Le _Globe_, qui témoignait aux romantiques assez de bienveillance,

commence (17 février) par constater l'existence d'un parti avancé pour

lequel «M. Hugo est presque stationnaire,... M. de Vigny classique»,

et M. de Musset le seul grand poète de la France. Il avoue qu'en ce

qui le concerne, la première impression a été mauvaise: «Deux choses

étonnent et choquent d'abord dans les poésies de M. de Musset: la

laideur du fond et la fatuité de la forme». A mesure qu'il avançait

dans sa lecture, il a aperçu «quelques beautés; puis ces beautés ont

grandi, puis elles ont dominé les défauts», et le critique n'a plus

été sensible qu'à la franchise de l'inspiration, à la force de

l'exécution, au sentiment et au mouvement qui manquent à tant d'autres

poètes. Il est vrai que M. de Musset exagère quelques-uns des défauts

de la nouvelle école; celle-ci «rompt le vers, M. de Musset le

disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue». Néanmoins,

malgré les _Marrons du feu_, qui «révoltent» et «dégoûtent» l'auteur

de l'article, malgré _Mardoche_, qui a l'air écrit par un «fou», les

_Contes d'Espagne et d'Italie_ annoncent «un talent original et vrai».

La critique la plus vinaigrée est demeurée inédite. Elle arriva de

Vendôme. La tante chanoinesse avait appris par la voix publique

qu'elle avait un neveu poète, et elle reprochait aigrement à M. de

Musset-Pathay de lui avoir attiré cette disgrâce. Elle avait toujours

blâmé son frère de trop aimer la littérature; il voyait à présent où

cela conduisait.

Le pardon des injures ne figurait pas dans son _credo_. En châtiment

des _Contes d'Espagne et d'Italie_, la chanoinesse «renia et déshérita

les mâles de sa famille pour cause de dérogation», et la première

édition était pourtant expurgée! On en avait supprimé la conversation

impie de Mardoche avec le bedeau.

Cependant Musset lisait les journaux avec beaucoup de calme et

d'attention. Il ne s'indignait pas. Il ne traitait pas les critiques

de pions et de cuistres. Il ne désespérait pas de la littérature et de

l'humanité. «La critique juste, disait-il, donne de l'élan et de

l'ardeur. La critique injuste n'est jamais à craindre. En tout cas,

j'ai résolu d'aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.»--M.

de Musset-Pathay, aussi attentif et moins calme, écrivait à un ami, à

propos de l'article si cruel de l'_Universel_: «Mes inquiétudes sur

les disputes possibles n'étaient heureusement pas fondées, et j'ai su

avec une surprise extrême le stoïcisme de notre jeune philosophe. Je

sais du seul confident qu'il ait[7] et qui le trahit pour moi seul,

qu'il profite de toutes les critiques, abandonne le genre en grande

partie. Ce confident a ajouté que je serai surpris du changement. Je

le souhaite et j'attends.» (2 avril 1830, à M. de Cairol.)

[Note 7: Son frère Paul.]

Musset était modeste et extrêmement intelligent. De là son attitude

patiente et attentive lorsqu'on disait du mal de ses vers. Il avait

d'ailleurs été dédommagé des injures de la presse. Non pas que le gros

public eût été pour lui. Les bonnes gens, raconte Sainte-Beuve, ne

virent dans le livre «que la _Ballade à la lune_, et n'entendirent pas

raillerie sur ce _point_ d'invention nouvelle: ce fut un haro de gros

rires». Mais les femmes et la jeunesse se déclarèrent en faveur de

Musset, et tous les vieux amateurs de poésie qui n'étaient pas

inféodés au parti classique sentirent plus ou moins nettement qu'il y

avait là du nouveau.

Il y en avait en effet.

D'abord, des sensations d'une vivacité singulière, et puissamment

exprimées:

Oh! dans cette saison de verdeur et de force,

Où la chaude jeunesse, arbre à la rude écorce,

Couvre tout de son ombre, horizon et chemin,

Heureux, heureux celui qui....

A la page suivante, une sensation très vraie est si fortement rendue

qu'elle se communique au lecteur, et qu'on _voit_ passer l'image chère

à don Paez:

Don Paez cependant, debout et sans parole,

Souriait; car, le sein plein d'une ivresse folle,

Il ne pouvait fermer ses paupières sans voir

Sa maîtresse passer, blanche avec un oeil noir.

