Ainsi, la hiérarchie ecclésiastique si bien protégée se trou

«LES CAHIERS VERTS»

PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE DANIEL HALÉVY

--27--

LA FLEUR D’OR

PAR

Le Comte de GOBINEAU

PARIS

BERNARD GRASSET

61, RUE DES SAINTS-PÈRES

1923

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Essai sur l’inégalité des races humaines (Firmin Didot).

Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale (Crès).

Trois ans en Asie, 2 volumes (Bernard Grasset).

Histoire des Perses (_épuisé_).

Traité des écritures cunéiformes (_épuisé_).

Deux études sur la Grèce moderne (Plon-Nourrit).

Histoire d’Ottar Jarl (_épuisé_) (Perrin).

La Troisième République française et ce qu’elle vaut, étude.

Voyage à Terre-Neuve (_épuisé_).

La Renaissance, _scènes historiques_ (Plon-Nourrit).

* * * * *

Ternove, roman (nouvelle édition, Perrin).

Nouvelles asiatiques (nouvelle édition, Perrin;--édition de luxe, Crès).

Souvenirs de voyage, nouvelles (Bernard Grasset).

Les Pléïades, roman (édition de luxe au _Sans Pareil_;--édition

ordinaire _en préparation_, Crès).

L’Abbaye de Typhaines, roman (Nouvelle Revue Française).

Mademoiselle Irnois, nouvelle (Nouvelle Revue Française).

Adélaïde, nouvelle (_épuisé_, Nouvelle Revue Française).

Le Prisonnier chanceux ou les Aventures de Jean de la Tour-Miracle,

roman (_en préparation_, Bernard Grasset).

Nicolas Belavoir, roman (_en préparation_, Bernard Grasset).

Scaramouche, nouvelle inédite (édition de luxe, Pichon;--édition

ordinaire, Crès).

* * * * *

Amadis, poème (Plon-Nourrit).

L’Aphroessa, poèmes (_épuisé_).

Les Adieux de Don Juan, poème (_épuisé_).

Chronique rimée de Jean Chouan, poème (_épuisé_).

Alexandre le Macédonien, tragédie (inédit en France).

Correspondance Alexis de Tocqueville, Arthur de Gobineau (Plon-Nourrit).

CE VINGT-SEPTIÈME CAHIER, LE ONZIÈME DE L’ANNÉE MIL NEUF CENT

VINGT-TROIS, A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT

QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XL; CENT

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C. 1 A H. C. 10.

EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON

NUMÉROTÉS DE A à E ET QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN

GELDER NUMÉROTÉS DE F à AT.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

Copyright by Bernard Grasset 1923.

AVANT-PROPOS

La première intention du comte de Gobineau avait été d’éclairer par un

commentaire historique chacune des cinq parties de son drame, _La

Renaissance_. Puis, changeant d’idée, il classa dans ses papiers les

introductions qu’il avait rédigées. Pourquoi eut-il cette intention, et

pourquoi l’abandonna-t-il? Les exégètes se sont exercés là-dessus.

Peut-être le comte de Gobineau eut-il souci de relier à son système

historique, tout favorable aux races germaniques, une œuvre qui exalte

un art, une culture latines. Et peut-être la même influence qui avait

incliné son goût vers l’Italie, continuant de s’exercer, lui persuada de

ne pas alourdir son œuvre, de lui laisser son allure dramatique. Tout

cela est possible. Mais il n’y a là qu’hypothèses, recherches

hasardeuses et assez vaines de pensées dont le comte de Gobineau n’a

fait confidence à personne. Quoiqu’il en soit, voici les textes donnés

pour la première fois au public français et réunis sous le titre que le

comte de Gobineau avait choisi: _La Fleur d’Or_.

D. H.

PREMIÈRE PARTIE

SAVONAROLE

La terre habitée par l’homme, l’homme au début ne l’a pas bien comprise.

Il a contemplé les vastes mers, tantôt barrières, tantôt grands chemins;

il les a vues séparer ou réunir les nations répandues sur les plages des

continents. D’abord ces vastes mers, il les a nommées stériles; il s’est

effrayé de leurs tempêtes, de ces montagnes d’eaux ruisselantes que les

vents élèvent, fouettent et font écrouler dans une terrifiante

agitation; le plus grand des poètes, frappé d’une terreur sacrée,

n’a-t-il pas raconté que rien de favorable pût sortir de cette farouche

turbulence. Mais, après Homère d’autres lyres sont devenues mieux

instruites; sous la colère de Neptune, les caprices d’Amphitrite, les

cruelles fantaisies des Néréides et les brusques transformations de

Protée, elles ont chanté les opulences de l’Océan, ses cavernes de

cristal incrustées de perles, le corail végétant autour de ses rochers,

l’ambre flottant au milieu de ses glaces et, surtout, surtout, du sein

de ses courants bleuâtres, de ses vagues transparentes, de son écume

blanche, scintillante, épaisse, floconneuse, les sages ont vu s’élever

l’apparition sans pareille de la triomphante Aphrodite. Plus tard, quand

l’imagination se trouva trop flétrie, trop vieille pour continuer le

culte de ces jeunes images, ce qu’on appelle la science a reconnu

pourtant que de si éblouissants symboles manifestaient la vérité et,

qu’en effet la mer salée, la mer saumâtre, la mer au liquide épais,

chargé de substances multiples était le dépositaire des germes de la vie

et, tout au contraire de mériter l’antique reproche de stérilité,

dépassait grandement en activité féconde la surface verte de la planète.

