_George Sand à Boucoiran_ (Nohant, 14 mars 1835): «Mon ami, vous avez

tort de me parler d'Alf. Ce n'est pas le moment de m'en dire du

mal.... Mépriser est beaucoup plus pénible que regretter. Au reste ni

l'un ni l'autre ne m'arrivera. Je ne puis regretter la vie orageuse et

misérable que je quitte, je ne puis mépriser un homme que, sous le

rapport de l'honneur, je connais aussi bien.... Je vous avais prié

seulement de me parler de sa santé et de l'effet que lui ferait mon

départ. Vous me dites qu'il se porte bien et qu'il n'a montré aucun

chagrin. C'est tout ce que je désirais savoir et c'est ce que je puis

apprendre de plus heureux. Tout mon désir était de le quitter sans le

faire souffrir. S'il en est ainsi, Dieu soit loué!»

Au premier moment, ils furent tous les deux soulagés, et cela se

conçoit. George Sand eut une crise de foie, après quoi elle en vint

très vite à l'indifférence. Musset se crut aussi guéri (_Lettre à

Tattet_, 21 juillet 1835), mais il se trompait; quelque chose s'était

brisé en lui, laissant une plaie incurable.

D'aucun côté--cette remarque est essentielle pour la connaissance de

leurs caractères,--d'aucun côté il n'y a trace, au début de la

rupture, de l'abîme de rancune et d'irritation que les mauvais

services de leur entourage allaient creuser entre eux, et à leurs

dépens. Ils s'écrivent encore de loin en loin, pour un renseignement,

une personne à recommander, et persistent à se défendre l'un l'autre

contre les médisances. La _Confession d'un Enfant du siècle_, où

Musset, ainsi qu'on l'a vu, dresse un autel à son amie, a paru en

1836, et George Sand écrivait à cette occasion: «Je sens toujours pour

lui, je vous l'avouerai bien, une profonde tendresse de mère au fond

du coeur. Il m'est impossible d'entendre dire du mal de lui sans

colère....» (_A Mme d'Agoult_, 25 mai 1836.) Deux ans plus tard, les

_Nuits_ ont paru. Les amis n'ont pas cessé d'exciter les

ressentiments. On sent l'approche des hostilités. _George Sand à

Musset_: «Paris, 19 avril 1838: Mon cher Alfred (_un premier

paragraphe a trait à une personne qu'il lui avait recommandée_),... je

n'ai pas bien compris le reste de ta lettre. Je ne sais pourquoi tu me

demandes si nous sommes amis ou ennemis. Il me semble que tu es venu

me voir l'autre hiver, et que nous avons eu six heures d'intimité

fraternelle après lesquelles il ne faudrait jamais se mettre à douter

l'un de l'autre, fût-on dix ans sans se voir et sans s'écrire, à moins

qu'on ne voulût aussi douter de sa propre sincérité; et, en vérité, il

m'est impossible d'imaginer comment et pourquoi nous nous tromperions

l'un l'autre à présent.»

En 1840, ils échangent plusieurs lettres pour décider ce qu'ils feront

de leur correspondance[19]. Leur dernière rencontre eut lieu en 1848.

[Note 19: Celle-ci a fini par rester aux mains de George Sand. Après

la mort de Musset, elle songea à la publier, mais Sainte-Beuve la

détourna de son projet (1861).]

Nous empruntons la conclusion de leur histoire à George Sand: «Paix et

pardon», disait-elle dans sa vieillesse à Sainte-Beuve, un jour qu'ils

avaient remué les cendres de ce terrible passé. Qu'il en soit ainsi.

Paix et pardon à ces malheureuses victimes de l'amour romantique, non

point, comme le voulait George Sand, parce qu'ils avaient beaucoup

aimé, mais parce qu'ils avaient beaucoup souffert.

CHAPITRE V

«LES NUITS»

La vie reprit son cours. «Je crus d'abord, dit Musset dans le _Poète

déchu_[20], n'éprouver ni regret ni douleur de mon abandon. Je

m'éloignai fièrement; mais à peine eus-je regardé autour de moi que je

vis un désert. Je fus saisi d'une souffrance inattendue. Il me

semblait que toutes mes pensées tombaient comme des feuilles sèches,

tandis que je ne sais quel sentiment inconnu horriblement triste et

tendre s'élevait dans mon âme. Dès que je vis que je ne pouvais

lutter, je m'abandonnai à la douleur en désespéré.» Peu à peu, les

larmes tarirent. «Devenu plus tranquille, je jetai les yeux sur tout

ce que j'avais quitté. Au premier livre qui me tomba sous la main, je

m'aperçus que tout avait changé. Rien du passé n'existait plus, ou, du

moins, rien ne se ressemblait. Un vieux tableau, une tragédie que je

savais par coeur, une romance cent fois rebattue, un entretien avec un

ami me surprenaient; je n'y retrouvais plus le sens accoutumé.»

