rayon de gaieté descendit sur son théâtre et s'y posa. La _Quenouille
de Barberine_ (1er août 1835) nous montre comment une femme d'esprit
met en pénitence les blancs-becs qui font profession de ne pas croire
à la vertu des femmes, pour donner à comprendre qu'ils ont toujours
été irrésistibles. Sans faire de tapage, sans pousser de cris,
Barberine donne au jeune Rosemberg une leçon dont il se souviendra, et
peut-être sans trop d'amertume. Il est si enfant, qu'il est capable de
trouver amusant, au fond, de gagner son souper en filant. «C'est un
jeune homme de bonne famille, écrit Barberine à son mari, et point
méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je
lui ai appris. Si vous avez occasion de voir son père à la cour,
dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans la chambre du
haut de notre tourelle où il a un bon lit, un bon feu, et un rouet
avec une quenouille, et il file. Vous trouverez extraordinaire que
j'aie choisi pour lui cette occupation; mais comme j'ai reconnu
qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé
que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier, qui lui permet
de réfléchir à son aise, en même temps qu'il lui fait gagner sa vie.
Vous savez que notre tourelle était, autrefois une prison; je l'y ai
attiré en lui disant de m'y attendre, et puis je l'y ai enfermé. Il y
a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passe sa
nourriture, et il s'en trouve bien, car il a le meilleur visage du
monde, et il engraisse à vue d'oeil.» Rosemberg a si peu de rancune
qu'il engraisse! C'est d'un bon petit garçon, qui ne recommencera
plus.
Nous avons déjà parlé du _Chandelier_ et conté l'origine d'_Il ne faut
jurer de rien_ (1er juillet 1836), dont l'héroïne, Cécile, est proche
parente de Barberine. Elle se charge aussi, toute jeune fille qu'elle
soit, de corriger les jeunes fats qui s'imaginent connaître les femmes
parce qu'ils ont eu des succès dans les coulisses et dans les fêtes de
bienfaisance internationales. La punition est douce, cette fois.
Valentin a mal joué un vilain rôle; il a été sot, et il n'a pas tenu à
lui de devenir odieux; néanmoins ses fautes lui sont remises, et il
épouse Cécile au dénouement. Le chaste amour d'une jeune fille pure a
servi de bouclier au mauvais sujet, qu'il préserve du châtiment. Si
quelque lectrice austère, estimant que Valentin ne méritait point tant
d'indulgence, blâme son bonheur immérité, elle méconnaît l'un des plus
beaux privilèges de son sexe, celui de purifier par une affection
honnête les coeurs salis dans les plaisirs faciles, et d'en forcer
l'entrée au respect. On a écrit peu de pages aussi glorieuses pour la
femme que la scène du rendez-vous dans la forêt, à la fin de laquelle
le libertin vaincu remercie l'innocence, dans un fol élan de joie et
de reconnaissance, de n'avoir rien compris à ce qu'il lui a dit.
VALENTIN.
«.... N'as-tu pas peur? Es-tu venue ici sans trembler?
CÉCILE.
«Pourquoi? De quoi aurais-je peur? Est-ce de vous ou de la nuit?
VALENTIN.
«Pourquoi pas de moi? qui te rassure? Je suis jeune, tu es belle, et
nous sommes seuls.
CÉCILE.
«Eh bien! Quel mal y a-t-il à cela?
VALENTIN.
«C'est vrai, il n'y a aucun mal; écoutez-moi, et laissez-moi me mettre
à genoux.
CÉCILE.
«Qu'avez-vous donc? vous frissonnez.
VALENTIN.
«Je frissonne de crainte et de joie....»
Valentin vient de découvrir la Pureté, et il l'adore à genoux. Il est
sauvé, mais il l'a échappé belle.
Après _Il ne faut jurer de rien_, Musset écrivit encore deux petits
proverbes pleins d'esprit: _Un Caprice_ (1837), et _Il faut qu'une
porte soit ouverte ou fermée_ (1845); une gracieuse comédie,
_Carmosine_ (1850), et quelques piécettes anodines dont la dernière,
_l'Ane et le Ruisseau_ (1855), a pourtant le droit d'être nommée à
cause d'un joli petit rôle d'ingénue.
