Peu de temps après la cession du pays aux Anglais, la rivière
Saint-Jean, dont l'embouchure est à quelques lieues au dessus de Mingan,
fut désignée pour servir de limite au Canada, vers le nord-est; par
cet arrangement, les côtes de Mingan et du Labrador, ainsi que l'île
d'Anticosti, furent annexées au gouvernement de Terreneuve; mais un
acte, passé la sixième année du règne de George IV, transféra les
bornes du Canada de la rivière Saint-Jean à une ligne courant depuis
Blanc-Sablon jusqu'au 52° degré de latitude nord.
Grâce à l'obligeance de monsieur Comeau, le mât brisé fut bientôt étayé;
et le trente, matin, nous levons l'ancre et reprenons notre course,
poussés par un fort courant qui nous aide beaucoup plus que le vent.
Dans l'étroit canal entre les îles de Mingan et la terre ferme, la marée
monte et baisse assez régulièrement. On me dit que, dans les grandes
marées, le flot monte à douze pieds au-dessus des basses eaux; tandis
que, sur la côte de l'île d'Anticosti, il ne s'élève guère au-dessus
de six pieds, et de cinq pieds seulement sur celle du Labrador. À sept
lieues au-delà du poste de Mingan, se trouve la Pointe-aux-Esquimaux, où
une vingtaine de familles acadiennes se sont établies depuis trois ans.
Elles viennent des îles de la Magdeleine, d'où elles se sont expatriées
pour améliorer leur condition. Pêcheurs, agriculteurs et matelots, les
Acadiens ont fait un excellent choix en transportant leur résidence en
ce lieu. Ici, ils trouvent des terres cultivables, une mer abondante
en poissons et en gibier; à leur porte est le port des Esquimaux,
complètement abrité pair des îles; et en arrière s'étend un excellent
pays de chasse; tandis qu'aujourd'hui les îles de la Magdeleine
n'offrent qu'une partie de ces avantages et sont beaucoup trop peuplées
pour les ressources qu'elles présentent. "Et puis, voyez-vous", me
disait un des émigrés; "les plaies de l'Égypte étaient tombées sur
nous. Les trois premières sont venues avec les mauvaises récoltes, les
seigneurs et les marchands; les quatre autres sont arrivées avec les
gens de loi. Du moment que les avocats ont paru, il n'y avait plus moyen
d'y tenir".
La côte de Mingan, ci-devant déserte, acquiert, par l'immigration, une
population vigoureuse, morale et franchement catholique. Les hommes en
général sont forts, robustes; ils sont surtout de hardis navigateurs;
les mères de famille sont bien instruites des vérités de la religion, et
savent élever leurs enfants dans la crainte de Dieu. Les habitants de la
Pointe-aux-Esquimaux possèdent des chevaux, des vaches, des moutons,
des cochons; et après les cinq ou six lieues de solitude qu'on vient de
parcourir, l'on est tout surpris de tomber au milieu du mouvement et de
la vie d'un village nouveau.