Musset a employé dans son théâtre une prose poétique qui a peu de

rivales dans notre langue. Elle est éminemment musicale. L'harmonie en

est caressante, le rythme doux et ferme. Le mouvement suit avec

souplesse l'allure de l'idée, tantôt paisible, tantôt pressé et

passionné. Les épithètes sont mieux que sonores ou rares: elles sont

évocatrices. L'ensemble est pittoresque et éloquent, sans cesser

jamais d'être limpide. C'est d'un art très simple et très raffiné.

Sa prose courante est parfaite. C'est une langue franche et

transparente, où l'expression est juste, le tour de phrase net et

naturel. Ses lettres familières sont vives et aisées. Son frère en a

publié quelques-unes dans les _OEuvres posthumes_, mais celles que

j'ai pu comparer aux originaux ont été altérées. En ce temps-là, on

comprenait autrement que de nos jours les devoirs d'éditeur. Paul de

Musset ne s'est pas borné aux coupures. Il s'est attaché à ennoblir le

style, qu'il jugeait trop négligé. Au besoin, il arrangeait aussi un

peu le sens. Musset avait écrit à _la marraine_, à propos d'amour:

«_Je me suis_ passablement brûlé les ailes en temps et lieu». Paul

imprime: «_L'on m'a_ passablement brûlé les ailes...» (17 déc 1838).

Musset disait ailleurs, à propos d'un article pour lequel il demandait

certains renseignements: «J'aime mieux faire une page _médiocre_, mais

honnête, qu'un poème en fausse monnaie dorée». Il était inadmissible

que Musset pût écrire une page _médiocre_; on lit dans le volume:

«J'aime mieux faire une page _simple_». Sur Mlle Plessy dans le

_Barbier de Séville_: «Rosine n'a pas été _espagnole_, mais elle a été

spirituelle». Correction: «Rosine n'a pas été _espiègle_». Ailleurs,

_taper_ est remplacé par _frapper_, _au beau milieu_ par _au milieu_,

_je me suis en allé_ par _je m'en suis allé_, etc., etc. Il y a des

pages entièrement récrites. Si Musset avait vu le volume, il aurait

été pénétré d'admiration et de reconnaissance pour le zèle et la

patience de son frère, mais peut-être se serait-il souvenu d'un

travail d'agrément pour lequel l'aristocratie française s'était prise

de passion au temps de sa jeunesse. Au printemps de 1831, les belles

dames du faubourg Saint-Germain passaient leurs journées à coller des

pains à cacheter en rond, sur de petits morceaux de carton qui

devenaient des bobèches. Musset n'avait jamais pu comprendre l'utilité

de ce travail: «N'y a-t-il plus de bobèches chez les marchands?

écrivait-il; d'où nous vient cette rage de bobèches?» Je ne sais si le

travail d'épluchage de son frère lui aurait semblé beaucoup plus utile

que la fabrication des bobèches en pains à cacheter.

CHAPITRE VII

LES DERNIÈRES ANNÉES

Musset sentit venir et grandir l'impuissance d'écrire, et n'en ignora

pas la cause. Il savait qu'il détruisait lui-même son intelligence,

jour par jour, heure par heure, et il assistait au désastre le

désespoir dans l'âme, la volonté effondrée, incapable de se défendre

contre lui-même. Le mal venait de loin. _Sainte-Beuve à Ulrich

Guttinguer_: «28 avril 1837, ce vendredi.... J'ai vu Musset l'autre

jour, bien aimable et gentil de couleurs et de visage, pour être si,

si perdu et si gâté au fond et en dessous.»

Il souffrit cruellement tandis que son sort s'accomplissait. Son frère

raconte comment, en 1839, il fut sur le point de se tuer. L'année

suivante, Alfred Tattet montra à Sainte-Beuve un chiffon de papier

qu'il avait surpris le matin même, à la campagne, sur la table de

Musset. On y lisait ces vers tracés au crayon:

J'ai perdu ma force et ma vie,

Et mes amis et ma gaieté;

J'ai perdu jusqu'à la fierté

Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité,

J'ai cru que c'était une amie;

Quand je l'ai comprise et sentie,

J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle,

Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

Le seul bien qui me reste au monde

Est d'avoir quelquefois pleuré.