[Note 20: Écrit en 1839. Quelques fragments en ont été cités par Paul

de Musset dans sa _Biographie_.]

Les objets familiers qui l'entouraient le choquaient. Sa bibliothèque

de jeune homme l'importunait. «Je commençai, comme le curé de

Cervantes, par purger ma bibliothèque et mettre mes idoles au grenier.

J'avais dans ma chambre quantité de lithographies dont la meilleure me

sembla hideuse. Je ne montai pas si haut pour m'en délivrer, et je me

contentai de les jeter au feu. Quand mes sacrifices furent faits, je

comptai ce qui me restait. Ce ne fut pas long; mais le peu que j'avais

conservé m'inspira un certain respect. Ma bibliothèque vide me faisait

peine; j'en achetai une autre, large à peu près de trois pieds et qui

n'avait que trois rayons. J'y rangeai lentement et avec réflexion un

petit nombre de volumes; quant à mes cadres, ils demeurèrent vides

longtemps; ce ne fut qu'au bout de six mois que je parvins à les

remplir à mon goût; j'y plaçai de vieilles gravures d'après Raphaël et

Michel-Ange.»

Les gravures représentaient des Madones, des sujets de sainteté, une

scène de guerre. La liste des livres qu'il avait admis dans sa

bibliothèque neuve est intéressante. C'était Sophocle, le Plutarque

d'Amyot, Aristophane et Horace; Rabelais, Montaigne, Régnier, les

classiques du XVIIe siècle et André Chénier; Shakespeare, Goethe,

Byron, Boccace et les quatre grands poètes italiens. Sauf Chénier, pas

un seul écrivain du XVIIIe siècle; pas plus Voltaire ou Rousseau que

Crébillon fils ou Duclos!

Cela fait, Musset reprit la plume. Il n'avait presque pas écrit de

vers depuis _Rolla_, qui avait été publié le 15 août 1833, au début de

sa liaison avec George Sand, et dont nous n'avons pu encore parler,

sous peine d'interrompre le récit du drame. Il nous faut donc revenir

un instant en arrière, car _Rolla_ ne peut être passé sous silence.

Aucun des poèmes de Musset n'a plus contribué à lui conquérir la

jeunesse. Les défauts mêmes qu'on y pourrait relever n'y ont pas nui;

ainsi l'accent déclamatoire de certains passages, car la jeunesse est

naturellement et sincèrement déclamatoire. Sainte-Beuve raconte que

des étudiants en droit, en médecine, savaient le poème par coeur

lorsqu'il n'avait encore paru que dans une revue, et le récitaient aux

nouveaux arrivants. Et depuis, les véritables admirateurs de Musset

ont toujours eu une tendresse particulière pour _Rolla_. Taine en

parle comme du «plus passionné des poèmes» où un «coeur meurtri» a

ramassé «toutes les magnificences de la nature et de l'histoire pour

les faire jaillir en gerbe étincelante et reluire sous le plus ardent

soleil de poésie qui fut jamais».

A tant d'éloquence, à tant d'émotion, on eût pu deviner qu'une crise

morale était proche, et que la passion _cherchait_ l'auteur de

l'_Andalouse_. Avec quelle soudaineté la crise a éclaté, avec quelle

violence impitoyable la passion s'est abattue sur lui, nous venons de

le voir. Pendant deux ans il n'écrivit plus, en vers du moins.

Durant ce long silence, le poète et l'homme s'étaient transformés.

L'homme mûri par la douleur n'avait presque plus rien du bel

adolescent qui avait séduit et charmé les poètes du Cénacle, de

l'apparition juvénile et rayonnante dont Sainte-Beuve avait conservé

un si vif et éblouissant souvenir. «Il y a vingt-neuf ans de cela,

écrivait Sainte-Beuve en 1857, au lendemain de la mort de Musset; je

le vois encore faire son entrée dans le monde littéraire, d'abord dans

le cercle intime de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny,

des frères Deschamps. Quel début! quelle bonne grâce aisée! et dès les

premiers vers qu'il récitait, son _Andalouse_, son _Don Paez_, et sa

_Juana_, que de surprise et quel ravissement il excitait alentour!

