Les lettres de Venise continuaient à jeter de l'huile sur le feu.

George Sand ne parvenait pas à cacher que le souvenir de l'amour

tumultueux et brûlant d'autrefois lui rendait fade le bonheur présent.

Elle était reconnaissante à Pagello, qui l'entourait de soins et

d'attentions: «C'est, écrit-elle, un ange de douceur, de bonté et de

dévouement». Mais la vie avec lui était un peu terne, en comparaison:

«Je m'étais habituée à l'enthousiasme, et il me manque quelquefois....

Ici, je ne suis pas Madame Sand; le brave Pietro n'a pas lu _Lélia_,

et je crois qu'il n'y comprendrait goutte.... Pour la première fois,

j'aime sans passion (12 mai).» Pagello n'est ni soupçonneux ni

nerveux. Ce sont de grandes qualités; et pourtant! «Eh bien, moi, j'ai

besoin de souffrir pour quelqu'un; j'ai besoin d'employer ce trop

d'énergie et de sensibilité qui sont en moi. J'ai besoin de nourrir

cette maternelle sollicitude, qui s'est habituée à veiller sur un être

souffrant et fatigué. Oh! _pourquoi ne pourrais-je vivre entre vous

deux et vous rendre heureux_ sans appartenir ni à l'un ni à l'autre?»

Elle voudrait connaître la future maîtresse de Musset; elle lui

apprendrait à l'aimer et à le soigner. Mais cette maîtresse sera

peut-être jalouse? «Ah! du moins, moi, je puis parler de toi à toute

heure, sans jamais voir un front rembruni, sans jamais entendre une

parole amère. Ton souvenir, c'est une relique sacrée; ton nom est une

parole solennelle que je prononce le soir dans le silence de la

lagune....» (2 juin.)

_Pagello à Musset_ (15 juin): «Cher Alfred, nous ne nous sommes pas

encore écrit, peut-être parce que ni l'un ni l'autre ne voulait

commencer. Mais cela n'ôte rien à cette affection mutuelle qui nous

liera toujours de noeuds sublimes, et incompréhensibles aux

autres...[13].»

[Note 13: L'original est en italien.]

Des cris d'amour furent la réponse aux aveux voilés de l'infidèle. Dès

le 10 mai, Musset lui écrit qu'il est perdu, que tout s'écroule autour

de lui, qu'il passe des heures à pleurer, à baiser son portrait, à

adresser à son fantôme des discours insensés. Paris lui semble une

solitude affreuse; il veut le quitter et fuir jusqu'en Orient. Il

s'accuse de nouveau de l'avoir méconnue, mal aimée; de nouveau il se

traîne lui-même dans la boue et dresse un autel à la créature céleste,

au grand génie, qui ont été son bien et qu'il a perdus par sa faute.

C'est le moment où son âme enfiévrée s'ouvre à l'intelligence de

Rousseau: «Je lis _Werther_ et la _Nouvelle Héloïse_. Je dévore toutes

ces folies sublimes, dont je me suis tant moqué. J'irai peut-être trop

loin dans ce sens-là, comme dans l'autre. Qu'est-ce que ça me fait?

J'irai toujours[14].» Il a un besoin impérieux et terrible de lui

entendre dire qu'elle est heureuse; c'est le seul adoucissement à son

chagrin (15 juin).

[Note 14: Cité par Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, XIII, 373.]

_George Sand à Musset_ (26 juin). Elle annonce l'intention de ramener

Pagello avec elle et recommande à Musset de faire fi des commérages:

«Ce qui pourrait me faire du mal, et ce qui ne peut pas arriver, ce

serait de perdre ton affection. Ce qui me consolera de tous les maux

possibles, c'est encore elle. Songe, mon enfant, que tu es dans ma vie

à côté de mes enfants, et qu'il n'y a plus que deux ou trois grandes

causes qui puissent m'abattre: leur mort ou ton indifférence.»

_Musset à George Sand_ (10 juillet): «.... Dites-moi, monsieur, est-ce

vrai que Mme Sand soit une femme adorable?» Telle est l'honnête

question qu'une belle bête m'adressait l'autre jour. La chère créature

ne l'a pas répétée moins de trois fois, pour voir si je varierais mes

réponses.»

«Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas

renier, comme saint Pierre[15].»

