Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son aven

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ALFRED DE MUSSET

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

* * * * *

_EN VENTE:_

VICTOR COUSIN, par M. _Jules Simon_, de l'Académie française.

MADAME DE SÉVIGNÉ, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.

MONTESQUIEU, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

GEORGE SAND, par M. _E. Caro_, de l'Académie française.

TURGOT, par M. _Léon Say_, député, de l'Académie française.

THIERS, par M. _P. de Rémusat_, sénateur, de l'Institut.

D'ALEMBERT, par M. _Joseph Bertrand_, de l'Académie française,

secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.

VAUVENARGUES, par M. _Maurice Paléologue_.

MADAME DE STAEL, par M. _Albert Sorel_, de l'Institut.

THÉOPHILE GAUTIER, par M. _Maxime Du Camp_, de l'Académie française.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. _Arvède Barine_.

MADAME DE LA FAYETTE, par le comte _d'Haussonville_, de l'Académie

française.

MIRABEAU, par M. _Edmond Rousse_, de l'Académie française.

RUTEBEUF, par M. _Clédat_, professeur de Faculté.

STENDHAL, par M. _Édouard Rod_.

ALFRED DE VIGNY, par M. _Maurice Paléologue_.

BOILEAU, par M. _G. Lanson_.

CHATEAUBRIAND, par M. _de Lescure_.

FÉNELON, par M. _Paul Janet_, de l'Institut.

SAINT-SIMON, par M. _Gaston Boissier_, de l'Académie française.

RABELAIS, par M. _René Millet_.

J.-J. ROUSSEAU, par M. _Arthur Chuquet_.

LESAGE, par M. _Eugène Lintilhac_.

DESCARTES, par M. _Alfred Fouillée_.

_Chaque volume, avec un portrait en héliogravure..._ 2 fr.

* * * * *

Coulommiers.--Imp. Paul BRODARD.

[Illustration: ALFRED DE MUSSET

EN COSTUME DE PAGE

par Achille Deveria.]

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

ALFRED DE MUSSET

PAR

ARVÈDE BARINE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1893

INTRODUCTION

J'adresse ici mes remercîments à toutes les personnes qui ont bien

voulu m'ouvrir leurs archives ou leurs collections, m'aider de leurs

souvenirs ou de leurs conseils, et me donner ainsi la possibilité

d'écrire ce petit livre. M. Alexandre Dumas a pris la peine de me

fournir des indications qui m'ont été infiniment précieuses. Madame

Maurice Sand m'a communiqué, avec une confiance dont je lui suis

profondément reconnaissant, un grand nombre de lettres inédites tirées

des archives de Nohant. M. le Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dont

l'obligeance et la bonne grâce sont connues de tous les chercheurs,

m'a admis à profiter des trésors de sa collection; je lui dois d'avoir

pu consulter le _Journal_ manuscrit de Sainte-Beuve et de nombreuses

correspondances inédites. M. Maurice Clouard, qui sait tout ce qu'on

peut savoir sur Musset, m'a prêté libéralement le concours de son

inépuisable érudition et de sa riche bibliothèque. M. Taigny a mis

gracieusement à ma disposition des lettres autographes et en grande

partie inédites de Musset. D'autres m'ont fourni des renseignements

qui ne sont point dans les livres ni dans les manuscrits. J'acquitte

ici envers tous ma dette de gratitude.

A. B.

ALFRED DE MUSSET

CHAPITRE I

LES ORIGINES--L'ENFANCE

Chaque génération chante pour elle-même et dans son langage. Elle a

ses poètes, qui traduisent ses sentiments et ses aspirations. Puis

viennent d'autres hommes, avec d'autres idées et d'autres passions,

toutes contraires, le plus souvent, à celles de leurs aînés. Ces

nouveaux venus demeurent insensibles à ce qui paraissait la veille si

émouvant. Leurs préoccupations ne sont plus les mêmes, ni leurs yeux,

ni leurs oreilles, ni leurs âmes. S'ils goûtent d'aventure les poètes

de la génération précédente, c'est à la réflexion, après une étude,

comme s'il s'agissait d'écrivains d'un temps lointain. Encore est-ce à

condition de n'avoir plus rien à redouter de leur influence; sinon ils

les prennent en aversion, parce qu'il y a chez les jeunes gens un

besoin inné, et peut-être salutaire, de penser et de sentir autrement

qu'on ne l'avait fait avant eux; ce n'est qu'à cette condition qu'ils

prennent conscience d'eux-mêmes.

Musset commence à être un de ces poètes de la veille, que les têtes

grisonnantes restent seules à comprendre sans effort. Aucun autre,

dans notre siècle, n'avait été aussi aimé. Aucun n'avait éveillé dans

les coeurs autant de ces longs échos qui ne naissent que d'un accord

intime avec le lecteur, et qu'un simple plaisir d'art est impuissant à

produire. Il n'en a pas moins subi la loi commune. Nos enfants ont

déjà besoin qu'on leur explique pourquoi nous ne pouvons entendre un

vers de lui, fût-ce le plus insignifiant, sans ressentir une émotion,

triste ou joyeuse; pourquoi chacun de nos bonheurs, chacune de nos

souffrances, fait remonter à notre mémoire une page de lui, une ligne,

un mot qui nous console ou nous rit. Leur dire ces choses, c'est

trahir le secret de nos rêves et de nos passions, c'est avouer combien

nous étions romanesques et sentimentaux, et nous couvrir de ridicule

aux yeux de nos fils, qui le sont si peu. Tel sera pourtant l'objet de

ce petit livre, et tous les historiens à venir de Musset seront

contraints d'en faire autant, quoi qu'il puisse leur en coûter. L'âme

du poète des Nuits est reliée par des fils, si nombreux et si forts à

l'âme des générations qui eurent vingt ans entre 1850 et 1870, qu'il

serait vain d'essayer de les séparer. Qu'on en fasse un reproche à

Musset, ou qu'on y voie au contraire son principal titre de gloire, il

n'importe: parler de lui, c'est parler des multitudes qu'il avait

subjuguées, pour leur bien ou pour leur mal.