C'était le printemps même, tout un printemps de poésie qui éclatait à

nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans: le front mâle et fier, la joue

en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine

enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'oeil

au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la

vie. Nul, au premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie

adolescent.»

Au jeune triomphateur si merveilleusement évoqué par Sainte-Beuve

avait succédé un homme froid et hautain, qui ne se livrait qu'à bon

escient. L'amie dévouée qu'il appelait sa _marraine_, Mme Jaubert, lui

reprochait en vain ses airs farouches et dédaigneux. Il en convenait

avec empressement, ainsi qu'il faisait toujours de ce qu'on trouvait

de mal en lui ou dans ses oeuvres: «Tout le monde, lui répondait-il,

est d'accord du désagrément de mon abord dans un salon. Non seulement

j'en suis d'accord avec tout le monde, mais ce désagrément m'est plus

désagréable qu'à personne. D'où vient-il? de deux causes premières:

orgueil, timidité.... On ne change pas sa nature, il faut donc

composer avec elle.» Il promettait à la _marraine_ de prendre sur soi

d'être poli, mais il se défendait de donner la moindre parcelle de son

coeur, fût-ce à l'amitié, fût-ce aux sympathies légères et fugitives

qui font l'ordinaire attrait des relations mondaines. Était-ce

sécheresse d'âme? Était-ce souvenir de ce qu'il en pouvait coûter, et

peur instinctive de la souffrance? «Je me suis regardé, poursuit-il,

et je me suis demandé si, sous cet extérieur raide, grognon, et

impertinent, peu sympathique, quoi qu'en dise la belle petite

Milanaise, si là-dessous, dis-je, il n'y avait pas primitivement

quelque chose de passionné et d'exalté à la manière de Rousseau[21].»

Cela n'est point douteux. Il y avait eu du Saint-Preux en lui; il y en

eut toujours, sans quoi nous n'aurions pas les _Nuits_, qui n'ont

assurément pas été écrites par Mardoche, ou par l'Octave des

_Caprices_.

[Note 21: 1837?--_Souvenirs de Mme C. Jaubert._ Les lettres de Musset

citées dans ce volume ont été non seulement tronquées, mais parfois

remaniées; des fragments empruntés à des lettres de dates différentes

ont été réunis pour en faire une seule.]

Sauf deux pièces d'importance secondaire (_Une bonne fortune, Lucie_),

les premiers vers qu'il écrivit après le voyage d'Italie furent la

_Nuit de Mai_ (_Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1835). Les trois

autres _Nuits_, la _Lettre à Lamartine_, les _Stances à la Malibran_,

se succédèrent à brefs intervalles. En 1838, le 15 février, l'_Espoir

en Dieu_ vient clore la série. Le grand poète, ne se réveillera plus

qu'un jour, trois ans après, pour écrire son admirable _Souvenir_ (15

février 1841). Les meilleures de ses nouvelles et les chefs d'oeuvre

de son théâtre sont déjà achevés à cette date de 1838. Il avait alors

vingt-sept ans. Après les promesses d'un incomparable printemps, après

les rapides floraisons d'un trop court été, Alfred de Musset, on le

sait, n'eut point d'automne ni d'hiver. Son oeuvre entière tient dans

l'espace de dix années, sur desquelles trois ou quatre ont été

consacrées à réfléchir, à hésiter, à aimer et à s'en consoler.

Dans les poésies de cette seconde période, Musset n'est plus

romantique, si l'on ne considère que la forme. Non content

d'abandonner les conquêtes du Cénacle, il se retourne à présent contre

ses anciens alliés. Il est agressif, malicieux; il écrit la célèbre

_lettre_ de Dupuis et Cotonet sur l'_Abus qu'on fait des adjectifs_

(_Revue des Deux Mondes_, 15 sept. 1836), où deux bons bourgeois de la

Ferté-sous-Jouarre, ayant entrepris de comprendre «ce que c'était que

le romantisme», découvrent que c'est une manière d'attrape-nigaud,

fabriqué avec du vieux-neuf pris à Shakespeare, à Byron, à

Aristophane, aux Évangiles, aux Allemands et aux Espagnols, le tout si

adroitement recollé et redoré, que les badauds bayent aux corneilles

devant l'étalage, sans s'apercevoir que les étiquettes n'ont aucun

sens et que personne n'a jamais su et ne saura jamais ce que peut bien

être l'art social ou l'art humanitaire. Musset refuse aux romantiques

jusqu'à l'invention du vers brisé, et il ajoute l'ingrat: «Le vers

brisé, d'ailleurs, est horrible; il faut dire plus, il est impie;

