artistes italiens découvrirent le secret. Ils cessèrent de considérer
avec les Byzantins la laideur sèche, froide, morte comme d’institution
divine; ils conçurent la pensée de rendre compréhensible au spectateur
la sainte joie de la Vierge contemplant l’Enfant divin; l’exultation
respectueuse de saint Joseph devant les jeux du Sauveur; la prodigieuse
méditation de saint Jean écrivant à Pathmos; et surtout et constamment,
et avec des raffinements de plus en plus délicats, la figure juvénile,
virginale, toute pure, toute céleste de la Reine des Anges. On se
servait de la tradition romaine en ce sens qu’on ne reculait nullement
devant la reproduction des physionomies basses et même repoussantes; on
était fidèle encore aux leçons byzantines car on conservait en général
les attitudes et les vêtements consacrés, mais on étudiait, avec un soin
qui n’avait jamais eu lieu, les ressources plastiques de la physionomie
humaine; ce n’étaient pas les grandes et simples expressions qui étaient
les plus recherchés, mais plutôt les expressions combinées,
l’attendrissement, l’extase, la joie contenue, la douleur étouffée. Les
imagiers, on doit leur reconnaître cette gloire, poussèrent à la
perfection ce système; mais quand ils en eurent atteint le point
culminant, ce qui arriva peu à près vers le milieu du XVe siècle, il se
trouva que des têtes si animées, si parlantes, si vivantes, ne pouvaient
plus être superposées à des corps fantastiques et faux et, que de plus,
il fallait absolument poser des types accomplis au milieu d’une nature
digne d’eux. En conséquence, on était asservi à l’étude de quoi? Du
Beau; et la grande inspiratrice de ce temps, l’Antiquité, se présenta
aux artistes et leur imposa ses leçons. L’Antiquité qui déjà tournait la
tête des politiques, des théologiens, des érudits, des philosophes, des
poètes, devint encore bien davantage la souveraine des sculpteurs et des
peintres. Elle leur montra la créature de Dieu et Dieu lui-même, et les
arbres, et les monuments, et la terre et les herbes, et l’horizon étendu
et la mer moutonnante et l’azur profond de l’Empyrée, comme jamais ils
n’avaient vu ni rêvé tout cela. La grande originalité, le grand
instrument de gloire que l’âge nouveau portait dans son sein, devint
alors manifeste: c’était le don de rendre plastiquement l’âme humaine,
l’âme de la nature et de représenter aux yeux et à la réflexion, toute
cette richesse encore intouchée. Cela suffit pour que l’univers soit à
jamais contraint de proclamer d’une voix unanime que sur les eaux bleues
des temps jamais fleur ne s’épanouit dont les pétales d’or, dont le
feuillage somptueux puisse être vanté au-dessus de la miraculeuse
floraison du XVe siècle. Je ne m’emporterai pas jusqu’à dire qu’il n’y
eut jamais rien d’égal; ce ne serait pas vrai; l’époque qui s’est
appelée la Renaissance n’est au-dessous d’aucune autre.
A l’aurore du mouvement dont il s’agit, vers le milieu du XVe siècle, si
solennel, les regards de tous les peuples se tournaient vers l’Italie et
on le concevait pour cette raison que l’Italie brillait plus que tout le
reste du monde. C’était instinctif. Les yeux cherchent l’éclat et
l’éclatante Italie les attirait. Là s’ouvrait la source la plus
abondante de la civilisation qui allait s’épancher.
