Un débauché cruel, Alexandre de Médicis, règne sur Florence accablée.

Lorenzo contrefait ses vices pour gagner sa confiance, s'insinuer

auprès de lui et l'assassiner. Il se ravale à être le directeur de ses

honteux plaisirs, le complice de ses forfaits, un objet de honte et

d'opprobre auquel sa mère ne peut penser sans larmes et que le peuple

appelle par mépris Lorenzaccio. L'heure sonne enfin de jeter le

masque. Le duc Alexandre va périr et Florence être libre. Près de

frapper, le nouveau Brutus s'aperçoit avec épouvante que nul ne

souille impunément son âme. C'est le crime irrémissible pour lequel il

n'est pas d'expiation et qui suit l'homme jusqu'à la tombe. Lorenzo

avait revêtu un déguisement qu'il croyait pouvoir rejeter à son gré;

la débauche l'a saisi et gangrené jusqu'aux moelles, et il ne lui

échappera plus: «Je me suis fait à mon métier, dit-il amèrement. Le

vice a été pour moi un vêtement; maintenant, il est collé à ma peau.

Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je

me sens sérieux comme la mort au milieu de ma gaieté.»

Il a perdu la foi avec la vertu. Son séjour dans la grande confrérie

du vice en a fait un mépriseur d'hommes, qui ne croit même plus à la

cause pour laquelle il a donné plus que sa vie. Il va affranchir sa

patrie, offrir aux républicains l'occasion de rétablir la liberté, et

il sait que leur égoïste indifférence n'en profitera pas, il sait que

le peuple délivré d'Alexandre se jettera dans les bras d'un autre

tyran. Cependant il tuera le duc, parce que le dessein de ce meurtre

est le dernier reste du temps où il était «pur comme un lis», et que

le sang du tyran lavera son ignominie. La scène où il explique à

Philippe Strozzi qu'il faut, pour son honneur, qu'il commette un crime

inutile, est d'une rare grandeur.

PHILIPPE.

«Mais pourquoi tueras-tu le duc, si tu as des idées pareilles?

LORENZO.

«Pourquoi? tu le demandes?

PHILIPPE.

«Si tu crois que c'est un meurtre inutile à ta patrie, comment le

commets-tu?

LORENZO.

«Tu me demandes cela en face? Regarde-moi un peu. J'ai été beau,

tranquille et vertueux.

PHILIPPE.

«Quel abîme! quel abîme tu m'ouvres!

LORENZO.

«Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre? Veux-tu donc que je

m'empoisonne, ou que je saute dans l'Arno? veux-tu donc que je sois un

spectre, et qu'en frappant sur ce squelette (_il frappe sa poitrine_),

il n'en sorte aucun son? Si je suis l'ombre de moi-même, veux-tu donc

que je m'arrache le seul fil qui rattache aujourd'hui mon coeur à

quelques fibres de mon coeur d'autrefois! Songes-tu que ce meurtre,

c'est tout ce qui me reste de ma vertu? Songes-tu que je glisse depuis

deux ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin

d'herbe où j'aie pu cramponner mes ongles? Crois-tu donc que je n'aie

plus d'orgueil, parce que je n'ai plus de honte? et veux-tu que je

laisse mourir en silence l'énigme de ma vie? Oui, cela est certain, si

je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage de vice pouvait

s'évanouir, j'épargnerais peut-être ce conducteur de boeufs. Mais

j'aime le vin, le jeu et les filles; comprends-tu cela? Si tu honores

en moi quelque chose, toi qui me parles, c'est mon meurtre que tu

honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà

assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et

d'infamie; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que

l'exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche; j'en ai assez

de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m'accablent d'injures

pour se dispenser de m'assommer comme ils le devraient. J'en ai assez

d'entendre brailler en plein vent le bavardage humain; il faut que le

monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c'est

peut-être demain que je tue Alexandre....»

Le meurtre accompli, il goûte quelques minutes d'un bonheur ineffable.

LORENZO, _s'asseyant sur la fenêtre_.

«Que la nuit est belle! que l'air du ciel est pur! Respire, respire,

coeur navré de joie!

SCORONCONCOLO.