Ailleurs, la sensation devient subtile, sans perdre de sa force. C'est

de la poésie sensuelle, mais d'une sensualité très raffinée et très

délicate:

Qui ne sait que la nuit a des puissances telles,

Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles,

Et que tout vent du soir qui les peut effleurer

Leur enlève un parfum plus doux à respirer?

Ailleurs encore, une sensation accidentelle ne fournit au poète qu'une

épithète, et cela suffit pour faire tableau.

. . . . . . . . . . . . . . Tout était endormi;

La lune se levait; sa lueur _souple et molle_,

Glissant aux trèfles gris de l'ogive espagnole,

Sur les pâles velours et le marbre changeant,

Mêlait aux flammes d'or ses longs rayons d'argent.

Musset avait vu la lumière de la lune se glisser à travers des

vitraux, et il est obligé de la personnifier pour rendre sa vive

impression de quelque chose d'aérien et de matériel à la fois, qu'on

aurait pu saisir, et qui se coulait cependant par des fenêtres

fermées. C'était très nouveau, très moderne ou, si l'on veut, très

antique. Homère et Virgile ont des épithètes de ce genre, et, avant

qu'il y eût une poésie écrite ou chantée, les vieux mythes

traduisaient des impressions analogues. Ainsi Diane, venant baiser

Endymion, coulait son corps souple et mol à travers le réseau des

ramures.

Il est de même très antique, et très moderne à la fois, dans ses

comparaisons, où il se montre entièrement dégagé du souci du mot

noble, qui préoccupait tant les poètes du XVIIIe siècle. Il a retrouvé

l'heureuse brutalité des anciens, leur science du détail réaliste qui

frappe l'imagination et fait surgir la scène devant les yeux:

Comme on voit dans l'été, sur les herbes fauchées,

Deux louves, remuant les feuilles desséchées,

S'arrêter face à face et se montrer la dent;

La rage les excite au combat; cependant

Elles tournent en rond lentement, et s'attendent;

Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent.

Son éducation littéraire avait nécessairement mélangé d'éléments

étrangers ce vieux réalisme païen, qui semble lui avoir été naturel.

Musset nommait Régnier son premier maître, et il y a en effet du

Régnier dans plus d'un passage, par exemple dans la comparaison des

fileuses:

Ainsi qu'on voit souvent, sur le bord des marnières,

S'accroupir vers le soir de vieilles filandières,

Qui, d'une main calleuse agitant leur coton,

Faibles, sur leur genou laissent choir leur menton;

De même l'on dirait que, par l'âge lassée,

Cette pauvre maison, honteuse et fracassée,

S'est accroupie un soir au bord de ce chemin.

Le romantisme des _Contes d'Espagne et d'Italie_ pouvait aussi compter

pour du nouveau. Victor Hugo en était encore aux _Orientales_, et

Musset le dépassait en hardiesse. Ses vers disloqués, ses débauches de

métaphores, le plaçaient tout à l'avant-garde de l'armée

révolutionnaire, tandis que sa verve turbulente et son ironie en

faisaient une espèce d'enfant perdu, que nul ne pouvait se flatter de

retenir dans le rang. Lui-même avait pris soin d'avertir qu'on y

perdrait sa peine et son temps. Il avait signifié dans _Mardoche_ à

l'«école rimeuse» qu'il ne voulait rien avoir de commun avec elle:

Les Muses visitaient sa demeure cachée,

Et, quoiqu'il fît rimer _idée_ avec _fâchée_,

On le lisait....

Même irrévérence à l'égard des autres réformes. Cet audacieux s'était

permis de parodier dans la _Ballade à la lune_ les rythmes et les

images romantiques, et il affichait la prétention d'exprimer ce qu'il

sentait, non ce qu'il était à la mode de sentir. La mode était aux

airs funestes et penchés; Musset osait être gai et se moquait des

mélancoliques:

RAFAEL.

Triste, abbé?--Vous avez le vin triste?--Italie,

Voyez-vous, à mon sens, c'est la rime à folie.

Quant à mélancolie, elle sent trop les trous

Aux bas, le quatrième étage, et les vieux sous.

