Charles-Quint fit de sa façon d’envisager la religion sa grande affaire,

son grand moyen. Armé d’une constance inflexible, il mena la guerre

contre tout ce qui s’opposait à la perpétration de ses volontés. Son

principal adversaire étant François Ier, il prit à tâche de lui fermer

l’Italie. Il y parvint. Ce ne fut pas l’affaire d’un jour. En 1523, il

le chassa du Milanais et le poursuivit jusqu’en Provence; mais il fut

repoussé et obligé de rebrousser chemin, devant une nouvelle invasion

conduite par le roi en personne. En 1524, à Pavie, il battit son

adversaire, le fit prisonnier et l’emmena à Madrid. En 1526, contraint

de le relâcher, il dut se contenter d’un traité inexécutable. En 1527,

les Français ligués avec le Pape, Florence, les Vénitiens, les Suisses

et l’Angleterre, reparaissent dans la péninsule et n’y profitent en

rien; cependant ils pénètrent jusqu’à Naples, reperdent ce royaume en

1528 et consentent encore à s’en aller. En 1529, se signe à Cambrai la

paix des Dames, négociée par Marguerite d’Autriche, gouvernante des

Pays-Bas, et Louise de Savoie. Les Français renoncent solennellement à

rien posséder en Italie et à s’y mêler de quoi que ce soit, et comme

corollaire et confirmation de cette défaite absolue, les Etats de la

péninsule forment une ligue perpétuelle sous la protection et la

conduite de l’empereur. Alors, celui-ci arrange tout selon ses vues. En

1530, il se fait donner la couronne de fer et la couronne impériale par

Clément VII, sa victime. Il est le maître; le Pape n’est rien qu’un

assistant passif et le diacre de l’empereur officiant. César ensuite

s’achète des amis. Du marquisat de Mantoue il fait un duché. Au duc de

Ferrare il donne Carpi et assure Modène et Reggio. Il assiégeait

Florence depuis dix mois; il prend la ville, malgré les travaux de

défense exécutés par Michel-Ange, et termine les hésitations indéfinies

des habitants en leur assignant un chef héréditaire dans la personne

d’Alexandre de Médicis; c’était une gracieuseté pour le Pape dont

l’Empereur ne voulait pas non plus trop abuser. A Béatrice de Savoie, sa

cousine, Charles fait don du marquisat de Ceva et du comté d’Asti. Le

Montferrat est donné au Mantouan. Bientôt à Florence une révolution

éclate, Alexandre est assassiné; peu importe; César élit parmi les

Médicis Cosme, fils de Jean des Bandes Noires, garçon de dix-huit ans,

et le fait duc. Sienne s’insurge et chasse la garnison espagnole.

Charles prend la ville, modifie le gouvernement, met les Siennois sous

la tutelle d’une forte citadelle; ils cherchent encore à bouger; ils

sont de nouveau pris et cette fois donnés à Cosme, duc de Florence, et

comme Francesco Burlamacchi, gonfalonier de Lucques, conspirait contre

celui-ci, César le saisit et le décapite. En même temps qu’il donnait,

il recevait. En 1535, François Sforza avait été rétabli dans son duché

par les Français eux-mêmes, alors dégoûtés de Milan, et convoitant

Naples. L’Empereur l’avait laissé régner tout en le surveillant. A sa

mort, il déclara César son héritier.

Ainsi s’établit définitivement la nouvelle constitution de l’Italie. Ce

fut la suprématie espagnole et impériale. Les Français, à la vérité, ne

devaient jamais cesser leurs efforts pour y porter le trouble. Pourtant,

ils ne purent ni rien détruire, ni rien fonder. Ils continuèrent leur

vieux système. Entrer dans la péninsule leur resta facile; s’y maintenir

impossible, et l’Italie piétinée à perpétuité par les combinateurs

politiques perdit jusqu’au sentiment de l’indépendance. Le tempérament

de ses princes, comme les habitudes de ses peuples, devinrent également

serviles.

