des premières physionomies qui ne ressemblent plus aux figures du
moyen-âge. Bientôt, se mettent à ses côtés François Ier et Charles
Quint; ils ne différent pas moins des hommes de la génération
précédente; mais lui est le héraut, il annonce l’époque moderne. On lui
voit des mœurs élégantes et non plus passionnées; il y joint le charme
d’une simplicité et d’une modération relatives; ses scrupules sont
médiocres; pourtant il sent le prix de la mansuétude apparente. Il est
peu croyant, mais il ne s’écarte guère d’une décence approximative; il
ne se préoccupe jamais de grandes œuvres, de grandes institutions
destinées à produire le bien, et il aime pourtant, dans de petites
mesures, la volupté de la bienfaisance: il prend plaisir à doter des
enfants pauvres. Il n’est nullement beau; il a de nobles manières et des
habitudes délicates; ses yeux gros et saillants ne lui permettent pas de
reconnaître les objets avec facilité; ce lui est un motif pour apprécier
les avantages du lorgnon et montrer comme on s’en sert avec bonne grâce.
Il est gros, sujet à des transpirations violentes qui le gênent
excessivement. Il ressent même plus gravement les inconvénients de son
tempérament lymphatique et, pendant le conclave d’où il sortit pape, il
fut obligé de subir des opérations chirurgicales; mais il a les mains
blanches, longues, potelées, admirables, et par la convenance de ses
gestes il sait les faire valoir. Cent ans auparavant et même cinquante,
on ne se fût pas avisé de tous ces diminutifs.
Sa naissance en était déjà un. Il se donnait pour prince et,
communément, on n’y contredisait pas. Cependant, c’était une fiction.
Son père, Laurent, n’avait d’autre position que celle d’un citoyen
opulent dont les vertus politiques et le goût exquis en toutes choses
servaient bien l’ambition. Rien de plus. Le sang de la famille était du
sang de comptoir; le plus mince gentilhomme d’origine féodale n’eût pas
admis l’égalité avec cette race marchande et néanmoins, après la
révolution de Savonarole, ces fils de négociants exilés florentins, avec
tant d’autres, se firent accepter comme du sang supérieur uniquement
parce qu’ils prétendirent l’être; on pensa qu’ils étaient aptes à régner
un jour, parce qu’on sentait vaguement que Florence tendait à la
monarchie. Un tel aveu de la part de l’opinion générale n’était pas
moins nouveau que la personnalité du cardinal Jean. Il en résulta
d’abord que, de même qu’un fruit mûr se détache de la branche sans
laquelle il n’aurait pu devenir un fruit, de même les Médicis se
détachèrent de leur richesse qui les avait faits ce qu’ils étaient et,
pauvres, ils purent demeurer importants. Pierre de Médicis, chassé de sa
ville, se trouva avec ses frères et ses parents, allant, errant, vagant,
sollicitant et recevant des affronts de Bologne à Venise, de Venise en
Allemagne, d’Allemagne en France. On se moqua de lui et des siens
quelquefois, on refusa de les appuyer, on refusa de les aider; ils
manquèrent souvent du plus nécessaire et durent quitter des auberges où
on ne leur accordait pas crédit. Pourtant, on ne mettait pas en question
qu’ils fussent princes et ce point suffisait à leur réserver l’avenir.
Pierre, le chef de la famille après Laurent, avait été, à tous les
points de vue, un homme médiocre. Ce n’était, cependant, pas ce qui
l’avait mis à bas. C’était la réaction naturelle soulevée contre le mode
d’administration introduit par sa famille. Le tempérament florentin,
comme celui de chaque peuple, était complexe. Les instincts hostiles aux
Médicis, comprimés sous la main de Laurent, firent détente sous celle de
son fils maladroit. Mais, on l’a observé avec raison: un gouvernement
qui existe uniquement à la condition de ne pas commettre de fautes,
prouve par cela seul peu de vitalité. Le pouvoir de Pierre se brisa
parce qu’il rencontrait un certain fond d’énergies anciennes à dépenser
et d’illusions à épuiser. Chacun le sentait; le zèle de Savonarole, les
théories historiques et spéculatives de Machiavel et de ses savants
amis, épris d’un idéal à la romaine, les prétentions d’influence des
grandes familles, les habiletés balancées et contrebalancées des
Soderini, des Valori et de leurs pareils, plus sages que perspicaces et
plus modérés que forts, ne pouvaient mener loin, ni durer longtemps. Le
fait seul que le moindre des inconvénients de ce régime libéral faisait,
à chaque fois qu’il se montrait, éclater le nom de Médicis, invoqué
comme le remède suprême a tous les maux, ce fait, cette circonstance
seule donnait du relief aux exilés. Néanmoins avant qu’ils pussent
ressaisir leurs avantages, il fallait que la veine contraire s’épuisât.