Les causes de cette mort anticipée sont affreusement tristes. Qu'on

veuille bien se rappeler la fragilité de sa machine et les révoltes

indomptables de ses nerfs, et l'on entreverra les fatalités physiques

qui lui ont fait perdre la maîtrise et le gouvernement de lui-même. Un

soir--c'était le 13 août 1844,--la marraine lui avait parlé très

sérieusement, dans l'espoir de l'amener à se ressaisir lui-même. Alors

il leva pour elle le voile qui cachait ses maux, et elle en pleura:

«Je ne puis vous répéter ce qu'il m'a dit, disait-elle ensuite à Paul.

Cela est au-dessus de mes forces. Sachez seulement qu'il m'a battue

sur tous les points.» Le lendemain, Musset lui envoya le sonnet

suivant, qui a été imprimé dans la _Biographie_:

Qu'un sot me calomnie, il ne m'importe guère.

Que sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire,

Ceux même dont hier j'aurai serré la main

Me proclament, ce soir, ivrogne et libertin,

Ils sont moins mes amis que le verre de vin

Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère;

Mais vous, qui connaissez mon âme tout entière,

A qui je n'ai jamais rien tu, même un chagrin,

Est-ce à vous de me faire une telle injustice,

Et m'avez-vous si vite à ce point oublié?

Ah! ce qui n'est qu'un mal, n'en faites pas un vice.

Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice,

Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié

Qu'à d'anciens souvenirs devrait votre amitié.

Détournons la tête et passons,

Le coeur plein de pitié pour des maux inconnus,

et plaignant la «misère», quelle qu'elle soit, capable de pousser le

génie à un pareil suicide.

Musset n'attendait du public aucune indulgence. «Le monde, disait-il,

n'a de pitié que pour les maux dont on meurt.» Il s'abandonnait devant

sa famille à une tristesse profonde, qui augmentait après chaque

effort pour s'étourdir. Un soir, au retour d'une partie de plaisir, il

écrivit: «Parmi les coureurs de tavernes, il y en a de joyeux et de

vermeils; il y en a de pâles et de silencieux. Peut-on voir un

spectacle plus pénible que celui d'un libertin qui souffre? J'en ai vu

dont le rire faisait frissonner. Celui qui veut dompter son âme avec

les armes des sens peut s'enivrer à loisir; il peut se faire un

extérieur impassible; il peut enfermer sa pensée dans une volonté

tenace; sa pensée mugira toujours dans le taureau d'airain.» Sa pensée

faisait son devoir et «mugissait». Sa volonté malade manquait au sien

et ne venait pas à son secours. Cette agonie morale dura plus de

quinze ans.

En public, ou dans ses lettres, il faisait bonne contenance et

affectait la gaieté. Son extraordinaire mobilité lui rendait la tâche

assez facile. Il s'amusait comme un enfant des moindres bagatelles.

Les petits malheurs de l'existence, qu'il n'avait jamais trouvé de bon

goût de prendre au tragique, avaient aussi le don de réveiller sa

verve. On peut dire que ses perpétuels démêlés avec la garde nationale

pour ne pas monter sa faction lui furent très salutaires. Il avait

généralement le dessous et s'en allait coucher en prison. Quand il se

voyait bel et bien sous clef à l'hôtel des Haricots, dans la cellule

14, réservée aux artistes et aux gens de lettres, il se trouvait

tellement absurde, qu'il se riait au nez en prose et en vers. Tout le

monde a lu _Le mie prigioni_, écrites dans la cellule 14:

On dit: «Triste comme la porte

D'une prison»,

Et je crois, le diable m'emporte,

Qu'on a raison.

D'abord, pour ce qui me regarde,

Mon sentiment

Est qu'il vaut mieux monter sa garde,

Décidément.

Je suis, depuis une semaine,

Dans un cachot,

Et je m'aperçois avec peine

Qu'il fait très chaud, _etc._, _etc._

_Le mie prigioni_ ont un pendant qui est moins connu. C'est une lettre

adressée à Augustine Brohan.

Des Haricots. Vendredi.

«O ma chère Brohan! Je suis dans les fers. Je gémis au sein des

cachots. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous voir demain samedi. Mais

je vous écris cet écrit du fond du système cellulaire. Je suis en ce

moment dans ce célèbre Numéro quatorze, qui fut mal gravé dans le

_Diable à Paris_. C'est pour cause de patrouille, car je n'ai tué

personne.»

