Placé ainsi entre les deux camps, il ne lui restait plus qu'à être

lui-même. A défaut d'un peuple d'admirateurs, il avait sa poignée de

fidèles. Ceux-ci avaient perçu, dès le premier jour, l'accent

personnel au travers des notes d'emprunt, et ils ne demandaient à

l'auteur du _Don Juan_ que d'être Musset, encore Musset, toujours

Musset. Sa mère lui conte dans une lettre de 1834 qu'un danseur de sa

soeur, un polytechnicien, a dit à celle-ci: «Mademoiselle, on m'a dit

que vous êtes la soeur de M. Alfred de Musset?--Oui, monsieur, j'ai

cet honneur-là.--Vous êtes bien heureuse, mademoiselle.» Mme de

Musset-Pathay ajoute que toute l'École polytechnique ne jure que par

lui (13 février). Au moment où Mme de Musset-Pathay traçait ces

lignes, la jeunesse de son fils était finie. Il avait vingt-trois ans.

Les six années écoulées depuis sa sortie du collège avaient été des

années légères. Elles sont résumées dans une de ses chansons, d'une

mélancolie souriante:

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:

N'est-ce point assez d'aimer sa maîtresse?

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,

C'est perdre en désirs le temps du bonheur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez,

Ce n'est point assez d'aimer sa maîtresse;

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,

Nous rend doux et chers les plaisirs passés?

J'ai dit à mon coeur, à mon faible coeur:

N'est-ce point assez de tant de tristesse?

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse,

C'est à chaque pas trouver la douleur?

Il m'a répondu: Ce n'est point assez,

Ce n'est point assez de tant de tristesse;

Et ne vois-tu pas que changer sans cesse

Nous rend doux et chers les chagrins passés?

(1831)

Le temps est passé de l'insouciance heureuse. Nous arrivons à la

grande crise de la vie de Musset. Il va aimer vraiment pour la

première fois, et il ne trouvera plus que les chagrins d'amour sont

«doux et chers».

CHAPITRE IV

GEORGE SAND

_George Sand à Sainte-Beuve_ (mars 1833): «.... A propos, réflexion

faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très

dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'aurais plus de curiosité

que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire

toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies. A la

place de celui-là, je veux donc vous prier de m'amener Dumas, en l'art

de qui j'ai trouvé de l'âme, abstraction faite du talent....»

Quelque temps après, Alfred de Musset et George Sand se rencontrèrent

à un dîner offert par la _Revue des Deux Mondes_. Ils se trouvèrent

placés l'un à côté de l'autre et convinrent de se revoir. Des lettres

de Musset non datées, que j'ai sous les yeux, forment une espèce de

prologue au drame. On en est aux formules cérémonieuses et aux

politesses banales. La première lettre qui marque un progrès dans

l'intimité a été écrite à propos de _Lélia_[10], que George Sand avait

envoyée à Musset. Celui-ci remercie avec chaleur, et glisse au travers

de ses compliments qu'il serait bien heureux d'être admis au rang de

camarade. Le «Madame» disparaît aussitôt de la correspondance. Musset

s'enhardit et se déclare, une première fois avec gentillesse, une

seconde avec passion, et leur destin à tous deux s'accomplit. George

Sand annonce sans ambages à Sainte-Beuve qu'elle est la maîtresse de

Musset et ajoute qu'il peut le dire à tout le monde; elle ne lui

demande pas de «discrétion».--«Ici, dit-elle, bien loin d'être

affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une

tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié

de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne

croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée cette

affection, je l'ai repoussée, je l'ai refusée d'abord, et puis je me

suis rendue, et je suis heureuse de l'avoir fait. Je m'y suis rendue

par amitié plus que par amour, et l'amitié que je ne connaissais pas

s'est révélée à moi sans aucune des douleurs que je croyais accepter.»

(25 août 1833.)

[Note 10: _Lélia_ est enregistrée dans le numéro du 10 août 1833 de la

_Bibliographie de la France_, ce qui place son apparition, selon

toutes probabilités, entre le 1er et le 5 août.]

