régions atlantiques. La curiosité et l’intérêt général en étaient
passionnément excités et la gloire castillane s’augmentait de cette
émotion universelle. Tout ce qui arrivait des contrées étranges dont on
exagérait les singularités, était fait pour ébranler les imaginations si
éveillées déjà: des hommes d’une couleur et d’un aspect nouveaux, des
oiseaux verts, des singes, des ouvrages délicats et bizarres travaillés
avec des plumes teintes des couleurs et des nuances les plus
inattendues, et surtout beaucoup d’or, beaucoup d’argent, des
pierreries. On se disait que là-bas les métaux précieux jonchaient la
terre. Les esprits hardis et portés au décousu s’enivraient de pareils
récits. Dans chaque pays on organisait des expéditions; il en partait
d’Angleterre comme de France; mais après les Espagnols, les Portugais se
montraient les plus chanceux. Pour s’enrichir, pour vaincre, pour
dominer, pour aller chercher ce qu’on n’avait encore observé jamais, les
marins de Lisbonne se lançaient sans hésiter au hasard des flots à
travers les espaces incalculés des mers inconnues; dans la première
année du siècle, Alvarez Cabral, en toute pour les Indes Orientales,
avait été jeté par la tempête en face d’une immense étendue de côtes
resplendissantes de verdure. C’était le Brésil qui se donnait à lui.
Cette excitation, transformant en aventuriers les hommes hardis de la
péninsule ibérique, ne les envoyait cependant pas tous dans les parages
lointains; ils trouvaient du butin et des romans plus près d’eux; ces
Valenciens, les Borgia, dont le chef actuel occupait la chaire de
Saint-Pierre, traitaient l’Italie comme leurs compatriotes avaient fait
Hispaniola, et Don César Borgia, le fils d’Alexandre, naguère cardinal,
maintenant capitaine, se promenait dans le centre de l’Italie absolument
comme Cortez le fit quelques années plus tard au travers du Mexique.
Il s’était acquis l’amitié de Louis XII, après avoir vainement cherché
un point d’appui chez les Aragonais, Il semblerait que ceux-ci, experts
en ambition et en rapacité, aient frissonné devant ce qu’ils devinèrent
de ce cœur de bronze. Le roi de France fut moins perspicace. Don César
l’avait aidé à se délivrer de sa femme, la sainte Madame Jeanne de
France. Il lui avait rendu également possible d’épouser la veuve de son
prédécesseur, l’héritière de Bretagne. Pour ce double service, il devint
duc de Valentinois, capitaine d’une des compagnies de l’Ordonnance et
mari de la sœur du roi de Navarre. Cet ambitieux de grande portée
possédait tous les dons de nature. Beau, fort, rusé, féroce, il était
d’une intelligence immodérée. La politique ne l’absorbait pas; il
s’entendait en peinture, en sculpture, en architecture, en musique; il
le disputait au duc Alphonse de Ferrare comme ingénieur et artilleur
excellent. Il savait non pas tout, mais de tout, sauf le scrupule. Quand
il se vit aussi grand seigneur que sa naissance, l’appui du pape,
l’appui du roi, son mariage, son duché, sa compagnie de gendarmes
français pouvaient le faire, il n’hésita pas; il chercha quel bien
d’autrui lui convenait et d’un coup mit la main sur la Romagne,
dépouillant, chassant, épouvantant les possesseurs des villes et des
seigneuries; ceux qu’il saisit, il les tua, et comme ce n’était encore
rien pour lui que la Romagne, il prit le duché d’Urbin dont le maître,
Guidobaldo, eut le bonheur de s’enfuir à temps. Déjà il se demandait ce
qu’il allait enlever encore, lorsque les princes d’Italie remontrèrent à
Louis XII le danger d’un tel favori.
Louis XII fut étonné; il examina ce qu’on lui disait; il prit souci.