Après ces éclairs de gaieté, il retombait sur lui-même et redevenait

morne. Aux trop justes sujets de tristesse que nous avons indiqués

s'ajoutaient des ennuis divers, parmi lesquels, au premier rang, son

peu de succès. Il était toujours modeste (un peu moins, cependant, en

vieillissant) et avait toujours horreur des compliments, au point d'en

paraître hautain et dédaigneux: «Vous me parlez, écrivait-il à Mme

Jaubert, de gens qui m'exprimeraient parfois volontiers le plaisir que

j'ai pu leur faire. Je vous donne ma parole que, sur dix compliments,

il y en a neuf qui me sont insupportables; je ne dis pas qu'ils me

blessent ni que je les croie faux, mais ils me donnent envie de me

sauver.» _A Alfred Tattet_, août 1838: «Et vous aussi, vous me faites

des compliments! _tu quoque, Brute!_ Mais je les reçois de bon coeur,

venant de vous--ne m'appelez jamais _illustre_, vous me feriez

regretter de ne pas l'être. Quand vous voudrez me faire un compliment,

appelez-moi votre ami.»

Mais on a beau être modeste, il y a un degré d'indifférence qui

chagrine et décourage un écrivain, et le poète des _Nuits_ en avait

fait la dure expérience. Il y avait toujours eu des jeunes gens

sachant _Rolla_ par coeur. La foule avait presque oublié Musset,

malgré l'éclat de ses débuts, parce qu'il s'était détaché après

_Rolla_ du groupe des écrivains novateurs. Il avait abjuré la forme

romantique au moment où le romantisme triomphait: la presse ne

s'occupa plus de lui, le gros public s'en désintéressa, et ses plus

belles oeuvres furent accueillies les unes après les autres par un

silence indifférent. Henri Heine disait avec étonnement, en 1835:

«Parmi les gens du monde, il est aussi inconnu comme auteur que

pourrait l'être un poète chinois». Mme Jaubert, qui rapporte ce

propos, ajoute que Heine disait vrai; les salons parisiens, y compris

le sien, ne connaissaient que la _Ballade à la lune_ et l'_Andalouse_.

Un soir, chez elle, Géruzez s'avisa de réciter devant une trentaine de

personnes le duel de _Don Paez_:

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,

Deux louves,....

L'auditoire écoutait avec surprise. Personne n'avait lu cela.

Comptant aussi peu dans le mouvement intellectuel et étant, d'autre

part, assez détaché (un peu trop) des affaires publiques, Musset

vieillissant a eu l'existence la plus vide. C'est à lui, entre tous

les grands écrivains, qu'il conviendrait d'appliquer ce qui a été dit

avec tant de bon sens[26] sur les dangers de l'influence littéraire

des salons et des femmes. Musset a beaucoup trop vécu de la vie de

salon et dans la société des femmes. A force de rimer des bouquets à

Chloé pour ses «petits becs roses» et de rechercher les

applaudissements de leurs «menottes blanches», il s'est déshabitué des

pensées et des efforts virils au moment où c'était pour lui une

question de vie et de mort.

[Note 26: M. Brunetière, _l'Évolution des genres_.]

Ses journées furent un tissu de néants lorsqu'il cessa de les donner

au travail. Ses lettres en font foi. Les événements de ces longues

années sont quelques petits voyages et beaucoup de passions pour rire.

En 1845, il passe une partie de l'été dans les Vosges. A son retour,

il écrit au fidèle Tattet: «Rien n'élève le coeur et n'embellit

l'esprit comme ces grandes tournées dans le royaume. C'est incroyable

le nombre de maisons, de paysans, de troupeaux d'oies, de chopes de

bière, de garçons d'écurie, d'adjoints, de plats de viande réchauffés,

de curés de village, de personnes lettrées, de hauts dignitaires, de

plants de houblon, de chevaux vicieux et d'ânes éreintés qui m'ont

passé devant les yeux....»

«Je suis revenu avec une jeune beauté de quarante-cinq à quarante-six

ans, qui se rendait, par les diligences de la rue

Notre-Dame-des-Victoires, de Varsovie aux Batignolles. Le fait est

historique; elle mangeait un gâteau polonais, couleur de fromage de

Marolles, et elle pleurait en demandant l'heure de temps en temps,

parce qu'un grand monsieur de sept ou huit pieds de long sur très peu

de large s'était apparemment chamaillé avec elle; ce monsieur

s'appelait _mon bien-aimé_, du moins ne l'ai-je pas entendu appeler

d'un autre nom....» Le _bien-aimé_ était allé bouder dans la rotonde,

laissant Musset en tête-à-tête dans le coupé avec sa Dulcinée: «Jugez,

mon cher ami, de ma situation. Heureusement sa figure d'Ariane m'a

fait penser à Bacchus. Donc j'ai acheté à Voie, pour dix sous, une

bouteille de vin excellent, mais je dis tout à fait bon, avec un

poulet, et ainsi, elle pleurant, moi buvant, nous cheminâmes

tristement. O mon ami, que de drames poignants, que de souffrances et

de palpitations peuvent renfermer les trois compartiments d'une

diligence!»