Elle se nomme Marguerite, et elle jouait encore hier à la poupée. Le
nez au vent et l'oeil fureteur, elle a rapporté de sa pension des
théories sur le mariage et sur la manière de faire marcher les hommes,
qu'elle applique avec énergie, quitte à pleurer dès que le jeune
premier fait semblant de prendre ses boutades au sérieux. Sa piquante
silhouette ferme gentiment une galerie de jeunes filles qui n'a pas de
pendant dans notre littérature dramatique. Musset n'avait pas perdu
son temps lorsqu'il passait les nuits à valser--pas toujours en
mesure, m'affirme une de ses valseuses--et à babiller avec ses
danseuses. Tout en discutant la coupe d'une robe ou les règles d'une
figure de cotillon, il avait pénétré cet être, fermé et énigmatique
comme un bouton de fleur: la jeune fille. Cécile, Elsbeth, Camille,
Rosette, Ninon et Ninette, Déidamia, Carmosine et cette petite
Marguerite, à peine entrevue, seront ses témoins devant la postérité,
quand on l'accusera de s'être complu aux tableaux hardis et aux
inspirations sensuelles. Leurs ombres charmantes attesteront que son
imagination ne s'était pas dépeuplée de figures virginales, et que
jamais l'ulcère du mépris ne rongea secrètement son âme en face de
jeunes filles, qu'elles fussent paysannes ou nobles demoiselles.
Elsbeth s'aperçoit qu'elle est romanesque, se le reproche, et se sait
en même temps quelque gré de ce défaut. L'intérêt de sa maison exige
qu'elle épouse un sot ridicule. Trop bonne et trop droite pour
permettre à ses rêves de se placer entre elle et son devoir, elle
goûte un plaisir secret à sentir que ce devoir lui est pénible, et
qu'elle n'est pas de ces filles positives et froides qui songent
gaiement, et non pas ironiquement comme elle, en épousant un malotru:
Après tout, je serai une dame, c'est peut-être amusant; je prendrai
peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma
nouvelle livrée; «heureusement qu'il y a autre chose dans un mariage
qu'un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille
de noces.»--C'est la jeune fille qui a un fonds solide d'esprit sain
et de bon jugement, mais à qui l'on a fait lire imprudemment beaucoup
de romans anglais, et qui, dans son ignorance du monde, a été troublée
par leur romanesque décent et sentimental.
Cécile n'aime pas les romans, ni le romantisme en action. Elle a vu
tout de suite que Valentin, avec ses prétentions à la clairvoyance et
à l'expérience, prend pour la réalité ce qui n'est que de la
littérature, et elle le lui reproche gentiment: «Qu'est-ce que cela
veut dire de s'aller jeter dans un fossé? risquer de se tuer, et pour
quoi faire? Vous saviez bien être reçu chez nous. Que vous ayez voulu
arriver tout seul, je le comprends; mais à quoi bon le reste? Est-ce
que vous aimez les romans?
VALENTIN.
«Quelquefois....
CÉCILE.
«Je vous avoue qu'ils ne me plaisent guère; ceux que j'ai lus ne
signifient rien. Il me semble que ce ne sont que des mensonges, et que
tout s'y invente à plaisir. On n'y parle que de séductions, de ruses,
d'intrigues, de mille choses impossibles.»
Ce n'est pas elle qui jouera jamais à la femme incomprise, cette peste
du romantisme, dont nous ne parvenons pas à nous délivrer et qui n'a
pas cessé de reparaître sous des déguisements variés. Cécile donnera
de bons bouillons à son mari, selon sa promesse, et l'aimera de tout
son brave petit coeur, parce qu'il est son mari, et sans exiger de lui
d'avoir du génie ou d'être un héros. Elle lui est très supérieure.
Valentin est un étourdi et un viveur. Cécile sera sa raison et sa
conscience. Rappelez-vous sa conversation avec son maître de danse.
LE MAÎTRE DE DANSE
«Mademoiselle, j'ai beau vous le dire, vous ne faites pas
d'oppositions. Détournez donc légèrement la tête, et arrondissez-moi
les bras.
CÉCILE
«Mais, monsieur, quand on veut ne pas tomber, il faut bien regarder
devant soi.»
Elle regardera «devant soi» pour deux, l'exquise et modeste créature,
et son mari la payera en estime et en confiance.