On ne saurait imaginer pour un enfant de génie un berceau plus heureux

que celui d'Alfred de Musset. Il naquit à Paris, le 11 décembre 1810,

dans une vieille famille où l'amour des lettres était de tradition et

où tout le monde, de père en fils, avait de l'esprit. Sans remonter

jusqu'à Colin de Musset, ménestrel de profession au XIIIe siècle, qui

ne s'appelait peut-être que Colin Muset, un grand oncle du poète, le

marquis de Musset, avait eu un vif succès, en 1778, avec un roman par

lettres, «dicté par l'amour de la vertu», disait la préface, et

portant ce titre assorti à la préface: _Correspondance d'un jeune

militaire, ou Mémoires de Luzigny et d'Hortense de Saint-Just_. Ce

vieux marquis, qui ne mourut qu'en 1839, représentait pour ses

petits-neveux l'ancien régime, y compris les temps féodaux. Son

château avait des parties moyen âge, aux embrasures profondes, aux

planchers doubles, dissimulant trappe et cachette. Lui-même marchait

le jarret tendu et les pointes en dehors, en homme qui avait porté la

culotte courte. Il méprisait profondément les journaux, ne manquait

jamais de se découvrir lorsqu'il rencontrait dans une «gazette» le nom

d'un membre de la famille royale, et n'avait cependant pas

complètement échappé à l'influence de Rousseau. Il lui arrivait

d'écrire des phrases à la Jean-Jacques: «On n'est heureux qu'à la

campagne, on n'est bien qu'à l'ombre de son figuier». D'une dévotion

extrême, il avait fait sur ses vieux jours, en 1827, une satire contre

les Jésuites, signée Thomas Simplicien. Les jeunes gens de la famille

se trouvaient chez lui en pays de Cocagne, mais il ne comprenait rien

au romantisme.

Le père d'Alfred de Musset, M. de Musset-Pathay, beaucoup plus jeune

que le marquis, n'en voulait pas comme lui à la Révolution, qui lui

avait rendu le service de lui ôter son petit collet et lui avait donné

son empereur. Il avait entremêlé dans son existence la guerre, la

littérature et les fonctions publiques. La même diversité se retrouve

dans ses écrits, où il y a un peu de tout: roman, histoire, récits de

voyages, travaux d'érudition. Sa biographie de Rousseau, où il prend

sa défense contre la coterie Grimm, est une oeuvre patiente et

sérieuse, et il avait d'autre part le goût et le talent des vers

plaisants. Gai, spirituel, prompt à la riposte et mordant à

l'occasion, c'était au demeurant le meilleur des hommes. Il fut un

père aimable, trop indulgent, très XVIIIe siècle d'esprit. Ce dernier

point est à retenir.--Pas plus que son oncle le marquis, M. de

Musset-Pathay ne comprenait rien au romantisme.

Il avait une soeur chanoinesse, ancienne pensionnaire de Saint-Cyr et

confite en dévotion. Elle habitait à Vendôme, dans un faubourg, une

petite maison moisie, où elle avait tourné tout doucement à l'aigre

entre des chiens hargneux et des exercices de piété. Quelques lignes

d'un de ses neveux[1] donnent à penser qu'elle n'était pas dépourvue,

elle non plus, du don de repartie, et qu'elle était de taille à tenir

tête à son frère.--Elle faisait peu de cas de la littérature;

toutefois elle admettait une distinction entre la prose et les vers:

la prose était besogne basse, à laisser aux manants; les vers étaient

la dernière des hontes, une de ces humiliations dont les familles ne

se relèvent pas.

[Note 1: De Paul de Musset, dans la _Biographie d'Alfred de Musset_.

Ce volume est précieux par les renseignements qu'il contient sur la

famille de Musset et sur la jeunesse du poète. On ne doit toutefois le

consulter qu'avec une certaine défiance. Il s'y trouve partout des

inexactitudes et des inadvertances, et, à partir d'un moment que nous

indiquerons, ces inexactitudes sont volontaires, et calculées en vue

de dérouter le lecteur.]

La lignée maternelle d'Alfred de Musset n'était pas moins savoureuse.

Son aïeul Guyot-Desherbiers, qui avait été jadis de robe, et avait

fréquenté les idéologues, avait l'imagination poétique, l'esprit

jaillissant et gai. Il était sorti de ce mélange un Fantasio XVIIIe

siècle, plus mousseux encore que celui que nous connaissons, et ne lui

cédant en rien pour le pittoresque du langage, mais sans la note

mélancolique et attendrie du héros de Musset. M. Guyot-Desherbiers ne

songeait guère à s'apitoyer sur les peines des princesses de féerie;

en revanche, il avait sauvé des têtes, et non toujours sans péril,

pendant les convulsions qui suivirent le 9 Thermidor. Ses petits-fils

purent jouir de sa verve intarissable; Fantasio devenu grand-père

était resté Fantasio. Il mourut chargé de jours en 1828.--M.

Guyot-Desherbiers faisait des vers à ses moments perdus.

Son grand ouvrage fut un poème en plusieurs chants sur les _Chats_. Il

faisait du chat un humanitaire, ami des pauvres et de leur maigre

cuisine:

C'est pour eux que son dos se gonfle,

Pour eux, dans sa poitrine, ronfle

La patenôtre du plaisir.

Il se plaisait aux difficultés techniques, comme d'écrire sur trois

rimes--et sans chevilles!--tout un chant de son poème, ou d'inventer

des rythmes compliqués. Il avait deviné Théodore de Banville plutôt

que Victor Hugo. Son influence manqua à son petit-fils quand celui-ci

eut à défendre contre les siens, nourris dans le classique, les

enjambements et les épithètes imprévues des _Contes d'Espagne et

d'Italie_. Les Fantasio comprennent tant de choses.

La grand'mère Guyot-Desherbiers était un échantillon remarquable de la

bourgeoise française du siècle dernier. Elle avait infiniment de bon

sens, et cela ne l'empêchait point d'être une fille spirituelle de

Rousseau, passionnée comme Julie et Saint-Preux, et comme eux

éloquente dans les heures d'émotion. Non point l'éloquence qui fait

dire d'une femme qu'elle parle comme un livre, mais l'éloquence

pathétique qui remue. Elle produisait alors une impression profonde

sur les siens, habitués à la voir tranquille et grave. Mme de

Musset-Pathay, sa fille aînée, tenait beaucoup d'elle.