Le monde moral dans le sein duquel naît et se développe un autre genre

de mouvements présente un spectacle pareil à celui de la terre et de

l’océan enveloppant. Il émet les mêmes apparences, il aboutit aux mêmes

contradictions entre ce qui semble et ce qui est. A ne le considérer

qu’en somme, il offre, au-dessus des ondes accumulées des temps, un

certain nombre d’époques pareilles à des continents. Les parties hautes,

apparentes, découvertes, éclairées par le soleil et que l’on a déclarées

de tous temps particulièrement dignes d’intérêt, y sont en petit nombre;

elles occupent le moins d’espace dans l’étendue des âges. A en faire

l’énumération, on a bientôt fini sa tâche. C’est l’époque où gouvernait

Périclès; c’est l’opulente période des Séleucides et des Ptolémées. Puis

se montre la splendeur romaine sous Auguste; celle-ci finit avec les

Antonins, et une large discontinuité la sépare de cette période où la

théologie chrétienne inspirant la hiérarchie féodale produisit le génie

des XIIe et XIIIe siècles de notre ère. A ce point l’ascension s’arrête

de nouveau; comme une lampe fumeuse, l’histoire laisse graduellement

baisser ses clartés, elle s’entoure de ténèbres; elle semble prête à

s’éteindre, elle ne se ranima qu’à la seconde moitié du XVe siècle.

Pendant les durées intermédiaires de ces moments lumineux les jours, les

flots des jours, les flots des faits se succèdent, troublés,

indistincts; c’est la mer stérile, aurait dit encore l’Homéride. Mais,

point; c’est la mer féconde, remuant dans ses profondeurs, promenant sur

ses surfaces les germes des choses futures et laissant flotter

humblement, sur la face de ses eaux, cette végétation entrelacée, sans

éclat, mais constante, qui soulève, au milieu des feuillages touffus

plaqués sur la nappe sombre, les fleurs d’or, les grandes merveilles de

la vitalité humaine. Ce sont des fleurs d’or, ces époques splendides où

l’on bâtit le Parthénon, le Capitole, les Dômes de Beauvais et d’Amiens,

et où l’Italie entière éclate de vie, de couleurs bigarrées, d’esprit,

d’intelligence, de génie et de beauté.

Ce sont des fleurs d’or; elles nagent et s’étalent étincelantes sur la

profondeur murmurante des jours qui les ont produites et de la masse de

substance animée d’où elles sont issues. Ce sont des fleurs d’or

semblables à ce lotus mystique de la sagesse indienne, qui, épanoui tout

palpitant sur la mer barattée par les génies célestes, porte au centre

de ses pétales un dieu assis, majestueux, contemplant le monde illuminé

par la clarté jaillissant de son front.

Mais tandis que de la sorte la fleur d’or est née des humidités sombres,

des cohérences visqueuses de la fécondité latente, bien d’autres

existences en sont sorties de même; celles-ci se tiennent à son côté; se

collent contre elle; rampent sur elles; s’amassent, s’accumulent,

travaillent contre elle et parviennent à la détruire, absolument de la

même façon que dans l’organisme matériel les vents, les tempêtes, les

glaces, les volcans, les courants, les animaux voraces, insectes, vers,

monstres minuscules s’attaquent aux continents, les mordent, les

déchirent et finissent par les éparpiller. Les immenses fleurs sur le

souvenir desquelles flottent encore comme des dieux brahmaniques, les

fantômes de Périclès, de Virgile, de Dante, de Raphaël, se sont fanées

après avoir embaumé les airs de leurs parfums; elles ont disparu dans la

dissolution de leurs éléments; et, cependant: au sein de ce qui nous

entoure, comme en nous-mêmes, se maintient une continuelle antithèse

entre ce qui semble et ce qui est; c’est pourquoi la mort de toute

chose, au lieu d’être la fin de cette chose, n’est rien que le

commencement de son appropriation à de nouveaux états. C’est une loi

inévitable. Il en résulte la permanence de l’essence intelligente dans

ce monde et la nature du rôle que cette essence y est venu jouer; c’est

par elle que ce qui apparaît tient de ce qui fut, et que le présent

renferme à la fois des parties appréciables du passé et de l’avenir.

Qu’on se transporte en imagination à la fin de cette époque à laquelle

on a donné le nom de siècle de Périclès. Euripide meurt; Phidias est

mort, ses élèves les plus chers sont morts; la grande période est

absolument terminée. Rien n’est détruit pourtant, tous les moyens

existent pour amener de nouvelles créations, sauf un seul; élément

capital, il est vrai; avec la valeur, avec la saveur, le parfum, la

marque particulière de l’époque éteinte, avec la structure qui lui était

propre et l’âme spéciale qui l’animait a disparu pour toujours, ce qu’on

pourrait appeler le germe viril qu’elle a contenu et qui lui conférait

l’individualité de son être; ce germe s’est dissous; il ne compte plus

dans la somme des richesses du monde; il ne reparaîtra jamais plus. Mais

après lui demeure la masse flottante de ce qu’on pourrait appeler les

éléments féminins, doués d’une réceptivité propre à montrer un jour de

nouvelles existences, quand une nouvelle cause plastique, fournie par

une nouvelle race, aura réveillé la fécondité amortie.

Ainsi, des détritus grecs, en suspension dans les profondeurs des

esprits et que l’intelligence romaine vient toucher, émerge le siècle

d’Auguste. Au sein de cette profusion énervée de l’antique beauté

hellénique, la verdeur sauvage du sentiment italiote introduit des

combinaisons et l’on voit surgir sous des formes et avec des tendances

jusqu’alors inconnues, l’Enéide, les Odes, le livre de Lucrèce, les

comédies de Plaute, les élégies de Catulle, les temples, les riches

constructions répandues sur les flancs du Palatin.

Etait-ce mieux? Etait-ce aussi bien que les splendeurs regrettées?

C’était différent. La beauté parfaite n’était plus; mais la solidité s’y

trouvait avec le faste dominateur. Une impression de force toute

particulière s’y rencontrait. Une ténacité dans les idées, une

correction dans les pensées, une largeur dans les doctrines, une

disposition à généraliser la conception du devoir; quelque chose de plus

humain, mais de raide, de dur, de ferme, de despotique, de prosaïque

apprenait aux générations d’alors et la réalité et la précision; on ne

sentait plus cette joie enfantine de la vie, cette gaîté satisfaite du

mouvement ne cherchant rien au-delà de ce qui brillait; ce n’était plus

ce culte heureux de l’existence couronnée des premières roses; on ne

retrouvait pas, on avait perdu pour jamais quelque chose de divin, de

céleste, d’olympien qui, jadis, mouillait de son nectar les lèvres

souriantes d’Anacréon et d’Alcée; désormais l’oreille endurcie entendait

retentir l’altier commandement de Rome; l’air ému en vibrait; une

correction rigoureuse voulait tout recouvrir d’un filet d’airain.