Il ne trompait pas ses maîtres du Cénacle; il leur disait aussi

clairement que possible sur quels points il se séparait d'eux. Quant à

leur dire où il en serait le lendemain, s'il referait _Candide_ ou

_Manfred_, il eût été embarrassé de le faire; il n'en savait rien, et

n'avait personne pour l'aider à voir clair en lui-même. «Les _Contes

d'Espagne et d'Italie_, a dit Sainte-Beuve, posaient... une sorte

d'énigme sur la nature, les limites et la destinée de ce talent.»

Énigme dont l'obscurité s'accroissait par le plus étrange pêle-mêle

d'enfantillages de collégien[8], et de vers de haut vol, de ceux que

le génie trouve et que le talent ne fabrique jamais, quelque peine

qu'il y prenne.

[Note 8:

. . . . pour la petitesse

De ses pieds, elle était Andalouse et comtesse

On en pourrait citer de moins innocents.]

Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme,

Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots.

_Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,_

_Comme un soldat vaincu brise ses javelots...._

C'est ainsi qu'un nocher, sur les flots écumeux,

_Prend l'oubli de la terre à regarder les cieux...._

Heureux un amoureux! . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . .

On en rit, c'est hasard s'il n'a heurté personne;

Mais sa folie au front lui met une couronne,

À l'épaule une pourpre, et _devant son chemin_

_La flûte et les flambeaux, comme au jeune Romain._

Comment un livre aussi déraisonnable, plein d'exagérations et de

disparates, n'aurait-il pas choqué les esprits corrects et réjoui les

fous? Les bonnes gens eurent la consolation de pouvoir dire en toute

vérité que le succès des _Contes d'Espagne et d'Italie_ tenait du

scandale.

Le coupable se tenait coi et réfléchissait. Il trouvait de la vérité

dans certaines critiques et se préparait à l'évolution que son

tempérament poétique rendait inévitable dès qu'il serait hors de page.

«Le romantique se déhugotise tout à fait», écrivait son père, le 19

septembre 1830, à son ami Cairol. Il n'était plus besoin

d'indiscrétions pour s'en douter. La _Revue de Paris_ avait publié en

juillet le manifeste littéraire intitulé _les Secrètes Pensées de

Rafaël_, que le Cénacle prit pour un désaveu, et qui n'était qu'une

déclaration d'indépendance. A présent qu'on le lit de sang-froid, on a

peine à comprendre qu'on ait pu s'y tromper.

Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille,

Classiques bien rasés, à la face vermeille,

Romantiques barbus, aux visages blêmis!

Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage,

Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen-âge,

Salut!--J'ai combattu dans vos camps ennemis.

Par cent coups meurtriers devenu respectable,

Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé.

Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table,

S'endort près de Boileau . . . . . . . . . .

On s'y trompa pourtant, et les relations de Musset avec le groupe de

Victor Hugo se refroidirent. Il est juste d'ajouter que Musset

laissait percer un dessein arrêté de marcher à l'avenir sans lisières.

Le mot _d'école poétique_ lui paraissait maintenant vide de sens.

«Nous discutons beaucoup, écrivait-il à son frère; je trouve même

qu'on perd trop de temps à raisonner et épiloguer. J'ai rencontré

Eugène Delacroix, un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé

peinture, en pleine rue, de sa porte à la mienne et de ma porte à la

sienne, jusqu'à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous

séparer. Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j'ai discuté

de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodier ou

de chez Achille (Devéria), je discute tout le long des rues avec l'un

ou l'autre. En sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur

dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? _Chacun de nous a

dans le ventre un certain son qu'il peut rendre, comme un violon ou

une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire

sortir du gosier d'un merle la chanson du sansonnet._ Ce qu'il faut à

l'artiste ou au poète, c'est l'émotion. Quand j'éprouve, en faisant un

vers, un certain battement de coeur que je connais, je suis sûr que

mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre.»

Plus loin, dans la même lettre: «Horace de V.... m'a appris une chose

que je ne savais pas, c'est que depuis mes derniers vers, ils disent

tous que je suis converti, converti à quoi? s'imaginent-ils que je me

suis confessé à l'abbé Delille ou que j'ai été frappé de la grâce en

lisant Laharpe? On s'attend sans doute que, au lieu de dire: «Prends

ton épée et tue-le», je dirai désormais: «Arme ton bras d'un glaive

homicide, et tranche le fil de ses jours». Bagatelle pour bagatelle,

j'aimerais encore mieux recommencer les _Marrons du feu_ et

_Mardoche_.» (4 août 1831.)