On voit que les origines intellectuelles de Musset sont faciles à

démêler pour qui s'intéresse aux mystères de l'hérédité. Nous venons

de trouver parmi ses ascendants plusieurs hommes d'esprit, pleins

d'une verve joyeuse et plus ou moins poètes, et deux femmes d'une

sensibilité vive, d'une éloquence naturelle et chaude. C'est à ces

dernières que se rattachent les _Nuits_ et toute la partie brûlante et

passionnée de l'oeuvre de Musset. Quant à sa tante la chanoinesse,

elle a rempli le rôle de la fée Carabosse, qui ne pouvait manquer au

baptême d'un Prince Charmant. Lorsque Musset s'accuse dans ses lettres

d'être grognon, lorsqu'il écrit: «J'ai grogné tout mon saoul», ou

bien: «Je commence même à m'ennuyer de grogner», c'est la chanoinesse

qui fait des siennes; elle s'est vengée d'avoir un neveu poète en lui

insufflant un peu--très peu--de sa mauvaise humeur.

L'enfant en qui allait s'épanouir la race était un joli blondin

caressant. Il existe un portrait de lui à trois ans, dans le goût

troubadour, qui était de mode au temps de la reine Hortense. Le bambin

est assis en chemise dans un site poétique, les pieds dans un

ruisseau. Ses longues papillotes lui donnent un air de petite fille

bien sage. Auprès de lui est une grande épée, qu'il avait demandée

«pour se défendre contre les grenouilles». Un autre portrait le

représente plus âgé de quelques années, mais gardant encore ses belles

boucles blondes. Il a aussi conservé son expression placide et

ingénue. Ce n'était pourtant pas faute de prendre au tragique les

peines de l'existence, ou de jouir avec ardeur de ses joies. Il était

déjà, au suprême degré, impressionnable, excitable, et même éloquent,

s'il faut en croire son frère Paul. Celui-ci raconte qu'à peine hors

des langes, le petit poète en herbe avait des «mouvements oratoires et

des expressions pittoresques» pour peindre ses malheurs ou ses

plaisirs d'enfant. Déjà aussi, il avait l'«impatience de jouir» et la

«disposition à dévorer le temps» qui ne le quittèrent jamais. Un jour

qu'on lui avait apporté des souliers rouges et que sa mère ne

l'habillait pas assez vite à son gré, il s'écria en trépignant:

«Dépêchez-vous donc, maman; mes souliers neufs seront vieux». Enfin,

il avait déjà des palpitations de coeur et des suffocations.

Il faut des mains intelligentes et légères pour manier ces

organisations frémissantes. M. de Musset-Pathay n'était que trop

indulgent. Il eût pu dire, lui aussi:

Quoi qu'il ait fait, d'abord je veux qu'on lui pardonne,

Lui dis-je, et ce qu'il veut, je veux qu'on le lui donne.

(C'est mon opinion de gâter les enfants.)

Mais M. de Musset-Pathay n'avait guère le temps de s'occuper des

marmots. Il laissa sa femme élever Paul et Alfred[2], et ceux-ci n'y

perdirent rien. Ils durent à leur mère une de ces enfances saines et

heureuses dont il n'y a rien à dire, et où les événements mémorables,

gravés à jamais dans la mémoire, ont été une partie de jeu, ou une

condamnation au cabinet noir.

[Note 2: Il y eut aussi une fille, mais beaucoup plus jeune que ses

frères.]

Musset commença ses études avec un précepteur qui grimpait dans les

arbres avec ses élèves. Les leçons n'en allaient pas plus mal. Il y

eut cependant un moment difficile quand l'écolier découvrit les _Mille

et une Nuits_ et la _Bibliothèque bleue_. Sa petite tête en tourna.

Pendant des mois, il ne pensa, en classe et hors de classe, qu'aux

enchanteurs et aux paladins. Il cherchait dans la maison de ses

parents, rue Cassette, les passages secrets qui font qu'on entend

marcher dans les murs, et les portes dérobées par où surgissent les

traîtres et les libérateurs. On lui donna _Don Quichotte_, qui le

calma, sans le corriger de l'idée que la vie ressemble à la forêt

enchantée où les quatre fils Aymon rencontrèrent leurs aventures

merveilleuses. Il était né avec la foi au hasard, et il fut toujours

de ceux qui croient aux surprises du sort, quitte à s'estimer trompés

et frustrés, quand il n'arrive que ce qui devait arriver. Les hommes

de cette humeur subissent la vie au lieu de la faire, et ce fut le cas

d'Alfred de Musset.

Il avait sept ans lorsqu'il dévora les _Mille et une Nuits_. La même

année, il fit avec les siens un long séjour à la campagne, dans une

vieille maison biscornue, très amusante pour des enfants, et attenante

à la ferme du bonhomme Piédeleu, qu'il a décrite dans _Margot_: «Mme

Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit garçons,

et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en

fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la

mère avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du

pays. Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et

admiration du village, obéissaient en esclaves à leur père.» Les

petits Parisiens ne se lassaient point de regarder travailler cette

tribu de géants et de se rouler sur les meules de foin. Ce fut

pourtant après un été aussi sainement employé que le cadet, en

rentrant rue Cassette, eut des «accès de manie», selon l'expression de

son frère. «Dans un seul jour, dit Paul de Musset[3], il brisa une des

glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec

des ciseaux et colla un large pain à cacheter rouge sur une carte

d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui

attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra

consterné.» Cette anecdote, qui semble d'abord puérile, jette une vive

lumière sur les inégalités de caractère d'Alfred de Musset. Il était

impossible d'avoir plus de bon sens, un esprit plus net, quand les

nerfs ne s'en mêlaient pas. Mais ils s'en mêlaient souvent. Ils

étaient irritables, et provoquaient des «accès de manie» pendant

lesquels Musset faisait le mal qu'il n'aurait pas voulu. Il s'en

désolait ensuite, s'accablait de reproches, et n'en demeurait pas

moins à la merci de ses nerfs.