Ce monde croyait pourtant imiter les Grecs. Il se trompait, mais il

poussait et grandissait à son tour et s’élevait, fleur superbe, comme

l’autre fleur s’était jadis élevée sur la surface des siècles. Il était

rongé, comme elle l’avait été par les ennemis irréconciliables de la

durée; il tomba et quittant les atomes immortels dont il avait été

composé, il perdit son âme et resta dissous jusqu’au jour où la

fécondation germanique fit pointer un nouveau bouton.

De même que les Romains s’étaient cru des Grecs, de même les moines

lettrés, les évêques savants, les professeurs de Paris, de Cologne, de

Padoue, les architectes et les sculpteurs de Corbie, de Strasbourg,

d’Assise se prirent pour des Romains. Le bénédictin d’Alsace, Gunther,

en écrivant pour Frédéric II de Souabe son Ligurinus, s’estimait

virgilien! On en était bien éloigné. Ce que les gens délicats de Rome

avaient appelé la vénusté, n’eût alors été compris de personne.

En revanche, jamais on ne contempla une plus vaste accumulation d’idées.

L’esprit à la recherche de faits indifférents aux temps anciens n’avait

pas le pouvoir d’exprimer avec élégance ni même avec netteté ce qu’il

tirait de lui-même, ce qu’il ramassait d’ailleurs; il était trop actif,

trop pressé; il voulait trop; il donnait, il prenait, il demandait; il

ne se reposait pas; à la fois, en même temps, tout d’un coup, il

aspirait à trop de conquêtes et se perdait dans la poursuite des

innombrables rêves sortis de tous les coins de la plus prodigieuse

imagination qui fut jamais. L’antiquité, l’avidité romaine s’étaient

contentées d’agiter leurs destins dans un cercle géographique assez

étroit. Le moyen-âge aspira à connaître le globe entier comme à scruter

la nature de l’âme et Dieu dans leurs secrets les plus fermés. Ses

veines saturées de sang burgonde, gothique, frank, normand, lombard,

palpitaient de tous les genres de convoitise, d’ambition, d’activité. Il

remuait, il allait, il venait, il voyageait, il fouillait, il écoutait,

il exprimait et se trouvait jeté aux antipodes de la majestueuse

placidité du monde grec, comme de l’orgueilleuse sécurité des Césars. Il

se croyait romain, ai-je dit; je le répète; il se croyait romain! Il

s’imaginait être rempli des inspirations de la muse latine et s’en

donnait pour preuve son attache persistante à l’ancien langage. Il se

vantait aussi d’être l’élève de la décadence byzantine; quant aux

savants, aux écrivains, aux artistes, aux politiques de Byzance, eux,

ils se déclaraient grecs, parce que de leur côté ils reproduisaient tels

sujets de la glyptique alexandrine; mais sans le vouloir et trop

absorbés dans leurs idées pour s’apercevoir de leur impuissance à

imiter, ils faisaient passer le sujet charmant sous les formes sèches,

anatomiques dont les figurations austères de leurs saints étaient

revêtues.

Le moyen-âge fut un grand inventeur. En politique, il imagina le droit

personnel et l’établit en face des prérogatives du souverain. Il le

voulut inviolable et nia, en principe, que le salut de l’Etat fût la

mesure de la sécurité des sujets. Dans les arts, moins soucieux de

l’ensemble que du détail, il chercha un idéal raffiné; il voulut

empreindre, dans le marbre, dans la pierre, sur le parchemin des

missels, l’expression des figures avec une précision, avec une sorte

d’exaltation de réalité dont ni Rome ni la Grèce n’avaient jamais, le

moins du monde, éprouvé le besoin. Ce qu’il atteignit est si

merveilleux, si accompli que telle statue de cathédrale peut être placée

justement aussi haut que toute création de l’art antique dans son plus

parfait développement.

Ce qui surtout fit époque, ce fut la diffusion dans l’Europe entière

d’une égale soif de voir, de créer, de pénétrer, de transfigurer les

choses suivant un mode supérieur à la condition terrestre. Cette

préoccupation ne fut pas celle d’un homme, d’une école, d’une ville,

d’un lieu restreint; elle s’empara du continent. Quelquefois on

s’aventura dans des voies différentes, mais on y chercha les mêmes

choses; en politique, les guildes et la Hanse germanique ne furent pas

semblables aux communes de la Flandre, aux cités de la Provence et du

Languedoc, aux bourgs des royaumes de l’Espagne; mais, partout, on

voulut également des droits, des franchises, des moyens de liberté et,

par dessus le marché, avide, comme l’était chacun, de mettre en relief

son individualité partout, on voulut des privilèges, cette notion si

absolument étrangère au monde antique et, en effet, partout les

privilèges existèrent pour tout le monde et même pour les lépreux. Dans

l’architecture, les styles se distinguèrent les uns des autres parce que

l’originalité débordait; une cathédrale italienne n’emprunta guère à la

sœur d’au-delà du Rhin; mais le même cachet s’imprima pourtant sur

toutes les variantes, parce que, nulle part, on ne resta étranger à la

passion de l’infini. Quant à la littérature, armée, casquée, la lance au

poing, imprégnée de l’esprit d’aventure, elle promena de Constantinople

à l’Islande les héros des poèmes chevaleresques, leur bravoure folle,

leur passion d’indépendance, leur besoin de mouvement et ce tempérament

immodéré qui composait ses personnages de tout ce que l’on concevait

alors de plus brillant, de plus éloquent, de plus intrépide.