«Viens, maître, nous en avons trop fait; sauvons-nous.

LORENZO.

«Que le vent du soir est doux et embaumé! comme les fleurs des

prairies s'entr'ouvrent! O nature magnifique! ô éternel repos!

SCORONCONCOLO.

«Le vent va glacer sur votre visage la sueur qui en découle. Venez,

seigneur.

LORENZO.

«Ah! Dieu de bonté! quel moment!»

C'est l'hosanna de la créature délivrée du mal. Courte est l'illusion,

courte la joie. Tandis que Florence se donne à un autre Médicis,

Lorenzo sent que, décidément, le vice ne le lâchera plus, et il va

s'offrir aux coups des assassins à gages qui le cherchent.

Nous avions déjà vu l'ébauche de ce personnage si dramatique dans la

_Coupe et les Lèvres_; mais les causes de la misère de Frank étaient

restées à demi voilées, tandis que cette fois, l'avertissement est

aussi clair qu'il est grave et douloureux. Musset avait descendu de

quelques pas, dans sa jeunesse imprudente et libertine, les bords de

l'abîme où a roulé Lorenzaccio, et il tenait à dire à ses

contemporains qu'on ne peut plus remonter cette pente-là.

Il y a dans son drame deux autres personnages pour lesquels il n'a eu

aussi qu'à faire appel à des souvenirs, moins intimes toutefois. Son

orfèvre et son marchand de soieries sont des boutiquiers parisiens du

temps de Louis-Philippe. L'orfèvre devait être abonné au _National_ et

avoir le portrait d'Armand Carrel dans son arrière-boutique. Le

marchand de soieries est monarchiste par raison d'inventaire, parce

que les cours font marcher les commerces de luxe. L'un critique tout

ce que fait le gouvernement et le rend responsable des clients qui ne

paient pas; l'autre se frotte les mains quand il y a bal aux

Tuileries.

LE MARCHAND, _en ouvrant sa boutique_.

«J'avoue que ces fêtes-là me font plaisir, à moi. On est dans son lit

bien tranquille, avec un coin de ses rideaux retroussé; on regarde de

temps en temps les lumières qui vont et viennent dans le palais; on

attrape un petit air de danse sans rien payer, et on se dit: Hé, hé,

ce sont mes étoffes qui dansent, mes belles étoffes du bon Dieu, sur

le cher corps de tous ces braves et loyaux seigneurs.

L'ORFÈVRE, _ouvrant aussi sa boutique_.

«Il en danse plus d'une qui n'est pas payée, voisin; ce sont celles-là

qu'on arrose de vin et qu'on frotte aux murailles avec le moins de

regret....»

Ils continuent à discuter en enlevant leurs volets.

«Que Dieu conserve Son Altesse! conclut le marchand à l'instant de

rentrer. La cour est une belle chose.

--La cour! riposte l'orfèvre du seuil de sa boutique; le peuple la

porte sur le dos, voyez-vous!»

Ces bonnes gens-là n'avaient vu de leur vie l'Arno ni le

Ponte-Vecchio. Ils habitaient rue du Bac, au coin du quai, et ils ont

été les fournisseurs de nos grand'mères.

Le reste du théâtre de Musset a pour sujet presque unique, mais

infiniment divers, l'amour. L'amour chez la jeune fille, chez la

femme, chez la coquette, chez l'épouse chrétienne; l'amour chez Alfred

de Musset à différents âges: adolescent candide ou homme blasé, et

dans toutes ses humeurs: joyeux ou mélancolique, ironique ou

passionné. Car il s'est mis dans tous ses amoureux, n'étant jamais las

de dire sa pensée sur la chose du monde qu'il estimait la plus divine.

«Les idées de Musset sur l'amour, a dit M. Jules Lemaître, rejoignent,

à travers les siècles, celles des poètes primitifs. L'amour est le

premier-né des dieux. Il est la Force qui meut l'Univers. Ce n'est

point, dit Valentin à Cécile, l'éternelle pensée qui fait graviter les

sphères, mais l'éternel amour. Ces mondes vivent parce qu'ils se

cherchent, et les soleils tomberaient en poussière, si l'un d'eux

cessait d'aimer. «Ah! dit Cécile, toute la vie est là!--Oui, répondit

Valentin, toute la vie...» L'amour ainsi compris s'élève au rang de

mystère sacré. Paganisme si l'on veut, mais grand et poétique.