[Note 3: _Biographie._]

Nous savons également par son frère qu'il s'est peint lui-même dans le

portrait de Valentin par où débutent les _Deux Maîtresses_. La page

qu'on va lire est donc un souvenir personnel, et elle nous montré

aussi un enfant trop impressionnable; «Pour vous le faire mieux

connaître, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin

couchait, à dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitré, derrière la

chambre de sa mère. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et

encombré d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un

vieux portrait avec un grand cadre doré. Quand, par une belle matinée,

le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit,

s'en approchait avec délices. Tandis qu'on le croyait endormi, en

attendant que l'heure du maître arrivât, il restait parfois des heures

entières le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière,

frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où

nageait son regard ébloui. Dans cette posture; il faisait mille rêves;

une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive,

plus son coeur s'épanouissait.... Ce fut là, m'a-t-il dit lui-même,

qu'il prit un goût passionné pour l'or et le soleil.» Notons encore à

treize ans, pendant une partie de chasse où il avait failli blesser

son frère, une attaque de nerfs assez violente pour amener la fièvre,

et nous aurons la clef de bien des incidents de son existence

tourmentée.

Les années de collège furent aussi dénuées d'événements que celles de

la première enfance. Musset fut externe à Henri IV à partir de la

sixième et fit de bonnes études. Il reçut quelquefois des coups de

poing. J'aime à croire qu'il en rendit. Il nous a dit le reste dans

les _Deux Maîtresses_. «Ses premiers pas dans la vie furent guidés par

l'instinct de la passion native. Au collège, il ne se lia qu'avec des

enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par goût. Précoce

d'esprit dans ses études, l'amour-propre le poussait moins qu'un

certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au beau

milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc

d'honneur.» Quelquefois, aux vacances, son père l'emmenait en visite

dans sa famille, et il assistait à une escarmouche avec sa tante la

chanoinesse, ou bien il avait le bonheur sans pareil de coucher dans

la chambre à cachette de son oncle le marquis. C'est tout ce qui lui

arriva entre neuf et seize ans.

En 1827, il obtint le second prix de philosophie au grand concours.

Dans sa composition, l'élève Musset[4] traitait les pyrrhoniens de

sophistes, ainsi que l'exigeaient les convenances, mais il ajoutait

que peu importerait qu'ils eussent raison, «pourvu que ce qui est ne

change pas et ne nous soit pas enlevé, _dummodo quæ sunt, nec

mutentur, nec eripientur_»; ce qui paraît au fond assez pyrrhonien.

Après la distribution des prix, sa mère décrivit la cérémonie à un

ami. Il y avait des fanfares, des princes, les quatre facultés en

grand costume, et son fils était si joli! Elle a bien pleuré, et

c'était bien délicieux. «Pendant trois jours, continue-t-elle, nous

n'avons vu que couronnes, que livres dorés sur tranche; il fallait des

voitures pour les emporter.» Alfred de Musset quitta les bancs sur

cette apothéose. Il était bachelier et il refusait énergiquement de se

préparer à l'École polytechnique. Une longue lettre à son ami Paul

Foucher, écrite le 23 septembre suivant du château de son oncle le

marquis, nous ouvre pour la première fois une échappée sur le travail

intérieur qui s'accomplissait au dedans de lui. On voudra bien se

souvenir, en lisant les fragments qui vont suivre, que Musset était

alors à l'âge ingrat où les idées sont aussi dégingandées que le

corps. Il était le premier à dire, plus tard, qu'il avait été «aussi

bête qu'un autre».

[Note 4: Voici, pour les philosophes, le sujet de la composition:

_Quænam sint judiciorum motiva? an cuncta ad unum possint reduci?_

Musset concluait que tous les motifs de jugement peuvent se ramener à

l'évidence.]

Il vient d'apprendre la mort rapide de sa grand'mère, Mme

Guyot-Desherbiers. Ses vacances sont assombries et désorganisées. «Mon

frère, dit-il, est reparti pour Paris. Je suis resté seul dans ce

château, où je ne puis parler à personne qu'à mon oncle, qui, il est

vrai, a mille bontés pour moi; mais les idées d'une tête à cheveux

blancs ne sont pas celles d'une tête blonde. C'est un homme

excessivement instruit; quand je lui parle des drames qui me plaisent

ou des vers qui m'ont frappé, il me répond: «Est-ce que tu n'aimes pas

mieux lire tout cela dans quelque bon historien? Cela est toujours

plus vrai et plus exact».

«Toi qui as lu l'_Hamlet_ de Shakespeare, tu sais quel effet produit

sur lui le savant et érudit Polonius!--Et pourtant cet homme-là est

bon; il est vertueux, il est aimé de tout le monde; il n'est pas de

ces gens pour qui le ruisseau n'est que de l'eau qui coule, la forêt

que du bois de telle ou telle espèce, et des cents de fagots. Que le

ciel les bénisse! ils sont peut-être plus heureux que toi et moi.»

On sent que Musset est en proie au malaise qui s'empare souvent des

très jeunes gens lorsqu'ils s'aperçoivent, au moment de commencer à

penser par eux-mêmes, qu'ils sont devenus étrangers au cercle d'idées

dans lequel ils ont été élevés. Cette découverte les trouble comme un

manque de piété filiale, en attendant qu'elle flatte leur orgueil. En

1827, le romantisme fermentait dans les veines de la jeunesse. Elle

savait par coeur les _Méditations_ et les _Odes et Ballades_. Elle se

passionnait pour Shakespeare et Byron, Goethe et Schiller. La préface

de _Cromwell_ allait paraître, et les adversaires de la nouvelle école

poétique se préparaient à la résistance; on voyait déjà se former les

deux camps qui devaient en venir aux mains à la première d'_Hernani_.

Alfred de Musset était jeune entre les jeunes, et l'on conçoit son

indignation quand le vieux marquis lui faisait observer, avec raison

du reste, que Plutarque mérite plus de confiance que Shakespeare, et

qu'il n'est pas bien sûr que Moïse ait eu toutes les pensées que lui

prête Alfred de Vigny.

Il passait ensuite, dans sa lettre, à lui-même et à son avenir: «Je

m'ennuie et je suis triste, je ne te crois pas plus gai que moi, mais

je n'ai pas même le courage de travailler. Eh! que ferais-je?

Retournerai-je quelque position bien vieille? Ferai-je de

l'originalité en dépit de moi et de mes vers? Depuis que je lis les

journaux (ce qui est ici ma seule récréation) je ne sais pas pourquoi

tout cela me paraît d'un misérable achevé! Je ne sais pas si c'est

l'ergoterie des commentateurs, la stupide manie des arrangeurs qui me

dégoûte, mais je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais être

Shakespeare ou Schiller. Je ne fais donc rien, et je sens que le plus

grand malheur qui puisse arriver à un homme qui a les passions vives,

c'est de n'en avoir point. Je ne suis point amoureux, je ne fais rien,

rien ne me rattache ici....»

«Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare

ici en anglais. Ces journaux sont si insipides,--ces critiques sont si

plats! Faites des systèmes, mes amis, établissez des règles; vous ne

travaillez que sur les froids monuments du passé. Qu'un homme de génie

se présente, et il renversera vos échafaudages; il se rira de vos

poétiques.--Je me sens, par moments, une envie de prendre la plume et

de salir une ou deux feuilles de papier; mais la première difficulté

me rebute, et un souverain dégoût me fait étendre les bras et fermer

les yeux. Comment me laisse-t-on ici si longtemps! J'ai besoin de voir

une femme; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai

besoin d'aimer.--J'aimerais ma cousine, qui est vieille et laide, si

elle n'était pas pédante et économe.» Suivent deux grandes pages de

doléances sur son ennui et sur les études de droit auxquelles le

destine sa famille: «Non, mon ami, s'écrie-t-il en terminant, je ne

peux pas le croire; j'ai cet orgueil: ni toi ni moi ne sommes destinés

à ne faire que des avocats estimables ou des avoués intelligents. J'ai

au fond de l'âme un instinct qui me crie le contraire. Je crois encore

au bonheur, quoique je sois bien malheureux dans ce moment-ci.»

On aura remarqué dans ces effusions de collégien qu'il est travaillé

du besoin d'écrire; le papier blanc l'attire et l'effraie, ce qui va

très bien ensemble. C'est l'éclosion de la vocation, surprise à ses

débuts mêmes, car Alfred de Musset n'a pas été de ces petits prodiges

à la façon de Goethe et de Victor Hugo, qui réclamaient leur nourrice

en vers. A dix-sept ans, son bagage poétique était tout à fait

insignifiant.

Quant à l'ennui douloureux qui le ronge, à son découragement en face

de l'avenir, alors que tout s'ouvre devant lui, il n'y a rien, là

dedans, qui lui soit particulier. C'est l'état d'esprit signalé bien

des fois, par les écrivains les plus divers, chez la génération qui

arrivait à l'âge d'homme sous la Restauration, et que Stendhal, Musset

lui-même, ont attribué, à tort ou à raison, à l'ébranlement causé par

la chute du premier empire. On connaît leur thèse. Le vide laissé par

un Napoléon est impossible à combler. Au lendemain des efforts

violents que l'empereur avait exigés de la France, la jeunesse de la

Restauration se sentit désoeuvrée. Comparant ce qui se passait autour

d'elle à la chevauchée impériale à travers les capitales, elle trouva

le présent pâle et mesquin, et ne sut que faire d'elle-même. Stendhal

est revenu avec insistance sur ces idées. Musset leur a consacré l'un

des chapitres de la _Confession d'un Enfant du siècle_: «Un sentiment

de malaise inexprimable commença... à fermenter dans tous les jeunes

coeurs. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux

cuistres de toute espèce, à l'oisiveté et à l'ennui, les jeunes

gens... se sentaient au fond de l'âme une misère insupportable.»

On peut discuter les origines de cette misère morale; on ne peut en

nier les ravages. Le mal fut tenace. M. Maxime Du Camp, plus jeune que

Musset d'une douzaine d'années, a écrit dans ses _Souvenirs

littéraires_: «La génération artiste et littéraire qui m'a précédé,

celle à laquelle j'ai appartenu, ont eu une jeunesse d'une tristesse

lamentable, tristesse sans cause comme sans objet, tristesse

abstraite, inhérente à l'être ou à l'époque.» Les jeunes gens étaient

hantés par l'idée du suicide. «Ce n'était pas seulement une mode,

comme on pourrait le croire; c'était une sorte de défaillance générale

qui rendait le coeur triste, assombrissait la pensée et faisait

entrevoir la mort comme une délivrance.»

Le collégien «bien malheureux» de la lettre à Paul Foucher allait donc

entrer dans le monde l'âme empoisonnée de germes de dégoût. Un autre

mal, qu'il partageait aussi avec beaucoup de contemporains, empêchait

la plaie de se fermer: «J'ai eu, écrivait-il longtemps après, ou cru

avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un

enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade.» (_A la

duchesse de Castries_,1840.) Il ne s'agit pas seulement ici de tiédeur

religieuse, mais de cette espèce d'anémie morale qui fait qu'on n'a

plus foi à rien. Musset attribuait le fléau à l'influence des idées

anglaises et allemandes, représentées par Byron et Goethe. Quoi qu'il

en soit, le mal existait, et il contribuait à la «défaillance

générale» dont parle M. Maxime Du Camp. Musset en avait été atteint à

l'âge où il est le plus important de croire à n'importe quoi.

CHAPITRE II

MUSSET AU CÉNACLE ROMANTIQUE

Les deux années qui suivirent sa sortie du collège furent décisives

pour son développement. Il avait l'air de ne rien faire: «Sous le

prétexte de faire son droit, dit-il de lui-même dans les _Deux

Maîtresses_, il passait son temps à se promener aux Tuileries et au

boulevard.» Il laissa bientôt le droit pour la médecine, mais la salle

de dissection lui fit horreur; il s'enfuit, ne put dîner, rêva de

cadavres et renonça solennellement à avoir une profession. «L'homme,

déclara-t-il à sa famille, est déjà trop peu de chose sur ce grain de

sable où nous vivons; bien décidément, je ne me résignerai jamais à

être une espèce d'homme particulière.»

Malgré les apparences, il était fort loin de perdre son temps. Paul

Foucher l'avait amené tout enfant chez Victor Hugo. Il y retourna

assidûment après avoir quitté les bancs, et fut le Benjamin du fameux

Cénacle. Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Mérimée, Charles Nodier, les

deux frères Deschamps, s'accoutumèrent, à l'exemple de Victor Hugo

leur chef et leur maître, à avoir ce gamin dans les jambes. Ils

l'admettaient aux discussions littéraires dans lesquelles on posait en

principe que le romantisme sortait du «besoin de vérité» (exactement

comme on l'a dit du naturalisme un demi-siècle plus tard); que «le

poète ne doit avoir qu'un modèle, la nature, qu'un guide, la vérité»;

qu'il lui faut, par conséquent, mêler dans ses oeuvres le laid au

beau, «le grotesque au sublime», puisque la nature lui en a donné

l'exemple et que «tout ce qui est dans la nature est dans l'art»[5].