Madame Jaubert était la confidente attitrée des affaires de coeur. La

lettre suivante se rapporte à la brouille de Musset avec la princesse

Belgiojoso:

«Marraine!!

«Le fieux est déconfit!!!

«Savez-vous ce qu'a fait cette pauvre bête?

«Il a écrit à coeur ouvert....

«On lui en a flanqué sur la tête.

«On lui en a fait une réponse, ô marraine!! une réponse... IMPRIMABLE.

«.... Et savez-vous ce que cette pauvre bête a commencé par faire en

recevant cette réponse immortelle, ou du moins digne de l'être?

«Il (c'est moi) a commencé par pleurer comme un veau pendant une bonne

demi-heure.

«Oui, marraine, à chaudes larmes, comme dans mon meilleur temps, la

tête dans mes mains, les deux coudes sur mon lit, les deux pieds sur

ma cravate, les genoux sur mon habit neuf, et voilà, j'ai sangloté

comme un enfant qu'on débarbouille, et en outre j'ai eu l'avantage de

souffrir comme un chien qu'on recoud.... Ma chambre était réellement

un _océan d'amertume_, comme disent les bonnes gens....»

Ce grand désespoir produisit les vers un peu trop cruels _Sur une

morte_ (1er octobre 1842).

Musset semblait prendre à tâche de se faire une réputation de

frivolité, dans le pays du monde où elle est le moins pardonnée.

L'heure de la gloire approchait pourtant. Il est très difficile de

suivre le travail latent qui se fait lentement dans l'esprit du public

et qui aboutit tout d'un coup à une explosion de célébrité, surtout

quand il s'agit d'un écrivain imprimé depuis longtemps. On peut noter

quelques indices, hasarder quelques conjectures; il reste toujours une

part de mystère. Le revirement en faveur de Musset a été précédé de

symptômes qui étaient assurément très significatifs. Ils sont loin,

cependant, de tout expliquer.

Au printemps de 1843, l'enthousiasme excité par la médiocre _Lucrèce_

de Ponsard montrait combien on était las du romantisme. Musset devait

nécessairement profiter de cette révolution du goût. Pour d'autres

causes, qui forment ici la part du mystère, ses vers commençaient à

trouver le chemin de tous les coeurs; beaucoup de personnes le

découvraient. Cela alla si vite que, trois ans après le succès de

_Lucrèce_ et la chute des _Burgraves_, on rencontre déjà des

protestations contre l'excès de sa faveur auprès de la jeunesse. Dans

les premiers mois de 1846, Sainte-Beuve copie dans son _Journal_ une

lettre où Brizeux lui dit: «Ce qui pourrait étonner, c'est cet

engouement exclusif pour Musset.... J'aime peu comme art la solennité

des châteaux de Louis XIV, mais pas davantage l'entresol de la rue

Saint-Georges; il y a entre les deux Florence et la nature.»

Sainte-Beuve accompagne ces lignes d'une note qui les aggrave. L'essor

pris soudain par Musset lui paraît ridicule autant que fâcheux, et il

en parle avec aigreur. L'explosion de popularité déterminée par le

succès du _Caprice_ acheva de le mettre hors des gonds. On a déjà vu

son réquisitoire contre _Il ne faut jurer de rien_. Vers la fin de

1849, revenant sur la vogue du _Caprice_, il écrit: «On outre tout. Il

y a dans le succès de Musset du vrai et de l'engouement. Ce n'est pas

seulement le distingué et le délicat qu'on aime en lui. Cette jeunesse

dissolue adore chez Musset l'expression de ses propres vices; dans ses

vers elle ne trouve rien de plus beau que certaines poussées de verve

où il donne comme un forcené. _Ils prennent l'inhumanité pour le signe

de la force[27]._»

[Note 27: Écrit au lendemain de la première représentation de

_François le Champi_ (25 nov. 1849), et réimprimé avec la lettre de

Brizeux dans les _Notes et Pensées_, mais sans indication de date.]