Ce qu’il y eut encore de particulier dans cette floraison du moyen-âge,

c’est qu’aucune période n’y absorbe une telle part de forces que l’on

puisse affirmer: à telle date fut le beau moment et s’épanouit la fleur

par excellence. On doit faire cette observation pour les Grecs; il y eut

chez eux soixante années incomparables; on le peut chez les Romains; le

grand éclat dura un siècle et quelque chose au delà; quant au moyen-âge,

dès le début, il s’empara de ce qu’il avait à faire et, plus fort sur un

point, plus faible sur l’autre, il ne cessa plus, jusqu’à sa fin, de se

mouvoir, de toucher à tout, d’interroger, de questionner, de vouloir et

de ne vouloir pas.

Il y eut pour cela deux raisons. L’élément germanique actif, viril,

était partout; ici plus abondant, là moins, marié, pondéré, dirigé de

manières différentes; en somme, toujours le même; de plus, la religion

prêtait aux différents centres d’activité des maximes, des habitudes

identiques. En face de chaque atelier intellectuel, à Burgos comme à

Hambourg, à Londres, à Dublin comme à Venise, comme à Florence

s’imposait le même cadre et une identité absolue de sujets à traiter. Ce

qui fut spécial dans cette série de tableaux, ce furent les couleurs.

Les objets se placèrent au midi et au nord sous des jours très

différents.

Ce mouvement de vitalité atteignit son point culminant au XIIe et au

XIIIe siècle. Il en descendit ensuite jusqu’au XIVe. Alors se manifesta

avec une évidence de plus en plus nette la cause de transformation

existant au sein de cette société. Cette cause se trouvait intimement

liée à l’état de la religion.

Il appartient aux âmes d’élite de ne considérer le bien qui unit les

créatures au Créateur qu’à ce point d’élévation où il n’est ni touché ni

flétri par les mains humaines. Les âmes de cette valeur se préoccupent

peu d’observer si les pieds divins des vérités célestes, en se posant

sur la terre, s’y tachent ou non d’un peu de boue; elles ne s’en

inquiètent pas; elles ne contemplent que la face des immortelles

voyageuses et le regard attaché sur leurs fronts, elles les entourent de

toutes leurs pensées, de toutes leurs affections, à travers les espaces

immaculés où celles-ci les mènent. C’est admirable, sans doute; mais une

si noble absorption dans l’infini n’appartient jamais au gros des

peuples; ceux-ci s’attachent moins à la sublimité transcendentale qu’à

ce qui tombe sous la grossièreté de leur sens.

La religion avait commencé par assouplir l’esprit germanique et lui

fournir des raisons de sociabilité. Elle lui avait donné un modèle

d’organisation en lui proposant les formes du Saint Empire; dans le

droit canonique, elle lui avait présenté une législation admise par tous

les vaincus; en faisant accepter le patronage des évêques, défenseurs de

leurs cités, elle avait sauvé les classes moyennes, sinon de tous les

attentats, du moins de la légalité du servage; elle avait conservé dans

les couvents et multiplié sous la plume des moines les copies des

ouvrages classiques, en même temps que les in-folios de sa théologie;

elle avait bâti les villes de l’Allemagne, de la Suisse, d’une partie de

l’Angleterre, d’une partie de la France, d’une partie de l’Espagne et,

même en Italie, elle avait, soit fondé, soit rétabli plus d’une

enceinte. Les plus florissants villages s’étaient élevés autour de ses

monastères et, sans son intervention, de même que le XIe siècle n’aurait

pas eu d’écoles, ni encore moins les universités alors florissantes dans

tous les royaumes chrétiens, de même et non moins certainement, sans les

moines il n’y aurait pas eu d’agriculture, pas de défrichements; les

contrées n’eussent pas été assainies ni les marais desséchés et les

moulins, les forges, les usines les plus nécessaires n’auraient jamais

été établies. Les moines étaient actifs parce qu’ils étaient disciplinés

et, seuls, ils l’étaient alors dans le monde occidental; actifs ils

devenaient riches et disposaient de plus de ressources que les seigneurs

et les rois; eux seuls pouvaient accomplir cette grande œuvre, la

création de l’Europe moderne.

Ce fut donc justice et raison que la reconnaissance des peuples entourât

les autels; on ne pouvait moins. Chacun sentait ce dont il était

redevable à l’organisation catholique et la conscience commune en était

si profondément convaincue que lorsqu’il arriva, en conséquence des

études et des controverses, qu’au sein même de ces couvents si utiles,

l’hérésie montra sa tête, le sentiment public s’indigna et écrasa les

novateurs. Chacun prit part à la répression: les rois, les nobles, les

bourgeois, les paysans. C’est ce qu’éprouvèrent Roscelin de Compiègne,

Abélard, Wiclef, les Albigeois, les Pastoureaux et tant d’autres. Les

contempteurs de l’Eglise contredisaient à la conviction et aux intérêts

de leur temps.

Ainsi, la hiérarchie ecclésiastique si bien protégée se trouva au-dessus

de tout péril. Elle se réjouit dans sa sécurité. Néanmoins ses bienfaits

ayant porté leurs fruits, les temps changeaient peu à peu; les laïques

commencèrent à ne plus laisser agir les moines sans critiquer ce qu’ils

faisaient. Ils avaient appris ce qu’il leur appartenait de savoir; ils

voulurent se charger eux-mêmes de la poursuite de leurs intérêts. Les

paysans réunis sous la protection des abbayes et des châteaux, instruits

et guidés par les uns, gardés par les autres, s’étaient enrichis dans le

travail rural; ils étaient devenus assez puissants pour méditer des

jacqueries. Il ne faut pas s’y méprendre et l’histoire en donne, à

chaque occasion, les preuves. Le paysan réellement misérable, maltraité,

rabaissé, ne s’insurge jamais. Si l’oppression va trop loin, il

s’enfuit; alors il habite les bois, les cavernes, et s’il possède des

armes, s’en sert contre les bêtes fauves; mais le tempérament

héréditairement lâche et cauteleux de l’homme de la glèbe ne lui permet

de relever la tête que sous l’influence de la convoitise et de l’envie.