[Note 5: Préfaces des _Odes et Ballades_ et de _Cromwell_.]

On arrêtait devant lui ce que serait la poétique nouvelle: «Nous

voudrions un vers libre, franc, loyal,... sachant briser à propos et

déplacer la césure pour déguiser sa monotonie d'alexandrin; plus ami

de l'enjambement qui l'allonge que de l'inversion qui l'embrouille;

fidèle à la rime, cette esclave reine, cette suprême grâce de notre

poésie, ce générateur de notre mètre; inépuisable dans la variété de

ses tours, insaisissable dans ses secrets d'élégance et de facture.»

On l'emmenait dans les promenades esthétiques où le Cénacle, Victor

Hugo en tête, s'exerçait aux sensations romantiques, et il faut bien

avouer que Musset n'y apportait pas toujours des dispositions d'esprit

édifiantes. Ses compagnons prenaient au sérieux leur rôle de

néophytes. Qu'on grimpât sur les tours de Notre-Dame pour se figurer

qu'on contemplait le Paris des truands, ou qu'on allât dans la plaine

Montrouge voir coucher le soleil, personne n'oubliait jamais d'être

romantique. Musset s'amusait irrévérencieusement des gilets de satin

et des barbes au vent de ses condisciples, de leurs attitudes

respectueuses devant une ogive et de leurs apostrophes grandiloquentes

au paysage.

Il était aussi des soirées de l'Arsenal, chez Nodier, où chacun

récitait ses oeuvres, vers ou prose. En un mot, il avait la chance

insigne d'être adopté, gâté, prêché, endoctriné, par l'une des plus

glorieuses élites intellectuelles que pays ait jamais possédées, et il

ne tarda guère à lui prouver qu'elle n'avait pas semé le bon grain sur

des pierres ou parmi des épines. La poésie s'éveillait en lui si vite,

que c'était plus rapide qu'un printemps; c'était une aurore, qui

grandissait à vue d'oeil et dont les premières clartés le plongeaient

dans des ravissements inoubliables.

C'est au cours de promenades solitaires dans le Bois de Boulogne,

moins fréquenté que de nos jours, qu'il entendit chanter au dedans de

lui ses premiers vers. Au printemps de 1828, ses parents s'étaient

installés à Auteuil. Musset s'en allait lire dans les bois, et il y

recevait les visites, encore furtives, rappelées dans la _Nuit

d'août_:

LA MUSE.

Pauvre enfant! nos amours n'étaient pas menacées,

Quand dans les bois d'Auteuil, perdu dans tes pensées,

Sous les verts marronniers et les peupliers blancs,

Je t'agaçais le soir en détours nonchalants.

Ah! j'étais jeune alors et nymphe, et les dryades

Entr'ouvraient pour me voir l'écorce des bouleaux,

Et les pleurs qui coulaient durant nos promenades

Tombaient, purs comme l'or, dans le cristal des eaux.

Il rapportait de ses promenades des pièces de vers qu'il n'a pas

admises dans ses recueils, avec raison, parce qu'on y sentait trop

l'imitation, mais qui sont précieuses pour le biographe à cause de

leur extrême diversité. Elles sont d'un débutant qui cherche sa voie,

et n'est pas irrésistiblement entraîné d'un côté plutôt que de

l'autre. Une lecture d'André Chénier lui inspira une élégie:

Il vint sous les figuiers une vierge d'Athènes,

Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines....

Une réunion du Cénacle fit naître une ballade. Musset écrivit ensuite

un drame à la Victor Hugo. On y lisait:

Homme portant un casque en vaut deux à chapeau,

Quatre portant bonnet, douze portant perruque,

Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque.

Une autre ballade, intitulée le _Rêve_ et annonçant par son rythme la

_Ballade à la lune_, fut imprimée, grâce à Paul Foucher, dans une

feuille de chou de province. Elle débutait ainsi:

La corde nue et maigre

Grelottant sous le froid

Beffroi,

Criait d'une voix aigre

Qu'on oublie au couvent

L'avent.

Moines autour d'un cierge,

Le front sur le pavé

Lavé,

Par décence, à la Vierge,

Tenaient leurs gros péchés

Cachés.

Est-ce déjà une parodie de la poésie romantique, comme la _Ballade à

la lune_? Il n'y aurait rien d'impossible à cela. Alfred de Musset au

Cénacle a toujours été un élève zélé, mais indocile. On avait la bonté

d'écouter ce bambin, et il en profitait pour rompre en visière sur

certains points au maître lui-même. Il n'accepta jamais l'obligation

de la rime riche. A l'apparition de ses premières poésies, il écrivait

au frère de sa mère, M. Desherbiers, en lui envoyant son volume: «Tu

verras des rimes faibles; j'ai eu un but en les faisant, et sais à

quoi m'en tenir sur leur compte; mais il était important de se

distinguer de cette école _rimeuse_, qui a voulu reconstruire et ne

s'est adressée qu'à la forme, croyant rebâtir en replâtrant» (janvier

1830). Sainte-Beuve, témoin de ses premiers tâtonnements, déclare

qu'il _dérima_ après coup, avec intention, la ballade _andalouse_, et

que celle-ci était «mieux rimée dans le premier jet».

