La mort de Mistral.--Les visiteurs de Maillane.--Lou Souleu me fa
canta.--A Maillane.--Le jardin du poète.--Le _Muséon Arlaten._--Le
triomphe du Félibrige.--Mistral et la politique.--La vie à Maillane.--Le
crucifix de Mistral.
J’étais en route pour le Maroc--quand survient la mort de F. Mistral...
Je n’y puis croire encore, je n’y croirai jamais. Il y a de grandes
croix illustres, au cimetière de mon cœur. Goncourt, Zola, Daudet, F.
Coppée, Vermenouze... Pour tous, nous avions craint, bien longtemps
avant la fin. Mais Mistral avait aux yeux la flamme du soleil
inextinguible; il était si droit, si vert, si dominateur,--le géant de
la forêt, que la foudre pourrait émonder, mais qui reste debout, quand
même... Pourtant, il gît sous la coupole de son tombeau de Maillane.
«Venez pour déjeuner, avisez-moi du jour, m’indique Mistral, à
l’annonce de mes randonnées provençales de printemps et d’automne,
sans quoi nous ne serons pas seuls. Il y aura des visiteurs. JE SUIS
Classé: on me visite comme un monument décrit dans les Joanne.»
En effet, les visiteurs affluent, chaque après-midi, de toutes
catégories et de toutes nationalités, dans la maison ouverte à qui se
présente. Sans doute, la plupart admirent de confiance. Du félibrige,
ils ne savent pas plus que de tant de merveilles d’art et d’histoire qui
décorent la contrée d’un si riche passé. Tous, le maître les accueille
d’une humeur souverainement égale.
Il y a du croyant chez le touriste. La carte postale, le portrait du
grand homme remplacent l’image de dévotion:
--Maître, une signature...
Le maître signe, avec une complaisance infinie, au point que, du bureau
de tabac du village, on lui a demandé d’en signer cinquante d’un coup!
--Cinquante! Et que veux-tu en faire?
--C’est que j’en vendrais tant et tant, avec votre paraphe!
* * * * *
Maillane... Ici, Frédéric Mistral est né, le 8 septembre 1830, au mas du
Juge, ses premiers regards ouverts sur «la chaîne des Alpilles,
ceinturée d’oliviers, comme un massif de roches grecques, un véritable
belvédère de gloire et de légendes», au milieu de l’immense et riche
plaine tout unie qui va de la Durance à la mer, qu’en mémoire,
peut-être, du sauveur de Rome, du vainqueur des Barbares, Caïus Marius,
on nomme encore la Caieou...
Maillane, l’honneur de la contrée, qui tire son nom du mois de mai,
MAIANO suave comme MIREIO, ces deux mots heureux de huit lettres!
Maillane, «qui ne s’oublie jamais», où:
Tout le dimanche on s’aime
Puis au travail, sans trêve,
S’il faut le lundi se ployer,
Nous buvons le vin de nos vignes,
Nous mangeons le pain de nos blés.
Ici, Frédéric Mistral est né d’une de ces familles de ménagers qui
vivent sur leur bien, en aristocrates de la terre. Il fut baptisé
Frédéric; mais, raconte le poète, parce que, ni à la mairie, ni au
presbytère, on ne voulut accepter le prénom proposé par sa mère:
NOSTRADAMUS, par souvenance du fameux astrologue de Saint-Remy!
Nostradamus! l’enfant était voué aux astres.
En 1855, le père mort, la bastide natale passée à d’autres
propriétaires, Mistral vint occuper la maison de Maillane, qui lui était
échue en partage, en face de celle qu’il occupe aujourd’hui...
Mais derrière ces murs il ne faut point chercher de révélations
profondes. L’œuvre splendide n’est point éclose dans ce bureau paisible
du rez-de-chaussée. C’est un génie de plein air, de rayons et de
parfums, que celui de Mistral, qui composait ses poèmes à travers
champs, dans ses promenades vespérales,--tout le poème de Provence
vivant, chantant autour de lui, avec son fond d’azur et son encadrement
d’Alpilles.
Il n’avait qu’à sortir pour s’en trouver ébloui. «_Ne voyais-je pas
Mireille en personne, tantôt dans ces gentilles fillettes de Maillane
qui venaient pour les vers à soie, cueillir la feuille des mûriers,
tantôt dans l’allégresse de ces sarcleuses, faneuses, vendangeuses,
oliveuses, la poitrine entr’ouverte, leur coiffe cravatée de blanc, dans
les vignes?_» _L’inspiration était dans le ciel_:
_Lou souleu me fa canta!_
Le soleil me fait chanter...