Pierre mourut. Jean devint le mentor de sa famille. Il laissa la branche
cadette rentrer obscurément à Florence, changer de nom, s’humilier; il
continua lentement et sans mouvements désordonnés le rôle de prétendant;
chaque jour écoulé, chaque misère sentie dans la République fatiguée,
entourait, appuyait son nom d’un éclat dangereux. Le Cardinal était
patient, il était, au fond, satisfait de son sort; il ne s’endormait pas
sans doute; mais il n’était pas non plus trop éveillé. Ses amis
devenaient chaque jour plus nombreux. Tolérablement bien vu par
Alexandre VI, mais se gardant de résider à Rome, sous la main de ce
terrible personnage, il entretenait des relations avec l’ennemi déclaré
du Pape, le fougueux Julien de la Rovère. Celui-ci s’était fortifié dans
sa ville épiscopale d’Ostie et remuait ciel et terre, pour amener la
déposition de Borgia. L’élégant Jean de Médicis se rencontra avec lui à
Savone, dans une entrevue préméditée. Ils s’entretinrent longtemps.
Julien proposa, sans doute, bien des combinaisons, car rien ne fut
jamais plus mouvant et plus fertile que son génie; il présenta bien des
ouvertures, il étala la possibilité de bien des violences pour
précipiter à terre le pontife abhorré. Jean de Médicis n’était pas
l’homme de pareilles tentations, et de la rencontre de Savone, il ne
sortit quoi que ce soit dont Alexandre VI eût à se plaindre. Toutefois,
les deux interlocuteurs se séparèrent amis. Il est assez difficile de
deviner quelle sorte de sympathie le tempérament un peu froid, la raison
courte, le raffinement intellectuel du Médicis pouvait exciter chez le
plus impétueux des hommes en même temps que le plus rusé; cette
sympathie, pourtant, exista et alla même se développant dans une
proportion assez grande, lorsque Jules eut pris la tiare.
A ce moment, le Cardinal, revenu une fois pour toutes de ses voyages
ultramontains, après avoir beaucoup vu, beaucoup connu, causé avec
nombre de savants, admiré une foule d’objets d’art, s’adonnait à un
dilettantisme devenu, depuis les jours du magnifique Laurent, la
prétention obligée et d’ailleurs justifiée de sa famille. Secondé par
son cousin, le cardinal Jules, depuis Clément VII, il avait fait de sa
maison un musée. On y conversait avec les plus beaux et les plus
aimables génies du siècle; on y rencontrait les gens qui prenaient la
part la plus grande aux plus sérieuses affaires. Parmi des jouissances
si désintéressées, Jean de Médicis gardait toujours une part de son
attention fixée sur les fluctuations politiques, au travers desquelles
se laissait entrevoir comme chose probable la réintégration de sa
famille à Florence et la reprise de ce que cette famille appelait ses
droits.
Sur ce point Jean ne s’entendait pas avec Jules II. Celui-ci consentait
à ce que les Médicis pussent récupérer leurs domaines confisqués et un
certain rang; mais non pas qu’ils devinssent des princes régnants.