Des mois s'écoulèrent encore en discussions stériles. Une forte

secousse morale, causée par la mort de son père (avril 1832),

détermina enfin un retour au travail, et les anciens amis furent

convoqués la veille de Noël à une lecture de la _Coupe et les Lèvres_

et d'_A quoi rêvent les jeunes filles_. La séance fut glaciale. Quand

on se quitta, la séparation était consommée entre le nourrisson du

romantisme et le Cénacle. Musset était désormais un isolé. Il l'avait

voulu et cherché.

Son nouveau volume parut tout à la fin de 1832, sous ce titre: _Un

spectacle dans un fauteuil_. La critique s'en occupa peu. Sainte-Beuve

fit un article (_Revue des Deux Mondes_, 15 janvier 1833) où Alfred de

Musset était discuté sérieusement et classé «parmi les plus vigoureux

artistes» du temps. Un journal le loua chaudement; deux autres

l'exécutèrent avec de gros mots: _indigeste fatras_, _oeuvre sans

nom_, _fatigantes divagations_; la plupart lui firent dédaigneusement

l'aumône du silence. Leur attitude maussade ne se démentit point dans

les années suivantes, et elle répondait à celle du gros public. Musset

était retombé brusquement dans l'ombre. Le vrai succès, celui qui ne

s'oublie plus et classe définitivement un écrivain, s'est fait

beaucoup attendre pour lui. Il a vu sa gloire avant de mourir; mais il

n'en a pas joui longtemps. Les raisons de cette longue éclipse sont

assez complexes.

Il y avait un peu de sa faute dans l'aigreur des journalistes. Sous

prétexte qu'il ne leur en voulait nullement de leurs injures, il

n'avait pas caché sa joie gamine de ce que tous, ou à peu près,

s'étaient laissé prendre à la _Ballade à la lune_. En franc étourdi,

il s'était moqué sans pitié, dans les _Secrètes_ _Pensées de Rafaël_,

de leurs grands frais d'indignation pour une plaisanterie:

O vous, race des dieux, phalange incorruptible,

Électeurs brevetés des morts et des vivants;

Porte-clefs éternels du mont inaccessible,

Guindés, guédés, bridés, confortables pédants!

Pharmaciens du bon goût, distillateurs sublimes,

Seuls vraiment immortels, et seuls autorisés;

Qui, d'un bras dédaigneux, sur vos seins magnanimes

Secouant le tabac de vos jabots usés,

Avez toussé,--soufflé,--passé sur vos lunettes

Un parement brossé pour les rendre plus nettes,

Et, d'une main soigneuse ouvrant l'in-octavo,

Sans partialité, sans malveillance aucune,

Sans vouloir faire cas ni des ha! ni des ho!

Avez lu posément--la Ballade à la lune!!!

Maîtres, maîtres divins, où trouverai-je, hélas!

Un fleuve où me noyer, une corde où me pendre,

Pour avoir oublié de faire écrire au bas:

_Le public est prié de ne pas se méprendre_...

. . . . . . . . . . . . . . . . .

On dit, maîtres, on dit qu'alors votre sourcil,

En voyant cette lune, et ce point sur cet i,

Prit l'effroyable aspect d'un accent circonflexe!

Le journaliste parisien accepte à la rigueur d'être traité de pédant,

même bridé, même guédé! Mais rien au monde ne lui est plus odieux,

plus insupportable, exaspérant, inoubliable, que d'être convaincu de

naïveté. Les critiques de 1830 gardèrent longtemps rancune à «ce jeune

gentilhomme» qui «persiflait tout».

Plus de coterie pour le défendre, puisqu'il était brouillé avec le

Cénacle, et son nouveau volume était justement difficile à comprendre.

Des trois poèmes qui le composaient, aucun n'était très accessible à

la foule sans le secours de commentaires. Le premier, la _Coupe et les

Lèvres_, étonnait tout d'abord par sa forme inusitée. Ce choeur

emprunté à la tragédie grecque, qui venait exprimer des idées fort peu

antiques dans un langage très moderne, troublait et déroutait le

lecteur. D'autre part, la donnée de la pièce est loin d'être nette;

plusieurs idées assez disparates s'y succèdent ou s'y mêlent

confusément. L'auteur glisse sans s'en apercevoir de son sujet

primitif à un autre sujet tout différent. Au premier acte, il semble

qu'il ait voulu faire la tragédie de l'orgueil, comme Corneille a fait

celle de la volonté, et qu'il va s'attacher à le montrer grandissant

dans une âme ardente et forte.