A travers le crépuscule, auprès du vannier, du laboureur, du bûcheron,
du devineur de sources, du chercheur de simples, du berger de brebis, il
recueillait passionnément le langage du terroir, les costumes, les
traditions. Le logis de Maillane n’était qu’une dépendance pour
engranger la récolte lyrique de chaque jour!
La Maison de Maillane. Une heure et demie de voiture, car il faut s’y
rendre ainsi, partant d’Avignon, par la route blanche, traversant de
clairs villages, des cultures finement aménagées, entre leurs palissades
de roseaux, derrière quelque bordure d’osiers aux vieilles souches
taillées et retaillées en moignons étranges, avec, çà et là, quelque
ligne de hauts et noirs cyprès décoratifs, et, à l’horizon, ces Alpilles
désertiques où la lumière et l’ombre seules montent ou dévalent, par ces
rochers incultes, ces falaises poudroyantes.
--Chez Mistral... le poète? interroge le conducteur, car il est un autre
Mistral, parent et voisin, enrichi dans l’industrie, dont l’auto
transporte le poète aux solennités d’Arles ou d’Aix.
--C’est là...
C’est là, entourée d’arbres et d’arbustes, blanche et carrée, toute
simple, de justes proportions, une maison semblable aux autres, qui a le
mérite de ne pas se faire remarquer... Pourtant, que de remarques à
noter, qui lui confèrent son caractère si particulier! Elle ne se
distingue point par de faciles ornements; tout est dans l’allure qui ne
doit rien au hasard...
--C’est là...
L’attelage s’arrête, non loin de l’église, près de la place. Il suffit
de pousser la grille--et vous n’y êtes pas! Vous avez pénétré par le
côté, sur la cour; il faut tourner pour gagner le jardin, sur lequel
donne la façade, et la maison apparaît tout autre qu’on ne l’avait
aperçue...
De loin, avec son front élevé, ne semblait-elle pas accessible à tout
passant, son jardin à tous les regards? Et vous voyez maintenant que
vous n’aviez rien vu! En effet, de la route en contre-bas, l’habitation
est comme dressée sur un socle, dans l’enclos en élévation. D’un coup
d’œil, on croit avoir pénétré dans la glorieuse demeure, de prime abord
si peu défendue! Or, la haie de lauriers qui couronne le mur de
soutènement du jardin en terrasse arrête toute curiosité de l’extérieur!
A l’angle des deux routes, tout contre le village, c’est l’ermitage,
dans la paix et le mystère, sous le soleil et dans les fleurs...
Car je ne sais pas de jardin plus délicieux que ce petit coin de Paradou
dont Mme Mistral entretient harmonieusement le désordre champêtre. Il y
a aussi, à foison, une certaine petite plante d’encens dont l’arome
domine à certains jours d’été; c’est comme une petite herbe naine, très
pâle, dont les feuilles minuscules semblent avoir absorbé toutes les
poussières des chemins. Et des myrtes, dont Mistral a donné le nom
provençal à l’une de ses héroïnes: NERTO. Des tournesols et des roses
trémières, violiers rouges, cosmos roses et rouges et blancs, des
balsamines et des ancolies, des pétunias et des reines-marguerites et de
la verveine. Les fleurs, les feuilles, les branches s’entremêlent dans
le foisonnement d’une poussée joyeuse. Il y a surtout le figuier et le
puits à la margelle usée, et le banc tourné vers la porte au-dessus de
laquelle une tête d’Arlésienne est sculptée dans la pierre.
Ce n’est point seulement ici la demeure du génie, c’est la retraite du
sage, qui a inscrit au cadran solaire illustré d’un lézard, les trois
vers:
Beau lézard, bois ton soleil...
L’heure ne passe que trop vite,
Et demain, il pleuvra peut-être...
Vous avez franchi la grille, vous avancez, cherchant l’entrée de la
maison fermée, comme endormie; mais déjà les chiens noirs sont accourus,
aboyant doucement, puis reculant: la Marie-du-Poète--ainsi la
désigne-t-on--a surgi au-devant de l’étranger. Si vous êtes attendu,
Mistral est dans le vestibule, déjà, la main tendue.