Mais il était en puissance du premier ministre; le cardinal d’Amboise,
infatué de la passion de devenir pape après Alexandre, avait besoin de
Don César; il pallia les choses, nia ce qu’il put, fut obligé de
reconnaître pour avérés nombre de méfaits, de cruautés, de perfidies, de
menées captieuses, inquiétantes, car Don César, tout Français qu’il
était, négociait cependant avec l’ennemi et avait la main à des plats
bien divers servis sur toutes sortes de tables; mais, en somme, le
Cardinal conclut en faveur de son confident; il ébranla son maître et le
ramena. Averti de ce qui se passait, le duc de Romagne accourut à Milan,
où se trouvait le roi. Il rit de ce qu’on lui reprochait, plaida,
protesta, jura, s’emporta... Peut-être pleura-t-il; il caressa, il
s’insinua, il remontra, il attendrit, il toucha... ses mille replis
tortueux, onctueux, doux, saisissants, ses couleurs brillantes, il les
fit miroiter dans tous les sens; elles ahurirent l’esprit peu délié et
peu d’aplomb du roi français; il rétablit ses affaires dans le plus bel
ordre du monde et prouva que, puisqu’il était l’ami indispensable du
monarque Très-Chrétien, on devait se fier à lui; mais tandis que, de la
sorte, le roi et le cardinal-ministre le tiraient de leur mieux dans le
ciel du succès, tout à coup le sol s’effondra sous ses pieds. Il lui
arrivait presque pis que d’être abandonné par Louis XII: ses troupes se
révoltaient. Leurs capitaines, gens aussi avides que Don César, moins
doués pour le commandement sans doute, mais aveugles sur leurs propres
incapacités et clairvoyants sur ses convoitises, étaient las de jouer
dans ses mains froides comme des instruments que l’on va casser après
s’en être servi. Ils prétendaient reprendre pour eux-mêmes ce qu’ils
avaient pris pour lui et dont il ne leur faisait pas une part assez
large. Eux seuls conduisaient sa force militaire; ils ne prenaient pas
garde qu’ils n’avaient de force politique que par lui, par ses
inventions, par ses machinations, par sa volonté supérieures à ce
qu’ensemble ils pouvaient réunir de génie. Ils prirent ainsi la
résolution de mettre leur chef à bas et de s’emparer de sa place vide.
Assailli par les siens, que pouvait César? Il se trouvait en face de
populations usurpées et tout nouvellement réunies sous son sceptre qui
n’en était pas un. Que pouvait-il réclamer? A quel principe de droit
prendre son refuge? Il tombait du choc. Probablement, le roi Louis XII,
après lui avoir rendu ses bonnes grâces comme au duc de Romagne, allait
trouver plus commode de l’avoir pour serviteur.
Dans cette position si critique, Monsieur de Valentinois ne s’arrêta pas
longtemps à calculer. Il se précipita dans l’abîme grand ouvert. C’est
au fond qu’il faut aller le chercher et le voir agir.
TROISIÈME PARTIE
JULES II
Pendant que Don César Borgia se ruinait en Italie, les Français portant
le loyer de leurs fautes, perdaient Gaète, leur dernier asile du côté de
Naples. Ils se prirent à désespérer de leur ambition si malheureuse.
Laissant le royaume à l’Espagne, ils conclurent avec Ferdinand d’Aragon
une paix qui devait finir avec leur lassitude. Cependant ils sentaient
leur popularité bien faible. Gênes, occupée depuis l’année 1499,
dégoûtée d’eux et abondant en conspirations, s’insurgea et les
mit dehors. A Florence, le gouvernement, demi-populaire,
demi-aristocratique, sous les successeurs hésitants de Savonarole, ne
leur voulait aucun bien. On ne le disait pas trop haut, mais depuis les
affaires de Pise, où le discernement de Charles VIII n’avait pas joué un
beau rôle, les Florentins ne se souciaient guère d’un allié qui
soutenait contre eux leurs sujets rebelles et leur parlait le plus
volontiers de contributions d’argent. Dans ces temps de grands embarras,
on n’aimait pas les amis besogneux. C’était avoir assez à faire déjà,
que de concilier les grands et le peuple; avec une secrète épouvante, on
tenait les yeux sur la muraille où passait et repassait l’ombre des
Médicis, tout prêts à reprendre leur pouvoir; personne ne l’ignorait,
beaucoup de gens le souhaitaient, et Pier Soderini, le gonfalonier
perpétuel, doctrinaire impuissant, avait peu de moments pour servir
Louis XII, quand, du soir au matin, il lui fallait compter avec les
velléités et les prétentions d’un peuple vieilli, amoureux, disait-il,
de l’agitation politique, mais entraîné par l’état de ses mœurs vers un
repos sans noblesse, celui précisément que les Médicis promettaient.