La comédie du _Chandelier_ doit venir la première dans une biographie

de Musset, bien qu'elle n'ait été écrite qu'en 1835. Elle le met en

scène à l'heure charmante et périlleuse où le collégien devenait homme

et se réveillait poète. L'aventure de Fortunio, moins le dénouement,

lui est arrivée en 1828, pendant l'été passé à Auteuil. Jacqueline

habitait aux environs de Paris. Pour le bonheur de la contempler, de

jouer avec son éventail ou de lui apporter un coussin, Musset

traversait sans cesse la plaine Saint-Denis, et il n'existait alors ni

chemins de fer ni tramways. Mais il avait dix-sept ans, l'âge héroïque

de l'amour, et il était romantique.

Il a donné à Fortunio sa figure et sa tournure. «Un petit blond, dit

la servante de Jacqueline.--Oui-da, réplique sa maîtresse, je le vois

maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur

l'oreille et son petit air innocent.... Et il fait la cour aux

grisettes, ce monsieur-là avec ses yeux bleus?[24]»

[Note 24: Toutes nos citations du _Théâtre_ sont conformes à la 1re

édition (1840), antérieure aux remaniements faits en vue de la scène.]

Il est permis de croire qu'il avait aussi, à cet âge-là, le coeur

timide et passionné de son héros, qu'il était comme lui--plus ou

moins--un ange de candeur et un petit monstre d'effronterie; et s'il

s'exhale du rôle un délicieux parfum de poésie, cela encore ne va

point contre une certaine ressemblance. Quoi qu'il en soit, le

personnage est bien joli. C'est un Chérubin attendri et touché de

mélancolie. Combien il est différent du petit polisson de

Beaumarchais, qui court après toutes les jupes avec des airs délurés!

Quel contraste avec nos Chérubins de la fin du XIXe siècle, à l'âme

sèche et prudente! La déclaration de Fortunio, troisième clerc de

notaire, à sa jolie patronne n'a pas pu vieillir de forme, étant

irréprochablement simple. Par le fond, elle appartient à une race

disparue d'adolescents au coeur jeune, qui ne craignaient pas de

laisser trembler une larme au bord de leur paupière. Nos rhétoriciens

se moqueraient de son éloquence naïve; ils sont mieux instruits des

arguments qui touchent une petite bourgeoise scélérate.

JACQUELINE.

«Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson, tout à l'heure.

Pour qui est-ce donc qu'elle était faite? Me la voulez-vous donner par

écrit?

FORTUNIO.

«Elle est faite pour vous, madame; je meurs d'amour, et ma vie est à

vous. (_Il se jette à genoux._)

JACQUELINE.

«Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire qui on aime.

FORTUNIO.

«Ah! Jacqueline, ayez pitié de moi; ce n'est pas d'hier que je

souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace

de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su

mon existence, vous n'êtes pas sortie ou rentrée, votre ombre

tremblante et légère n'a pas paru derrière vos rideaux, vous n'avez

pas ouvert votre fenêtre, vous n'avez pas remué dans l'air, que je ne

fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous,

mais votre beauté, grâce à Dieu, m'appartenait comme le soleil à tous;

je la cherchais, je la respirais, je vivais de l'ombre de votre vie.

Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j'y revenais

pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu'à

moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma

chambre en était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par

coeur vos romances. Tout ce que vous aimiez, je l'aimais; je

m'enivrais de ce qui avait passé sur votre bouche et dans votre coeur.

Hélas! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie,

et que je vous aime à en mourir.»

La Jacqueline de la réalité demeura insensible à ce doux langage et

aux reproches dont Fortunio l'accabla en découvrant qu'il avait servi

de paravent au capitaine Clavaroche. Elle ne se repentit pas du crime

qu'elle avait commis contre l'amour en trompant le coeur novice et

confiant où sa science perverse avait fait éclore la passion; en y

insinuant ce venin du soupçon dont il ne guérit jamais; en jouant

«avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec

des dés pipés»; et elle sourit du mal qu'elle avait fait.