Le trait caractéristique de cette situation est que la maison d’Autriche

se rendait compte de sa volonté; la France n’avait pas l’air de se

douter de la sienne et courait aux quatre vents. Elle inventait

l’alliance avec le Turc et on a vu là un trait de génie. Venise,

auparavant, avait vécu en paix avec cette puissance; elle l’avait même

tacitement soutenue, servie à l’occasion; elle ne s’était jamais avisée

de s’en faire l’amie déclarée. La France l’imagina et s’en vanta, ce qui

devait naturellement exciter de l’horreur dans un temps où le nom de

Turc se rattachait aux cruautés folles exercées sur les populations de

la Hongrie, de l’Italie même, par les janissaires d’une part et les

pirates barbaresques de l’autre. En même temps, les conseillers de

François Ier et, ensuite, ceux d’Henri Il s’associèrent aux protestants

parce que l’Empereur persécutait ceux-ci. Comme, un peu plus tard, on ne

les tourmenta pas moins, on imagina d’être l’ami de ceux du dehors en

même temps qu’on brûlait ceux du dedans. Cette vacillation a passé

également pour un chef-d’œuvre de sagesse; en somme, on s’apercevait

sans peine en y regardant d’un peu près, qu’elle a produit beaucoup de

mal, fort peu de bien, et il aurait mieux valu pratiquer un système plus

respectable au point de vue de la logique, comme à celui de la morale.

Malheureusement, ce fut impossible. On vécut de hasards sous les Valois,

et on ne s’occupa que de pêcher dans la mer des expédients, des proies

de rencontre. Les enfants de François II rêvaient le pouvoir absolu et

la destruction des grands; les grands n’étaient plus les feudataires

d’autrefois, mais des produits de fortune, les Guise, les Châtillon, les

Saint-André; ceux-là, Dieu sait ce qu’ils voulaient! tout! et ils

attendaient le reste. Comme antithèse aux vœux des rois, ils songeaient

même à instituer la République. On n’osait tout confesser de ce qui se

tramait obscurément au fond des pensées, on se réduisait donc à ce qui a

été signalé plus haut: on mettait la religion en avant et on restait

tapi derrière.

Cette méthode parut également fort bonne à Henri VIII d’Angleterre. On

avait connu ce prince dévoué corps et âme à la cour de Rome et de sa

plume auguste s’escrimant si bien contre Luther et les novateurs, qu’il

fallait lui donner le titre de «Défenseur de la Foi». Il eût

probablement continué dans les mêmes errements, car la foi, comprise,

surtout, à la manière de Charles-Quint, ne devait rien avoir que de fort

séduisant pour lui, si, par malheur, il n’avait connu Anne de Boleyn. Le

premier pas essayé, Catherine d’Aragon renvoyée, le roi déclaré par le

clergé catholique de son Etat chef suprême de la religion, les idées du

théologien de Windsor tournèrent sens dessus dessous. Il aurait pu,

restant catholique, surveiller l’orthodoxie de son peuple et la régler

haut la main; mais la produire était plus agréable encore et les

massacres et les autodafés et les décapitations de femmes, d’hommes,

d’enfants, de grands seigneurs, de pauvres hères commencèrent pour durer

longtemps; catholiques, luthériens, calvinistes se passaient la hache et

montaient sur les mêmes bûchers; l’important et le difficile était de

deviner la foi du roi, incertain lui-même. Il avait trop à faire déjà à

organiser le défilé d’Anne de Boleyn, décapitée, à Jeanne Seymour, morte

en couches, à Anne de Clèves, renvoyée, à Catherine Howard, suppliciée,

à Catherine Parr, qui l’aurait été, si la mort ingrate n’était venue

prendre son pourvoyeur à la gorge.

Le meurtre pour cause théologique florissait partout, dans tous les

camps. Chacun se piquait de bien brûler, de bien torturer, il ne

semblait pas qu’une doctrine fût complète, tant qu’elle n’avait érigé

son bûcher particulier. Les anabaptistes travaillèrent en grand; on le

leur rendit bien. De sorte que le siècle où l’érudition et les arts

auraient dû régler ou au moins détourner vers eux les activités de

l’esprit, où, suivant l’opinion généralement admise, la culture plus

grande de l’intelligence devait adoucir les mœurs, on fut plus

particulièrement cruel, brutal, aveuglément fanatique, et on vit, par

exemple, dans les pays protestants, en Allemagne, en Angleterre, les

procès pour sorcellerie se multiplier d’une façon inconnue jusqu’alors

et continuer leurs atrocités jusque bien avant dans le XVIIe siècle.