Inutile maussaderie; il n'était plus au pouvoir de personne d'empêcher

Musset de passer au premier rang, à côté de Lamartine et de Victor

Hugo. Après les débauches de clinquant et de panaches des vingt

dernières années, on revenait à la vérité et au naturel. Mis en goût

de Musset par son théâtre, ceux qui l'avaient applaudi la veille à la

Comédie-Française ouvraient ses dernières poésies, et la simplicité de

la langue les ravissait. Ils rencontraient des vers dont le réalisme

franc et savoureux répondait aux besoins nouveaux de leur esprit, et

ils étaient non moins frappés de la sincérité des sentiments. A la

question de la Muse dans la _Nuit d'août_:

De ton coeur ou de toi lequel est le poète?

eux aussi auraient répondu sans hésiter: «C'est ton coeur», et cela

les attirait vers l'auteur comme vers un ami avec qui l'on peut

s'épancher et ouvrir son âme. On s'abandonna à Musset. Ce qu'il devint

en peu de temps pour les nouvelles générations, ce qu'il est resté

pour elles jusqu'à la guerre, nul ne l'a mieux dit que Taine. La page

qu'on va lire est de 1864. C'est la plus belle et la plus pénétrante

qui ait été écrite sur la séduction presque irrésistible exercée

pendant vingt ans par Alfred de Musset:

«Nous le savons tous par coeur. Il est mort, et il nous semble que

tous les jours nous l'entendons parler. Une causerie d'artistes qui

plaisantent dans un atelier, une belle jeune fille qui se penche au

théâtre sur le bord de sa loge, une rue lavée par la pluie où luisent

les pavés noircis, une fraîche matinée riante dans les bois de

Fontainebleau, il n'y a rien qui ne nous le rende présent et comme

vivant une seconde fois. Y eut-il jamais accent plus vibrant et plus

vrai? Celui-là au moins n'a jamais menti. Il n'a dit que ce qu'il

sentait, et il l'a dit comme il le sentait. Il a pensé tout haut. Il a

fait la confession de tout le monde. On ne l'a point admiré, on l'a

aimé; c'était plus qu'un poète, c'était un homme. Chacun retrouvait en

lui ses propres sentiments, les plus fugitifs, les plus intimes; il

s'abandonnait, il se donnait, il avait les dernières des vertus qui

nous restent, la générosité et la sincérité. Et il avait le plus

précieux des dons qui puissent séduire une civilisation vieillie, la

jeunesse. Comme il a parlé «de cette chaude jeunesse, arbre à la rude

écorce, qui couvre tout de son ombre, horizons et chemins»! Avec

quelle fougue a-t-il lancé et entre-choqué l'amour, la jalousie, la

soif du plaisir, toutes les impétueuses passions qui montent avec les

ondées d'un sang vierge du plus profond d'un jeune coeur! Quelqu'un

les a-t-il plus ressenties? Il en a été trop plein, il s'y est livré,

il s'en est enivré.... Il a trop demandé aux choses; il a voulu d'un

trait, âprement et avidement, savourer toute la vie; il ne l'a point

cueillie, il ne l'a point goûtée; il l'a arrachée comme une grappe, et

pressée, et froissée, et tordue; et il est resté les mains salies,

aussi altéré que devant. Alors ont éclaté ces sanglots qui ont retenti

dans tous les coeurs. Quoi! si jeune et déjà si las!... La Muse et sa

beauté pacifique, la Nature et sa fraîcheur immortelle, l'Amour et son

bienheureux sourire, tout l'essaim de visions divines passe à peine

devant ses yeux, qu'on voit accourir parmi les malédictions et les

sarcasmes tous les spectres de la débauche et de la mort....»

«Eh bien! tel que le voilà, nous l'aimons toujours: nous n'en pouvons

écouter un autre; tous à côté de lui nous semblent froids ou

menteurs.»

Il «n'a jamais menti»; il a «ressenti» les peines qu'il a chantées; il

a été «plus qu'un poète,... un homme»: c'est bien ainsi qu'il fallait

dire; c'est pour cela que nous avons tant aimé Musset, et qu'aucun

autre ne peut le remplacer pour nous.