On eût trouvé assurément ailleurs certaines dispositions fort
importantes que cette terre ne présentait pas ou n’avait qu’à un degré
très inférieur et qui, plus tard, devaient jouer leur rôle. Mais à ce
moment donné, l’Italie répondait à tous les appels. Jadis, aussi bien
que le reste de l’Europe, elle avait éprouvé les effets heureux et les
chocs lamentables amenés par la dissolution de l’ancien monde et
l’impatronisation des septentrionaux. Ceux-ci avaient modifié noblement
le sang de ces misérables colons, de ces descendants d’esclaves, de ces
enfants d’affranchis dont l’administration impériale avait peuplé la
Toscane, le Milanais, la Vénétie, l’Emilie. Ce fut surtout dans le nord
et dans le centre que le mélange eut lieu; il était donc naturel que la
vitalité principale de l’Italie s’agitât de préférence dans cette
région. On en vit les marques quand le temps fut venu. Alors le marchand
de la péninsule, en partie burgonde, goth, longobard et romain, marcha
fièrement en face du seigneur militaire et, lui aussi, l’épée au flanc,
la targe à l’épaule, se dit libre, souverain, tyran et prouva la vérité
de ses paroles. Ce qui sortit de ce conflit très court, terminé par la
victoire de la classe industrieuse, ce ne furent nullement des
bourgeoisies, comme on l’entend de nos jours, mais bien des patriciats;
et Venise, Gênes, Florence, Sienne, Lucques, Alexandrie, Pise, toutes
les villes, toutes les bourgades, les villages même eurent beau se
réclamer du nom démocratique, proclamer les droits, les victoires des
Popolani sur les Nobili; le _populus romanus_ était vivant dans leurs
imaginations, mais non la _plebs_. Quand de gentilhomme on devenait
citoyen, si on renonçait à ses armoiries, c’était pour en prendre
d’autres. Alors, on se construisait un palais, on s’habillait de beau
drap fin, de velours et de soie, et on traînait à sa suite la même
mesnie de serviteurs armés qu’antérieurement on avait eue. D’ailleurs on
maintenait avec soin une orgueilleuse inégalité entre les corps des
métiers; celui qui fabriquait le damas ne touchait pas dans la main à
celui qui vendait le lainage. On portait l’armure, on montait à cheval,
on faisait la guerre, on régissait l’Etat.
C’était trop. Le gouvernement devenait impossible. Venise seule le
comprit et par le plus nécessaire et le meilleur coup d’Etat ayant su
repousser au rang des subordonnés l’immense majorité de ses habitants,
elle eut l’honneur de fonder la puissance la plus légitime qui fut
jamais, par cela seul qu’elle assura à son peuple la gloire et le repos,
et dura plus que toutes les constitutions d’Etat qu’on a jamais connues.
Partout ailleurs s’établit un état fiévreux dont les accès répétés
mettaient à chaque instant en péril la vie du malade. On ne soutenait ce
malade que par des expédients, et quels expédients?
De même que la médecine recourt en certains cas à l’usage des substances
vénéneuses, les Etats italiens existèrent par des mesures meurtrières.
Inhabile à rien fonder de stable, on chercha des ressources dans
l’instabilité; les magistrats furent temporaires et d’un temporaire très
limité; pendant l’exercice de leur charge, on les garrottait au moyen de
l’autorité rivale de plusieurs conseils; mais, comme il restait pourtant
dangereux de se mettre sous la tutelle d’un compatriote, on inventa
d’appeler un étranger pour qu’il n’eût pas de crédit, pour qu’il n’eût
pas de considération et ne s’imaginât pas avoir de l’avenir. Malgré des
précautions si étroites, on ne vit partout que pouvoirs usurpés,
tyrannies ouvertes, soupçonneuses, partant cruelles et sanglantes; le
poignard, le poison montraient constamment leurs traces dans les
combinaisons politiques et des bandes interminables d’exilés erraient
d’une ville à l’autre, attendant le jour de mettre, à leur tour, dehors,
ceux de leurs rivaux exécrés qu’ils n’égorgeraient pas.
On se figure les habitudes de ces citadins sans cesse harcelés par un
meurtre accompli, à craindre ou à commettre. Dans les rues étroites,
sombres et tortueuses, les portes des maisons étaient basses afin que
l’entrée fût difficile et aisée à défendre. Sur les murailles
s’espaçaient des créneaux afin de pouvoir tirer à l’abri la flèche ou le
vireton, plus tard l’arquebusade, sur le voisin détesté. Fallait-il
circuler dans tels moments où les querelles étaient plus flagrantes, on
n’eût pas commis la folie de marcher au milieu de la voie; on se
glissait le long des murs et tout en cheminant on avait l’œil aux aguets
et la main près de la dague. Même chez soi, portes closes, dans sa
maison avec sa femme, avec ses enfants, on prenait garde; on éprouvait
ce qu’on mangeait et ce qu’on buvait; surtout on ne se couchait pas sans
avoir fait la visite du logis et exactement verrouillé les portes.