_La même au même:_ «.... J'ai été malade, mais je suis bien. Et puis

je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache à

_lui_; chaque jour je vois s'effacer en lui les petites choses qui me

faisaient souffrir; chaque jour je vois luire et briller les belles

choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il est,

il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa

préférence m'a été précieuse.» (21 septembre.)

Fin septembre: «J'ai blasphémé la nature, et Dieu peut-être, dans

_Lélia_; Dieu qui n'est pas méchant, et qui n'a que faire de se venger

de nous, m'a fermé la bouche en me rendant la jeunesse du coeur et en

me forçant d'avouer qu'il a mis en nous des joies sublimes....»

Tels furent les débuts de cette liaison fameuse, qu'on ne peut passer

sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas

plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce qu'elle

met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur

Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un

exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait

faire des êtres devenus sa proie. La correspondance de ces illustres

amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des

documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du

siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et

d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui

prenait ses héros en dehors de toute réalité, et pour être autant

au-dessus ou en dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y

voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les

condamner à se torturer mutuellement. C'est d'après cette

correspondance que nous allons essayer de raconter une histoire qu'on

peut dire ignorée, quoiqu'on en ait tant parlé, car tous ceux qui s'en

sont occupés ont pris à tâche de la défigurer. Paul de Musset

travestit les faits à dessein dans sa _Biographie. Elle et Lui_, de

George Sand, et la réponse de Paul de Musset, _Lui et Elle_, sont des

livres de rancune, nés de l'état de guerre créé et entretenu par des

amis, pleins de bonnes intentions sans doute, mais, à coup sûr, bien

mal inspirés. Il n'est pas jusqu'aux lettres de George Sand imprimées

dans sa _Correspondance_ générale qui n'aient été tronquées selon les

besoins de la cause. Personne, autour d'eux, ne faisait cette

réflexion, qu'en diminuant l'_autre_, on amoindrissait d'autant son

propre héros.

Ils n'eurent pas à s'écrire pendant les premiers mois, mais Musset a

comblé cette lacune dans la _Confession d'un Enfant du siècle_, dont

les trois dernières parties sont le tableau, impitoyable pour

lui-même, triomphant pour son amie, de son intimité avec George Sand.

Il ne s'y est pas épargné. Ses graves défauts de caractère, ses torts

dès le début, y sont peints avec une sorte de fureur. Et avec quelle

véracité, un fragment inédit de George Sand en fait foi: «Je vous

dirai que cette _Confession d'un Enfant du siècle_ m'a beaucoup émue

en effet. Les moindres détails d'une intimité malheureuse y sont si

fidèlement, si minutieusement rapportés depuis la première heure

jusqu'à la dernière, depuis la _soeur de charité_ jusqu'à

l'_orgueilleuse insensée_, que je me suis mise à pleurer comme une

bête en fermant le livre.» (A Mme d'Agoult, 25 mai 1836.)

Il avait pris tous les torts pour lui et poétisé le dénouement. Qu'on

s'en souvienne, et qu'on relise ce récit haletant: on verra jour par

jour, heure par heure, les étapes de ce supplice adoré, que résume ce

cri de détresse jeté par George Sand au moment de la rupture: «Je ne

veux plus de toi, mais je ne peux m'en passer!» (Lettre à Musset, fév.

ou mars 1835.) Et plus on relit, plus il éclate aux yeux, que ce qui

est arrivé devait arriver.

Chacun d'eux souhaitait et exigeait l'impossible. Musset,

passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière

lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de

Nessus et contraignait son esprit à torturer son coeur. Comme le

pêcheur de _Portia_, «il ne _croyait_ pas», et il avait un besoin

désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les

amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien

qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre

son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à

retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa

chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée «comme une idole, comme

une divinité», il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des

questions injurieuses sur son passé. «Un quart d'heure après l'avoir

insultée, j'étais à genoux; dès que je n'accusais plus, je demandais

pardon; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire

inouï, une fièvre de bonheur, s'emparaient de moi; je me montrais

navré de joie, je perdais presque la raison par la violence de mes

transports; je ne savais que dire, que faire, qu'imaginer, pour

réparer le mal que j'avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et

je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu'elle m'aimait et

qu'elle me pardonnait.... Ces élans du coeur duraient des nuits

entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de

me rouler aux pieds de Brigitte, de m'enivrer d'un amour sans bornes,

énervant, insensé.» Le jour ramenait le doute, car la divinité n'était

qu'une femme, que son génie ne mettait pas à l'abri des faiblesses

humaines et qui, comme lui, avait un passé.