Camille est plus instruite du mal et de la vie, moins innocente, que
Cécile. Musset a pensé à faire la différence entre la jeune fille
élevée dans sa famille et celle qui a été élevée au couvent. La
première se hâte, dans une sainte ignorance du danger, au rendez-vous
donné la nuit, dans les bois, par l'homme, inconnu la veille, qu'elle
croit son fiancé. L'autre répond à son camarade d'enfance, qui lui
tend une main amie, ce mot de cloître, que Cécile ne comprendrait pas:
«Je n'aime pas les attouchements». Pauvre Camille! Elle vient d'avoir
dix-huit ans, et n'a sans doute jamais lu aucun mauvais livre.
Cependant il n'y a plus ni confiance, ni joie de vivre dans son jeune
coeur, flétri par les dangereuses confidences des naufragées de
l'existence qui demandent aux couvents un abri contre le monde et
contre elles-mêmes. Savent-elles, lui demande Perdican, épouvanté de
ce désenchantement précoce, «savent-elles que c'est un crime qu'elles
font, de venir chuchoter à une vierge des paroles de femme? Ah! comme
elles t'ont fait la leçon!» En écoutant ces récits amers, Camille a vu
l'humanité à travers un mauvais rêve, et elle a prié Dieu de n'avoir
plus rien de la femme.
Son cauchemar s'est dissipé en quittant l'ombre du cloître. «Tu
voulais partir sans me serrer la main, lui dit son cousin; tu ne
voulais revoir ni ce bois, ni cette pauvre petite fontaine qui nous
regarde toute en larmes; tu reniais les jours de ton enfance, et le
masque de plâtre que les nonnes t'ont plaqué sur les joues me refusait
un baiser de frère; mais ton coeur a battu; il a oublié sa leçon, lui
qui ne sait pas lire, et tu es revenue t'asseoir sur l'herbe où nous
voilà.» Camille aime, et ses yeux éblouis se sont rouverts à la
vérité. Elle croit maintenant à l'amour, à la vie, au bonheur, à
Perdican. Elle accepte avec joie de souffrir. Son orgueil s'est fondu,
et elle était redevenue une faible femme, quand leur mutuelle
imprudence l'a séparée à jamais de Perdican. Pauvre, pauvre Camille!
Les autres jeunes filles de Musset ont un air de famille avec les
coryphées du choeur. Toutes ces chastes héroïnes ont deux traits en
commun. Elles sont fidèles à leur vocation de femmes, de s'épanouir
par l'amour et le mariage, et elles sont très honnêtes, y compris la
simple Rosette, que Perdican abuse par des paroles trompeuses. Elles
ont le charme des natures saines, et n'ont pu être créées que par un
poète qui avait gardé intact, à travers les désillusions et les
déchéances, le respect de la jeune fille. Musset a toujours vu les
Ninon et les Ninette de la réalité avec les yeux d'un croyant, et
elles lui ont inspiré en récompense la partie la plus pure de son
oeuvre.
L'histoire du théâtre de Musset est singulière. Ses pièces dormirent
longtemps dans la collection de la _Revue des Deux Mondes_, pas très
remarquées à leur apparition, et vite oubliées. Leur publication en
volume, en 1840, ne fit non plus aucun bruit. Elles étaient presque
ignorées quand Mme Allan, alors à Saint-Pétersbourg, entendit vanter
une petite pièce russe qui se donnait sur un petit théâtre. Elle
voulut la voir, la trouva de son goût et en demanda une traduction
pour la jouer devant la cour impériale. Quelqu'un simplifia les choses
en lui envoyant un volume intitulé _Comédies et Proverbes_, par Alfred
de Musset: la petite pièce russe était le _Caprice_.
Mme Allan y eut tant de succès à Saint-Pétersbourg, qu'à son retour à
Paris, en 1847, elle «rapporta _Un Caprice_ dans son manchon» et le
joua à la Comédie-Française, le 27 novembre, contre vents et marées.
Personne, ou à peu près, ne savait d'où cela sortait. Et puis, c'était
mal écrit: «_Rebonsoir, chère!_ En quelle langue est cela?» disait
Samson suffoqué. Le lendemain de la première, revirement complet.