Les esprits étaient durs; en outre les tempéraments singulièrement
passionnés. De même que l’on tâchait de devenir le maître de sa ville et
de poignarder les gens du parti adverse, de même on se rendait amoureux
jusqu’à la fureur et jaloux par delà toute rage. Les précautions
florentines allaient à la démesure. Les femmes vivaient enfermées dans
leurs demeures bien autrement closes que des harems. Dante, en racontant
les histoires de la Pia et de Françoise de Rimini, a montré comment
pouvaient finir les tendresses, et cependant, Boccace a révélé aussi,
dans son langage ravissant, en présentant à l’imagination les plus
délicieux paysages, les scènes les plus enchanteresses, comment elles
pouvaient réussir.
Ce pays singulier, si agité, si tourmenté, si révolutionné, si cruel, si
féroce, si criminel, aurait dû avoir l’humeur sombre; nullement. Il
était aussi gai, aussi vivant, aussi brillant que sociable; il était
sociable surtout; c’était par là qu’il se distinguait des autres
contrées plus ou moins brutales, plus ou moins hargneuses. Il avait
toutes les ambitions et les plus contrastantes; il aimait la liberté
avec le même emportement qu’il recherchait le despotisme. Quand on ne
s’égorgeait pas, on s’embrassait avec l’affection la plus véhémente et
au sortir d’une conspiration compliquée des perfidies les plus inouïes,
on construisait avec recherche le plus délicat des sonnets. La
littérature fut de très bonne heure une grande affaire; tandis que tout
le reste de l’Europe n’estimait encore que la métaphysique, là, on
mettait au premier rang des travaux de l’esprit le bien dire. Ces riches
marchands, ces usuriers sans pitié qui pesaient l’or et rédigeaient
leurs cédules dans les boutiques de Venise, de Florence, de Pérouse, ces
spéculateurs rapaces qui étendaient les filets de leur avarice jusqu’à
Londres, jusqu’à Anvers et faisaient naviguer leurs flottes plus loin
que la Hollande, étaient d’exigeants amateurs de poésie. C’est parce que
les muses latines n’avaient jamais tout à fait cessé de vivre sur le sol
qui leur avait donné jadis la naissance.
Les collections de manuscrits anciens ne manquaient pas. On les
consultait plus que dans le nord; à tous les moments, on les avait mieux
compris. Dès lors, quand les esprits se réveillèrent, si l’Italie ne fut
pas la seule à se mettre sur pied, elle s’y mit plus vite et plus
solidement; elle prit la tête de la procession qui tournait et remontait
vers l’antiquité. Chez elle l’art avait surtout connu les styles
byzantins et romans; il avait ignoré les différentes variétés du
gothique; il était donc toujours resté plus près des méthodes antiques;
puis nombre de chefs-d’œuvre étaient demeurés là sous les yeux de
chacun; dès le XIIIe siècle, quand, par hasard, on avait tiré de la
terre quelque statue, on l’avait assez tenue en estime, pour la mettre
en sûreté dans une sacristie. L’esprit italien ne comprit jamais que la
statue de Vénus ou celle de Jupiter fussent indignes de la protection
d’une église. Quand on commença sérieusement à réfléchir à la beauté, on
y attacha un prix bien plus grand encore. Les objets antiques
jusqu’alors trouvés, exhumés sans qu’on les cherchât, on voulait
désormais en augmenter le nombre. Il n’y eut qu’à fouiller le sol et
devant les regards ravis les tombeaux s’ouvrirent, les chefs-d’œuvre
ressuscitèrent; et ces glorieux morts, retrouvant la parole,
commencèrent leurs leçons devant une foule enivrée. Mais le goût, le
besoin de l’expression idéale et en même temps vraie et vivante existait
en Italie comme ailleurs; le sentiment germanique et chrétien ne se
contentait pas de l’ancienne beauté, il voulait la nouvelle; il tenait
comme le goût flamand à ce que l’âme se révélât dans les physionomies et
sût parler, de sorte que les Byzantins se trouvèrent avoir formé des
élèves bien supérieurs à eux-mêmes. Les écoles d’où étaient sortis
Giotto, Orcagna, Masaccio étaient pourvues de ce que la conception
moderne avait su produire de plus complet. On n’aurait pas pu renoncer
aux conquêtes acquises. On ne retournait donc pas à l’art antique. Ce
fut le plus grand des bonheurs, mais ce ne fut pas le seul.