Entre les tourmentes, il y avait de beaux et chauds soleils. Musset

repentant devenait doux et soumis comme un enfant. Il n'était que

tendresse, que respect. Il faisait vivre son amie parmi les

adorations, l'exaltait au-dessus de toutes les créatures et l'enivrait

d'un amour dont la violence le jetait pâle et défaillant à ses pieds.

Il s'est tu, dans sa rage contre lui-même, sur ces accalmies. Il dit:

«Ce furent d'heureux jours; ce n'est pas de ceux-là qu'il faut

parler»; et il passe.

George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité.

Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset, plus jeune de six ans, un

idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé, tandis

qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion

orgueilleuse pour son «pauvre enfant», si faible, si déraisonnable, et

elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien.

Elle le grondait avec infiniment de douceur et de raison (elle a

toujours raison, dans leur correspondance), mais cette voix impeccable

finissait par irriter Musset. Il ne réprimait pas un sourire ironique,

une allusion railleuse, et l'orage recommençait.

Tous les deux chérissaient néanmoins leurs chaînes, parce que les

heures de sérénité leur paraissaient encore plus douces que les

mauvaises n'étaient amères. Quelques amis s'étonnaient et blâmaient.

De quoi se mêlaient-ils? George Sand répondait avec beaucoup de sens à

l'un de ces indiscrets: «Il y a tant de choses entre deux amants dont

eux seuls au monde peuvent être juges!»

L'automne de 1833 fut coupé par cette excursion à Fontainebleau qu'ils

ont tour à tour célébrée et maudite en prose et en vers. Décembre les

vit partir ensemble pour l'Italie. Les récits qui ont été faits de ce

voyage, et de ce qui l'a suivi, ont si peu de rapport avec la réalité,

qu'il faut ici préciser et mettre les dates, afin de rétablir une fois

pour toutes la vérité des faits. Les héros du drame--on ne saurait

trop le répéter--n'ont qu'à gagner à ce que la lumière se fasse.

Ils s'embarquèrent le 22 décembre à Marseille, firent un court séjour

à Gênes, un autre à Florence, et repartirent le 28 (ou le 29) pour

Venise, où ils arrivèrent dans les premiers jours de janvier. George

Sand, malade depuis Gênes, prit le lit le jour même de son arrivée à

Venise, et y fut retenue deux semaines par la fièvre. Le 28 janvier,

elle peut enfin annoncer à son ami Boucoiran qu'elle «va bien au

physique comme au moral», mais ce n'est qu'un répit. Le 4 février,

elle lui récrit: «Je viens encore d'être malade cinq jours d'une

dyssenterie affreuse. Mon compagnon de voyage est très malade aussi.

Nous ne nous en vantons pas parce que nous avons à Paris une foule

d'ennemis qui se réjouiraient en disant: «Ils ont été en Italie pour

s'amuser et ils ont le choléra! quel plaisir pour nous! ils sont

malades!» Ensuite Mme de Musset serait au désespoir si elle apprenait

la maladie de son fils, ainsi n'en soufflez mot. Il n'est pas dans un

état inquiétant, mais il est fort triste de voir languir et

souffrotter une personne qu'on aime et qui est ordinairement si bonne

et si gaie. J'ai donc le coeur aussi barbouillé que l'estomac.» Musset

commençait sa grande maladie.