[Note 15: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

La venue de Pagello à Paris fut la grande maladresse qui gâta tout. Il

y a de ces choses qui paraissent presque naturelles en gondole, entre

poètes, et qui ne supportent pas le voyage. Le retour de Musset, seul

et visiblement désemparé, avait déjà provoqué de méchants propos,

qu'il s'était vainement efforcé d'arrêter. George Sand non plus

n'avait pu faire taire ses amis. Elle leur disait: «C'est la seule

(passion) dont je ne me repente pas». Mais les gens voulaient savoir

mieux qu'elle, comme toujours, et les langues allaient leur train. Un

grondement de médisances s'élevait du boulevard de Gand et du café de

Paris. Il devint clameur à l'entrée en scène du complice--bien

innocent, le pauvre garçon--du débordement de romantisme inspiré par

la place Saint-Marc et l'air fiévreux des lagunes. La situation

apparut dans toute son extravagance, et les trois amis furent

brutalement tirés de leur rêve par les rires des badauds. Ils

éprouvèrent un froissement douloureux, en se trouvant en face d'une

réalité si plate, presque dégradante.

George Sand et son compagnon sont à peine arrivés (vers la mi-août),

qu'une grande agitation s'empare d'eux tous. Chez Musset, c'est un

réveil de passion auquel la conscience de l'irréparable communique une

immense tristesse. Il écrit à George Sand qu'il a trop présumé de

lui-même en osant la revoir, et qu'il est perdu. Le seul parti qui lui

reste est de s'en aller bien loin, et il implore un dernier adieu

avant son départ. Qu'elle ne craigne rien; il n'y a plus en lui ni

jalousie, ni amour-propre, ni orgueil offensé; il n'y a plus qu'un

désespéré qui a perdu l'unique amour de sa vie, et qui emporte l'amer

regret de l'avoir perdu inutilement, puisqu'il la laisse malheureuse.

Elle dépérissait en effet de chagrin. Pagello s'était éveillé, en

changeant d'atmosphère, au ridicule de sa situation: «Du moment qu'il

a mis le pied en France, écrit George Sand, il n'a plus rien compris.»

Au lieu du saint enthousiasme de jadis, il n'éprouvait plus que de

l'irritation quand ses deux amis le prenaient pour témoin de la

chasteté de leurs baisers: «Le voilà qui redevient un être faible,

soupçonneux, injuste, faisant des querelles d'Allemand et vous

laissant tomber sur la tête ces pierres qui brisent tout». Dans son

inquiétude, il ouvre les lettres et clabaude indiscrètement.

George Sand contemplait avec horreur le naufrage de ses illusions.

Elle avait cru que le monde comprendrait qu'il ne fallait pas juger

leur histoire d'après les règles de la morale vulgaire. Mais le monde

ne peut pas admettre qu'il y ait des privilégiés ou, pour parler plus

exactement, des dispensés en morale. Elle lisait le blâme sur tous les

visages, et pour qui, grand Dieu! pour cet Italien insignifiant, dont

elle avait honte maintenant.

Il y avait six mois qu'ils étaient tous dans le faux, travaillant à se

tromper eux-mêmes et à transfigurer une aventure banale. Ils allaient

payer chèrement leurs fautes.

George Sand consentit à dire un dernier adieu à son ami; non sans

peine; un instinct l'avertissait que cela ne vaudrait rien pour

personne. Le lendemain, Musset lui écrivit[16]: «Je t'envoie ce

dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non

sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes

poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne

bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit

tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit avec un doux sourire

sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi. Elle porte au front

ton dernier baiser. Pourquoi craindrais-je de te le dire? N'a-t-il pas

été aussi chaste, aussi pur que ta belle âme? O ma bien-aimée, tu ne

me reprocheras jamais les deux heures si tristes que nous avons

passées. Tu en garderas la mémoire. Elles ont versé sur ma plaie un

baume salutaire; tu ne te repentiras pas d'avoir laissé à ton pauvre

ami un souvenir qu'il emportera et que toutes les peines et toutes les

joies futures trouveront comme un talisman sur son coeur entre le

monde et lui. Notre amitié est consacrée, mon enfant. Elle a reçu

hier, devant Dieu, le saint baptême de nos larmes. Elle est

invulnérable comme lui. Je ne crains plus rien, n'espère plus rien;

j'ai fini sur la terre. Il ne m'était pas réservé d'avoir un plus

grand bonheur.»

[Note 16: Cette lettre a été publiée dans l'_Homme libre_ du 14 avril

1877.]