Cependant, le roi Très-Chrétien, dépouillé de ses prétentions sur
Naples, n’en tenait que plus fortement à ses idées milanaises. Afin d’y
donner carrière, il négocia, il appela à lui les forces qu’il put
gagner, et à sa grande joie parvint à conclure, le 10 décembre 1508,
cette Ligue de Cambrai dirigée contre les Vénitiens, et dans laquelle
s’unirent le pape Jules II, Ferdinand d’Aragon, l’empereur Maximilien,
les ducs de Savoie et de Ferrare et le marquis de Mantoue. Il fut
stipulé que le Saint Père reprendrait les villes de la Romagne, enlevées
par saint Marc dans les dépouilles de César Borgia; l’empereur devait
avoir Vérone, Vicence, Padoue et d’autres places moindres avec le
Frioul; le Roi Catholique s’emparait de Trani, de Brindisi, d’Otrante,
de Monopoli et, quant à la France, elle gagnait Bergame, Brescia et
Crémone, anciens démembrements du territoire milanais. Le résultat de
ces revendications devait être d’arracher à la République ces domaines
de terre ferme qu’avec tant d’efforts, tant de dépenses, tant
d’habileté, elle avait réussi à grouper autour de ses lagunes.
Louis XII, au comble de la joie, commença la campagne avec l’impétuosité
ordinaire aux Français. Il se jeta sur les provinces convoitées, fondit
sur l’armée vénitienne et la battit à plate couture à Agnadel. Ce fut un
beau triomphe. Il fut remporté sur un des plus grands hommes de guerre
de ce temps, l’Orsini, Barthélemy Alviane, soldat plein de bravoure et
de génie.
Mais tandis que les armées royales faisaient ainsi des miracles, les
impériaux se comportaient mal. La présence de Maximilien ne les animait
pas. Ils traînaient leurs mouvements en longueur et les Vénitiens,
excités au lieu d’être abattus par leur désastre, reprirent Padoue
bravement, mirent l’Empereur dans la nécessité de reculer et chassèrent
ses troupes de Vicence. Leur adversaire, qui entretenait de sa grandeur
les idées les plus exaltées, avait pour coutume de vivre dans un
héroïsme théorique et une nonchalance pratique constamment parallèles;
pour s’entourer de l’éclat dont son imagination aimait les splendeurs,
il lui fallait de l’argent; il n’en avait pas; ce fut la grande plaie de
sa vie et la cause de bien des actes peu proportionnés à ses prétentions
sublimes. Cette fois, au milieu de ses défaites et pressé de çà et de là
par les Vénitiens jusqu’en dehors de l’Italie, il eut cette consolation
de remplir son trésor. Pour une somme de 150.000 ducats que lui compta
Louis XII, il accorda à cet allié l’investiture impériale du duché de
Milan et s’en alla. Ce fut fini de son secours.
D’un autre côté le Pape, tenant désormais la Romagne, ne voyait plus
d’utilité à l’alliance française: il y renonça brusquement et s’unissant
aux Vénitiens attaqua avec eux les Français; à son tour le Roi
Catholique, satisfait comme l’était Jules II, imita l’exemple du Saint
Père. Sauf les ducs de Ferrare et de Savoie, l’Italie entière se trouva
debout contre Louis XII. La Ligue de Cambrai était retournée. Mais ce ne
fut pas encore assez pour le Pape d’avoir mis son allié de la veille
dans un pareil danger. Il voulait lui porter un coup si rude que les
Français fussent définitivement chassés et mis dans l’impossibilité de
revenir jamais. Il attira Henry VIII d’Angleterre dans la nouvelle Ligue
qu’il appelait Sainte. Henry devait servir la cause commune en menaçant
les côtes de Bretagne, de Normandie, de Gascogne et en lançant hors des
murs de Calais des bandes de pillards sur les campagnes picardes.