Frédéric Mistral, ayant fondé le Muséon Arlaten, tout d’abord avec ses
propres collections, n’a conservé que des souvenirs intimes, comme le
buste de Gounod par Carpeaux, un buste de Lamartine à l’antique, des
peintures, gravures, statuettes relatives à son œuvre, surtout à
Mireille, répartis dans le vestibule qui sépare le cabinet de travail du
salon et mène à la salle à manger. C’est une pièce charmante, du Louis
XVI campagnard: chaises et fauteuils laqués vert d’eau, avec le pétrin,
le buffet, la panetière de Provence du XVIIIe siècle, des originaux
exquis de ces meubles aujourd’hui recopiés dans le monde entier. Aux
murs, de vieux cuivres du pays, des chaudrons reluisants, un fusil qui a
fait des guerres, le fusil du père, des grès, des faïences de Moutiers,
deux grands brocs émaillés de vert de Sisteron, cadeau de Paul Arène,
demeurant vivant dans la mémoire de Mistral, avec Alphonse Daudet vers
qui sa pensée retourne sans cesse, comme vers la grande tendresse de sa
vie. A Noël, dans cette salle à manger, Mme Mistral dresse la crèche
traditionnelle, une montagne de carton, recouverte de quelque verdure,
un peu de neige simulée, et des santons provençaux. La Sainte Vierge,
l’enfant Jésus, le bœuf et l’âne, et tous les bergers connus dont les
paysans savent les noms; un petit lumignon dans une veilleuse rose adore
l’enfant Jésus, nuit et jour; quand vient l’Épiphanie, on ajoute les
rois.
* * * * *
Chaque jour, pendant quelques heures, cette maison est traversée de
visiteurs: nombre d’écrivains et d’artistes se sont assis à la table
accueillante; reporters et photographes ont fait assaut d’indiscrétion
professionnelle. Nul n’a su de la maison et de ses hôtes que ce qu’il
convenait au maître de laisser savoir; il n’a jamais admis personne dans
l’intimité réservée de son existence.
Quelle leçon de retenue et de pudeur, en ce temps d’irrésistible
publicité. Je peux dire que sa petite chambre est une cellule de moine,
au lit de bois, à la chaise de paille, au lavabo de marbre, aux
ustensiles de toilette méticuleusement nets et rangés. C’est tout. Il
est extraordinaire comme le détail des contingences quotidiennes
s’abolit autour de Frédéric Mistral. De lui, de son entourage, de sa
maison il n’émane rien que de simple et de sublime. De la conversation,
littéraire ou familière, se trouve écarté tout ce qui la rabaisserait au
propos personnel. Dans les Mémoires, récits d’enfance et de jeunesse,
nulle confidence de journal: il n’est pas de ceux qui «se racontent», en
dehors de son œuvre, il s’est tu, ne livrant rien de lui-même, comme
s’il avait rougi de n’être pas tout à fait un dieu.
Quelle erreur et quelle ignorance de Paris de n’avoir aperçu le «Poète»
de Maillane que parmi le bruit des félibrées, les farandoles et les
tambourinaires! Avec Hugo et Lamartine, Mistral aura été populaire, mais
sans rien devoir à la politique, et en écrivant dans une langue
étrangère pour les trois quarts de la France d’aujourd’hui, mais
nationale pour le Midi, et reconnue par les peuples de Méditerranée. De
cela nos littérateurs ne se rendent pas compte. Or Mistral est compris
de toute la race latine qui a puisé aux sources romanes. En outre, par
leur ordonnance classique, par la construction de ses vastes poèmes,
Mireille, Calendal, Nerto sont bien plus accessibles aux esprits de
culture classique que toute la production ordinaire, trop spécialisée,
du roman et du théâtre contemporains.
Frédéric Mistral a voulu le triomphe du Félibrige, dont il est
l’incarnation. Il a mis au service de la cause un demi-siècle de génie
et de pensée, de sagesse et de prudence, sans rien laisser au hasard. Il
n’a point été qu’un merveilleux roseau chantant de la petite patrie et
de la terre natale. Poète inspiré, il n’y a pas eu de génie plus
conscient et qui ait su mieux se discipliner; le succès ne l’a point
surpris; il revint tout de suite d’une pointe poussée à Paris, pour
asseoir dans son village la capitale d’un empire dont l’éclat a rayonné
sur le monde...