Les _Caprices de Marianne_ ont paru le 15 mai 1833. Musset y a mis une

part de lui-même dans deux de ses personnages. Octave, le précoce

libertin dont les dehors brillants recouvrent un sépulcre blanchi où

dort la poussière des illusions généreuses de la jeunesse, c'est

Musset, c'est son mauvais _moi_ à l'inspiration sensuelle et

blasphématoire, le meurtrier de son génie. «Je ne sais point aimer,

dit Octave. Je ne suis qu'un débauché sans coeur; je n'estime point

les femmes; l'amour que j'inspire est comme celui que je ressens,

l'ivresse passagère d'un songe.... Ma gaieté est comme le masque d'un

histrion; mon coeur est plus vieux qu'elle; mes sens blasés n'en

veulent plus.»

L'amoureux Coelio, c'est encore Musset, le Musset des bonnes heures,

timide et sensible, un peu triste de l'immoralité d'Octave, auquel il

fait d'inutiles représentations. J'ai déjà dit combien cette dualité

était marquée chez l'auteur. «Tous ceux qui ont connu Alfred de

Musset, écrit son frère Paul, savent combien il ressemblait à la fois

aux deux personnages d'Octave et de Coelio, quoique ces deux figures

semblent aux antipodes l'une de l'autre.» Les étrangers eux-mêmes le

savaient. L'une des premières fois que George Sand vit Musset, elle

lui conta qu'on lui avait demandé s'il était Octave ou Coelio, et

qu'elle avait répondu: «Tous les deux, je crois». Quelques jours

après, il lui écrivit une lettre où il lui rappelait cette anecdote,

s'accusant de ne lui avoir montré qu'Octave et sollicitant la

permission de laisser parler Coelio. Et ce fut sa déclaration, le

début de leur roman. Il disait aussi de lui-même, connaissant bien son

manque d'équilibre: «Je pleure ou j'éclate de rire».

Cette espèce de dédoublement donnait lieu à des dialogues intérieurs

dont nous possédons un échantillon authentique. La conversation de

l'oncle Van Buck avec son vaurien de neveu, au début d'_Il ne faut

jurer de rien_, est historique. C'est un entretien que Musset avait eu

avec lui-même, un matin, dans sa chambre, après quelques folies. Son

bon _moi_ lui avait mis une robe de chambre, symbole de vertu, l'avait

assis dans un honnête fauteuil de famille, et avait adressé une verte

semonce à l'_autre_, qui lui répondait par les impertinences de

Valentin. Quelques jours après, le dialogue était écrit et toute la

pièce en sortait. Celui que voici, qui se trouve à la première scène

des _Caprices de Marianne_, a tout l'air d'avoir eu lieu dans la même

chambre, devant la glace, au retour d'un bal masqué.

COELIO.

«.... Quelle est cette mascarade? N'est-ce pas Octave que j'aperçois?

(_Entre Octave._)

OCTAVE.

«Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie?

COELIO.

«Octave! ô fou que tu es! tu as un pied de rouge sur les joues! D'où

te vient cet accoutrement? N'as-tu pas de honte, en plein jour?

OCTAVE.

«O Coelio! fou que tu es! tu as un pied de blanc sur les joues!--D'où

te vient ce large habit noir? N'as-tu pas de honte, en plein carnaval?

COELIO.

«Quelle vie que la tienne! Ou tu es gris, ou je le suis moi-même.

OCTAVE.

«Ou tu es amoureux, ou je le suis moi-même.»

Morale du sermon: Octave va s'employer à faire recevoir son ami chez

la belle Marianne.