L’Italie se voyait plus opulente qu’aucune autre région. Son immense
commerce avait, sans doute, accumulé bien des richesses dans ses
comptoirs; mais ce n’était peut-être pas encore la moitié seulement de
sa fortune. La constitution fiscale de la catholicité faisait arriver à
Rome les contributions abondantes des différents Etats. Ces tributs qui,
sous mille formes, étaient absorbés incessamment par la chancellerie
pontificale, créaient des ressources dont les loisirs des grands
répandaient la rosée sur la culture des arts en même temps que sur la
propagation de tous les vices. La cour romaine payait surtout des
cuisiniers, des veneurs, des parfumeurs, des baladins, des bravi; elle
soutenait peu les littérateurs; elle n’avait ni peintres, ni sculpteurs,
ni architectes, ni ciseleurs, ni orfèvres avant le règne de Jules II.
Cependant, comme son argent ne lui restait pas, il allait dans le reste
de la péninsule favoriser ce qui se faisait alors tant aimer. Le
magnifique Laurent de Médicis et avec lui, les souverains de Ferrare, de
Mantoue et d’Urbin donnaient l’exemple d’une passion immodérée pour le
culte de l’intelligence. Les Bentivoglio, seigneurs de Bologne, les Pico
de la Mirandole, suivaient de près de tels exemples et il n’était si
petit feudataire dans les Romagnes, si petit despote dans les
Républiques qui ne se fît un point d’honneur de sacrifier aux Muses.
L’Italie n’était guère chrétienne et ne l’avait jamais beaucoup été. De
bonne heure la Vierge avait pris dans son imagination l’attitude d’une
Déesse; les Saints s’étaient changés en Génies topiques. Les scandales
ecclésiastiques, se déployant sans nulle mesure dans la ville de saint
Pierre, n’avaient pas inspiré aux peuples le respect des choses saintes.
Cependant, comme ailleurs, on sentait là et quelquefois vivement, que le
clergé n’écoutait pas sa vocation, que les doctrines apostoliques
étaient flétries sans justice ni raison par des pratiques odieuses et
que le monde eût gagné à ce que le trône pontifical étincelât de vertus
au lieu de s’entourer de tant de vapeurs méphitiques. Peu s’en était
fallu qu’une des hérésies les plus familières aux esprits chrétiens
dévoyés ne triomphât dans la Toscane, au temps où les disciples de saint
François d’Assise, vrais ébionites, vrais pastoureaux, avaient voulu
implanter la religion des pauvres. Le danger fut si grand alors et la
crainte si vive que le Saint Siège commença par pactiser avec les
novateurs. Il les désarma ensuite; mais leur théorie persista en face de
l’opulence cléricale; on continua à penser que les successeurs du
pêcheur de Génésareth étaient faits pour la modestie, l’humilité,
l’indigence; qu’un clergé arrogant et amolli était une anomalie
insultante à la Croix et que la communauté des fidèles ne pourrait être
ramenée dans le bercail, dont il n’était que trop évident qu’elle avait
perdu la route que par des pasteurs marchant nu-pieds, vêtus de bure et
porteurs de houlettes de bois. C’était ce que pensaient les Italiens du
XVe siècle, quand ils pensaient à la religion. Mais il faut le répéter,
ils y pensaient moins qu’on ne faisait ailleurs; ils avaient trop
d’affaires, ils aimaient trop le plaisir, ils ressentaient trop
d’ambitions et trop diverses, ils vivaient trop de la vie mondaine et,
surtout, ils recherchaient trop, et voulaient par-dessus tout, ce qui
faisait spectacle.
Les populations de la péninsule vivaient donc dans ces dispositions,
Alexandre VI Borgia, occupant la chaire de saint Pierre, les Aragonais
régnant à Naples, les Vénitiens se querellant avec les ducs Sforza de
Milan, les Français, appelés par Ludovic le Maure, se préparant à entrer
dans les provinces piémontaises, les Florentins, sous Pierre de Médicis,
se réveillant de l’ivresse que leur avait versé l’administration habile
et captieuse du Magnifique Laurent, le reste du pays étant fractionné à
l’extrême entre des Républiques et des Seigneuries, et les bandes
voyageuses des condottières cherchant la solde de qui voulait d’eux,
quand il se manifesta dans plusieurs cités du nord une sympathie
singulière pour un certain moine dominicain dont les prédications
faisaient accourir les foules.