Les deux amants venaient justement d'avoir leur première brouille, ce

qui ne veut pas dire qu'ils ne se vissent plus. L'album de voyage de

Musset, qui existe encore, ne cesse pas un instant de représenter

George Sand. On la voit en tenue de voyage, en costume d'intérieur, en

Orientale qui fume sa pipe, en touriste qui marchande un bibelot. Sur

une page, elle regarde malicieusement Musset à travers son éventail.

Sur une autre, elle fume une cigarette avec sérénité, tandis qu'il a

le mal de mer. On tourne, on tourne encore, et c'est elle, toujours

elle, et deux vers de Musset, presque les derniers qu'il ait publiés,

remontent à la pensée:

Ote-moi, mémoire importune,

Ote-moi ces yeux que je vois toujours!

Ils s'étaient néanmoins brouillés. Musset avait été violent et brutal.

Il avait fait pleurer ces grands yeux noirs qui le hantèrent jusqu'à

la mort, et il n'était pas accouru un quart d'heure après demander son

pardon. La maladie fit tout oublier. Elle ouvre dans leur roman un

chapitre nouveau, qui est touchant à force d'absurdité.

Le 5 février, il est tout à coup en danger: «Je suis rongée

d'inquiétudes, accablée de fatigue, malade et au désespoir.... Gardez

un silence absolu sur la maladie d'Alfred à cause de sa mère qui

l'apprendrait infailliblement et en mourrait de chagrin.» (_A

Boucoiran._) Le 8, au même: «Il est réellement en danger.... Les nerfs

du cerveau sont tellement entrepris que le délire est affreux et

continuel. Aujourd'hui cependant il y a un mieux extraordinaire. La

raison est pleinement revenue et le calme est parfait. Mais la nuit

dernière a été horrible. Six heures d'une frénésie telle que, malgré

deux hommes robustes, il courait nu dans la chambre. Des cris, des

chants, des hurlements, des convulsions, ô mon Dieu, mon Dieu! quel

spectacle!»

Musset dut la vie au dévouement de George Sand et d'un jeune médecin

nommé Pagello. A peine fut-il en convalescence, que le vertige du

sublime et de l'impossible ressaisit les deux amants. Ils imaginèrent

les déviations de sentiment les plus bizarres, et leur intérieur fut

le théâtre de scènes qui égalaient en étrangeté les fantaisies les

plus audacieuses de la littérature contemporaine. Musset, toujours

avide d'expiation, s'immolait à Pagello, qui avait subi à son tour la

fascination des grands yeux noirs. Pagello s'associait à George Sand

pour récompenser par une «amitié sainte» leur victime volontaire et

héroïque, et tous les trois étaient grandis au-dessus des proportions

humaines par la beauté et la pureté de ce «lien idéal». George Sand

rappelle à Musset, dans une lettre de l'été suivant, combien tout cela

leur avait paru simple. «Je l'aimais comme un père, et tu étais notre

enfant à tous deux.» Elle lui rappelle aussi leurs émotions

solennelles «lorsque tu lui arrachas, à Venise, l'aveu de son amour

pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Oh! cette nuit

d'enthousiasme où, malgré nous, tu joignis nos mains en nous disant:

«Vous vous aimez, et vous m'aimez pourtant; vous m'avez sauvé, âme et

corps». Ils avaient entraîné l'honnête Pagello, qui ignorait jusqu'au

nom du romantisme, dans leur ascension vers la folie. Pagello disait à

George Sand avec attendrissement: _il nostro amore per Alfredo_, notre

amour pour Alfred. George Sand le répétait à Musset, qui en pleurait

de joie et d'enthousiasme.

Pagello conservait cependant un reste de bon sens. En sa qualité de

médecin, il jugea que cet état d'exaltation chronique, qui n'empêchait

pas Musset d'être amoureux--au contraire,--ne valait rien pour un

homme relevant à peine d'une fièvre cérébrale. Il conseilla une

séparation, qui s'accomplit le 1er avril (ou le 31 mars) par le départ

de Musset pour la France. Le 6, George Sand donne à son ami Boucoiran,

dans une lettre confidentielle, les raisons médicales de cette

détermination, et elle ajoute: «Il était encore bien délicat pour

entreprendre ce long voyage et je ne suis pas sans inquiétude sur la

manière dont il le supportera. Mais il lui était plus nuisible de

rester que de partir, et chaque jour consacré à attendre le retour de

sa santé le retardait au lieu de l'accélérer.... Nous nous sommés

quittés peut-être pour quelques mois, peut-être pour toujours. Dieu

sait maintenant ce que deviendront ma tête et mon coeur. Je me sens de

la force pour vivre, pour travailler, pour souffrir.»