Il sollicite ensuite la permission de continuer à lui écrire; il

supportera tout sans se plaindre, pourvu qu'il la sache contente:

«Sois heureuse, aie du courage, de la patience, de la pitié, tâche de

vaincre ce juste orgueil, rétrécis ton coeur, mon grand George; tu en

as trop pour une poitrine humaine. Mais si tu renonces à la vie, si tu

te retrouves jamais seule en face du malheur, rappelle-toi le serment

que tu m'as fait, ne meurs pas sans moi. Souviens-toi que tu me l'as

promis devant Dieu. Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre

sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras

pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Non,

non, j'en jure par ma jeunesse et par mon génie, il ne poussera sur ta

tombe que des lys sans tache. J'y poserai de ces mains que voilà ton

épitaphe en marbre plus pur que les statues de nos gloires d'un jour.

La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui

n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse

et Abailard. On ne parlera jamais de l'un sans l'autre.... Je

terminerai ton histoire par un hymne d'amour....»

Le calme de cette lettre était trompeur. Il part pour Bade (vers le 25

août; il est passé à Strasbourg le 28), et ce sont aussitôt des

explosions de passion, des lettres brûlantes et folles. «(Baden, 1834,

1er septembre). Jamais homme n'a aimé comme je t'aime, je suis perdu,

vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour.» Il ne sait plus s'il vit, s'il

mange, s'il marche, s'il respire, s'il parle; il sait seulement qu'il

aime, qu'il n'en peut plus, qu'il en meurt, et que c'est affreux de

mourir d'amour, de sentir son coeur se serrer jusqu'à cesser de

battre, ses yeux se troubler, ses genoux chanceler. Il ne peut ni se

taire, ni dire autre chose: «Je t'aime, ô ma chair et mes os et mon

sang. Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé,

désespéré, perdu. Tu es aimée, adorée! idolâtrée, jusqu'à mourir. Non,

je ne guérirai pas, non, je n'essaierai pas de vivre, et j'aime mieux

cela, et mourir en t'aimant vaut mieux que de vivre. Je me soucie bien

de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant, je le sais

bien. J'en meurs, mais j'aime, j'aime.... Qu'ils m'empêchent d'aimer!»

Pourquoi se séparer? Qu'y a-t-il entre eux? Des phrases, des fantômes

de devoirs. Qu'elle vienne le retrouver, ou qu'elle lui dise de

venir.... Mais non; toujours ces phrases, ces prétendus devoirs.... Et

elle le laisse mourir de la soif qu'il a d'elle!

Un peu plus loin, dans la même lettre, une réflexion très sage, mais

tardive: «Il ne fallait pas nous revoir. Maintenant c'est fini. Je

m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien,

avoir du courage. J'essayais, je le tentais du moins....» A présent

qu'il l'a revue, c'est impossible; il aime mieux sa souffrance que la

vie[17].

[Note 17: _Revue bleue_, 15 octobre 1892.]

En même temps qu'il s'éloigne de Paris, George Sand s'enfuit à Nohant

comme affolée. Les lettres qu'elle adresse à ses amis sont des

plaintes, d'animal blessé.--_A Gustave Papet_: «Viens me voir, je suis

dans une douleur affreuse. Viens me donner une éloquente poignée de

main, mon pauvre ami. Ah! si je peux guérir, je payerai toutes mes

dettes à l'amitié; car je l'ai négligée et elle ne m'a pas

abandonnée.» _A Boucoiran_: «Nohant, 31 août. Tous mes amis... sont

venus me voir.... J'ai éprouvé un grand plaisir à me retrouver là.

C'était un adieu que je venais dire à mon pays et à tous les souvenirs

de ma jeunesse et de mon enfance, car vous avez dû le comprendre et le

deviner, ma vie est odieuse, perdue, impossible, et je veux en finir

absolument avant peu.... J'aurai à causer longuement avec vous et à

vous charger de l'exécution de volontés sacrées. Ne me sermonnez pas

d'avance. Quand nous aurons parlé ensemble une heure, quand je vous

aurai fait connaître l'état de mon cerveau et de mon coeur, vous direz

avec moi qu'il y a paresse et lâcheté à essayer de vivre, depuis si

longtemps que je devrais en avoir fini déjà[18].»

[Note 18: On trouvera des détails curieux sur son état d'esprit durant

cette crise dans la 4e des _Lettres d'Un Voyageur_. La 1re a trait à

la séparation de Venise.]

Et Pagello? On l'avait laissé tout seul à Paris, et il était de fort

méchante humeur. Il trouvait très mauvais qu'on l'eût emmené à deux

cent cinquante lieues pour lui faire jouer un aussi sot personnage.