Ce religieux que sa bonne naissance et l’état de sa fortune semblaient
réserver a un sort brillant, était entré dans l’ordre par une vocation
d’autant plus solide qu’elle avait été fort combattue. C’était un homme
savant, méditatif, songeur; on ne le vit jamais sourire; il était d’un
tempérament faible et, souventes fois, abattu par la débilité de son
corps. S’il se relevait, s’il se maintenait, c’était sous les coups
d’éperon de la volonté. Une foi ardente le remplissait. Prédicateur cher
aux populations, il ne discutait pas, il affirmait, il imposait, le ciel
lui avait donné le don de l’autorité. En l’écoutant, on se sentait ravi
et dans sa main. Ce moine s’appelait Jérôme Savonarole.
La taille de ce héros, car ce fut un héros, était petite et frêle; la
poitrine était un peu enfoncée; l’attitude semblait celle d’un corps
chargé d’une âme trop lourde. Mais la figure jaunie, maigre, allongée
étincelait du feu de deux yeux noirs et profonds allumés sous d’épais
sourcils. Les mains fines et pâles s’agitaient nerveusement, mais non
sans noblesse, pour accompagner et frapper des paroles pénétrantes,
sortant de lèvres minces et légèrement colorées; le front plus blanc que
le visage, haut, bombé, dénonçant la prédominance de l’imagination et de
l’enthousiasme sur la raison froide... Mais quoi? Pourquoi faire le
portrait de cet homme? Le voilà lui-même! Le voilà... il marche au long
du cloître du couvent de Bologne... Le poids de la réflexion le
courbe... il n’est pas seul... il parle... et on va entendre ce qu’il
dit.
DEUXIÈME PARTIE
CÉSAR BORGIA
L’idée de relever l’Italie en relevant les mœurs venait d’échouer.
Savonarole avait voulu par les moyens purement catholiques, et sans
toucher ni à l’unité de l’Eglise ni à la tradition de la Foi, cicatriser
les plaies trop vives. Ce ne devait être que longtemps après lui et par
contrecoup du triomphe de l’hérésie et du schisme, que les projets du
réformateur pouvaient recevoir une sorte d’application. Encore l’Italie
n’avait-elle pas à profiter de cette combinaison exclusivement
gallicane. Pour le moment, quand s’éteignirent les flammes du bûcher où
s’abîma le dominicain, toute notion d’amener l’unité, la liberté et
l’ordre par la puissance de la vertu fut abandonnée comme la plus folle
des chimères. Ce qui resta dans l’imagination des Italiens, ce fut
seulement la préoccupation de fermer le territoire de la patrie aux
intrus, d’exclure ceux-ci de la participation aux richesses, aux
splendeurs, aux arts, aux jouissances d’une terre considérée par ses
habitants comme sacrée, et de chercher à mettre fin au morcellement de
cette terre en créant soit une souveraineté unique, soit un nombre
restreint de souverainetés dont le premier mérite serait de réaliser une
force redoutable aux gens du dehors, et indomptable pour leurs
ambitions.
Les Espagnols tenaient l’extrémité méridionale de la péninsule. Il s’en
fallait que la malveillance les atteignît de la même force que les
autres étrangers. D’abord, ils étaient depuis longtemps maîtres de la
contrée. On s’était accoutumé à les y voir. Ensuite cette contrée
elle-même n’était presque pas considérée comme italienne ou l’était du
moins à un degré inférieur. On l’appelait «le Royaume»; c’était un fief
du Saint-Siège, mais, depuis la chute de l’Empire d’Occident les
destinées de ces provinces avaient été spéciales. Des Byzantins y
avaient régné; puis des Arabes, puis les Allemands des Hohenstauffen
après les Normands; puis, un instant, les Français, et, quand les
Aragonais avaient hérité de ces restes tant maniés, on ne les avait pas
jugés spoliateurs; ils n’avaient pris que ce qui appartenait au premier
occupant. En outre, les Napolitains n’avaient pas les mœurs des autres
populations. La féodalité se montrait chez eux remuante, mais peu
vigoureuse; les grands seigneurs sans cesse en rebellion fuyaient sans
cesse devant quelques lances envoyées de Castille. C’était un pays peu
estimé de ses voisins, encore moins de ses maîtres, peuplé de paysans
brutaux, sauvages, de citadins avares et bassement corrompus. Les arts y
étaient médiocrement cultivés. La littérature brillait davantage, mais
sans exciter assez de sympathie, car elle était surtout inspirée par le
panégyrisme. Pour ces différents motifs, aussi longtemps qu’on avait à
s’occuper en Italie d’autres intrus, on n’en voulait que faiblement aux
Espagnols.