Théophile Gautier écrivait dans son feuilleton dramatique: «Ce petit
acte, joué samedi aux Français, est tout bonnement un grand événement
littéraire.... Depuis Marivaux... il ne s'est rien produit à la
Comédie-Française de si fin, de si délicat, de si doucement enjoué que
ce chef-d'oeuvre mignon enfoui dans les pages d'une revue et que les
Russes de Saint-Pétersbourg, cette neigeuse Athènes, ont été obligés
de découvrir pour nous le faire accepter.» Théophile Gautier louait
ensuite «la prodigieuse habileté, la rouerie parfaite, la merveilleuse
divination des planches» de ce proverbe qui n'avait pas été écrit pour
la scène, et qui était pourtant plus adroitement conduit que du
Scribe.» (_La Presse_, 29 novembre 1847.)
L'_Illustration_ peignit avec vivacité la surprise du public en
découvrant Musset auteur dramatique: «Un événement inattendu pour tout
le monde s'est passé au Théâtre-Français, le succès complet,
gigantesque, étourdissant d'un tout petit acte de comédie.» Suit un
éloge de Musset poète, puis le chroniqueur revient au _Caprice_: «Les
mots rayonnent comme des diamants; chaque scène est une féerie, et
cependant c'est vrai, c'est la nature, et l'on est ravi» (4 décembre
1847).
Tant d'admiration nous déroute un peu, nous qui voyons dans le
_Caprice_ une pièce charmante sans doute, quelque chose de mieux
qu'une bluette, mais enfin l'une des moindres parmi les oeuvres
dramatiques de Musset.
Quoi qu'il en soit, la trouée était faite; tout le reste y passa. _Il
faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_ fut joué le 7 avril 1848,
_Il ne faut jurer de rien_ le 22 juin suivant, la veille des journées
de Juin. _Musset à Alfred Tattet_, le 1er juillet: «Je vous remercie
de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère
ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je
quitte mon uniforme, que je n'ai guère ôté depuis l'insurrection. Je
ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées; c'est trop
hideux.
«Au milieu de ces aimables églogues, vous comprenez que le pauvre
oncle Van Buck est resté dans l'eau. Il avait pourtant réussi, et je
puis dire complètement,--sans exagération. C'était justement la veille
de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et
bien garnie de jolies femmes, de gens d'esprit, un parterre excellent
pour moi, de très bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma
soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol.... Le lendemain,
bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil
au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et
un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si
admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a
donné encore de bons battements de coeur. C'étaient presque tous des
enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil.»
Le _Chandelier_ eut son tour en août, _André del Sarto_ en novembre,
etc. On en est venu à jouer l'injouable: _Fantasio_, et les _Nuits_.
L'une des causes de ce prodigieux succès fut que Musset, au théâtre,
parut un novateur et un réaliste. Ses pièces n'étaient pas faites
selon les formules, pas plus les formules romantiques que les
classiques, et elles possédaient cette vérité supérieure qui est le
privilège des poètes: «Chaque scène est une féerie, et cependant c'est
vrai, c'est la nature». Ces mots résument les impressions des premiers
spectateurs, dont quelques-uns reprochaient même à Musset d'être trop
«la nature». Auguste Lireux en fait la remarque à propos de la
première représentation des _Caprices de Marianne_ (14 juin 1851). On
«n'est pas habitué, dit-il, aux pièces naturelles, et à cette
fantaisie si semblable à la vérité même, qui est le propre de M.
Alfred de Musset». Il ajoute qu'on aime trop le faux, au moment où il
écrit, pour supporter facilement la vérité, et il résume ainsi la
pièce: «Histoire trop cruelle, trop vraie!» (_Constitutionnel_, 16
juin 1851).
Cependant, quelques personnes étaient scandalisées de l'engouement
subit du public. Sainte-Beuve, qui n'a jamais attaché grande
importance au théâtre de Musset, avait d'abord applaudi à la vogue du
_Caprice_. Quand il vit que cela devenait sérieux et qu'on prenait les
grandes pièces pour plus et mieux que des badinages, il s'indigna et
écrivit dans son _Journal_: «J'ai vu hier (4 août 1848) la petite
pièce de Musset au Théâtre-Français: _Il ne faut jurer de rien_. Il y
a de bien jolies choses, mais le décousu et le manque de bon sens
m'ont frappé. Les caractères sont vraiment pris dans un monde bien
étrange: cet oncle sermoneur et bourru qui finit par se griser; ce
jeune homme fat et grossier plutôt qu'aimable et spirituel; cette
petite fille franche petite coquine, vraie modiste de la rue Vivienne,
qu'on nous donne pour une Clarisse, qui vraiment n'est pas faite pour
ramener un libertin autrement que par un caprice dont il se repentira
le quart d'heure d'après; cette baronne insolente et commune, qu'on
nous présente tout d'un coup à la fin comme une mère de charité;--tout
cela est sans tenue, sans consistance, sans suite. C'est d'un monde
fabuleux ou vu à travers une goguette et dans une pointe de vin.