c'est un sacrilège envers les dieux, une offense à la Muse». Il leur

laisse en tout et pour tout, en fait de «découverte» et de

«trouvaille», la gloire de dire _stupéfié_ au lieu de _stupéfait_, ou

_blandices_ au lieu de _flatteries_; encore est-ce de très mauvaise

grâce, et visiblement à regret; si Musset avait mieux lu

Chateaubriand, où le mot se trouve déjà, il se serait empressé de leur

retirer aussi _blandices_.

Victor Hugo et ses amis furent vengés de _Dupuis et Cotonet_ par

Musset lui-même. Il avait pu se dépêtrer des formules de la jeune

école; il n'en avait pas moins le romantisme dans les moelles. L'âme

des temps nouveaux était en lui, et il ne dépendait pas de sa volonté

de la chasser, car le mouvement de 1830 avait apporté autre chose, de

bien plus important et plus tenace, qu'une forme littéraire. Ainsi que

l'a dit excellemment M. Brunetière[22], ce qu'il y avait de plus

original, de propre et de particulier dans le romantisme, c'était une

«combinaison de la liberté ou de la souveraineté de l'imagination avec

l'expansion de la personnalité du poète». En d'autres termes, à s'en

tenir à l'essence des choses, «le romantisme, c'est le lyrisme», et la

définition a l'air d'avoir été inspirée par Musset, tant elle

s'applique exactement à lui. Il avait toujours eu le goût «de se

mettre lui-même, de sa personne, dans son oeuvre».

[Note 22: _Les Epoques du théâtre français._]

Ce goût devint un besoin impérieux après sa grande passion. Il ne

resta plus au poète de pensées ni de paroles pour autre chose que son

malheur. Que lui importait le reste, à présent? Il n'avait pas trop de

tout son génie pour raconter les épouvantes de la catastrophe qui

était venue scinder sa vie en deux, obligeant à dire «le Musset

d'avant l'Italie» et «le Musset d'après George Sand». Au recul vers la

forme classique correspondit un débordement de romantisme dans le

sentiment.

La _Nuit de mai_ fut écrite en deux nuits et un jour, au printemps de

1835, quelques semaines après la rupture définitive avec George Sand.

Elle respire une lassitude profonde. Il n'y a pas de colère dans les

réponses du poète à la Muse qui l'invite à chanter le printemps,

l'amour, la gloire, le bonheur ou ses semblants, le plaisir ou son

ombre. C'est la douceur plaintive d'un malade accablé par son mal, et

qui supplie qu'on ne le force pas à parler:

Je ne chante ni l'espérance,

Ni la gloire, ni le bonheur,

Hélas! pas même la souffrance.

La bouche garde le silence

Pour écouter parler le coeur.

La Muse le presse. A défaut d'autre thème, qu'il chante sa douleur:

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Lorsque le pélican. . . . . . . . . . . . . . . .

La suite est dans toutes les mémoires. La Muse le convie à servir son

coeur au festin divin, comme le pélican partage ses entrailles à ses

fils, mais il lui répond par un cri d'horreur:

O Muse! spectre insatiable,

Ne m'en demande pas si long.

L'homme n'écrit rien sur le sable

À l'heure où passe l'aquilon.

J'ai vu le temps où ma jeunesse

Sur mes lèvres était sans cesse

Prête à chanter comme un oiseau;

Mais j'ai souffert un dur martyre,

Et le moins que j'en pourrais dire,

Si je l'essayais sur ma lyre,

La briserait comme un roseau.

On a vu au chapitre précédent les causes profondes de son abattement.

Il avait fait des efforts stériles pour se purifier de ses anciennes

souillures au feu d'une passion qui était elle-même une violation de

la règle morale, et à ses chagrins d'amour s'ajoutait le sentiment

accablant d'avoir commis une erreur capitale, au jour solennel où

l'homme choisit l'idéal qui sera sa raison d'exister. A l'exemple des

héros romantiques, il avait demandé à la passion le point d'appui de

sa vie morale, et l'appui s'était brisé, le laissant meurtri et

épuisé.

