent immobiles, les autres se
contentent de contempler le massacre de leurs frères, sans faire aucun
mouvement pour prendre la fuite.
La chasse, dans cette circonstance, fut si abondante, qu'au bout de deux
jours, dix-huit cents loups-marins avaient été embarqués sur les deux
goëlettes; c'était tout, ce qu'elles pouvaient porter. Il restait encore
sur la place plusieurs milliers de loups-marins, qui paraissaient
résignés à partager le sort de leurs compagnons; mais il aurait été
inutile de les tuer, puisqu'il n'y avait pas moyen de les emporter.
Après une course de douze jours, les chasseurs rentraient en triomphe au
port. L'huile allait couler à larges flots, et, avec elle, la joie
et l'abondance; plus d'une ménagère, allongeait déjà la liste de ses
emplettes futures chez le marchand. Malheureusement, on n'avait pas
songé à préparer des futailles.--"Allons en chercher aux îles de la
Magdelaine", proposa un des chefs.--"Allons-y", répondent tous les
autres; "ils connaîtront qu'il y a du loup-marin à Nataskouan autant
qu'aux îles de la Magdeleine". C'est vrai; mais aussi les futailles
manquaient aux îles de la Magdeleine, comme à Nataskouan. L'on cingla
alors vers Pictou, dans l'espérance d'être plus heureux; ici encore on,
fut complètement désappointé; il fallut retourner à Nataskouan comme
l'on était venu, et se décider à tirer parti de tous les vieux barils
qu'on pourrait trouver. Pendant ce pélerinage de quinze jours, les
loups-marins restaient à fond de cale; une portion de l'huile se sépara
des chairs, se mêla avec les eaux croupies de la sentine, et fut ainsi
perdue, grâce à l'imprévoyance des pêcheurs.