L'esprit de détail et la drôlerie imprévue font les frais de la scène
et raccommodent à chaque instant la déchirure du fond. Mais il y a des
gens qui vont sérieusement s'imaginer que c'était là le suprême bon
ton du monde le plus délicat de la société qui a disparu: tandis qu'un
tel monde n'a jamais existé autre part que dans les fumées de la
fantaisie du poète revenant de la tabagie. Je me trompe: il y a des
jeunes gens, et même des jeunes femmes qui, s'étant engoués du
genre-Musset, se sont mis à l'imiter, à le copier dans leur vie, tant
qu'ils ont pu, et se sont modelés sur ce patron. L'original ici n'est
venu qu'après la copie, et n'est pas du tout un original.
«Alfred de Musset est le caprice d'une époque blasée et libertine.»
Il faut passer un mouvement de dépit au critique dont l'arrêt vient
d'être cassé par la foule. Nous avons cité cette page maussade et
inintelligente parce qu'elle précise le moment où la gloire de Musset,
confinée jusque-là dans des cercles étroits, a pris son essor. Le
succès du _Caprice_ a plus fait pour sa réputation que toutes ses
poésies mises ensemble. Il devint populaire en quelques jours, et ses
vers en profitèrent. L'auteur dramatique avait donné l'élan au poète,
qui monta aux nues alors qu'il s'y attendait le moins.
L'oeuvre en prose de Musset comprend encore des _Nouvelles_, des
_Contes_, des _Mélanges_, et la _Confession d'un Enfant du siècle_
(1836), dont il a déjà été question à propos de George Sand.
La _Confession_ a eu l'étrange fortune d'être presque toujours jugée
sur ses défauts et ses mauvaises pages, même par ses admirateurs. La
jeunesse d'il y a trente ans lisait dévotieusement les déclamations
des deux premières parties, dans lesquelles Musset n'est qu'un
médiocre élève de Rousseau et de Byron. La jeunesse d'aujourd'hui
condamne le livre sur ces mêmes chapitres, et semble ignorer l'idylle
qui leur succède: «Comme je me promenais un soir dans une allée de
tilleuls, à l'entrée du village, je vis sortir une jeune femme d'une
maison écartée. Elle était mise très simplement et voilée, en sorte
que je ne pouvais voir son visage; cependant sa taille et sa démarche
me parurent si charmantes, que je la suivis des yeux quelque temps.
Comme elle traversait une prairie voisine, un chevreau blanc, qui
paissait en liberté dans un champ, accourut à elle; elle lui fit
quelques caresses, et regarda de côté et d'autre, comme pour chercher
une herbe favorite à lui donner. Je vis près de moi un mûrier sauvage;
j'en cueillis une branche et m'avançai en la tenant à la main. Le
chevreau vint à moi à pas comptés, d'un air craintif; puis il
s'arrêta, n'osant pas prendre la branche dans ma main. Sa maîtresse
lui fit signe comme pour l'enhardir, mais il la regardait d'un air
inquiet; elle fit quelques pas jusqu'à moi, posa la main sur la
branche, que le chevreau prit aussitôt. Je la saluai, et elle continua
sa route.»
C'est la première rencontre avec Brigitte. Non moins charmant est le
tableau du modeste intérieur de la pâle jeune femme aux grands yeux
noirs. Le récit s'élargit et s'élève avec la rentrée triomphale de
l'amour dans ces deux coeurs qui s'étaient cru usés, et la scène de
l'aveu est d'une douceur grave. Un soir, ils sont sur le balcon de
Brigitte, contemplant les splendeurs de la nuit: «Elle était appuyée
sur son coude, les yeux au ciel; je m'étais penché à côté d'elle, et
je la regardais rêver. Bientôt je levai les yeux moi-même; une volupté
mélancolique nous enivrait tous deux. Nous respirions ensemble les
tièdes bouffées qui sortaient des charmilles; nous suivions au loin
dans l'espace les dernières lueurs d'une blancheur pâle que la lune
entraînait avec elle en descendant derrière les masses noires des
marronniers. Je me souvins d'un certain jour que j'avais regardé avec
désespoir le vide immense de ce beau ciel; ce souvenir me fit
tressaillir; tout était si plein maintenant! Je sentis qu'un hymne de
grâce s'élevait dans mon coeur, et que notre amour montait à Dieu.