Il ne s’est jamais battu pour la liberté. Les paysans des XIIe, XIIIe,

XIVe siècles, sous une forme ou sous une autre, ici plus, là-bas moins,

commençaient à sentir poindre une volonté, en même temps qu’ils se

voyaient plus ménagés. En Angleterre, le yeoman était devenu une

puissance, une partie respectée de la force commune. Il fournissait aux

camps ces redoutés archers qui dans les guerres des Edouards jouèrent un

si grand rôle. Les paysans espagnols habitués à combattre les Maures,

comme s’ils eussent été des chevaliers, ne s’estimèrent guère à un

moindre prix; les communes rurales du midi de la France sous la conduite

de leurs souldics prouvaient autant de fierté que les villageois des

Apennins et de la Romagne. Le manant de la France centrale, de la France

du nord était moins à l’aise; et les multitudes agricoles de

l’Allemagne, Slaves soumis à des dominateurs germaniques, ne dressaient

pas non plus la tête bien haut. Cependant, là aussi, le labeur avait

porté ses fruits; on possédait, on y tenait; on avait beaucoup appris

des moines; et on commençait à regarder autour de soi.

La bourgeoisie faisait davantage. Quoi qu’on en ait pu dire, dans les

moments les plus sombres et les plus difficiles de la transformation

générale, la bourgeoisie n’avait jamais perdu ses franchises. Elle

souffrait; qui ne souffrait pas? Elle souffrait, mais elle vivait et, un

jour, il se trouva qu’elle en savait aussi long que les moines; elle

était capable de se diriger, en ne prenant conseil que de sa propre

sagesse. Alors elle laissa inécoutés les avis de ses conducteurs; elle

devint une classe opulente, arrogante, avisée, ambitieuse, turbulente,

rapace, intelligente et capable d’autant de bien que de mal; elle peupla

et grandit Londres et Edimbourg, Saragosse et Valladolid, les cités

impériales de l’Allemagne et de la Suisse, les bonnes villes de la

France et les communes ou républiques de Gênes, de Florence, de Milan,

de Venise, de Pise, de Sienne, pour ne compter que les plus apparents de

ces innombrables foyers qui alors couvrirent l’Europe entière. Les

citadins de ces générations en arrivaient à ne plus se sentir tenus à

rien envers les moines. Ils cultivaient la terre sans eux; ils

manufacturaient leurs lainages et leurs soieries sans eux; ils se

gouvernaient sans eux et les compagnons et les maîtres ouvriers des

Flandres ne demandaient à aucun prêtre la théorie de l’insubordination.

Néanmoins, le siècle (bourgeois, paysans, nobles) restait catholique;

personne ne songeait à émanciper l’esprit de ce que l’on avait cru et

espéré jusqu’alors. Déjà pourtant germaient des idées de nature bien

offensive. L’ancien paganisme avait laissé plus de traces et de plus

profondes qu’on ne le soupçonnait; les croisades avaient éveillé

l’imagination sur bien des points et le commerce avec les pays du Levant

colportait lentement, obscurément des notions, des dispositions morales

fort hétérodoxes. Les dogmes dissidents si terriblement réprimés à leurs

premières apparitions, n’avaient nullement été abrogés; ils circulaient

à l’état d’inconséquences. Ce n’est pas là une cause de faiblesse pour

des idées quelconques. Les barons ne se faisaient pas faute de résister

au clergé et même de le spolier; ce que chacun savait à merveille,

depuis le dernier et le plus sordide vilain jusqu’au monarque le plus

fier, c’était se moquer des vices comme des faiblesses de la

cléricature. On en arriva à trouver un agrément particulier aux chansons

accusatrices, aux sculptures, aux peintures caricaturales. Dante a

plongé publiquement des papes dans les flammes outrageuses de l’enfer.

Il y avait sujet. Si la foi du Christ ne saurait jamais donner lieu à la

moindre dépréciation, la milice humaine de l’Eglise avait subi la loi

des choses mortelles; le ver de la corruption s’était développé dans la

chair trop grasse. Les clercs, longtemps considérés comme les meilleurs

des conseillers et les plus sûrs des guides, ne se voyant contredits par

personne, avaient cessé de donner de sages avis, encore bien plus de

fournir d’utiles exemples; ce qu’il existait de plus réprouvé au monde,

ils se le permettaient couramment. Si les ménestrels et les jongleurs de

France, si les maîtres chanteurs des villes hanséatiques leur

reprochaient la fainéantise, l’impiété, la débauche, tous les genres de

débauche, la simonie et l’oubli complet des plus simples devoirs, ce

n’était que vrai. Michel-Ange, l’homme essentiellement pieux, devait

s’écrier un jour: «Un moine dans un tableau! Comment l’œuvre n’en

serait-elle pas gâtée, puisque les moines ont gâté le monde?» Ce que

Michel-Ange dit au XVIe siècle, on en était venu à le penser

universellement au XIVe et c’est ainsi que la société du moyen-âge se

vit dans cette situation singulière de croire et de mépriser, d’accepter

et de repousser, de soutenir et de honnir.

Une société peut durer longtemps avec des tiraillements de cette sorte.

Ce qui se passa alors en Europe en est la preuve. On respectait par

habitude et on dénigrait par évidence. En réalité, le monde ne savait

quel parti prendre; ce qu’il possédait lui semblait flétri; mais il

n’avait rien à mettre à la place. Pour cette double raison, tout

boitait. On se disait avec Boccace: Si, malgré les mœurs des souverains

pontifes, des cardinaux, des évêques, des moines, la religion subsiste,

c’est évidemment qu’elle est divine.

On aima longtemps ce paradoxe qui ne suffisait guère à tranquilliser les

consciences. Peu à peu, les nations lasses, cependant, d’avoir sous les

yeux les extravagances du clergé, se nourrirent d’une sorte d’athéisme

pratique, poivré de superstitions nauséabondes. On peut l’affirmer: le

XVe siècle ne croyait plus à rien, n’admettait plus rien, et seulement

par lassitude, par prudence, par ignorance, ne renversait rien.