Il put encore jouir de sa popularité, moins cependant que si l'heure

en avait sonné dix ans plus tôt. A partir de 1840, les maladies

s'acharnèrent sur lui: une fluxion de poitrine, une pleurésie, la

maladie de coeur qui devait l'emporter, et puis des crises de nerfs,

des accès de fièvre avec délire. Chaque assaut le laissait plus

nerveux et plus excessif, trop sensible, trop mobile, trop extrême en

tout, soit qu'il s'isolât avec ses maux et sa tristesse, soit qu'il se

rejetât avec emportement dans des plaisirs pernicieux. Charmant malgré

tout dans ses bonnes heures, et laissant une impression ineffaçable

aux échappés de collège qui venaient frapper à sa porte pour

contempler le poète de la jeunesse: «Ce n'était plus, écrivait l'un

d'eux longtemps après, cette image presque d'adolescent, sorte de

Chérubin de la Muse, que David d'Angers nous a conservée dans son

admirable médaillon; mais combien ce beau visage grave, résolu,

presque énergique, était différent de ce portrait de Landelle où

l'oeil atone est sans lumière, où la vie semble épuisée! Une chevelure

encore abondante, mais à laquelle de nombreux fils d'argent donnaient

cette couleur incertaine qui n'est pas sans harmonie, couronnait un

visage un peu froid et triste au repos, mais que l'esprit, la grâce

animaient bien vite, tout en lui laissant une pâleur bistrée où se

trahissait le mal dont il était déjà atteint[28]?

[Note 28: Eugène Asse, _Revue de France_, 1er mars 1881. La visite de

M. Asse doit être placée dans les dernières années de la vie de

Musset.]

Durant la visite, on parla poésie: «Si ma plume, dit Musset, n'est pas

à tout jamais brisée dans ma main, ce n'est plus Suzette et Suzon que

je chanterai.» Ses jeunes interlocuteurs ayant fait allusion à

l'_Espoir en Dieu_ et à d'autres pages d'une inspiration analogue, il

reprit: «Oui, j'ai puisé à cette source de la poésie, mais j'y veux

puiser plus largement encore».

C'est ainsi qu'on aime à se représenter Musset sur la fin, sérieux, et

échappant du moins par la pensée à la fange dans laquelle il roulait

trop souvent son corps. L'influence d'une humble religieuse avait

contribué au développement des idées graves. Il avait été soigné

pendant sa fluxion de poitrine, en 1840, par la soeur Marceline, dont

il est souvent question dans ses lettres: _A son frère_ (juin 1840):

«... Je finirai mes vers à la soeur Marceline un de ces jours, l'année

prochaine, dans dix ans, quand il me plaira et si cela me plaît; mais

je ne les publierai jamais et ne veux même pas les écrire. C'est déjà

trop de te les avoir récités. J'ai dit tant de choses aux badauds et

je leur en dirai encore tant d'autres, que j'ai bien le droit, une

fois en ma vie, de faire quelques strophes pour mon usage particulier.

Mon admiration et ma reconnaissance pour cette sainte fille ne seront

jamais barbouillées d'encre par le tampon de l'imprimeur. C'est

décidé, ainsi ne m'en parle plus. Mme de Castries m'approuve; elle dit

qu'il est bon d'avoir dans l'âme un tiroir secret, pourvu qu'on n'y

mette que des choses saines.»

A la maladie suivante, il avait fait redemander à son couvent la soeur

Marceline. Très prudemment, on lui en envoya une autre. _A la

marraine_: «... Au lieu d'elle, on m'a décoché une grosse maman,...

grasse, fraîche, mangeant comme quatre, et ne se faisant pas la

moindre mélancolie. Elle m'a très bien soigné et fort ennuyé. Ah! que

les soeurs Marceline sont rares! combien il y a peu, peu d'êtres en ce

monde qui sachent faire plus, quand vous souffrez, que vous donner un

verre de tisane! Combien il y en a peu qui sachent en même temps

guérir et consoler! Quand ma soeur Marceline venait à mon lit, sa

petite tasse à la main, et qu'elle disait de sa petite voix d'enfant

de choeur: « Quel _noeud_ terrible vous vous faites là!» (elle voulait

dire que je fronçais le sourcil), pauvre chère âme! elle aurait déridé

Leopardi lui-même!...»

Soeur Marceline venait de loin en loin prendre de ses nouvelles,

causait quelques instants et disparaissait. Musset, rapporte son

frère, considérait ces visites «comme les faveurs d'une puissance

mystérieuse et consolatrice». Une seule fois, il l'eut encore pour

garde-malade. _A Alfred Tattet_: «Le samedi 14 mai 1844.--Je viens

d'avoir une fluxion de poitrine.... Quand je dis fluxion de poitrine,

c'est _pleurésie_ que je devrais dire, mais le nom ne fait rien à la

chose.... Vous comprenez que j'ai eu mes religieuses. Ma bonne soeur

Marceline est revenue, plus une seconde avec elle, bonne, douce,

charmante comme elles le sont toutes, et de plus femme d'esprit....»

Alfred de Musset · 第 9 / 10 段