Il se croyait également affranchi--on pardonnera cette présomption à

sa jeunesse--de ce qu'il y a de déclamatoire et de forcé chez les

ancêtres du romantisme. Six ans plus tard, il rappelait à George Sand

combien il s'était moqué jadis de la _Nouvelle Héloïse_ et de

_Werther_. Il n'avait pas le droit de tant s'en moquer, ayant bien pis

sur la conscience en fait de déclamatoire et de forcé. En 1828, il

avait traduit pour un libraire les _Confessions d'un mangeur d'opium_,

de Thomas de Quincey. Sa traduction est royalement infidèle; c'est

même ce qui en fait l'intérêt. Non seulement Musset taille et rogne,

douze pages par-ci, cinquante par-là, mais il remplace, et dans un

esprit très arrêté: il ajoute invariablement, partout, des panaches

romantiques. Il en met d'abord aux sentiments; le héros de l'original

anglais pardonnait à une malheureuse ramassée dans le ruisseau; celui

du texte français l'assure de son «respect» et de son «admiration». Il

en met, et d'énormes, aux sommes d'argent; les deux ou trois cents

francs donnés à un jeune homme dans l'embarras en deviennent

vingt-cinq mille, les fortunes se gonflent démesurément et les

affaires des petits usuriers prennent des proportions grandioses. Il

chamarre les événements d'épisodes de son cru: souvenirs de la salle

de dissection, aventures ténébreuses dans le goût du jour. Bref, c'est

un empanachement général, après lequel il n'était pas permis de se

moquer de Saint-Preux ou de l'ami de Charlotte.

Il avait bien l'air, à ce moment-là, d'être emporté par le flot

romantique. Ses grands amis du Cénacle lui faisaient réciter ses vers,

le conseillaient, et il va sans dire qu'ils le poussaient dans leur

propre voie. Le drame à la Hugo avait été très applaudi. Émile

Deschamps donna une soirée pour faire entendre _Don Paez_, et il y eut

des cris d'enthousiasme au vers du _dragon_:

Un dragon jaune et bleu qui dormait dans du foin.

Il y en eut aussi pour les _manches vertes_ du _Lever_:

Vois tes piqueurs alertes,

Et sur leurs manches vertes

Les pieds noirs des faucons.

Sainte-Beuve trouvait le débutant plutôt trop avancé et lui reprochait

d'abuser des enjambements et des «trivialités». Il est surprenant que

Sainte-Beuve, avec sa pénétration extraordinaire, n'ait pas deviné

tout d'abord que Musset était un romantique né classique[6], autant

dire un romantique d'occasion, sur lequel on avait tort de compter

absolument, tiraillé qu'il était entre ses instincts et l'influence du

milieu. Le reste du Cénacle fut excusable de ne pas s'en douter.

Musset ne cachait pas son goût pour le XVIIIe siècle, mais on passe à

un échappé de collège d'aimer Crébillon fils et _Clarisse Harlowe_.

Quant à son admiration, très significative, pour les vers de Voltaire,

on ne la prenait sans doute pas au sérieux chez un apprenti romantique

qu'on avait nourri de Shakespeare et saturé de Byron, et à qui l'on

avait fait étudier son métier, non sans profit, dans Mathurin Régnier.

J'insiste sur ces détails parce que le Cénacle a accusé plus tard

Musset de désertion. C'était une injustice. Il n'y a pas eu défection,

il n'y a eu que malentendu. Le futur auteur des _Nuits_ leur était si

peu acquis corps et âme, ainsi qu'ils se le figuraient, qu'il avait

toujours prêté l'oreille à d'autres conseils, beaucoup moins autorisés

pourtant. On se rappelle que la famille d'Alfred de Musset n'aimait

point la nouvelle école littéraire. Ces aimables gens ne se bornaient

pas à une désapprobation tacite. Ils combattaient des tendances qu'ils

jugeaient funestes, et la lettre de Musset à l'oncle Desherbiers, dont

on a déjà lu un passage, prouve que leurs efforts n'avaient pas été en

pure perte. En voici d'autres fragments: «Je te demande grâce pour des

phrases contournées; je m'en crois revenu.... Quant aux rythmes brisés

des vers, je pense là-dessus qu'ils ne nuisent pas dans ce qu'on peut

appeler le récitatif, c'est-à-dire la _transition_ des sentiments ou

des actions. Je crois qu'ils doivent être rares dans le reste.

Cependant Racine en faisait usage.

[Note 6: La remarque est de M. Augustin Filon.]

«Je te demanderai de t'attacher plus aux compositions qu'aux détails;

car je suis loin d'avoir une manière arrêtée. J'en changerai

probablement plusieurs fois encore.

«... J'attends tes avis. Mes amis m'ont fait des éloges que j'ai mis

dans ma poche de derrière. C'est à quatre ou cinq conversations avec

toi que je dois d'avoir réformé mes opinions sur des points très

importants; et depuis j'ai fait bien d'autres réflexions. Mais tu sais

qu'elles ne vont pas encore jusqu'à me faire aimer Racine (janvier

1830).»

En attendant que ses réflexions portassent leurs fruits, bons ou

mauvais, il écrivait rapidement les _Contes d'Espagne et d'Italie_, et

ses amis n'y remarquaient qu'un heureux _crescendo_ d'impertinence

pour tout ce que le bourgeois encroûté de préjugés classiques se

faisait un devoir de respecter et d'admirer. Après les chansons et

_Don Paez_ vinrent les _Marrons du feu_, _Portia_, la _Ballade à la

lune_, _Mardoche_, et la dernière pièce était la plus effrontée; aussi

s'accorda-t-on à lui prédire un grand succès. Musset s'était décidé à

se faire imprimer pour conquérir le droit de quitter une place

d'expéditionnaire imposée par son père. Son volume parut vers le 1er

janvier 1830.

Voici le moment de regarder le dessin de Devéria placé en tête de ce

volume. Il représente Musset aux environs de la vingtième année, dans

un costume de page qui lui plaisait et qu'il a porté plusieurs fois. A

sa taille svelte, à son visage imberbe et jeunet, on lui donnerait

moins que son âge. Il a sous le pourpoint et le maillot la grâce

hautaine que Clouet prêtait à ses modèles, leur élégance suprême et

raffinée. La physionomie manque un peu de flamme. Ce n'est pas la

faute de l'artiste. Elle n'en avait pas toujours; elle était diverse

comme l'humeur qu'elle exprimait. Suivant l'heure, et le vent qui

soufflait, on avait deux Musset. L'un, timide et silencieux, un peu

froid d'aspect, était celui qui se montrait d'ordinaire dans la

première jeunesse, même après le tapage de ses débuts. Un de ses

camarades de collège, qui l'a vu très souvent jusqu'au printemps de

1833, m'assure n'en avoir guère connu d'autre. C'est celui que

Lamartine aperçut «nonchalamment étendu dans l'ombre, le coude sur un

coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur

de Nodier». Lamartine remarqua sa chevelure flottante, ses yeux

«rêveurs plutôt qu'éclatants», son «silence modeste et habituel au

milieu du tumulte confus d'une société jaseuse de femmes et de

poètes», et ne s'en occupa point davantage; il devait mettre trente

ans à remarquer autre chose.