A la fin, il s’éleva, pourtant, en différents lieux, des docteurs qui

s’indignèrent et dénoncèrent le mal. Ils ne se firent pas scrupule d’en

montrer la profondeur et les périls. Le chancelier de l’université de

Paris, Gerson, personnage dont l’orthodoxie et la vertu sont restées

au-dessus de tous les doutes, fit entendre les paroles les plus sévères;

il ne fut pas le seul. On demanda la fin du scandale; on stigmatisa la

torpeur morbide où le clergé s’endormait; on dit que si un remède

prompt, radical n’était pas apporté à ces insurrections charnelles,

l’Eglise de Dieu s’exposait à la mort. Un schisme, en ce moment,

couronnait l’œuvre, deux papes, deux partis de cardinaux, ne voulant pas

démordre de leurs deux dynasties, donnaient raison à tous les reproches;

alors la mesure fut débordée et des hérésies flagrantes entrèrent en

scène: Jérôme de Prague et Jean Huss avaient levé l’étendard du calice.

Si jamais un homme atteint de maladie chronique parvenait à se guérir

par cela seul qu’il reconnaît son danger, peu de patients

succomberaient. Les corporations jouiraient du même avantage. Mais il

n’en va jamais ainsi. Une fois introduit par la dent d’une corruption

séculaire, le poison chemine dans les veines; l’évidence qu’on en donne,

la certitude des conséquences ne fournit pas les moyens de le supprimer.

Le nombre des sages reste toujours infiniment inférieur à celui des

fous: les esprits tournés au bien sont des unités, ceux qui vivent dans

le mal, comme la salamandre dans le feu, sont des légions; ainsi le fait

court à ses conséquences. Ce qu’on allègue d’excellent et

d’incontestable, que devient-il? Lieu commun; les gens les moins

disposés à l’appliquer le proclament et le mauvais est paisiblement

suivi par le pire. Pour sortir de ses embarras, le XVe siècle réunit le

concile de Constance. Les plaintes étaient si générales, si fortes, si

bien appuyées, qu’il fallait témoigner du désir de mieux faire; mais oh

n’aboutit à rien. On brûla deux hérétiques, on appliqua des expédients;

au fond les choses demeurèrent ce qu’elles étaient devenues.

Dès lors, avec le désespoir de rien changer, l’indifférence augmenta et

de celle-ci naquit l’idée de se passer d’honnêteté religieuse. On se

tranquillisa d’autant plus sur l’avenir de l’Eglise que le monde

paraissait se soucier de moins en moins des problèmes du dogme et de la

morale. Pourquoi se révolter contre ce qui n’intéresse pas? La masse du

clergé, les évêques qui ne visitaient jamais leurs diocèses, les

chanoines qui ne paraissaient jamais aux chapitres, les curés qui ne

résidaient pas dans leurs paroisses, les abbés qui laissaient tomber en

ruines leurs monastères et changeaient leurs manses en élégants hôtels,

les moines qui passaient au cabaret ou ailleurs tout le temps que

l’insouciance de leurs supérieurs leur laissait, le clergé enfin, dans

son ensemble et les exceptions mises à part, s’enfonçant dans les voies

de traverse, en arriva de plus en plus à ne plus être un clergé. Les

vœux conventuels où séculiers semblaient n’avoir jamais existé. C’était

peu; les règles les plus nécessaires de la conduite et du bon sens

n’étaient pas moins oubliées. Les pasteurs des âmes ne s’adressaient

plus à leurs ouailles; on ne savait ce que c’était qu’instruction

religieuse; les araignées travaillaient sur les autels et moi qui écris

cela, n’ai-je pas lu dans le registre de maître Corfeuilhe, notaire à

Bordeaux, à la date du 17 juin 1568, une protestation signée de mon

huitième aïeul, Etienne, contre les prêtres bénéficiaires de sa paroisse

de Sainte-Colombe qui, le jour même de la Fête-Dieu, s’étaient absentés

de telle sorte que les fidèles dussent aller chercher des pères de Saint

Augustin pour avoir l’office? Et Etienne n’était pas un malveillant,

mais bien un zélé qui mit la main à l’œuvre de la Saint-Barthélemy.

Ainsi le clergé ne faisant plus son état, à quoi revenait son action? A

toucher le revenu des bénéfices, à l’augmenter par des prétentions, par

des demandes, par des institutions, par des inventions, par des

combinaisons, et de cette sorte la religion chrétienne tout entière, ses

mystères, ses dogmes, sa morale, son enseignement, sa mystique et les

savants ressorts de son immense et splendide établissement tendaient à

n’être rien d’autre que les différents rouages d’une machine de

fiscalité travaillant au profit d’une classe dont les fondateurs

avaient, à la vérité, créé l’Europe, mais dont les représentants,

désormais, servaient surtout à la pervertir.

Et alors, ces éléments non chrétiens, signalés tout à l’heure,

commencèrent à prendre de l’importance en se condensant sous la pression

d’un fait qui dès le début du XIVe siècle prit une place considérable

dans l’attention des peuples.

Le monde féodal se considérait sincèrement comme n’étant que la

continuation pure et simple de ce qui l’avait précédé. Thémistocle et

Pompée n’avaient été, à son sens, que des barons; il ne faisait nulle

difficulté de compter Alexandre et César au nombre des preux. Il

habillait les hommes du passé à sa mode. Peu d’esprits furent exempts de

cette erreur, Pétrarque par exemple; mais ceux-là, lentement, firent des

disciples qui en produisirent d’autres et un jour vint où à force de mal

lire, mais, pourtant, de lire toujours Virgile, Horace, Lucain, Cicéron,

Tite-Live, on arriva à les comprendre autrement que par le passé. Alors,

on fut étonné, enivré, exalté de cette découverte; on s’aperçut de

choses auxquelles on n’avait jamais pensé. L’Europe cessa de retrouver

son esprit dans ce qu’elle lisait; son image ne fut plus réfléchie dans

ce qu’elle contemplait. Elle se trouva dégoûtée de la scolastique, et

parce qu’elle en avait abusé et parce que, d’ailleurs, la scolastique

lui avait dit son dernier mot et ne trouvait plus qu’à se répéter; elle

voulut que Platon et même Aristote lui parlassent autrement qu’ils

n’avaient fait jusqu’à ce jour. Bref, tout ce qui pensait un peu et

réfléchissait bien ou mal, commença à entrer dans une préoccupation

singulière, dont le résultat fut de communiquer aux anciens livres une

saveur si forte et si attrayante que le nombre de ceux qui voulaient

s’instruire augmenta démesurément, et dans la même proportion où

l’enthousiasme allait croissant, le dégoût, l’ennui, le mépris,

l’indignation contre le clergé prenait corps. On se supposait déjà en

possession d’un ordre d’idées capable de remplacer celui dont on

médisait depuis si longtemps.