Tout nous vient de l'orgueil, même la patience.

L'orgueil, c'est la pudeur des femmes, la constance

Du soldat dans le rang, du martyr sur la croix.

L'orgueil, c'est la vertu, l'honneur et le génie;

C'est ce qui reste encor d'un peu beau dans la vie,

La probité du pauvre et la grandeur des rois....

LE CHOEUR.

Frank, une ambition terrible te dévore.

Ta pauvreté superbe elle-même s'abhorre;

Tu te hais, vagabond, dans ton orgueil de roi,

Et tu hais ton voisin d'être semblable à toi....

Mais ensuite? Frank, qui s'élançait dans la vie avec tant de superbe,

rencontre dans la forêt Belcolor qui lui dit: «Monte à cheval et viens

souper chez moi», et le sujet change brusquement. Frank est maintenant

celui que la débauche a touché dans la fleur de sa jeunesse et qui en

garde au coeur une flétrissure.

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche

Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

Le coeur d'un homme vierge est un vase profond:

Lorsque la première eau qu'on y verse est impure,

La mer y passerait sans laver la souillure;

Car l'abîme est immense, et la tache est au fond.

Musset est revenu sur cette idée à bien des reprises, et toujours avec

un accent poignant, où se trahit un retour sur lui-même et l'âpreté

d'un regret.

Au cinquième acte, la gracieuse idylle de Déidamia fait de nouveau

dévier le sujet et termine le drame par un événement romanesque, un

pur accident; à moins que l'on n'accepte l'interprétation que M. Émile

Faguet a donnée récemment du dénouement de la _Coupe et les

Lèvres_[9], interprétation très intéressante, parce qu'elle supprime

l'accident et rend au poème l'unité qui lui manquait. D'après M.

Faguet, Frank «revient à l'amour d'enfance comme à une renaissance et

à un rachat... et ne peut le ressaisir; car Belcolor (qu'il faut

comprendre ici comme un symbole), car le spectre de la débauche le

regarde, l'attire, le tue».

[Note 9: _Études littéraires. XIXe siècle._]

Quoi qu'il en soit, Frank est le plus byronien des héros de Musset, et

cela est curieux, car Musset se défendait avec vivacité, dans la

dédicace même de la _Coupe et les Lèvres_, d'avoir cédé à l'influence

des _Manfred_ et des _Lara_:

On m'a dit l'an passé que j'imitais Byron;

Vous qui me connaissez, vous savez bien que non.

Je hais comme la mort l'état de plagiaire;

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Le byronisme fut un des lambeaux du manteau romantique dont il ne se

débarrassa jamais. Il avait beau le rejeter, le brillant haillon se

retrouvait tout à coup sur ses épaules. Nous l'y reverrons dans tout

son éclat quand Musset écrira _Rolla_ et la _Confession d'un Enfant du

siècle_.

Un public qui n'avait point prêté d'attention aux grandes et tragiques

imaginations de la _Coupe et les Lèvres_ n'était guère capable de

goûter cette perle de poésie qui s'appelle _A quoi rêvent les jeunes

filles_. Il faut avoir soi-même beaucoup de fantaisie, ou s'être mis à

l'école des féeries de Shakespeare, pour accepter sans hésitation

l'invraisemblable idée du bon duc Laërte, ce père prévoyant qui chante

des sérénades sous le balcon de ses filles, afin qu'elles aient eu

leur petit roman avant de faire les mariages de convenance arrangés de

toute éternité par les familles. Voyez pourtant combien le vieux

Laërte avait raison. Personne ne le seconde. Les deux prétendants

auxquels reviendrait le soin des romances et des billets doux sont,

l'un trop timide, l'autre trop bête. Irus ne fait que des sottises,

Silvio ne fait rien, et tous les deux gênent Laërte au lieu de

profiter de ses leçons et de grimper dans le pays du bleu sur des

échelles de soie. Mais telle est la force d'une idée juste, que tout

s'arrange, malgré tout, comme le vieux duc l'avait prévu. Ninon et

Ninette auront respiré la poésie de l'amour avant de se dévouer, en

bonnes et honnêtes petites filles, à la prose du mariage. Elles auront

été poètes elles-mêmes pendant toute une soirée, et se seront ainsi

élevées d'un degré sur l'échelle des créatures.