C’était une conception hardie et qui élargissait singulièrement
l’horizon de l’action politique. Dans le même esprit, Jules II, par
l’intermédiaire du Cardinal de Sion, son favori, homme de grand courage,
de grande obstination, de grande brutalité, Jules II avait éveillé
l’activité des cantons suisses; il promettait aux montagnards une solde
énorme et le pillage du Milanais. Aussitôt ces braves, enthousiasmés,
descendirent de chez eux en bandes épaisses. Et les hallebardes sur
l’épaule, la grande épée à deux mains au dos, infanterie irrésistible,
ils débouchèrent par les défilés de la Valteline et proclamèrent leur
sainte volonté de ne pas laisser péricliter la cause de l’Eglise.
Aux premiers souffles de cette tempête, Louis XII se raidit avec une
vaillance admirable. Il jeta des troupes en Romagne; il annonça que
Jules II, pontife indigne de la tiare, allait en être dépouillé et pour
procéder au jugement, d’accord avec l’Empereur, il fit réunir un concile
à Pise. La déposition de Julien de la Rovère était assurée, pensait-on.
En même temps, le neveu du roi, Gaston de Foix, duc de Nemours, tout
jeune, vingt-quatre ans, promenait de lieux en lieux ses drapeaux
triomphants et par son audace réfléchie, ses conceptions vives et sûres,
son activité incomparable étonnait l’Europe et la frappait d’admiration
pour un génie guerrier si précoce. C’était l’un de ces Dioscures qui ont
brillé dans le ciel de la maison de France et dont l’autre fut le grand
Condé. La comparaison n’est que trop exacte, pour Nemours du moins; il
disparut comme une étoile filante; il mourut jeune ainsi que le frère de
Pollux; la victoire de Ravenne l’engloutit. A dater de ce moment, tout
alla mal pour Louis XII.
Avec un héros de moins de son côté, il se trouvait en face de son
infatigable et implacable pontife, l’homme qui ne s’arrêtait ni dans la
bonne, ni dans la mauvaise fortune, tenant constamment les yeux, les
mains, l’esprit, où il fallait pour l’exécution de ses desseins. Jules
II réussit à travailler l’Empereur de si près qu’il le saisit et le
retourna. Maximilien abandonna Louis XII, le déclara forfait du Milanais
et rendit le duché aux Sforzes. Alors les Français durent s’en aller. Ce
fut une déroute. Gênes reprise se souleva; Parme et Plaisance se
donnèrent au Pape; le triste concile de Pise dont quelques pauvres
cardinaux fugitifs avaient essayé vainement d’asseoir la ridicule
autorité, ce misérable conciliabule qu’il avait fallu ramener sous bonne
protection jusqu’à Milan pour fuir les lazzis, les injures et les
projectiles de la populace pisane, ce groupe fâcheux de théologiens se
mit en déroute avec les groupes de Louis XII à travers les plaines de la
Haute Italie. Parmi les fuyards s’en allait, tenant une attitude bien
différente de la leur, captif mais très vénéré, le légat de Jules II,
prisonnier de Ravenne, ce Jean de Médicis qui devait être un jour Léon
X. Les Français n’avaient été nullement les derniers à se moquer des
pères de leur concile; en ce temps-là ils étaient portés de nature à se
faire à eux-mêmes opposition; en conséquence, tout en courant vers leurs
frontières, ils s’amusaient à porter aux nues ce cardinal que leur roi
comptait tenir en France dans une étroite prison. Cette espérance fut
trompée, car au travers des péripéties d’une fuite désordonnée le
prisonnier s’échappa. Il revint auprès du pape qui frappait à coups
redoublés sur les derniers partisans de la France. Le duc de Ferrare
avait eu beau se tourner contre les soutiens de sa maison; Jules II
voulait l’exterminer; il prétendait d’ailleurs réunir les domaines de la
maison d’Este au patrimoine déjà sensiblement élargi de Saint Pierre.