C'est pour compléter la ressemblance entre ses deux héros et ses deux

_moi_, que Musset a condamné le débauché des _Caprices de Marianne_ à

être le bourreau involontaire du personnage noble. Le Coelio de la vie

réelle était continuellement assassiné par Octave, qui exhalait aussi

ses remords en lamentations poétiques, comme il le fait dans la pièce:

«Moi seul au monde je l'ai connu.... Pour moi seul, cette vie

silencieuse n'a point été un mystère. Les longues soirées que nous

avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert

aride; elles ont versé sur mon coeur les seules gouttes de rosée qui y

soient tombées. Coelio était la bonne partie de moi-même; elle est

remontée au ciel avec lui.... Ce tombeau m'appartient: c'est moi

qu'ils ont étendu sous cette froide pierre; c'est pour moi qu'ils

avaient aiguisé leurs épées, c'est moi qu'ils ont tué.» S'étant dit

ces choses sur le mal qu'il se faisait à lui-même, Musset prenait son

chapeau et retournait aux «bruyants repas», aux «longs soupers à

l'ombre des forêts». Coelio ne ressuscitait que pour être tué de

nouveau, et il avait chaque fois la vie un peu plus fragile.

Quant au sujet de la pièce, il est contenu dans une des épigraphes de

_Namouna_: «Une femme est comme votre ombre: courez après, elle vous

fuit; fuyez-la, elle court après vous».

C'est encore d'un crime contre l'amour qu'il s'agit dans _Fantasio_,

écrit avant le voyage d'Italie et publié le 1er janvier 1834. La

princesse Elsbeth, fille d'un roi de Bavière, d'une Bavière située

dans le pays du bleu, a consenti par raison d'État à épouser le prince

de Mantoue, et elle pleure quand on ne la voit pas, parce que son

fiancé est un imbécile qu'il lui est impossible d'aimer. Elle n'ignore

pas que le sort des filles de roi est d'épouser le premier venu, selon

les besoins de la politique; mais cela lui coûte, par la faute d'une

gouvernante romanesque qui lui a donné des sentiments bourgeois.

Elsbeth le lui reproche doucement: «Pourquoi, lui dit-elle, m'as-tu

donné à lire tant de romans et de contes de fées? Pourquoi as-tu semé

dans ma pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses?» Le mal

est à présent sans remède. Au mépris de la raison d'État et de

l'étiquette, son jeune coeur est gonflé de germes d'amour prêts à

éclore, qu'il faut tuer en devenant la femme d'un homme «horrible et

idiot». Elsbeth s'y résigne, afin d'épargner la guerre à deux

royaumes. Ce sacrifice, inspiré par l'idée toute chrétienne qu'on doit

immoler l'amour à des devoirs plus hauts, paraît un monstrueux

sacrilège à Musset, qui se déguise en Fantasio pour aller le dire à la

jeune princesse, et cette nouvelle incarnation ne passe pas pour une

des moins ressemblantes.

Il a été Fantasio--toujours par boutades--vers vingt ans. Sa

conversation était alors riche d'imprévu, comme dans le dialogue du

premier acte avec l'honnête Spark. Sa conduite déroutait toutes les

prévisions, y compris les siennes. Son humeur procédait par

soubresauts, selon qu'il traversait l'un ou l'autre des états d'esprit

définis par M. Jules Lemaître avec une sagacité lumineuse. «Fantasio

est un étudiant bohème à qui Musset a prêté son âme. Fantasio

s'ennuie--parce qu'il a trop aimé; il se croit désespéré, il voit la

laideur et l'inutilité du monde--parce qu'il n'aime plus. Il a, comme

Musset, l'amour de l'amour, et, après chaque expérience, le dégoût

invincible, et, après chaque dégoût, l'invincible besoin de

recommencer l'expérience, et dans la satiété toujours revenue le désir

toujours renaissant; en somme, la grande maladie humaine, la seule

maladie, l'impatience de n'être que soi et que le monde ne soit que ce

qu'il est, et l'immortelle illusion renaissant indéfiniment de

l'immortelle désespérance....»

Le Fantasio de la comédie entreprend pieusement de rompre un mariage

qui serait une offense envers le divin Éros. Il s'affuble de la bosse

et de la perruque du bouffon de la cour, enterré la nuit d'avant,

s'introduit au palais.... Lira le reste qui veut, car cela ne

s'analyse pas. C'est un doux rêve dialogué, par lequel il faut se

laisser bercer sans exiger trop de logique et sans craindre de laisser

vaguer son imagination. Les initiés aimaient à y chercher des sens

symboliques. On se rappelle la première rencontre de la princesse avec

Fantasio, dans le jardin du roi:

ELSBETH, _seule_.