La _Nuit de mai_ parut le 15 juin dans la _Revue des Deux Mondes_, où

Musset a publié presque tout ce qui est sorti de sa plume depuis

_Namouna_. Six mois après, vint la _Nuit de décembre_. Le poète

s'était interrompu pour l'écrire de la _Confession d'un Enfant du

siècle_, qui, dans ses deux derniers tiers--on ne l'a pas oublié,--est

une véritable confession, dont la sincérité émut George Sand jusqu'aux

larmes. Il ne changea pas de sujet en écrivant la seconde des _Nuits_,

quoi qu'en ait dit Paul de Musset, dont c'est ici le lieu d'expliquer

les confusions volontaires. Il avait deux raisons d'altérer la vérité:

sa haine contre George Sand, qui l'animait à «diminuer sa part», selon

l'expression de quelqu'un qui l'a bien connu; et le désir légitime

d'égarer le lecteur, dans la mêlée de femmes du monde compromises par

son frère. La _Nuit de décembre_ faisait la part trop belle à

l'héroïne, pour qu'un justicier de cette âpreté pût se résoudre à la

laisser à George Sand. Il faut pourtant la lui rendre, sur la foi d'un

témoignage qui est pour moi irrécusable.

La première partie de la pièce est un tissu mystérieux de rêves. Le

poète se voit lui-même, fantôme aussitôt évanoui, tel que l'a laissé

chaque étape du pèlerinage de la vie. La vision paraît et disparaît,

comme les songes intermittents des mauvais sommeils. Elle est toujours

la même, et toujours diverse; ainsi l'homme réel se modifie et se

renouvelle incessamment.

Soudain, le ton change. Le poète raconte en phrases haletantes la

cruelle séparation, et qu'il avait eu les torts, et que sa maîtresse

n'a pas voulu pardonner:

Partez, partez, et dans ce coeur de glace

Emportez l'orgueil satisfait.

Je sens encor le mien jeune et vivace,

Et bien des maux pourront y trouver place

Sur le mal que vous m'avez fait.

Partez, partez! la Nature immortelle

N'a pas tout voulu vous donner.

Ah! pauvre enfant, qui voulez être belle,

Et ne savez pas pardonner!

On voudrait pouvoir retrancher l'épilogue de la _Solitude_, qui est

gauche, froid, et n'explique rien.

La _Nuit de décembre_ prendra une vie extraordinaire le jour où l'on

pourra imprimer à la suite, en guise de commentaire, deux lettres de

Musset reçues par George Sand l'hiver précédent! L'une, sur une

querelle injuste qu'il lui a faite, et sur sa terreur folle qu'elle

refuse de pardonner. L'autre, écrite au crayon et dans un extrême

désordre d'esprit, sur des visions, qu'il vient d'avoir, d'un monde

fantastique où leurs deux spectres prenaient des formes étranges et

avaient des conversations de rêve. Musset s'était souvenu tout le

temps, en écrivant la _Nuit de décembre_. Ce qu'on a pris pour une

pure fantaisie, dans cette pièce merveilleuse, repose sur un fond de

réalité.

Les contemporains se sont accordés à reconnaître une nouvelle

influence féminine dans la _Lettre à Lamartine_ (1er mars 1836),

malgré le début du fameux récit:

Tel, lorsque abandonné d'une infidèle amante,

_Pour la première fois j'ai connu la douleur...._

Ces deux vers, et quelques autres, semblent indiquer qu'il y a eu

mélange, et comme confusion, dans les regrets de Musset, pendant qu'il

écrivait la _Lettre à Lamartine_. Quoi qu'il en soit, la pièce est

d'une veine poétique moins pure, moins égale, que les _Nuits_. A côté

de morceaux devenus classiques (_Lorsque le laboureur_,... _Créature

d'un jour_...), de vers qui sont de vrais sanglots (_O mon unique

amour..._), il y a des parties de rhétorique dans le début sur Byron

et dans les louanges adressées à Lamartine.

La fin est d'un vif intérêt pour le biographe. C'est la première fois,

depuis les chagrins qui l'ont changé et mûri, que Musset nous livre sa

pensée sur les questions fondamentales dont la solution est la grande

affaire de l'être pensant. Il commence par adopter sans examen le Dieu

de Lamartine, ce qui est peut-être une simplification un peu trop

grande:

Quel qu'il soit, c'est le mien; il n'est pas deux croyances.

Je ne sais pas son nom, j'ai regardé les cieux;

Je sais qu'ils sont à lui, je sais qu'ils sont immenses,

Et que l'immensité ne peut pas être à deux.