Voilà ce que sut opérer ou ce que ne sut pas empêcher la grande culture

intellectuelle.

L’imagination humaine possède une pharmacopée d’où elle tire de temps à

autre des recettes. Elle a même des panacées qui reparaissent

périodiquement. En 1536, on estima le désordre à son comble et on pensa

n’en pouvoir supporter une plus forte dose: on eut recours alors au

spécifique des spécifiques et le pape Paul III convoqua un concile

général. L’action d’une assemblée est toujours supposée faire ressource

pour les cas désespérés; généralement le remède tue le malade. Le

concile de Trente ne faillit pas à son naturel d’assemblées. Il tua

l’unité religieuse de l’Europe, constitua hors de sa communion tous les

novateurs vivants et donna des raisons de se produire à ceux qui

n’existaient pas encore. Mais il ne se borna pas à cette faute immense.

Il discrédita l’autorité qu’il gaspillait. Parmi les princes qui y

furent représentés, il y en eut peu, s’il y en eut, qui ne se

repentirent de l’avoir soit demandé soit consenti. Livré à autant

d’agitation qu’un concile pouvait l’être, il traîna pendant dix-huit

ans, et souvent le Pape tout le premier s’en trouva embarrassé au point

de ne savoir qu’en faire. Suspendu en 1547, transféré à Bologne pour

être soustrait à l’influence de l’empereur, interrompu, repris en 1551,

abandonné l’année suivante, on n’y revint qu’en 1562.

On voit sur quel fonds de misère se détachent les derniers tableaux de

la Renaissance italienne: plus rien de brillant, plus rien de pur.

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE.--SAVONAROLE 1

DEUXIÈME PARTIE.--CÉSAR BORGIA 65

TROISIÈME PARTIE.--JULES II 81

QUATRIÈME PARTIE.--LÉON X 101

CINQUIÈME PARTIE.--MICHEL-ANGE 119

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE 1er OCTOBRE 1923

PAR F. PAILLART A

ABBEVILLE (FRANCE)

LES CAHIERS VERTS

1. Louis Hémon.--Maria Chapdelaine épuisé

2. Gabriel Marcel.--Le Cœur des autres épuisé

3. Joachim Gasquet.--Il y a une Volupté dans la douleur épuisé

4. Daniel Halévy.--Visites aux Paysans du Centre épuisé

5. Emile Clermont.--Le Passage de l’Aisne 5 francs

6. Logan Pearsall Smith.--Trivia 5 francs

7. Louis Bertrand.--Flaubert à Paris ou le Mort vivant 6 francs

8. François Mauriac.--Le Baiser au Lépreux épuisé

9. Raymond Schwab.--La Conquête de la Joie épuisé

10. Marie Lenéru.--Saint-Just 5 francs

11. Pierre Lasserre.--Philosophie du Goût musical 5 francs

12. Robert Browning.--Poèmes, précédés d’une Etude par Mary

Duclaux 6 francs

13. George Moore.--Mémoires de ma vie morte 6 fr. 50

14. Jean Giraudoux.--Siegfried et le Limousin épuisé

15. Drieu La Rochelle.--Mesure de la France 5 francs

16. Ramón Gómez de la Serna.--Echantillons, présentés par

Valéry Larbaud 6 fr. 50

17. Julien Benda.--La Croix de roses 5 francs

18. Pierre Lasserre.--Renan et nous 6 fr. 50

19. Louis Hémon.--La Belle que voilà épuisé

20. André Le Breton.--Le tourment du passé 6 fr. 75

21. Daniel Halévy.--Vauban 6 fr. 75

22. André Maurois.--Ariel ou la Vie de Shelley épuisé

23. Léon Chestov.--La Nuit de Gethsémani 6 francs

24. Ed. Estaunié.--L’Infirme aux mains de lumière épuisé

25. Albert Thibaudet.--Paul Valéry 6 francs

26. Aurore Sand.--Encarnacion 6 fr. 75

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Sur papier vert lumière (la série de dix cahiers) 315 fr.

Sur papier pur fil Lafuma 225 fr.

Sur papier bouffant ordinaire 45 fr.

Imprimerie E. DURAND, 18 Rue Séguier, Paris

La fleur d'or · 第 5 / 5 段