Lui-même, comme on l’a vu, convoitait la Toscane et visait à englober
cette région dans la grande Italie pontificale dont il poursuivait la
création, et eût-il eu pour Jean encore plus de bon vouloir, il ne se
fût départi de ses projets. Il constitua donc volontiers le Cardinal son
commissaire auprès des Vénitiens et des Espagnols marchant avec ses
troupes et les Suisses contre les Français; il l’initia à ses menées;
et, quand il le vit prisonnier à Milan après Ravenne, il l’employa pour
instituer à Latran le concile destiné à réagir contre Louis XII et
l’empereur, devenus théologiens à Pise; mais, lorsqu’il fit assaillir
Florence, si, de nouveau, il se servit de lui, ce fut en le plaçant,
ainsi qu’on l’a vu, sous la double tutelle du duc d’Arbois et de Don
Raymond de Cardone. Alors, le Médicis comprit fort bien que l’extrême
limite de sa faveur était atteinte; que le Saint Père ouvrait désormais
sur lui les yeux de sa méfiance; qu’il fallait ou se soumettre
absolument, abandonner la Toscane à la volonté du représentant de saint
Pierre et se garder de faire mauvaise mine, ou bien recommencer une
lutte; et en vérité, il n’existait aucun moyen de tenir pied contre un
adversaire tel que Jules II.
Rarement l’homme prévoit juste. Sa raison n’est qu’une déraison
constamment renversée par le cours des faits auquel elle ne peut rien.
Jules II meurt tout à coup et le cardinal Jean, le confident suspecté,
l’homme tenu en échec, le prétendant, à la veille de tout perdre, même
l’espérance, se trouve souverain pontife, possesseur des forces tournées
contre lui. A ce moment, Léon X entra en pleine possession de son
tempérament; il fut, librement, le grand seigneur fastueux qu’il était,
le prince, l’homme à passions plus colorées que fortes. Il réalisa
l’idéal d’une existence parfaitement ornée.
Ses sentiments politiques étaient peu italiens et ce qu’il chercha, ce
fut non pas l’élévation subite de sa famille, à la façon des Borgia,
mais, suivant lui, le droit de sa maison à la principauté de la ville
natale. Il imagina encore de créer un semblant d’Etat pour son frère
Julien, en réunissant à Parme et à Plaisance, dépouilles de la maison
d’Este, Modène, acheté de l’empereur pour 40 mille ducats d’or
(l’empereur ne demandait qu’à vendre). François Ier étant monté sur le
trône de France, le Pape lui transporta l’espèce de haine qu’il avait
vouée à Louis XII. Cependant, quand il vit ce jeune vainqueur rentrer
dans le Milanais, à travers l’exploit de Marignan, mettre dehors les
Sforze avec une pension viagère et lui enlever à lui-même l’apanage
désigné de son frère, Parme et Plaisance, il se soumit; il s’allia à
celui qu’il détestait et, souffrant du même vide d’argent qui
travaillait Maximilien, il consentit, pour garder les annates de France,
à conclure ce fameux concordat, cette prérogative plus rapprochée de
nous que la Pragmatique de 1438, source officielle des libertés
gallicanes. Une telle négociation aurait dû servir de règle à tous les
gouvernements européens; elle démontrait l’inutilité des schismes et des
hérésies. Cette indifférence religieuse que Jules II n’eût jamais
admise, bien que prêtre peu régulier, devait marquer d’un trait profond
la physionomie de Léon X. Il l’afficha encore et d’une manière plus
frappante, aux débuts de l’insurrection soulevée par Martin Luther;
mais, là, se dressa en face de lui un contradicteur passionné; ce ne fut
pas l’hérétique avec lequel d’ailleurs il demandait à s’entendre; ce fut
le successeur de Maximilien sur le trône impérial, le jeune
Charles-Quint, le souverain placé par la fortune en tête des Etats les
plus vastes que l’Europe eût connus depuis le temps de Charlemagne.
Le Pape voulait à mesure égale la gloire de la maison de Médicis,
l’éclat du trône pontifical et un train d’existence propre à l’illustre
et délicat amateur des lettres, des arts et des plaisirs qu’il était
lui-même. Le nouvel empereur, de son côté, nourrissait et professait
d’autres doctrines. Il jetait sur le monde un coup d’œil bien autrement
sérieux. Le Pape avait besoin d’argent pour soutenir son système.
L’Empereur avait besoin de pouvoir pour garder ferme dans les serres de
son aigle les Espagnes, les Flandres, la Bourgogne, l’Artois,
l’Allemagne, les Nouvelles Indes; aussi considérait-il d’un regard
soupçonneux toutes volontés surgissant à côté de la sienne. Il était
pénétré de cette maxime que le maintien des grands Etats exige le calme
politique; aussi, comme Auguste, voulut-il la stagnation avec sévérité.