Pourtant, c’était une erreur. On n’était maître de rien du tout ou

plutôt la diversité des points de vue ouverts par les études était telle

que l’anarchie des opinions s’en augmentait démesurément. Chacun, en

Espagne, en Allemagne, en Flandres, en France, en Italie, voyait à sa

manière, préférant un livre à un autre et cette opinion-ci à celle-là.

Tel avait puisé le matérialisme le plus audacieux dans l’apostrophe de

Lucrèce à la nature; tel cherchait dans le Phédon un spiritualisme

éthéré et raffinait par cette voie sur la pureté chrétienne; mais

plusieurs, complètement étourdis par l’enthousiasme capiteux que leur

versait l’antiquité retrouvée, se laissaient glisser en souriant vers le

plus brutal paganisme parce qu’ils l’entendaient parler le langage

harmonieux d’Horace et le voyaient beau comme l’amour antique et, comme

lui, couronné de roses. Les myriades d’idées qui s’agitaient, qui,

s’éveillant, volaient de toutes parts, ressemblaient à des essaims

d’abeilles, excitées dans leur ruche par les premières lueurs, la

fraîcheur naissante et les parfums de l’aurore. Sortant en masse,

animées, curieuses, avides, agitées, turbulentes, bourdonnantes, elles

se jetaient sur toutes les fleurs, tâtant de toutes les plantes et

remplissant toutes les directions, se risquaient dans toutes les

hauteurs en s’abandonnant aux poussées de tous les courants d’air.

Jamais curiosité plus ardente n’avait agité l’esprit humain et n’eut à

sa disposition des moyens d’action si divers et des aptitudes si

puissantes. L’habitant de l’Allemagne apportait à ce travail sa force de

réflexion, sa ténacité, sa tendance à la rêverie mystique et son

inépuisable goût du détail; l’Anglais sa violence de résolution; le

Flamand sa disposition à ne se rien laisser imposer; le Français

fournissait peu de chose; il avait déjà pris l’habitude du régime

administratif et l’esprit militaire ne cultivait chez lui que la vanité

soldatesque. Quant aux Espagnols, vainqueurs de la bravoure mauresque,

infatués de leurs triomphes, conquérants stupéfaits d’un monde inespéré

dont les richesses semblaient incalculables et se considérant partout

comme les maîtres, l’intrépidité de leur orgueil n’avait de bornes en

aucun sens et ils étaient aussi dangereux en religion qu’en politique.

Toutes ces foules s’avançaient bon pas pour renverser l’ordre ancien.

Sans nul doute, les hommes d’alors, s’éloignant des coteaux du passé,

étaient dominés par leur curiosité violente. C’était le sentiment

principal. Ils semblaient se réveiller d’un sommeil entrecoupé de songes

qui ne leur avait pas montré les réalités. A l’égard des Grecs, les

Romains n’avaient nullement été ces disciples étonnés que les hommes du

moyen-âge furent à l’égard des Romains. Il sembla à cette dernière

époque que le grand intérêt, le grand but de l’existence fût surtout de

lire et d’admirer les œuvres perdues. On ne se croyait pas pourvu d’un

sentiment original et si on l’eût pensé, on ne s’en fût nullement

glorifié; au contraire; on eût pris une telle notion pour une traîne

d’attache au temps dont on prétendait se débarrasser. On se montrait

absolu comme la jeunesse. Si la destinée qui mène les hommes n’était pas

toujours plus sage que leurs visées, ce bouillonnement n’eût jamais créé

les magnificences qu’on en vit sortir; il n’eût produit que purement de

la pédanterie et des pédants dont le débordement, pour commencer, fût

incommensurable.

Ce qui apparaissait de la manière la plus évidente c’est qu’on voulait

sortir des voies dans lesquelles on avait marché et chacun se montrait

l’étoile qui éclairait une autre direction; mais tandis que le plus

grand nombre des novateurs cherchait en dehors de la foi chrétienne, à

côté, plus ou moins loin, un chemin qui devait mener à un florissant

inconnu, un noyau d’esprits, plus conscients des véritables conditions

du développement humain, continua à subsister et ne voulut pas une

minute se plier aux prétentions des Platoniciens, des Stoïciens, des

Péripatéticiens, des Eléates, ni des sceptiques; il maintint de rester

fidèle à la tradition et partant à la doctrine des ancêtres, à l’élément

essentiel de la vie sociale, tout en tirant de la boue et des pierres le

char embourbé, souillé et à demi pourri de l’Eglise.

Au XVe siècle, comme à toutes les époques climatériques, les adversaires

du présent se rangèrent sous trois enseignes: les uns, les plus ardents,

notèrent crûment d’infamie tout ce qui s’était produit depuis les XII

Césars. Le monde leur apparut comme honteusement mésusé, avili; ils

relevèrent leurs manches et hardis à ruiner ce qui leur déplaisait, ils

s’instituèrent bourreaux. Ils ne réussirent à rien. Le radicalisme en

quoi que ce soit ne saurait prendre pied sur le monde. Les farouches

adversaires que les déportements cléricaux avaient suscités au

christianisme, voulurent franchement tuer celui-ci, et ils y parvinrent

si peu qu’il n’y eut pas même besoin de les réprimer. Leur délire ne fut

qu’un dilettantisme impuissant.

A côté de ces révolutionnaires ardents vinrent se placer des hommes

curieux de trouver un moyen terme entre l’antiquité payenne et ce qui

lui avait succédé. Ces hommes dirigèrent leurs regards vers la primitive

Eglise. Les deux Testaments à la main, les écrits des Pères sous les

yeux, ils eurent la prétention de ramener le dogme à sa simplicité

primitive et d’extirper les corruptions interpolées. Aucun ne songeait

qu’il n’est pas plus possible d’arrêter une institution dans sa

croissance qu’un être organique quelconque et que tout ce qui a vie sort

de l’enfance pour subir successivement les autres phases de l’existence.

