Le mouvement se précipite et devient furieux. Les efforts de la Muse

pour apaiser son enfant ne servent qu'à faire éclater la foudre:

LE POÈTE.

Honte à toi qui la première

M'as appris la trahison,

Et d'horreur et de colère

M'as fait perdre la raison.

Honte à toi, femme à l'oeil sombre,

Dont les funestes amours

Ont enseveli dans l'ombre

Mon printemps et mes beaux jours!

Longtemps encore les malédictions retentissent. Enfin il consent à

écouter la Muse lui parlant de pardon et lui enseignant à bénir les

leçons amères de la douleur. Il se calme, et se rend, et pardonne d'un

coeur tout gonflé d'amertume:

Je te bannis de ma mémoire,

Reste d'un amour insensé,

Mystérieuse et sombre histoire

Qui dormiras dans le passé!

. . . . . . . . . . . . . . . .

Pardonnons-nous;--je romps le charme

Qui nous unissait devant Dieu.

Avec une dernière larme

Reçois un éternel adieu.

Le vrai pardon se fit encore attendre trois ans. Au mois de septembre

1840, Musset se rendait chez Berryer, au château d'Augerville. Il

traversa la forêt de Fontainebleau en voiture, dans une muette

contemplation des fantômes qui se dressaient devant lui à chaque tour

de roue. Sept ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait parcouru ces

bois avec George Sand, dans la jeune ferveur de leurs amours, et la

vue des lieux témoins de son bonheur versait dans son âme une douceur

inattendue. De retour à Paris, il la rencontra elle-même, son

inoubliable, dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il

prit la plume, et écrivit, presque d'un jet, cet incomparable

_Souvenir_ (15 février 1841) tout imprégné du respect dû aux «reliques

du coeur» et tout plein de l'idée qu'un sentiment vaut par sa

sincérité et son intensité, indépendamment des joies ou des

souffrances qu'il procure. Diderot avait dit: «Le premier serment que

se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait

en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas

un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils

croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. O enfants! toujours

enfants!» Musset répond à Diderot:

Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

Ce fut au pied d'un arbre effeuillé par les vents

Sur un roc en poussière.

Ils prirent à témoin de leur joie éphémère

Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,

Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incessamment.

Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage,

La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pieds,

La source desséchée où vacillait l'image

De leurs traits oubliés.

Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile,

Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir,

Ils croyaient échapper à cet Être immobile

Qui regarde mourir!

Insensés! dit le sage.--Heureux! dit le poète.

Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,

Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète,

Si le vent te fait peur?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête,

Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché;

Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m'y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,

Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu'ils ensevelissent.

Je me dis seulement: A cette heure, en ce lieu,

Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.

J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l'emporte à Dieu!

Les pièces que nous venons de passer en revue sont inséparables. Elles

forment l'épilogue du drame romantique de Venise et de Paris. C'est la

portion originale entre toutes de l'oeuvre en vers de Musset, réserve

faite pour le _don Juan_ de _Namouna_ et quelques morceaux des

premiers recueils. Le Musset première manière avait subi le joug de la

mode pour le rythme, le style, le décor, le choix des sujets. Il

avait, en un mot, reçu du dehors une part de son inspiration. Dans le

groupe de poèmes que dominent les _Nuits_, plus rien n'est donné aux

influences étrangères. Ainsi que l'a dit Sainte-Beuve, «c'est du

dedans que jaillit l'inspiration, la flamme qui colore, le souffle qui

embaume la nature». Le poète est tout entier à lui-même et au

spectacle de l'univers, et «son charme consiste dans le mélange, dans

l'alliance des deux sources d'impressions, c'est-à-dire d'une douleur

si profonde et d'une âme si ouverte encore aux impressions vives. Ce

poète blessé au coeur, et qui crie avec de si vrais sanglots, a des

retours de jeunesse et comme des ivresses de printemps. Il se retrouve

plus sensible qu'auparavant aux innombrables beautés de l'univers, à

la verdure, aux fleurs, aux rayons du matin, aux chants des oiseaux,

et il porte aussi frais qu'à quinze ans son bouquet de muguet et

d'églantine.» Musset affranchi, devenu tout à fait lui-même, a été

unique dans notre poésie lyrique.