NINON.

L'eau, la terre et les vents, tout s'emplit d'harmonies.

Un jeune rossignol chante au fond de mon coeur.

J'entends sous les roseaux murmurer des génies....

Ai-je de nouveaux sens inconnus à ma soeur?

NINETTE.

Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir et sans peine

Les baisers du zéphyr trembler sur la fontaine,

Et l'ombre des tilleuls passer sur mes bras nus?

Ma soeur est une enfant--et je ne le suis plus.

NINON.

O fleurs des nuits d'été, magnifique nature!

O plantes! ô rameaux, l'un dans l'autre enlacés!

NINETTE.

O feuilles des palmiers, reines de la verdure,

Qui versez vos amours dans les vents embrasés!

Il y a dans cette petite pièce une grâce rafraîchissante. On n'avait

jamais prêté langage plus exquis à l'amour jeune et ingénu. Le duo que

Ninon et Silvio soupirent sur la terrasse était un acte de foi, que ne

faisaient pas prévoir les _Contes d'Espagne et d'Italie_, envers la

passion chaste et tendre, trésor des coeurs purs. Le poète y est

revenu plus d'une fois, et cela lui a toujours porté bonheur.

Le ton changeait encore avec le dernier poème, _Namouna_, et ne

cessait plus de changer, tantôt cynique, tantôt éloquent et passionné,

tantôt attendri. Musset y avait mis beaucoup de lui-même, et l'on sait

s'il était «ondoyant et divers». C'est surtout dans la fameuse tirade

sur _don Juan_ qu'il s'est livré avec abandon. C'était son propre rêve

qu'il contait, dans les strophes étincelantes où il peint ce bel

adolescent

Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,

que la divinisation de la sensation condamne à la recherche éperdue

d'un idéal impossible, et qui en meurt le sourire aux lèvres, «plein

d'espoir dans sa route infinie». Les don Juan, hélas! sont exposés à

devenir des Rolla. Quand Musset le comprit, il était trop tard, et il

ne put que crier d'angoisse comme Frank.

Il est à remarquer que le _Spectacle dans un fauteuil_ ne contient

plus guère de rejets et de vers brisés, sauf dans _Namouna_. La forme

de Musset devient un compromis entre la nouvelle école et l'ancienne.

Il érige de plus en plus en système la pauvreté de la rime:

Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises;

Quant à ces choses-là, je suis un réformé.

Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises;

Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.

Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,

Des rapports trop exacts avec un menuisier.

Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime

Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis!

Bravo! c'est un bon clou de plus à la pensée.

La vieille liberté par Voltaire laissée

Était bonne autrefois pour les petits esprits.

Il renie la couleur locale obligatoire, fabriquée avec les _Guides des

voyageurs_:

Considérez aussi que je n'ai rien volé

A la Bibliothèque;--et, bien que cette histoire

Se passe en Orient, je n'en ai point parlé.

Il est vrai que, pour moi, je n'y suis point allé.

Mais c'est si grand, si loin!--Avec de la mémoire

On se tire de tout:--allez voir pour y croire.

Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti

Quelque ville _aux toits bleus_, quelque _blanche_ mosquée,

Quelque tirade en vers, d'or et d'argent plaquée,

Quelque description de minarets flanquée,

Avec l'horizon _rouge_ et le ciel assorti,

M'auriez-vous répondu: «Vous en avez menti»?

(_Namouna_.)

Musset savait mieux que personne ce que valait la couleur locale ainsi

comprise; il venait de faire sa description du Tyrol, dans la _Coupe

et les Lèvres_, avec un vieux dictionnaire de géographie.

Il était donc revenu de ses audaces romantiques, mais il ne s'était

pas réconcilié pour cela avec les classiques, qu'il continuait à

plaisanter:

L'âme et le corps, hélas! ils iront deux à deux,

Tant que le monde ira,--pas à pas,--côte à côte--

Comme s'en vont les vers classiques et les boeufs.

Alfred de Musset · 第 2 / 10 段