Quant aux Florentins, ils avaient mal usé de leur fortune qui leur avait
rendu Pise, en permettant au concile français de s’y former. Le Pape
leur pardonna d’autant moins qu’il avait hérité des espérances de César
Borgia sur la Toscane. Il dirigea en conséquence Don Raymond de Cardone
et l’armée espagnole contre les bandes à la solde des Florentins.
Cependant, Maximilien Sforze, fils de Ludovic le Maure, rentré à Milan,
s’y était installé, et serré dans l’étau de la protection des Suisses,
il avait donné aux petits cantons Lugano, Mendrisio et d’autres lieux
situés sur le cours supérieur du Tessin, tandis qu’aux Ligues Grises il
abandonnait les pays de Bormio et de Chiavenna. Les Suisses satisfaits
lâchèrent enfin leur pupille. Des Français, il en restait çà et là
quelques poignées abandonnées dans des places fortes.
Si l’on considère quel était alors l’état de leur propre pays, rien ne
semble leur avoir été plus funeste que la passion pour les descentes en
Italie. La Guyenne acquise seulement depuis 1453 n’était pas encore très
affectionnée. Pendant des siècles cette province s’était administrée
elle-même sous le protectorat anglais; elle avait vécu sans beaucoup de
contraintes, payé peu d’impôts, et le nouveau régime lui semblait
onéreux. Il lui apprenait à donner beaucoup, à se voir en mille manières
gourmandée et menée haut la bride par les gens du roi. Aussi les
Aquitains étaient-ils séditieux. Puis le royaume ne possédait pas le
Roussillon; il avait gagné la Provence, mais le Dauphiné n’était
qu’annexé et non fondu; le comté de Bourgogne, l’Artois, la Flandre ne
faisaient pas partie de la monarchie, non plus que la Lorraine, non plus
que les trois évêchés de Metz, Toul et Verdun. Calais et son territoire
restaient dans les mains de l’Angleterre et gênaient les mouvements et
la respiration de la région du nord-ouest. La Bretagne en état séparé et
indépendant, rattachée à la couronne par mariage, jalousait la puissance
conjointe. Qu’on regarde la carte et on ne mettra pas beaucoup de temps
à rester convaincu de cette vérité: la France avait mieux à faire qu’à
s’annexer le Milanais, si l’on ne veut juger des choses qu’au point de
vue étroitement pratique des intérêts du moment.
Cette vérité a tellement frappé les historiens que la plupart d’entre
eux cherchent dans des causes minimes la raison déterminante de ce qui
leur semble folie, On s’est dit que, sous Charles VIII, l’esprit
aventureux du roi avait seul jeté la France en avant. Sous Louis XII, on
a vu, dans la même action, les préoccupations personnelles du cardinal
d’Amboise employant à servir ses fantaisies d’ambition papale l’excès
d’autorité dont la faiblesse du monarque le faisait dépositaire. En
analysant ainsi les choses, on explique, en effet, comment les
ressources encore si faibles du royaume allaient se perdre dans des
entreprises mal combinées qui n’amenaient les bandes françaises dans la
péninsule que pour les faire bientôt sortir d’une manière plus ou moins
malencontreuse. On explique également par des intrigues de cour, comment
les chefs militaires et les administrateurs des pays si précairement
conquis étaient le plus souvent impropres aux fonctions confiées à leurs
mains; on explique enfin les violences, les exactions, les
malversations, les maladresses d’où résultaient les désastres.
Mais ce qu’on n’explique pas, c’est le goût général pour les expéditions
d’Italie répandu alors, non seulement en France, mais en Allemagne, en
Espagne. Dans tous ces pays les intérêts directs et journaliers eussent
également réclamé contre la disposition universelle à se distraire des
questions locales pour s’en aller dans la péninsule. Tout le monde y
courait, en effet, Picards et Saxons, Castillans et Suisses. Et,
cependant, on avait beaucoup d’autres choses à faire et on les faisait.