_George Sand à Musset_ (au crayon et sans date. Elle écrit sur ses

genoux, dans un petit bois): «Hélas! Hélas! Qu'est-ce que tout cela?

Pourquoi oublies-tu donc à chaque instant, et cette fois plus que

jamais, que ce sentiment devait se transformer, et ne plus pouvoir,

par sa nature, faire ombrage à personne? Ah! tu m'aimes encore trop;

il ne faut plus nous voir. C'est de la passion que tu m'exprimes; mais

ce n'est plus le saint enthousiasme de tes bons moments. Ce n'est plus

cette amitié pure dont j'espérais voir s'en aller peu à peu les

expressions trop vives....» Elle lui expose l'état pénible de ses

relations avec Pagello: «Tout, de moi, le blesse et l'irrite, et,

faut-il te le dire? il part, il est peut-être parti à l'heure qu'il

est, et moi, je ne le retiendrai pas, parce que je suis offensée

jusqu'au fond de l'âme de ce qu'il m'écrit, et que, je le sens bien,

il n'a plus la foi, par conséquent, il n'a plus d'amour. Je le verrai

s'il est encore à Paris; je vais y retourner dans l'intention de le

consoler; me justifier, non; le retenir, non.... Et pourtant, je

l'aimais sincèrement et sérieusement, cet homme généreux, aussi

romanesque que moi, et que je croyais plus fort que moi.»

Ils continuèrent pendant tout le mois de septembre à se dévorer le

coeur et à se torturer mutuellement. Aucun des deux n'avait la force

d'en finir. Octobre les rapprocha, et ils se remirent à essayer de

croire, à s'efforcer d'avoir foi l'un dans l'autre et dans la vertu

purifiante de l'amour. Les jours s'écoulèrent dans des alternatives

harassantes. Musset, qui avait gardé de son passé moins d'illusions

que George Sand, sentait la nausée lui monter aux lèvres au milieu de

ses serments d'amour. Son dégoût se tournait en colère; et il

accablait son amie d'outrages. A peine l'avait-il quittée, que la

réalité s'effaçait de devant ses yeux; il n'apercevait plus que la

chimère enfantée par leurs imaginations enflammées. Il obtenait sa

grâce à force de désespoir et d'éloquence, et tous les deux

recommençaient à rouler leur rocher, qui retombait encore sur eux.

Le 13 octobre (1834), Musset remercie George Sand, dans une lettre

douce et triste, de consentir à le revoir. Le 28, Pagello, qui n'était

point fait pour les tragédies et commençait à avoir peur, sans savoir

de quoi, annonce son départ à Alfred Tattet en le conjurant «de ne

jamais dire un mot de ses amours avec la George. Je ne veux pas,

ajoute-t-il, de _vendette_.»--_George Sand à Musset_(sans date):

«J'étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain

du bonheur rêvé et promis, et que tu me ferais un crime de ce que tu

avais accepté comme un droit. En sommes-nous déjà là, mon Dieu! Eh

bien, n'allons pas plus loin; laisse-moi partir. Je le voulais hier;

c'est un éternel adieu résolu dans mon esprit. Rappelle-toi ton

désespoir et tout ce que tu m'as dit pour me faire croire que je

t'étais nécessaire, que sans moi tu étais perdu. Et, encore une fois,

j'ai été assez folle pour vouloir te sauver. Mais tu es plus perdu

qu'auparavant, puisque, à peine satisfait, c'est contre moi que tu

tournes ton désespoir et ta colère. Que faire, mon Dieu? Qu'est-ce que

tu veux à présent? Qu'est-ce que tu me demandes? Des questions, des

soupçons, des récriminations, déjà, déjà!» Elle lui rappelle le mal

qu'il lui a déjà fait à Venise, les choses offensantes ou navrantes

qu'il lui a dites, et, pour l'a première fois, son langage est amer.

Elle avait prévu ce qui arrive: «.... Ce passé qui t'exaltait comme un

beau poème, tant que je me refusais à toi, et qui ne te paraît plus

qu'un cauchemar à présent que tu me ressaisis comme une proie...»: ce

passé devait infailliblement le faire souffrir. Il faut absolument se

séparer; ils seraient tous les deux trop malheureux: «Que nous

reste-t-il donc, mon Dieu, d'un lien qui nous avait semblé si beau? Ni

amour, ni amitié, mon Dieu!»