Des petits poèmes qui remplissent les deux autres tiers des _Poésies

nouvelles_, aucun, tant s'en faut, ne s'élève aux mêmes hauteurs.

Quelques-uns (_Sur une morte_, _Tristesse_) ont de l'émotion. D'autres

(_Chanson de Fortunio_, _A Ninon_) sont de minuscules chefs-d'oeuvre

de grâce et de sentiment. D'autres, plus petits encore et point

chefs-d'oeuvre, ont pourtant un certain tour, à la façon du XVIIIe

siècle. Il y a enfin les babioles, les marivaudages, les riens

insignifiants, et il y a _Dupont et Durand_ (15 juillet 1838), si

remarquable par la frappe du vers, et qu'il faut comparer aux

_Plaideurs_ et aux vers réalistes de Boileau pour bien comprendre dans

quel sens et quelle mesure Musset avait les instincts classiques. Dans

ce pêle-mêle, très peu de pièces nous apportent du neuf ou de

l'essentiel; on pourrait négliger presque tout sans commettre une

trahison envers l'auteur.

Si maintenant nous revenons en arrière et que nous nous demandions

quel rang occupent dans l'ensemble de son oeuvre les _Contes d'Espagne

et d'Italie_ et le _Spectacle dans un fauteuil_, nous ne devons pas

hésiter à reconnaître que ce rang est inférieur à celui des _Poésies

nouvelles_. Musset n'avait pas encore pris conscience de lui-même et

de son génie propre. Il subissait l'influence des romantiques, et il

était au fond le moins romantique des hommes. Il avait beau les

dépasser tous en audace, on sent dans ses hardiesses quelque chose

d'artificiel. Un historien attentif de la versification française, M.

de Souza, parlant de la renaissance du vers lyrique dans notre siècle,

ne tient aucun compte des premières oeuvres de Musset. Elles n'ont pas

plus d'importance à ses yeux que l'_Albertus_ de Théophile Gautier:

«C'étaient, dit-il, des poésies de jeunesse et de bravade pour ainsi

dire où s'affirmaient toutes les outrances du premier feu et que les

poètes eux-mêmes, par des oeuvres ultérieures, ont remis au dernier

plan[23].» Ce jugement est bien sévère et bien absolu. M. de Souza ne

s'occupe que de la technique du vers, et les _Premières Poésies_

valent encore par ailleurs. La fraîcheur du génie est chose sans prix,

que rien ne remplace, et elle rayonne ici splendidement. C'est une

fête pour l'esprit de voir cette heureuse jeunesse, aux mains pleines

et prodigues, lancer à la volée les images heureuses, les trouvailles

d'une imagination neuve, les idées folles et charmantes ou les

sensations enflammées de la vingtième année. Gardons-nous de faire fi

de ce régal, tout en reconnaissant qu'il faut chercher dans le volume

suivant les vrais procédés techniques de Musset, qui lui attirent

aujourd'hui de si dures critiques, et le font traiter de mauvais

ouvrier.

[Note 23: _Le Rythme poétique._]

Il est un point sur lequel il a voulu et provoqué les attaques. On

offenserait son ombre en essayant de nier que ses rimes sont faibles

et quelquefois pis. Il tenait à les faire pauvres, s'y appliquait, et

il y a réussi. Sainte-Beuve le blâmait très justement d'avoir

«dérimée» après coup la ballade _Andalouse_. Il lui reprochait aussi

de se vanter trop souvent au public de l'avantage de mal rimer: (Les

vers) «de Musset (_Après une lecture_), avec tout leur esprit, ont une

sorte de prétention et de fatuité dont son talent pourrait se passer.