Les Allemands déplaisaient davantage, sans cependant être trop détestés.
Sujets et représentants du Saint Empire Romain, on leur reconnaissait
une sorte de droit à intervenir dans les affaires de la péninsule. Les
Gibelins s’appuyaient sur eux. Les Guelfes ne voulaient pas une rupture
absolue. Ensuite, les rapports commerciaux étaient constants avec les
villes hanséatiques; enfin, dans les deux pays la science était
grandement honorée, et, bien que d’après des systèmes différents, on s’y
occupait beaucoup des arts. Ce qui gênait et rebutait, c’était la
rudesse de la soldatesque germaine. Mais on savait, alors, supporter de
pareils inconvénients.
La malveillance s’attachait principalement aux Français. On ne se
rendait pas compte de leurs droits à troubler l’Italie. Eux, ils
assuraient que «le Royaume» leur devait être dévolu parce qu’ils avaient
hérité de la maison d’Anjou. Mais sans compter que cette prétention
n’avait sa source que dans une boutade pontificale, et encore
notablement ancienne, l’exercice n’en avait été ni heureux, ni brillant.
D’autre part, c’était, sous le règne de Louis XI, les Gênois qui
d’eux-mêmes s’étaient jetés dans les bras de la France; et au temps du
feu roi Charles VIII, c’était le duc Ludovic de Milan qui avait organisé
l’expédition de Naples et opposé au Pape comme aux Aragonais cet
envahisseur qu’il devait abandonner bientôt et précipiter dans la
bagarre de Fornoue. De leur côté les gens de Florence avaient coutume
d’affecter un certain goût pour les rois français; ils les déclaraient
volontiers protecteurs de leurs franchises et à travers les tromperies,
les perfidies, les violences des deux parts, le train ordinaire de la
politique, cette sorte de fiction durait. Pourtant, en fin de compte,
les Florentins comme les Gênois, les Milanais comme le Pape, ne
consentaient pas à laisser leurs alliés du dehors, quels qu’ils fussent,
Français, Allemands, Espagnols, sortir d’un rôle subalterne. Ces
étrangers étaient des massues; ils s’en servaient pour s’entrefrapper et
comptaient les brûler après la victoire.
Désormais, Ludovic le Maure ne pouvait plus utiliser l’intervention
française; il l’avait trop vilainement trahie. Il demeura donc son
adversaire. Mais le roi, successeur du jeune Charles VIII, Louis XII
s’accommodait fort d’une telle hostilité. Comme duc d’Orléans et
représentant des droits de Valentine, il réclama le duché; il le prit
avec une facilité incomparable, trait de physionomie de toutes les
conquêtes des Français pendant ces guerres, et Ludovic, mal servi,
battu, fait prisonnier, alla mourir au château de Loches après une
captivité de dix ans. Pendant ce temps, beaucoup de choses se passaient
dans le monde saisi de cette fièvre d’action qui devait le secouer
pendant la première moitié de ce siècle. Les Turcs, sous la main de
princes d’une énergie puissante, d’une volonté barbare, d’une grandeur
d’idées égale à leur mépris pour la foi chrétienne, servis par des
troupes supérieures à ce que les royaumes d’Occident leur opposaient,
les Turcs faisaient sentir leur poids et inspiraient une terreur immense
qui, toutefois, ne distrayait pas les princes de l’Europe du souci plus
pressant de s’entredétruire. On parlait sans cesse de croisades à Rome,
à Venise, à Valladolid, à Paris, même à Londres; surtout à Vienne. Au
fond, chacun savait, pour peu qu’il fût initié aux passions du temps, à
quel point ces propos étaient chimériques ou mensongers. Le seul effet
qu’ils pussent avoir, était de justifier les vastes collectes d’argent
organisées par les moines franciscains, fortement suspects de se montrer
dépositaires peu fidèles; néanmoins les populations donnaient toujours,
parce qu’elles avaient l’effroi du Turc. La cour de Rome tirait à elle
ce qui de ces profits ne se perdait pas en route.