Une lettre de Musset, qui a l'air de s'être croisée avec la

précédente, accuse un trouble encore plus grand. Il est consterné de

ce qu'il a fait. Il n'y comprend rien; c'est un accès de folie. A

peine avait-il fait trois pas dans la rue que la raison lui est

revenue, et il a failli tomber au souvenir de son ingratitude et de sa

brutalité stupide. Il ne mérite pas d'être pardonné, mais il est si

malheureux qu'elle aura pitié de lui. Elle lui imposera une pénitence,

et lui laissera l'espoir, car sa raison ne résisterait pas à la pensée

de la perdre. Il lui peint une fois de plus son amour avec l'ardeur de

passion qui fait de ces lettres des _Nuits_ en prose.

Elle se laisse fléchir et pardonne. Musset est ivre de bonheur--ils se

revoient--et George Sand reprend la plume avec découragement:

«Pourquoi nous sommes-nous quittés si tristes? Nous verrons-nous ce

soir? Pouvons-nous nous aimer? Tu as dit que oui et j'essaie de le

croire. Mais il me semble qu'il n'y a plus de suite dans tes idées, et

qu'à la moindre souffrance tu t'indignes contre moi comme contre un

joug. Hélas! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre

qu'il y ait entre nous. Le temps et l'absence ne nous ont pas empêchés

et ne nous empêcheront pas de nous aimer. Mais notre vie est-elle

possible ensemble?» Elle lui propose de se séparer, définitivement; ce

serait le plus sage à tous les égards: «Je sens que je vais t'aimer

encore comme autrefois, si je ne fuis pas. Je te tuerai peut-être, et

moi avec toi. Penses-y bien. Je voulais te dire d'avance tout ce qu'il

y avait à craindre entre nous. J'aurais dû te l'écrire et ne pas

revenir. La fatalité m'a ramenée ici. Faut-il l'accuser ou la bénir?

Il y a des heures, je te l'avoue, où l'effroi est plus fort que

l'amour....»

Musset se lassa le premier. La rupture vint de lui. Le 12 novembre, il

l'annonce à Alfred Tattet. Sainte-Beuve, qui était alors le confident

de George Sand, est aussi informé officiellement. Tout devrait être

fini, et cependant les orages passés ne sont rien, moins que rien,

auprès de ceux qui s'apprêtent. On dirait un de ces châtiments

impitoyables où les anciens reconnaissaient la main de la divinité, et

l'on n'a plus que de la compassion pour ces malheureux qui se

débattent dans l'angoisse avec des cris de douleur.

George Sand était retournée à Nohant, et elle avait éprouvé tout

d'abord un sentiment de délivrance et de repos: «Je ne vais pas mal,

je me distrais et ne retournerai à Paris que guérie et fortifiée. J'ai

lu votre billet à Duteil. Vous avez tort de parler comme vous faites

d'Alf. N'en parlez pas du tout si vous m'aimez et soyez sûr que c'est

fini à jamais entre lui et moi.» (15 nov., _à Boucoiran_.)

Ce n'est toutefois qu'une accalmie. Le ton de ses lettres change bien

vite. _A Musset_: «Paris, mardi soir, 25 décembre 1834.--Je ne guéris

pourtant pas,... je m'abandonne à mon désespoir. Il me ronge, il

m'abat.... Hélas! il augmente tous les jours comme cette horreur de

l'isolement, ces élans de mon coeur pour aller rejoindre ce coeur qui

m'était ouvert! Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort? Si

j'allais casser le cordon de sa sonnette, jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa

porte? Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe?--Si je me

jetais--non pas à ses pieds, c'est fou, après tout, car c'est

l'implorer, et, certes, il fait pour moi ce qu'il peut; il est cruel

de l'obséder et de lui demander l'impossible;--mais si je me jetais à

son cou, dans ses bras, si je lui disais: «Tu m'aimes encore; tu en

souffres; tu en rougis, mais tu me plains trop pour ne pas

m'aimer....» Quand tu sentiras ta sensibilité se lasser et ton

irritation revenir, renvoie-moi, maltraite-moi, mais que ce ne soit

jamais avec cet affreux mot: _dernière fois_! Je souffrirai tant que

tu voudras, mais laisse-moi quelquefois, ne fût-ce qu'une fois par

semaine, venir chercher une larme, un baiser qui me fasse vivre et me

donne du courage.--Mais tu ne peux pas. Ah! que tu es las de moi, et

que tu t'es vite guéri aussi, toi! Hélas, mon Dieu, j'ai eu de plus

grands torts certainement que tu n'en eus, à Venise....»