C'est toujours de la réaction contre la rime et les rimeurs, contre la

poésie lyrique et haute dont, après tout, il est sorti. C'est un petit

travers. Il est assez original sans cela. Mais dès l'abord il a voulu

avoir sa cocarde à lui, et il a retourné la nôtre.» (_Lettre à

Guttinguer_, le 2 décembre 1842.) _La nôtre_, c'est la cocarde de

l'école de la forme, que Musset craignait toujours de ne pas avoir

mise assez ostensiblement à l'envers. Il aurait été désolé s'il avait

pu lire le passage où M. Faguet, après avoir rendu justice à la

pauvreté de ses rimes, se hâte d'ajouter: «Mais reconnaissons enfin

qu'on n'y songe point en le lisant»: Pauvre Musset, qui a perdu ses

peines en faisant rimer _lévrier_ et _griser_, _saule_ et _espagnole_,

_Danaë_ et _tombé_!

On lui reproche aussi ses rythmes classiques, ses césures régulières,

ses négligences et sa facilité à se contenter. En d'autres termes, on

lui reproche de n'être ni un précurseur ni un poète sans tache, et les

deux sont vrais. Au moins serait-il juste de ne pas méconnaître qu'il

a tiré un magnifique parti des ressources techniques auxquelles il

s'était volontairement limité.

Il est incontestable qu'après les _Contes d'Espagne et d'Italie_, il

n'a guère profité des nouvelles formules romantiques pour varier ses

alexandrins. Le Musset seconde manière, celui qui se disait _réformé_,

et que Sainte-Beuve appelait un _relâché_, admet encore de loin en

loin la coupe ternaire, qui substitue deux césures mobiles au grand

repos de l'hémistiche, et dont il existait quelques exemples chez nos

anciens poètes. Il écrit dans _Suzon_:

L'autre, tout au contraire,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Toujours rose, toujours charmant, continua_

D'épanouir à l'air sa desinvoltura.

Dans l'épître _Sur la Paresse_, en s'adressant à Régnier:

Et quel plaisir de voir, sans masque ni lisières,

A travers le chaos de nos folles misères,

Courir en souriant tes beaux vers ingénus,

_Tantôt légers, tantôt boiteux, toujours pieds nus!_

Le dernier vers est délicieux de légèreté et de vivacité, mais la

coupe ternaire a peu d'importance chez Musset, à cause de sa rareté.

C'est à des éléments rythmiques plus délicats, moins facilement

saisissables, qu'il a recours pour nuancer et varier la phrase

musicale de son vers. Il est un maître pour la distribution, à

l'intérieur des hémistiches, des syllabes accentuées des mots, et des

mots qui portent l'accent oratoire. A quel point l'accent oratoire

bien placé peut allonger un vers, en voici un exemple:

Est-ce bien toi, _grande_ âme immortellement triste?

Il n'a ignoré aucun des effets infiniment divers produits par

l'entrelacement des syllabes sourdes et des syllabes éclatantes, des

syllabes pleines et des syllabes muettes. Il avait, en particulier,

très bien observé de quel prix sont ces dernières, l'un des trésors de

notre langue poétique, pour ralentir la marche du vers en prolongeant

la syllabe qui les précède, comme dans les deux vers souvent cités de

_Phèdre_:

Ariane, ma soeur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

De Musset:

Si ce n'est pas ta mère, ô _pâle jeune fille_!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quels _mystères_ profonds dans l'_humaine_ misère!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Lentement, doucement_, à côté de Marie.

L'instinct lui révélait les relations mystérieuses qui existent entre

la sonorité des mots employés et l'image qu'on veut évoquer, puissance

indépendante de la valeur de l'idée exprimée et à laquelle le large

mouvement de l'alexandrin est au plus haut degré favorable. Bien

habile qui pourrait expliquer pourquoi les vers suivants sont agiles

et dansants:

Cependant du plaisir la frileuse saison

_Sous ses grelots légers rit et voltige encore_.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et, ratissant gaiement l'or qui scintille aux yeux,

_Ils jardinent ainsi sur un rhythme joyeux._

Enfin, les scrupules, justes ou faux, qui empêchaient Musset de

disloquer ses alexandrins, ne s'opposaient nullement au mélange des

mètres, et il en a tiré à maintes reprises le plus heureux parti, en

particulier dans la _Nuit d'octobre_. La pièce est à relire tout

entière, une fois de plus, à ce point de vue spécial.