On rencontre dans _Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie_ un

joli croquis d'un Musset tout différent, «au regard ferme et clair,

aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes». C'est

celui qui se montrait seulement par échappées, le Musset tout

frémissant de vie et de passion, dont les yeux bleus jetaient du feu,

que le plaisir affolait et qui se laissait terrasser par la moindre

émotion, jusqu'à pleurer comme un enfant; le Musset que le délire

saisissait dès qu'il avait la fièvre, et dont tous les contraires,

tous les extrêmes, avaient fait leur proie. Il était bon, généreux,

d'une sensibilité profonde et passionnée, et il était violent, capable

de grandes duretés. La même heure le voyait délicieusement tendre,

absurdement confiant, et soupçonneux à en être méchant, mêlant dans la

même haleine les adorations et les sarcasmes, ressentant au centuple

les souffrances qu'il infligeait, et ayant alors des retours

adorables, des repentirs éloquents, sincères, irrésistibles, pendant

lesquels il se détestait, s'humiliait, prenait un plaisir cruel à

faire saigner son coeur perpétuellement douloureux. A d'autres

instants, il était dandy, mondain, étincelant d'esprit et persifleur;

à d'autres encore, il ne bougeait d'avec les jeunes filles, dont la

pureté le ravissait et qu'il faisait valser indéfiniment en causant

bagatelles et chiffons. En résumé, un être complexe, point inoffensif,

tant s'en faut, et qui faisait quelquefois peur aux femmes qu'il

aimait, mais ayant de très grands côtés et rien de petit ni de bas; un

être séduisant, attachant, et qui ne pouvait être que malheureux.

Les contemporains l'ont vu à tour de rôle sous ces divers aspects, et

ils ont porté sur lui des jugements contradictoires qui contenaient

tous une part de vérité.

CHAPITRE III

«CONTES D'ESPAGNE ET D'ITALIE»

LE «SPECTACLE DANS UN FAUTEUIL»

Les _Contes d'Espagne et d'Italie_ effarèrent les classiques. On ne

s'était pas encore moqué d'eux avec autant de désinvolture. Les

critiques saisirent leurs férules, et Musset en eut sur les doigts. Je

crois--sans oser en répondre--que le premier article fut celui de

l'_Universel_ (22-23 janvier 1830). Il portait en épigraphe ces vers

des _Marrons du feu_:

N'allez pas nous jeter surtout de pommes cuites

Pour mettre nos rideaux et nos quinquets à bas,

et il commençait ainsi: «Voyez la force de la conscience! Le premier

cri de M. de Musset, qui n'aime pas les pommes cuites, c'est: Ne me

jetez pas de pommes cuites! Il sent que le lecteur sera tenté de lui

jeter quelque chose, et naturellement il pare le danger qu'il redoute

le plus. Que jetterons-nous donc à M. de Musset?»

Le critique (il signe F.) s'excuse ensuite auprès de ses lecteurs «de

traîner leur vue sur les _poésies_ de M. de Musset», et il analyse le

volume avec de grandes marques de dégoût. Les fautes de français le

révoltent, les rejets le blessent, les termes réalistes, tels que

_pots_ ou _haillons_, lui font mal. Le pauvre homme!

Le _Figaro_ (4 février) se défie. Il a peur de se laisser prendre à

quelque plaisanterie: «Son livre est-il une parodie? Est-ce une oeuvre

de bonne foi?» Tout considéré, _Figaro_ conclut à la bonne foi, et il

en est d'autant plus indigné. Il gronde le jeune auteur de commencer

«sa vie poétique» par les exagérations et les folies, et lui montre à

quoi il s'expose: «Le ridicule, une fois imprimé sur un front ou sur

un nom d'écrivain, y reste souvent comme une de ces taches, qui ne

s'effacent plus, même à grand renfort de savon et de brosse.» M. de

Musset mérite d'éviter ce triste sort, car il y a çà et là des traces

de talent dans son recueil, malgré son «mépris pour les lois du bon

sens et de la langue».

Le même jour, le _Temps_ constate qu'une partie du public a cru à une

parodie. Il trouve, pour sa part, une inspiration très personnelle

dans les vers du nouveau venu. Il reconnaît qu'il y a là des images

charmantes et des dialogues étincelants. Mais les caractères ne se

tiennent pas; par exemple, la Camargo «contredit à chaque instant la

nature de son âme italienne par des formes de langage abstrait, par

des exclamations métaphysiques, par des images et des comparaisons

tout à fait en dehors du monde matériel et moral de l'Italie».

Serait-il possible que le critique du _Temps_ n'eût pas reconnu dans

les _Marrons du feu_ la double parodie d'une tragédie classique et de

la forme romantique? La Camargo, c'est Hermione, obligeant Oreste

(l'abbé Annibal) à tuer Pyrrhus (Rafaël) et l'accueillant ensuite par

des imprécations. Le respect de «la nature de son âme italienne» avait

été le moindre souci de l'auteur, et il était dans son droit.--Dans le

même article, sur _Mardoche_: «D'un bout à l'autre, c'est une énigme

dépourvue d'intérêt, pauvre de style et platement bouffonne».

La _Quotidienne_ (12 février) est relativement aimable. Elle voit dans

le débutant «un poète et un fou, un inspiré et un écolier de

rhétorique»; dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_ un «livre

étrange», où l'on est ballotté «de la hauteur de la plus belle poésie

aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus

gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l'expression la plus

vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables». _Don

Paez_ témoigne d'un véritable sens dramatique et contient des

observations profondes, des détails d'une grande richesse de poésie.

D'autre part, c'est un poème «où se presse du ridicule à en fournir à

une école littéraire tout entière». Le même critique déclare dans un

second article (23 février) qu'il y a «plus d'avenir» dans M. de

Musset «que dans aucun des poètes de notre époque», compliment qui a

trop l'air d'avoir été mis là dans le seul but d'être désagréable à

Victor Hugo; mais il faut, ajoute le journal, que l' «enfant» se mette

à l'école s'il veut arriver à quelque chose.

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