Le Pape abandonnait, peut-être sans le sentir nettement, l’idée de
l’unité, de la prépondérance de l’Italie; il préférait bien des choses à
la grandeur de l’Eglise; l’Empereur consentait volontiers à l’élévation
de quelques princes de plus, fussent-ils des Médicis, si à ce prix il
devenait le maître dans la péninsule et en chassait les Français. Ni
chez le Pape, ni chez l’Empereur, rien ne ressemblait plus à ce qu’on
avait connu quelques années en ça. D’ailleurs, l’Italie riche, admirée,
savante, inspirée, habile, était lasse; la fatigue l’envahissait; la
passion tombait; la mollesse s’étendait; on riait en désespérant, et,
riant, on désespérait. Chacun faisait comme le Pape, on croyait de moins
en moins à la religion et à tout le reste. Les enthousiasmes du passé se
transformaient lentement, mais sûrement, en dilettantisme. Les étrangers
aussi, les anciens pillards, se faisaient artistes. Par toute l’Europe,
désormais, la valeur des belles choses était appréciée bien ou mal. Les
princes tenaient à honneur de les rechercher. François Ier commande
d’immenses achats d’œuvres d’art; Henri VIII, l’ami dévoué, le serviteur
du Saint-Siège, se pique d’en faire autant: Charles-Quint les imite.
Et, cependant, le monde s’ingénie, se débat, se remue. En Allemagne
s’élèvent des novateurs de tous genres; ils font courir activement leurs
plumes et déjà mettent leurs épées au vent; les imprimeurs vont de ville
en ville avec leur apprentis et leurs presses, semant les pamphlets, les
libelles, les traités, les discours, les avertissements et les
exhortations, tantôt catholiques, tantôt hérétiques, en somme boutant le
feu partout; les populations prennent goût à cette première forme du
journalisme; Erasme et Reuchlin, dans leurs cabinets de savants,
spéculent sur les notions du jour et entretiennent des correspondances
avec les rois, flattés de recevoir leurs lettres qu’on imprime, et
demandant des conseils qu’ils se réservent de ne pas suivre. La
conflagration intellectuelle est générale. Elle a pénétré en France; ses
résultats se font sentir sur le globe entier; Magellan découvre son
détroit et meurt aux Philippines; Fernand Cortez, le grand marquis,
achève en trente mois la conquête du Mexique. Tout flambe dans les
esprits, pour lesquels cependant le combustible va bientôt manquer.
C’est à l’apogée des choses que l’on peut, avec quelqu’effort de
recherche, trouver l’éclosion du germe de leur décadence. Alors,
justement, les esprits superficiels sont moins disposés à en rien
soupçonner. Ils s’endorment dans une sécurité complète; ils ne sont pas
loin d’estimer que cette loi éternelle en vertu de laquelle toutes
choses sont vouées à la transformation à travers la mort, a cessé
d’agir. Devant eux, les années sont comptées, peu nombreuses; eux, ils
calculent sur l’indéfini des siècles. Tout les excuse; l’air est doux,
tiède, parfumé; le ciel d’une pureté incomparable, débarrassé des brumes
du matin, et le char du soleil monte avec calme au sommet de sa course;
les roues dorées illuminent l’azur. Seulement, le guide des coursiers
sublimes a changé; ce n’est plus Phœbus: c’est Phaéton.
CINQUIÈME PARTIE
MICHEL-ANGE
Venant après Léon X, Adrien d’Utrecht était donc résolu à exercer la
puissance ecclésiastique suivant l’esprit du dogme chrétien: il ne
voulait ni la belle antiquité, ni les arts, ni le luxe; il ne voulait
pas les mauvaises mœurs; la corruption cléricale eut senti la cuisson
des verges dont il était armé. Les débordements allaient-ils rentrer
dans le lit régulier? On en peut douter; rien ne revient; mais, de toute
évidence, les intentions du pontife étaient aussi droites que sévères.