La plupart des procédés techniques peuvent s'imiter et se transmettre.

Théodore de Banville donne dans son traité de versification des

recettes grâce auxquelles, assure-t-il, le premier imbécile venu peut

faire de très bons vers. Mais le choix des mots, et la valeur

inattendue, la résonance particulière qu'ils prennent sous la plume de

tel ou tel poète, tout cela ne s'imite ni ne s'enseigne, car ce ne

sont pas des choses dont le poète décide librement: elles lui sont

imposées; elles sont déterminées d'avance par le caractère même de sa

vision poétique. Ainsi, chez Théophile Gautier, l'épithète est presque

toujours purement matérielle, n'exprimant que la forme ou la couleur.

Il en est souvent de même chez Victor Hugo; mais souvent aussi

l'épithète y est symbolique, traduisant beaucoup moins l'aspect réel

des choses que ce qu'elles évoquent en nous d'idées, d'impressions,

d'images étrangères et lointaines. L'épithète de Musset peint à la

fois l'apparence extérieure de l'objet et sa signification poétique.

Il semble que pour lui, il y ait concordance nécessaire entre

l'essence des choses et leur forme sensible. C'est peut-être une

erreur métaphysique, mais que deviendrait la poésie sans cette

illusion? On peut juger de ce qu'elle vaut par les vers où Musset a

rendu avec grandeur, au moyen de deux adjectifs, les splendeurs des

nuits d'été et les émotions qu'elles éveillent au plus profond des

âmes:

Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques

Sortaient autour de nous du calice des fleurs.

Dans la strophe qu'on va lire, les deux épithètes des deux derniers

vers ne nous aident pas seulement à voir la petite vierge adorable;

elles nous ouvrent son âme innocente:

S'il venait à passer, sous ces grands marronniers,

Quelque alerte beauté de l'école flamande,

Une ronde fillette échappée à Téniers,

Ou quelque ange pensif de candeur allemande:

Une vierge en or fin d'un livre de légende,

Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.

Les curieux de sensations rares apprendront peut-être avec intérêt que

Musset possédait l'audition colorée, dont personne ne parlait alors et

dont la psychologie contemporaine s'occupe tant. Il raconte à Mme

Jaubert dans une de ses lettres (_inédite_) qu'il a été très fâché,

dînant avec sa famille, d'être obligé de soutenir une discussion pour

prouver que le _fa_ était jaune, le _sol_ rouge, une voix de soprano

_blonde_, une voix de contralto _brune_. Il croyait que ces choses-là

allaient sans dire.

Continuons à remonter vers la source même de l'inspiration chez

Musset. Elle n'est pas cachée, et nous n'avions pas besoin, pour la

découvrir, qu'il fît dire à sa Muse:

De ton coeur ou de toi lequel est le poète?

C'est ton coeur. . . . . . . . . . . . . .

Une sensibilité redoutable lui fournissait l'étincelle sacrée. Il lui

devait une sincérité qu'il n'aurait pas pu contenir, s'il l'avait

voulu, et une éloquence frémissante qui savait plaindre d'autres

souffrances que les siennes; souvenez-vous de l'_Espoir en Dieu_:

Ta pitié dut être profonde

Lorsque avec ses biens et ses maux

Cet admirable et pauvre monde

Sortit en pleurant du chaos!

Mais il lui a payé une terrible rançon. Parce qu'il sentait avec une

violence douloureuse, il a tout rapporté à la sensation, et donné le

plaisir pour but à la vie. Chaque fois qu'une âme noble, pure de

vulgarité et de bassesse, est tombée dans cette erreur, elle est

arrivée à une incurable mélancolie, si ce n'est à une désespérance

complète. Musset n'a pas échappé à cette fatalité. Avec un esprit très

gai, il avait l'âme saignante et désolée; association moins rare qu'on

ne pense. Ses poésies divinisent la sensation, mais il avait senti dès

le premier jour la «saveur amère» du plaisir:

_Surgit amari aliquid medio de fonte leporum._

C'est pourquoi la lecture de son oeuvre poétique laisse triste. La

saveur amère finit par dominer toutes les autres.