«Il me semble qu'il y a quelqu'un derrière ces bosquets. Est-ce le

fantôme de mon pauvre bouffon que j'aperçois dans ces bluets, assis

sur la prairie? Répondez-moi; qui êtes-vous? que faites-vous là à

cueillir ces fleurs? (_Elle s'avance vers un tertre._)

FANTASIO (_assis, vêtu en bouffon, avec une bosse et une perruque_).

«Je suis un brave cueilleur de fleurs, qui souhaite le bonjour à vos

beaux yeux.»

George Sand fait allusion à ce passage dans une des lettres brûlantes

adressées à Musset pendant une brouille, et dont nous avons déjà cité

quelques fragments: Voici ce commentaire inédit, écrit en rentrant des

Italiens, où elle était allée seule, habillée en homme: «Samedi,

minuit (_fin de 1834_)... Me voilà en bousingot, seule, désolée

d'entrer au milieu de ces hommes noirs. Et moi aussi, je suis en

deuil. J'ai les cheveux coupés, les yeux cernés, les joues creuses,

l'air bête et vieux. Et là-haut, il y a toutes ces femmes blondes,

blanches, parées, couleur de rose, des plumes, des grosses boucles de

cheveux, des bouquets, les épaules nues. Et moi, où suis-je, pauvre

George? _Voilà, au-dessus de moi, le champ où Fantasio va cueillir ses

bluets._»

Le dénouement de _Fantasio_ est tout souriant. Éros est victorieux: la

gentille Elsbeth n'épousera pas son benêt de prétendu. Il est vrai que

deux peuples vont s'égorger; mais la mort de quelques milliers

d'hommes n'a jamais eu d'importance dans un conte de fées, où on les

ressuscite d'un coup de baguette, pas plus que les bourses d'or jetées

par les belles princesses à leurs sujets dans l'embarras, pas plus que

tout ce qui peut choquer si l'on a le malheur de voir la pièce à la

scène. Des arbres de carton et un soleil électrique sont encore

beaucoup trop réels pour _Fantasio_.

_On ne badine pas avec l'amour_ (1er juillet 1834) est peut-être le

chef-d'oeuvre du théâtre de Musset. La pièce est de moindre envergure

et moins puissante que _Lorenzaccio_, mais elle est parfaite. Écrite

au retour d'Italie, elle préconise déjà la mâle résignation du

_Souvenir_ aux souffrances qu'entraîne l'amour:

.... O nature! ô ma mère!

En ai-je moins aimé?

«Je veux aimer, mais je ne veux pas souffrir», dit Camille, instruite

au couvent à toutes sortes de prudences douillettes et poltronnes.

--Pauvre enfant, lui répond Perdican: «Tu me parles d'une religieuse

qui me paraît avoir eu sur toi une influence funeste; tu dis qu'elle a

été trompée, qu'elle a trompé elle-même, et qu'elle est désespérée.

Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui tendre la main à

travers la grille du parloir, elle ne lui tendrait pas la sienne?

CAMILLE.

«Qu'est-ce que vous dites? J'ai mal entendu.

PERDICAN.

«Es-tu sûre que si son mari ou son amant revenait lui dire de souffrir

encore, elle répondrait non?

CAMILLE.

«Je le crois.»

Elle ne le croit déjà plus, au moment qu'elle le dit, et l'adieu de

Perdican lui entre au coeur comme une flèche aiguë:

«Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu'on te fera de ces

récits hideux qui t'ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire:

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites,

orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels; toutes les femmes sont

perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées;..... mais

il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de

ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour,

souvent blessé et souvent malheureux; mais on aime, et quand on est

sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et

on se dit: J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais

j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par

mon orgueil et mon ennui.»

Il sort, et va braver étourdiment la divinité vindicative qui ne

permet pas qu'on joue avec l'amour. Le cruel badinage de Perdican avec

une pauvre petite paysanne cause deux victimes: l'innocente Rosette,

qui meurt d'avoir été trompée, et l'orgueilleuse Camille, que le

regret du bonheur entrevu consumera sous son voile de religieuse.

L'amour est vengé des deux insensés qui lui avaient menti.

Alfred de Musset · 第 7 / 10 段