A son tour de s'accuser et d'implorer son pardon. Son orgueil est

brisé. Elle prend un amer plaisir à se ravaler, à justifier les pires

insultes de Musset. Mais est-ce que la leçon n'a pas été assez dure?

n'est-elle pas assez punie? «Vendredi...: J'appelle en vain la colère

à mon secours. J'aime, j'en mourrai, ou Dieu fera un miracle pour moi.

Il me donnera l'ambition littéraire ou la dévotion.... Minuit. Je ne

peux pas travailler. O l'isolement, l'isolement! je ne peux ni écrire,

ni prier,... je veux me tuer; qui donc a le droit de m'en empêcher? O

mes pauvres enfants, que votre mère est malheureuse!--Samedi,

minuit...: Insensé, tu me quittes dans le plus beau moment de ma vie,

dans le jour le plus vrai, le plus passionné, le plus saignant de mon

amour! N'est-ce rien que d'avoir maté l'orgueil d'une femme et de

l'avoir jetée à ses pieds? N'est-ce rien que de savoir qu'elle en

meurt?... Tourment de ma vie! Amour funeste! je donnerais tout ce que

j'ai vécu pour un seul jour de ton effusion. Mais jamais, jamais!

C'est trop affreux. Je ne peux pas croire cela. Je vais y aller. J'y

vais.--Non.--Crier, hurler, mais il ne faut pas y aller, Sainte-Beuve

ne veut pas.»

Son exaltation en arrive au délire. Les fameuses lettres de la

_Religieuse portugaise_ sont tièdes et calmes auprès de quelques-unes

de ces pages, qui peuvent compter parmi les plus ardentes que l'amour

ait jamais arrachées à une femme. Elle se traîne à ses pieds, mendiant

des coups faute de mieux: «J'aimerais mieux des coups que rien», et

entremêlant ses supplications de reproches à Dieu, qui l'a abandonnée

dans cette circonstance et à qui elle propose un marché: «Ah!

rendez-moi mon amant, et je serai dévote, et mes genoux useront le

pavé des églises!»

Elle ne s'en tenait pas aux paroles. Elle coupa ses magnifiques

cheveux et les envoya à Musset. Elle venait pleurer à sa porte ou sur

son escalier. Elle errait comme une âme en peine, les yeux cernés, le

désespoir sur la figure.

Musset l'aimait toujours. Il ne put résister.--_Billet de George Sand

à Tattet_(14 janvier 1835): «Alfred est redevenu mon amant».

Les semaines qui suivirent furent affreuses, et nous en épargnerons au

lecteur le récit pénible et monotone. On s'étonne qu'ils aient pu y

résister et ne pas devenir fous. Ils s'obstinaient à ne pas accepter

le passé, _leur_ passé impur et ineffaçable, et à poursuivre le

fantôme d'une affection sublime et sacrée. Plus que jamais, les

souvenirs et les soupçons empoisonnaient chacune de leurs joies, et

des querelles hideuses couronnaient leurs ivresses.

Un jour enfin, George Sand déclare qu'elle n'en peut plus, et qu'elle

est décidément incapable de le rendre heureux: «O Dieu, ô Dieu,

continue-t-elle, je te fais des reproches, à toi qui souffres tant!

Pardonne-moi, mon ange, mon bien-aimé, mon infortuné. Je souffre tant

moi-même.... Et toi, tu veux exciter et fouetter la douleur. N'en

as-tu pas assez comme cela? Moi, je ne crois pas qu'il y ait quelque

chose de pis que ce que j'éprouve.... Adieu, adieu. Je ne veux pas te

quitter, je ne veux pas te reprendre.... Je ne t'aime plus, mais je

t'adore toujours.... Reste, pars, seulement ne dis pas que je ne

souffre pas. Il n'y a que cela qui puisse me faire souffrir davantage.

Mon seul amour, ma vie, mes entrailles; mon sang, allez-vous-en, mais

tuez-moi en partant.» Musset aussi n'en pouvait plus. Il lui avait

écrit qu'il faisait ses paquets. Comme il ne se décidait pas à partir

et que la tempête d'amour et de colère faisait toujours rage; comme,

de plus, une femme qui a été quittée est disposée à prendre les

devants pour ne pas l'être une seconde fois, George Sand complota une

sorte d'évasion pour le 7 mars 1835 et alla se réfugier à Nohant.

Alfred de Musset · 第 4 / 10 段