CHAPITRE VI

OEUVRES EN PROSE.--LE THÉÂTRE

Musset a débuté au théâtre par une chute éclatante. Après le tapage de

ses premiers vers, l'Odéon lui demanda une pièce, «la plus neuve et la

plus hardie possible». Il fit la bluette appelée _la Nuit vénitienne_,

qui aurait passé inaperçue dans un temps de paix littéraire, et qui

tomba sous les sifflets, le 1er décembre 1830. Cet échec eut les plus

heureuses conséquences.

L'auteur piqué déclara qu'il n'écrirait plus pour la scène et tint

parole. Il se trouva ainsi dégagé du souci de suivre la mode, qui

donne aux pièces de théâtre un éclat factice et passager, et le leur

fait payer par des rides précoces. Il n'eut plus à se préoccuper que

des éléments supérieurs et immuables de l'art, les âmes et leurs

passions, les lois de la vie et leurs fatalités. Négligeant les

changeantes conventions théâtrales, dédaigneux des inconstantes

formules, filles de l'heure et du caprice, il écrivit les pièces les

moins périssables de ce siècle. Ayant renoncé à faire du théâtre pour

son temps, Musset a fait du théâtre pour tous les temps.

Qu'on ne s'imagine pas que ses oeuvres dramatiques auraient été à peu

près les mêmes, s'il avait eu l'espoir de les voir jouer. Il n'est pas

douteux que s'il avait continué à écrire pour la scène, après sa

rupture avec le Cénacle, son théâtre aurait accompli la même évolution

que sa poésie, dans le même sens classique. Musset «déhugotisé» avait

eu les yeux très ouverts sur les défauts du drame romantique. Tout en

croyant à sa vitalité, il pensait qu'il y avait place à côté pour une

forme d'art plus sévère: «Ne serait-ce pas une belle chose,

écrivait-il en 1838, que d'essayer si, de nos jours, la vraie tragédie

pourrait réussir? J'appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais

celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte

observation des règles.»

«... Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de

purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux

philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de

fadaises qui encombrent nos planches?...

«Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse

grecque, d'oser la présenter aux Français dans sa féroce grandeur,

dans son atrocité sublime?...

«Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne,

qui se croit souvent terrible quand il n'est que ridicule, cette muse

farouche, inexorable, telle qu'elle était aux beaux jours d'Athènes,

quand les vases d'airain tremblaient à sa voix?»

Ce n'était point là propos en l'air. Musset a travaillé une fois pour

la scène depuis la chute de la _Nuit vénitienne_. Rachel lui avait

demandé une pièce. Il entreprit sans balancer une tragédie classique,

et songea d'abord à refaire l'_Alceste_ d'Euripide. Ce projet ayant

été remis à plus tard, il se rabattit sur un sujet mérovingien. Une

brouille avec Rachel interrompit pour toujours la _Servante du roi_

(1839), mais il en subsiste quelques scènes, qui ne font pas regretter

bien vivement la perte des autres; elles n'annonçaient qu'une tragédie

distinguée, et il est de bien peu d'importance pour la littérature

française que nous ayons une tragédie distinguée de plus ou de moins,

tandis qu'il est très important que nous ayons _Lorenzaccio_ et _On ne

badine pas avec l'amour_.

Je dois ajouter que Musset fut au nombre des chauds admirateurs de la

_Lucrèce_ de Ponsard. Il écrivait à son frère, le 22 mai 1843: «M.

Ponsard, jeune auteur arrivé de province, a fait jouer à l'Odéon une

tragédie de _Lucrèce_, très belle--malgré les acteurs.--C'est le lion

du jour; on ne parle que de lui, et c'est justice.»