Si l’on est mécontent des dispositions morales ou de la structure

physique d’une créature adulte, c’est se moquer que de chercher un

procédé capable de la réduire à tel moment de sa vie antérieure où elle

plaisait davantage. Ce fut pourtant le rêve qui à la fin du XVe siècle

préoccupa les judiciaires de grand nombre de personnages bien

intentionnés. En vain les hérétiques bohémiens avaient été mis à mort;

leurs inclinations scrutatrices s’étaient conservées et on s’évertua

plus que jamais à retrouver dans le dogme et à en dégager ce qu’il avait

de primitif pour l’opposer à ce qu’on supposait être amputable à volonté

sans que le sujet en dût mourir. L’esprit qui dirigea cette dangereuse

étude était, naturellement, défavorable à la hiérarchie ecclésiastique;

il ne la jugeait ni légitime ni utile.

Cette disposition extra-catholique était observée avec une juste terreur

par d’autres gens pieux et honnêtes qui, fermement attachés à l’Eglise,

auraient souhaité la purifier sans lui imposer aucun changement

essentiel. Ces bons serviteurs ne voulaient ni renversements ni

mutilations; plus ou moins hardis, plus ou moins sagaces, ils

comprenaient que le clergé ne pouvait cependant rester tel qu’il était.

Malheureusement les efforts de ce groupe le plus digne d’intérêt, parce

qu’il était le plus sage, manquaient d’énergie, comme il arrive le plus

souvent à la droite raison, privilège impopulaire des minorités. Un

système de modération n’acquiert jamais l’appui d’aucune des passions

intéressées, soit à l’attaque, soit à la résistance. Mais, tandis que de

tous côtés on augurait que les changements religieux allaient fournir la

grande caractéristique du siècle, l’esprit humain, suivant sa voie, en

dehors des prévisions de l’homme, allait mettre en lumière toute autre

chose.

Les âges du monde, comme les individus, s’aperçoivent peu de ce qui

constitue leur principale originalité. Le XVe siècle ne discernait pas

dans sa physionomie un trait, bien petit sans doute, bien peu distinct,

mais qui grandissant bientôt, allait devenir sa marque particulièrement

glorieuse. On aspirait à la science; on réussissait à la saisir; on

cherchait à réunir les éléments d’une théologie armée en guerre contre

l’Eglise; d’autre part, on eût voulu ramener la cléricature au sentiment

de ses devoirs, au sentiment de ses dangers; en politique, le pouvoir

cherchait à se consolider, à s’étendre et un besoin de sécurité

généralement senti lui venait en aide malgré le goût non moins répandu

des libertés turbulentes. En admettant que le succès eût couronné

quelqu’une de ces dispositions au détriment des autres, on n’eût acquis

rien de très neuf; un peu plus de droiture, un peu plus de vérité, un

peu plus de bon sens, un peu plus de calme; mais tout pour un temps plus

ou moins court, puisque d’ailleurs rien ne dure. Cependant le XVe siècle

avait reçu de ses devanciers une préoccupation d’un mérite plus rare à

laquelle j’ai déjà touché en passant.

A la façon dont la Grèce avait compris la représentation de l’être

humain, la beauté était le but suprême et pour y atteindre, le reste

était sacrifié. C’était le système des grandes écoles, ce fut le motif

de leur haute perfection. L’idéalisation du corps, l’équilibre complet

de ses parties, certains raffinements que la nature donne à peine, si

elle les donne, tels que la simplification des plans du thorax, la

petitesse un peu marquée de la tête, et dans les modèles les plus

voisins de l’archaïsme, la précision presqu’excessive de certains

muscles, telle avait été l’étude de la plus belle antiquité. Plus tard,

l’époque alexandrine se mit à la recherche de la grâce; elle la trouva

et n’évita pas le maniéré, mais pas plus que les écoles précédentes elle

n’attacha une importance capitale à l’expression morale de ses sujets.

Si quelquefois elle l’a rencontrée sous le ciseau, ce fut par exception,

fugitivement; elle n’en fit pas un système. La Niobé évoque peut-être

l’idée de la douleur; elle ne la montre pas; on peut admettre encore que

le Laocoon comporte une réflexion de l’âme sur la face et dans les

membres; on peut aussi en douter; en tous cas la valeur principale de ce

groupe est dans l’observation de certaines règles, l’harmonie des

proportions et la noblesse de l’attitude.

Les Romains ne craignirent pas de reproduire la laideur, car ils se

mirent à chercher la réalité. Ils aimèrent à figurer des nègres et même

des personnages difformes ou contrefaits. Leur tempérament goûtait le

trivial; ils furent grossiers, ils prirent grand goût aux caricatures,

et de cette disposition à ne reculer devant aucune déviation des règles

du beau, ils conclurent que quand un empereur était laid, il fallait le

représenter tel et ils n’y manquèrent pas.

Ce fut ce côté de l’art qui sauva le reste à l’époque de la décadence.

Les Byzantins devinrent interprètes moroses et exacts de ces pères de

l’Eglise qui voulaient pour représenter Notre Seigneur un type

repoussant, qui louaient les vierges d’un aspect vulgaire et les saints

hideux, le tout afin de ne rien accorder à la sensualité; ils

inventèrent la maigreur, les faces et les corps décharnés, les membres

ossifiés, et sur les diptyques consulaires du IVe et du Ve siècles, ils

rencontrèrent précisément les modèles d’anatomie qu’il leur fallait. La

mode s’en continua pendant de longues années. Mais vers le XIIe siècle

une transformation s’annonça. On pensa à exprimer aussi exactement que

possible les sentiments des personnages par le choix des attitudes et

des physionomies: ce fut une révolution. Une nouveauté inconnue aux

Grecs et aux Romains se produisait dans le monde.

La fleur d'or · 第 1 / 5 段