Il célèbre ensuite les relations de l'âme humaine avec l'infini, dans

des strophes d'une grande élévation. Le poète a été récompensé d'avoir

puisé cette fois son inspiration aux sources éternelles, que ne

trouble pas le limon des passions terrestres:

Créature d'un jour qui t'agites une heure,

De quoi viens-tu te plaindre et qui te fait gémir?

Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure:

Ton âme est immortelle et tes pleurs vont tarir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ton corps est abattu du mal de ta pensée;

Tu sens ton front peser et tes genoux fléchir.

Tombe, agenouille-toi, créature insensée:

Ton âme est immortelle, et la mort va venir.

Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière;

Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr,

Mais non pas ton amour, si ton amour t'est chère:

Ton âme est immortelle, et va s'en souvenir.

En rapprochant de cette page le fragment de vers où se résume

l'_Espoir en Dieu_ (15 février 1838): «malgré moi l'infini me

tourmente», on a toute la religion de Musset, du Musset guéri, selon

son expression, de la «vilaine maladie du doute». Sa religion n'est, à

vrai dire, qu'une religiosité peu exigeante, pas assez gênante. Il en

a précisé la nature et les limites dans une lettre à la duchesse de

Castries (sept. ou oct. 1840): «La croyance en Dieu est innée en moi;

le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me

défendre de rien; certainement je ne suis pas _mûr_ sous ce rapport».

La conclusion de la _Lettre à Lamartine_ avait été une parenthèse dans

les préoccupations de Musset. Combien vite fermée, la _Nuit d'août_

(15 août 1836) est là pour l'attester. Musset n'a rien écrit de plus

impie, en ce sens que nulle part il n'a exalté l'«idolâtrie de la

créature» à un tel degré, et avec autant d'éloquence, ne laissant

qu'elle pour horizon à l'humanité avilie, ne voyant qu'elle pour fin

de l'«immortelle nature». Quel hymne à Éros! Quelle puissante

évocation du dieu impassible qui marche dans notre sang et se rit de

nos larmes! Il grandit démesurément au fur et à mesure de ces accents

enflammés; il remplit l'univers de sa divinité et souffle au poète des

vers sacrilèges:

O Muse! que m'importe ou la mort ou la vie?

J'aime, et je veux pâlir; j'aime, et je veux souffrir;

J'aime, _et pour un baiser je donne mon génie_;

J'aime, et je veux sentir sur ma joue amaigrie

Ruisseler une source impossible à tarir.

J'aime, _et je veux chanter la joie et la paresse_,

Ma folle expérience et mes soucis d'un jour,

Et je veux raconter et répéter sans cesse

Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse,

_J'ai fait serment de vivre et de mourir d'amour._

Dépouille devant tous l'orgueil qui te dévore,

Coeur gonflé d'amertume et qui t'es cru fermé.

Aime, et tu renaîtras; fais-toi fleur pour éclore;

Après avoir souffert, il faut souffrir encore;

Il faut aimer sans cesse, après avoir aimé.

Le voilà de nouveau parmi ceux dont parle Bossuet, «qui passent leur

vie à remplir l'univers des folies de leur jeunesse égarée». Le

châtiment ne se fit pas attendre. Le souvenir de George Sand rentra en

maître dans ce coeur ravagé, dont il n'avait jamais été bien éloigné.

Qu'il ait eu d'autres maîtresses ne prouve rien. Ce n'est certainement

pas le même amour que Musset avait donné à une George Sand, qu'il a

distribué ensuite, comme il aurait fait d'un cornet de dragées, à une

longue théorie de belles dames et de grisettes.

Ce retour vers le passé produisit la _Nuit d'octobre_ (15 octobre

1837), la dernière de la série et la plus belle, qui éclate et

s'apaise comme un orage apporté par les vents, et balayé soudain.

D'abord, un mouvement lent, donnant une impression de paix et de

sérénité. Le poète assure la Muse qu'il est si bien guéri, qu'il

trouve de la douceur à lui parler de ses anciennes souffrances:

Vous saurez tout, et je vais vous conter

Le mal que peut faire une femme.

Il commence avec assez de calme le récit de la nuit passée à attendre

l'infidèle. L'approche de la tempête s'annonce bientôt par des vers

frémissants, mais le poète se contient encore. L'ouragan se déchaîne

subitement:

Tout à coup, au détour de l'étroite ruelle,

J'entends sur le gravier marcher à petit bruit...

Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle;

Elle entre.--D'où viens-tu? qu'as-tu fait cette nuit?

Réponds, que me veux-tu? qui t'amène à cette heure?

Alfred de Musset · 第 5 / 10 段