Le cardinal Ximenès employait les revenus de son archevêché de Tolède,
le plus riche du monde, à louer des troupes qu’il conduisait lui-même au
siège d’Oran; Alphonse d’Albuquerque promenait les quines portugaises
sur les mers de l’Inde orientale, et fondait à Goa un empire étendu de
la mer d’Arabie aux côtes de la Chine.
L’Allemagne riche, savante, habile aux libertés locales, gravitait de
son côté vers l’Italie, tout comme la France, le Portugal, l’Espagne. Il
est bien vrai que les souverains de ces pays ne songeaient qu’à des
satisfactions ambitieuses et les courtisans à des occasions de fortune,
mais au-dessus de ces mobiles particuliers, un mobile bien autrement
fort était celui qui mettait en branle l’esprit du siècle. Il n’y a pas
de doute: on allait d’instinct chercher la lumière intellectuelle là où
elle était. On sentait vaguement, mais on sentait cet intérêt de premier
ordre et on travaillait de façon à y satisfaire. On ne s’expliquait pas
bien ce que l’on voulait de l’Italie; on se trompait le plus
généralement sur ce qu’on allait lui demander; elle-même se trompait
beaucoup plus que ses assaillants en se supposant le pouvoir de les
attirer et de les repousser à son gré; mais il n’est pas moins vrai que
l’avenir du développement intellectuel dans le monde exigeait qu’un
rapprochement général eût lieu, et il eut lieu, en effet, non parce que
l’Italie fût contrainte de donner quelqu’un de ses membres à tous ces
étrangers qui la voulaient mettre en pièces, mais parce qu’à tous elle
inocula quelque chose de son génie. Tout ce travail de gravitation
inconscient, la manière dont les influences, les émanations
intellectuelles se répandirent, est assurément une des démonstrations
les plus fortes de l’existence de ces lois mystérieuses qui, à certains
moments, agissent sur le développement de l’humanité, tout à fait de
même que, dans une application organique, ces mêmes lois, ces mêmes
causes opèrent sur la croissance et la coloration des corps.
Le héros de cette période renfermée entre les dates de 1503 à 1513,
c’est Jules II. Dans cet ensemble si complexe, si rempli de fibres
vivaces et excitées, Jules II, ce Julien de la Rovère, représente le
plus complètement et avec le plus de force, la fibre énergique. Dans le
bouillonnement général, il bouillonne plus que tout. Sa vie entière
avait été une appétence irritée vers l’action et la création. En ce
temps où chacun voyait grand, il voyait aussi grand que quiconque et
portait ses mains actives à produire les plus vastes réalités.
Scrupuleux, il ne l’était pas; mais qui l’était? Il avait passé les
années de sa jeunesse et de son âge mûr à chercher les moyens de
l’omnipotence, afin de mettre en œuvre les idées qui remplissaient sa
tête et gonflaient son cœur. En même temps qu’il avait défendu sa vie
contre Alexandre VI, il s’était sans cesse enfoncé et enfoncé de nouveau
dans les mines et contremines nécessaires pour se frayer un chemin vers
le trône pontifical. Il avait trompé, dupé, joué le cardinal d’Amboise
et bien d’autres. Malheur à ceux qui lui barraient la route; et,
néanmoins, par comparaison, on ne l’estimait pas vicieux; il était trop
imposant; on ne se fiait pas à lui et on aurait eu tort de s’y
abandonner; pourtant, on le reconnaissait: l’élévation de ses idées qui,
en bien des points, le faisaient toucher au sublime, remplissait cette
âme singulière d’une sauvage générosité. La gloire du Saint Siège
passant, dans son cœur, avant la gloire de sa famille, le rendait plus
utile que ses prédécesseurs, et la gloire de l’Italie, étroitement unie
dans sa pensée au triomphe de l’Eglise, doit éternellement recommander
sa mémoire à ceux qui prennent le patriotisme pour la première des
vertus. Du moment qu’un fait lui apparaissait comme élevé, il lui
plaisait, il le comprenait, et c’est ainsi que ce pontife orgueilleux et
turbulent fut assurément le plus effectif parmi les protecteurs des
arts, de même que le temps où il régna fut la véritable période
d’expansion du génie de la Renaissance.
QUATRIÈME PARTIE
LÉON X