«La manière dont je me suis séparée d'Alf. m'en a donné beaucoup. Il

m'a été doux de voir cet homme si frivole, si athée en amour, si

incapable (à ce qu'il me semblait d'abord) de s'attacher à moi

sérieusement, devenir bon, affectueux et loyal de jour en jour. Si

j'ai quelquefois souffert de la différence de nos caractères et

surtout de nos âges, j'ai eu encore plus souvent lieu de m'applaudir

des autres rapports qui nous attachaient l'un à l'autre. Il y a en lui

un fonds de tendresse, de bonté et de sincérité qui doivent le rendre

adorable à tous ceux qui le connaîtront bien et qui ne le jugeront pas

sur des actions légères.»

«....Je doute que nous redevenions amants. Nous ne nous sommes rien

promis l'un à l'autre, sous ce rapport, mais nous nous aimerons

toujours, et les plus doux moments de notre vie seront ceux que nous

pourrons passer ensemble.»

Musset écrit à Venise de toutes les étapes de la route. Ses lettres

sont des merveilles de passion et de sensibilité, d'éloquence

pathétique et de poésie pénétrante. Il y a çà et là une pointe

d'emphase, un brin de déclamation; mais c'était le goût du temps et,

pour ainsi dire, la poétique du genre[11].

[Note 11: La famille de Musset s'oppose malheureusement, par des

scrupules infiniment respectables, mais que je ne puis m'empêcher de

croire mal inspirés, à ce qu'il soit imprimé aucun fragment de ses

lettres inédites, et particulièrement de ses lettres à George Sand. Il

est cruel pour le biographe d'être contraint de traduire du Musset, et

quel Musset! dans une prose quelconque. Il est injuste et imprudent de

ne pas laisser Musset parler pour lui-même en face d'un adversaire tel

que George Sand, dont les lettres sont aussi bien éloquentes.]

Il lui écrit qu'il a bien mérité de la perdre, pour ne pas avoir su

l'honorer quand il la possédait, et pour l'avoir fait beaucoup

souffrir. Il pleure la nuit dans ses chambres d'auberge, et il est

néanmoins presque heureux, presque joyeux, parce qu'il savoure les

voluptés du sacrifice. Il l'a laissée aux mains d'un homme de coeur

qui saura lui donner le bonheur, et il est reconnaissant à ce brave

garçon; il l'aime, il ne peut retenir ses larmes en pensant à lui.

Elle a beau ne plus être pour l'absent qu'un frère chéri, elle restera

toujours l'unique amie.

_George Sand à Musset_ (3 avril): «Ne t'inquiète pas de moi; je suis

forte comme un cheval; mais ne me dis pas d'être gaie et tranquille.

Cela ne m'arrivera pas de sitôt. Ah! qui te soignera et qui

soignerai-je? Qui aura besoin de moi, et de qui voudrai-je prendre

soin désormais? _Comment me passerai-je du bien et du mal que tu me

faisais?..._

«Je ne te dis rien de la part de P. (Pagello) sinon qu'il pleure

presque autant que moi.»

(15 avril.) «.... Ne crois pas, ne crois pas, Alfred, que je puisse

être heureuse avec la pensée d'avoir perdu ton coeur. Que j'aie été ta

maîtresse ou ta mère, peu importe! Que je t'aie inspiré de l'amour ou

de l'amitié, que j'aie été heureuse ou malheureuse avec toi, tout cela

ne change rien à l'état de mon âme à présent. Je sais que je t'aime à

présent, et c'est tout....»