Il monta sur le trône en janvier de 1522 et le 24 décembre de 1523 il
était mort. Pendant cette courte période, la cour pontificale, violentée
dans ses habitudes, n’avait pas respiré. Une fois libre, elle ne voulut
plus accepter de pareilles épreuves, et les cardinaux réunis en
conclave, portèrent au suprême pontificat Jules de Médicis, l’image
pâlie de Léon X, son frère bâtard et bâtard en toutes choses. Il avait
le même genre d’esprit avec moins d’esprit, le même goût du plaisir avec
moins de délicatesse, le même goût pour les arts, le même goût pour les
lettres... mais c’était du goût. La décadence italienne a, désormais,
commencé; les pétales de la fleur d’or tombent les uns après les autres.
Pour être devenu trop enivrant, le parfum perd sa fraîcheur. C’est dans
une atmosphère où s’avance le crépuscule que tout arrive désormais. Les
événements d’importance sont rares et funestes à l’Italie. Un tableau de
cette période doit resserrer les temps; on n’en est plus aux moments
féconds où deux et trois années voyaient se produire les mouvements les
plus grandioses.
Clément VII régna au milieu des plus horribles et stériles agitations;
après lui vint Alexandre Farnèse, Paul III, grand amateur du népotisme;
mais tout devenait mesquin, même les fautes; dans les dons abusifs des
papes, le patrimoine de l’Eglise était assurément spolié et appauvri,
mais les Pierre-Louis Farnèse, mais les Ottavio Farnèse, ne recevaient
que terres, argent, titres; ils ne demandaient pas davantage; les
ambitions vigoureuses, en passe de devenir utiles, n’exitaient plus; les
combinaisons contemporaines ne les rendaient plus possibles. Jules III
succéda à Paul II, Marcel Il précéda Paul IV, suivi de Pie IV. Sous ces
règnes, on essaya quelquefois de résister à César, de s’allier à la
France, de persécuter les amis de César, de ruiner les Colonna,
partisans de César; en somme, l’autorité de César alla grandissant, et
bien que Paul IV, en 1556, ait commis la hardiesse de prononcer la
déchéance de Philippe II d’Espagne, l’expulsant du trône de Sicile, il
fallut bientôt se démentir, se soumettre, rentrer dans l’obéissance.
Tout pliait sous la double volonté de l’Espagne et de l’Empire. Ces
puissances dirigées par les mêmes maximes, par la claire vision des
mêmes intérêts, pesaient d’un poids écrasant sur leurs propres domaines
et autant que possible sur ceux des autres princes. Charles-Quint avait
légué aux deux branches de sa maison une politique meurtrière qui devait
ou ruiner ceux qui la pratiquaient ou écraser le reste du monde. Deux
génies ardents s’affrontaient: celui du temps mourant qui, à la suite du
schisme, de l’hérésie, de l’autorité immodérée des princes sur un point,
de la liberté indéfinie des sujets sur un autre, de l’imprévu, de
l’incohérent, de l’inconsistant, du désir inexpliqué et du rêve courait
on ne savait où; et celui qui, inspirant les princes de la maison de
Bourgogne, était résolu à arrêter, à supprimer, à annuler n’importe
quoi, et n’imaginait rien d’autre; méfiant, tracassier, questionneur,
gênant, né de la peur de perdre une parcelle quelconque de son avoir, de
son pouvoir, de son droit ou de ses prétentions, il en voulait
implacablement aux prétentions, aux droits, au pouvoir, à l’avoir, à la
vie, à l’âme même de tout le monde et de chacun dans le pourtour entier
de l’univers. C’était pour jouir chez lui de cette paix morne que seule
il reconnaissait pour être la paix, que Philippe II entretenait le
tumulte en Italie et en France; et ses parents impériaux faisaient
absolument de même en Allemagne, en Bohême, en Hongrie.