J'entourai de mon bras la taille de ma chère maîtresse; elle tourna
doucement la tête: ses yeux étaient noyés de larmes.»
Les promenades de nuit dans la forêt de Fontainebleau sont aussi bien
belles. George Sand et Musset les avaient faites ensemble dans
l'automne de 1833. Leurs pieds avaient suivi les mêmes sentiers
qu'Octave et Brigitte, leurs mains s'étaient accrochées aux mêmes
genêts en grimpant sur les roches. Ils avaient échangé à voix basse
les mêmes confidences. Les habits d'homme de Brigitte, sa blouse de
cotonnade bleue, qu'on a reprochés à Musset comme une faute de goût,
c'était le costume de voyage de son amie, celui de la première _Lettre
d'un voyageur_. J'ai dit ailleurs[25] l'émotion de George Sand en
retrouvant dans la _Confession d'un enfant du siècle_ l'histoire à
peine déguisée de leur malheureuse passion. Cette véracité scrupuleuse
explique et excuse les longueurs de la cinquième partie, monotone
récit de querelles si pénibles, que la victoire du rival de Musset,
qui met fin au volume, est un soulagement pour le lecteur.
[Note 25: Voy. p. 60. C'est précisément à cause de l'exactitude du
fond du récit, que Paul de Musset s'est attaché à lui enlever toute
valeur autobiographique. Il ne pouvait lui convenir que son frère prît
chevaleresquement tous les torts sur lui.]
En résumé: une oeuvre d'art très inégale, tantôt déclamatoire, tantôt
supérieure, quelquefois fatigante; mais un livre précieux par sa
sincérité et très honorable pour Musset, qui y donne partout, sans
hésitation ni réticences, le beau rôle à la femme qu'il a aimée, et
qui n'avait pourtant pas été sans reproches. Telle apparaît la
_Confession d'un enfant du siècle_, à présent que tous les voiles sont
levés.
Les _Contes_ et les _Nouvelles_ sont de petits récits sans
prétentions, écrits avec sentiment ou esprit, selon le sujet, et où
Musset a atteint deux ou trois fois la perfection. La perle des contes
est le _Merle blanc_ (1842), où l'on voit l'inconvénient d'être
romantique dans une famille vouée depuis plusieurs générations aux
vers classiques. A la première note hasardée par le héros, son père
saute en l'air: «Qu'est-ce que j'entends là! s'écria-t-il; est-ce
ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce là
siffler?.... Qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et
toutes les règles?
--Hélas, monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je
pouvais....
--On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui.
Il y a des siècles que nous sifflons de père en fils.... Tu n'es pas
mon fils; tu n'es pas un merle.»
L'excellent M. de Musset-Pathay avait pris les choses moins au
tragique, mais il croyait tout de bon, après le premier volume de son
fils, que ce n'était pas là siffler.
Repoussé par les siens, le merle blanc est méconnu des cénacles
emplumés auprès desquels il cherche un asile, parce qu'il ne ressemble
à personne. Il prend le parti de chanter à sa mode et devient un poète
célèbre. La suite n'est pas moins transparente. Il épouse une merlette
blanche qui fait des romans avec la facilité de George Sand: «Il ne
lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de
se mettre à l'oeuvre». Elle avait aussi les idées avancées de l'auteur
de _Lélia_, «ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le
gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes». Le poète
emplumé croit posséder l'oiseau de ses rêves, assorti à sa couleur
comme à son génie. Hélas! sa femme l'avait trompé. Ce n'était pas une
merlette blanche; c'était une merlette comme toutes les merlettes;
elle était teinte et elle déteignait!
Les nouvelles sont semées de souvenirs personnels. Quand l'amoureux
n'est pas Musset en chair et en os, il est rare qu'il n'ait pas du
moins avec lui quelque trait, quelque aventure en commun. Les héroïnes
sont presque toutes croquées d'après nature, comme aussi les paysages,
les intérieurs, les épisodes. Il inventait peu. Il travaillait sur
«documents humains» et racontait des «choses vécues», à la façon de
nos romanciers naturalistes; seulement, il ne regardait pas avec les
mêmes yeux.