Elle se demande comment une affection aussi maternelle que la sienne a

pu engendrer tant d'amertumes: «Pourquoi, moi qui aurais donné tout

mon sang pour te donner une nuit de repos et de calme, suis-je devenue

pour toi un tourment, un fléau, un spectre? Quand ces affreux

souvenirs m'assiègent (et à quelle heure me laisseront-ils en paix?),

je deviens presque folle, je couvre mon oreiller de larmes. J'entends

ta voix m'appeler dans le silence de la nuit. Qui est-ce qui

m'appellera à présent? Qui est-ce qui aura besoin de mes veilles? A

quoi emploierai-je la force que j'ai amassée pour toi, et qui,

maintenant, se tourne contre moi-même? Oh! mon enfant, mon enfant! Que

j'ai besoin de ta tendresse et de ton pardon! Ne parle pas du mien, ne

dis jamais que tu as eu des torts envers moi. Qu'en sais-je? Je ne me

souviens plus de rien, sinon que nous avons été bien malheureux et que

nous nous sommes quittés. Mais je sais, je sens, que nous nous

aimerons toute la vie.... Le sentiment qui nous unit est fermé à tant

de choses, qu'il ne peut se comparer à aucun autre. Le monde n'y

comprendra jamais rien. Tant mieux! nous nous aimerons et nous nous

moquerons de lui.»

«.... Je vis à peu près seule.... P. vient dîner avec moi. Je passe

avec lui les plus doux moments de ma journée à parler de toi. Il est

si sensible et si bon, cet homme! Il comprend si bien ma tristesse! Il

la respecte si religieusement!»

Les lettres de George Sand étaient plus généreuses que prudentes.

Elles agirent fortement sur une sensibilité que la maladie avait

surexcitée. Musset était arrivé à Paris le 12 avril et s'était

aussitôt lancé à corps perdu dans le monde et les plaisirs, espérant

que la distraction viendrait à bout du chagrin qui le dévorait. Le 19,

il prie son amie de ne plus lui écrire sur ce ton, et de lui parler

plutôt de son bonheur présent; c'est la seule pensé qui lui rende le

courage. Le 30, il la remercie avec transport de lui continuer son

affection, et la bénit pour son influence bienfaisante. Il vient de

renoncer à la vie de plaisir, et c'est à son grand George qu'il doit

d'en avoir eu la force. Elle l'a relevé; elle l'a arraché à son

mauvais passé; elle a ranimé la foi dans ce coeur qui ne savait que

nier et blasphémer: s'il fait jamais quelque chose de grand, c'est à

elle qu'il le devra.

Il continué à parler de Pagello avec tendresses. Il va jusqu'à dire:

«Lorsque j'ai vu ce brave P., j'y ai reconnu la bonne partie de

moi-même, mais pure, exempte des souillures irréparables qui l'ont

empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir.»

On remarque cependant une nuance dans son amitié pour Pagello,

aussitôt que Musset est rentré à Paris. Il semble qu'en remettant le

pied dans cette ville gouailleuse, il ait eu un vague soupçon que le

«lien idéal» dont tous trois étaient si fiers pourrait bien être une

erreur, et une erreur ridicule.

A la page suivante, il confesse ses enfantillages. Il a retrouvé un

petit peigne cassé qui avait servi à George Sand, et il va partout

avec ce débris dans sa poche.

Plus loin: «Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire

notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le

coeur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os[12].»

[Note 12: Ces fragments ont été cités par M. Edouard Grenier dans ses

charmants _Souvenirs littéraires_ (_Revue bleue_ du 15 octobre 1892).]

Ce projet est devenu la _Confession d'un Enfant du siècle_. George

Sand avait déjà commencé, de son côté, à exploiter la mine des

souvenirs. La première des _Lettres d'un voyageur_ était écrite, et

annoncée à Musset. Nous aurons maintenant, jusqu'à la fin de la

tragédie, comme une légère odeur d'encre d'imprimerie. Il faut en

prendre son parti; c'est la rançon des amours de gens de lettres,

qu'on doit acquitter même avec Musset, qui était aussi peu auteur que

possible.

Alfred de Musset · 第 3 / 10 段