On vit alors se relever la passion de propagande dont on n’avait guère
entendu parler depuis les anciennes prédications du christianisme. Cette
fois, deux terribles convertisseurs surgirent, se mirent à l’œuvre;
jusqu’à nos jours ni l’un ni l’autre n’a pris de relâche et ils
s’acharnent à poursuivre les recrues. Tandis que l’un, démon de révolte,
prêche l’avenir, l’autre, au contraire, prêche le passé, mais quel
passé? Un passé qui ne fut jamais. Philippe II, après son père, se
montra un inexorable missionnaire de l’oppression qu’il donnait pour
avoir été la règle antique et dont le moine de Yuste et lui étaient les
inventeurs. Il lança dans les directions les plus diverses et les plus
lointaines, les collaborateurs de choix: Inquisiteurs pour la foi et
pères de Jésus, milices nouvelles, quelquefois d’accord, souvent
contrastantes; ici, favorables au Saint-Siège, là ses surveillantes,
quelquefois ses ennemies. Mais, à cette époque et pour longtemps, les
uns et les autres étaient résolument impériaux, résolument espagnols. Il
ne faudrait pas les qualifier de persécuteurs; ce serait revendiquer
pour eux le monopole des cruautés et leurs adversaires s’y montraient
tout aussi habiles. Il était non moins périlleux d’avoir affaire aux
juges ecclésiastiques d’Henry VIII ou des Calvinistes de Genève, qu’aux
Dominicains de Cordoue. Tous les partis ont été, sont et seront
persécuteurs; tous les partis ont appelé justice ce qu’ils imposent et
cruauté ce qu’on leur fait subir; mais Philippe II avait des passions
plus nobles qu’Henri VIII.
Le point remarquable c’est que la religion chrétienne, fournissant des
enseignes à tous les camps et prêtant son nom en Saxe, en Suède, en
Angleterre, comme à Madrid, à Vienne, à Naples, à Bruxelles, cette
religion chrétienne dont on parlait si bien, était en définitive peu
écoutée. Au temps de l’ancienne Grèce une guerre éclata, source de
beaucoup de malheurs: elle est connue dans l’histoire sous le nom de
«guerre sacrée» et eut lieu à propos du sanctuaire de Delphes. Quelqu’un
parmi les Hellènes avait-il méconnu la divinité d’Apollon-Phœbus?
avait-on osé altérer un rite, omettre une cérémonie? avait-on mis en
doute la véracité de la Sibylle? Rien moins! On avait pillé des pèlerins
et, peut-être, un peu le temple; c’est ce qui rendait sacrée cette
guerre. Les dissensions religieuses de l’Europe moderne sont du même
genre. A travers la foi, elles visent aux intérêts les plus positifs, à
ceux dans lesquels l’âme immortelle ne revendique pas la moindre part.
De là, les mille contradictions, les bizarreries, les inconséquences de
la politique religieuse; de là, des papes rejetant l’inquisition
espagnole; et, pourtant, cette inquisition était, à l’entendre, le
bouclier de l’orthodoxie; de là, les papes offensés, insultés,
persécutés, chassés de Rome, réduits à la misère, à la famine, et par
qui? Par Charles-Quint; puis vilipendés de nouveau par Philippe II, par
ces monarques catholiques indignés de ne pas trouver dans les volontés
du Saint Père la mesure, ni la nuance, ni la forme de catholicisme utile
à leurs propres affaires, je dis affaires temporelles. Il en fut de même
lorsqu’un peu plus tard, en France, la maison de Guise, et la Ligue
accusèrent la papauté de tiédeur, et quand, dans ce même pays, Louis
XIV, le fléau de l’hérésie, humilia de son mieux le Souverain Pontife et
réduisit dans ses Etats le clergé à tomber sous la dépendance absolue de
son administration. Au rebours de la rigidité dogmatique des potentats,
la cour de Rome, à partir du XVIe siècle, se montra douce en matière de
foi. Elle fit à l’occasion ses réserves; elle détermina théoriquement
ses doctrines et définit l’étendue de ses droits; mais sur la pratique
elle insista beaucoup moins, et sembla même, en bien des cas, vouloir
vivre sans collision en face de l’hétérodoxie. De la sorte, il se trouva
que les puissances protestantes imitant avec suite la rigueur des
gouvernements catholiques, les persécutions religieuses dépouillèrent de
plus en plus le caractère d’un fanatisme croyant, pour revêtir plus
positivement celui de la convenance d’Etat. Ces déguisements
confessionnels ont continué jusqu’à l’époque présente à masquer les buts
les plus absolument temporels.