Bénis soient donc les sifflets qui accueillirent si brutalement la

_Nuit vénitienne_. Ne s'inquiétant plus désormais d'être jouable,

Musset ne s'est plus mis en peine que de saisir ses rêves au vol et de

les fixer tels quels sur le papier. Nous devons à cet affranchissement

de toute règle un rêve historique qui est la seule pièce

shakespearienne de notre théâtre, et une demi-douzaine d'adorables

songeries sur l'amour dans lesquelles «la mélancolie, disait Théophile

Gautier, cause avec la gaieté».

L'idée de _Lorenzaccio_ germa dans l'esprit de Musset durant les

heures rapides passées à Florence avec George Sand, tout à la fin de

1833. La noble cité avait encore la farouche ceinture de murailles

crénelées dont l'avait entourée au XIVe siècle le gouvernement

républicain, et qu'on a démolie de nos jours pour élargir la capitale

éphémère du jeune royaume italien. Elle avait conservé dans toute son

âpreté cet aspect sombre et dur qui contraste si étrangement avec les

lignes pures et souples de ses riantes collines, et qui en fait le

plus étonnant exemple de ce que peut le génie de l'homme pour

s'affranchir de la tyrannie de la nature. Les quartiers populaires,

que de larges percées n'avaient pas encore ouverts à la lumière,

enchevêtraient leurs rues étroites et tortueuses, favorables à

l'émeute et aux guets-apens, autour des palais-forteresses des Strozzi

et des Riccardi. La ville tout entière, pour qui sait comprendre ce

que racontent les pierres, servait d'illustration et de commentaire

aux vieilles chroniques florentines. Musset profita de la leçon, et

trouva en feuilletant ces chroniques le sujet de son drame: le meurtre

d'Alexandre de Médicis, tyran de Florence, par son cousin Lorenzo, et

l'inutilité de ce meurtre pour les libertés de la ville. Quelques

flâneries dans Florence donnèrent le cadre. Un singulier mélange

d'intuitions historiques et de souvenirs personnels fit le reste. Paul

de Musset dit, dans _Lui et Elle_, que la pièce fut écrite en Italie.

Il faut donc que ce soit à Venise, en janvier 1834, dans les trois ou

quatre semaines qui s'écoulèrent entre l'arrivée d'Alfred de Musset et

sa maladie.

L'action de _Lorenzaccio_ met sous nos yeux une révolution manquée,

avec tout ce qu'elle comporte d'intrigues et de violences, dans

l'Italie brillante et pourrie du XVIe siècle. Au travers de ces

agitations, que Musset a peintes avec beaucoup de couleur, une sombre

tragédie se déroule dans une âme éperdue, qu'elle remplit d'horreur et

de désespoir. C'est encore une fois l'histoire de l'irréparable

dégradation de l'homme touché par la débauche:

La mer y passerait sans laver la souillure.

Lorenzo de Médicis est un républicain de 1830, idéaliste et utopiste.

Il croit à la vertu, au progrès, à la grandeur humaine, au pouvoir

magique des mots. Il avait vingt ans quand il vit passer le démon

tentateur des rêveurs de sa sorte: «C'est un démon plus beau que

Gabriel: la liberté, la patrie, le bonheur des hommes, tous ces mots

résonnent à son approche comme les cordes d'une lyre, c'est le bruit

des écailles d'argent de ses ailes flamboyantes. Les larmes de ses

yeux fécondent la terre, et il tient à la main la palme des martyrs.

Ses paroles épurent l'air autour de ses lèvres; son vol est si rapide

que nul ne peut dire où il va. Prends-y garde! une fois, dans ma vie,

je l'ai vu traverser les cieux. J'étais courbé sur mes livres; le

toucher de sa main a fait frémir mes cheveux comme une plume légère.»

Depuis que cette radieuse apparition a traversé le cabinet d'études où

Lorenzo s'occupait paisiblement d'art et de science, le jeune étudiant

a renoncé à son lâche repos. Il s'est juré de tuer les tyrans par

philanthropie, un peu aussi par orgueil, et il a commencé à vivre avec

cette idée: «Il faut que je sois un Brutus».

Alfred de Musset · 第 6 / 10 段