* * * * *
Il n’avait guère plus de vingt-cinq ans, lorsqu’un article de Lamartine
le faisait célèbre. Voici le portrait que l’auteur illustre de
_Graziella_ crayonnait de l’auteur inédit de _Mireille_:
Sa physionomie simple, modeste et douce, n’a rien de cette tension
orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
caractérise trop souvent les hommes de vanité, plus que de génie,
qu’on appelle les poètes populaires. Ce que la nature a donné, on le
possède sans prétention et sans jactance. Le jeune Provençal est à
l’aise dans son talent comme dans ses habits: la parfaite convenance,
qui donne aux bergers, comme aux rois, la même dignité et la même
grâce d’attitude ou d’accueil, gouverne toute sa personne. Il a la
bienséance de la vérité; il plaît, il intéresse, il émeut; on sent
dans sa mâle beauté le fils d’une de ces belles Arlésiennes, statues
vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.
Lamartine nous peint le jeune Provençal, qui aurait pu être un jeune
provincial, à l’aise dans ses habits. Il n’en a point changé la coupe,
non plus que celle de sa barbe. De combien de nos grands contemporains,
préoccupés de «se faire une tête», peut-on en dire autant? Prenez les
photographies de Mistral, depuis les plus anciennes: il est toujours le
même, il est lui.
Toujours sur la flottante chevelure noire ou blanche, sur le vaste
front, le feutre à larges bords: toujours la chemise à col rabattu où se
noue une Lavallière; toujours la jaquette déboutonnée sur le gilet
droit. Le poète est d’accueil familier, d’une patience inlassable, d’une
humeur égale et gaie; mais il y a de la majesté, de la grandeur dans sa
simplicité--«la dignité des rois et des bergers», comme avait défini
Lamartine. Certainement, d’instinct, il répugne à la petitesse du
commérage et à l’autobiographie. Mais il lui a fallu le dessein arrêté,
aussi, et l’énergie de débouter les indiscrets; car les assauts à son
intimité n’ont pas manqué.
Il fut bien embarrassé, lorsque de vieux amis et des admirateurs
passionnés décidèrent l’érection de sa statue, d’autant plus que ce
monument démesuré ne devait pas le satisfaire. Le sculpteur, M. Rivière,
connu pour de jolies statuettes, manquait de moyens pour les pièces
monumentales. Son Mistral ne rend guère l’admirable modèle déjà chargé
d’immortalité, le poète ne pouvait laisser croire qu’il
s’enorgueillissait de l’aventure. Vraiment, on eût dit qu’il allait
prendre le train, canne à la main, le manteau sur le bras:
--Il manque la valise, fit Mistral.
Sur ce mot on dut bien admettre que le poète n’attachait point à ce
jubilé cordial une importance délirante; mais il n’ignore pas la vertu
des fêtes et leur grâce efficace sur les foules; il se laissa donc
inaugurer par les blancs, et promouvoir commandeur de la Légion
d’honneur par les rouges; que l’on ne croie pas à quelque grossier
équilibre, quoique Mistral ait été conseiller municipal sans
interruption depuis qu’il est éligible, ce qui a valu à la mairie de
Maillane une décoration du Capoulié Valère Bernard. Il ne fait pas de
politique électorale, de politique qui eût jeté la discorde au camp
félibréen. Il n’est pas indifférent à la chose publique. La République
de 1848 le trouva lyrique et frémissant:
Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
Et tressaillez, dans vos sépulcres froids.
La liberté va rajeunir le monde...
Guerre éternelle entre nous et les rois.
Après le coup d’État de 1851, il renonça et pour toujours, «à la
politique inflammable», désormais tout à la Provence, tout à la Poésie:
Toi, Provence, trouve et chante...
conseillait le Lion d’Arles, et le poète songeait à Mireille et à
Calendal. Vainement on a essayé de l’embrigader, mais, comme toujours,
sa décision prise, il s’y est tenu. Nul calcul médiocre, mais noble
souci d’indépendance. Quand nous descendons déjeuner en Arles, tantôt
Mistral choisit «Pinus», tantôt «le Forum»; ce n’est point gourmandise,
ni caprices; mais chaque hôtel a «sa couleur»: Mistral ne veut être
marqué d’aucune. Cela n’a l’air de rien? Il y faut un rude courage,
quand les auberges rivales sont porte à porte. J’imagine qu’elles se
sont résignées à ne pouvoir accaparer le grand homme. Les visiteurs qui,
de tous pays, s’empressent en foule à Maillane, et à qui le maître
semble se donner, en se livrant si peu, n’aperçoivent qu’une vie
contemplative, sous un ciel enchanté, parmi les lauriers et les fleurs
enivrantes. En réalité, il n’est pas de journées plus occupées que
celles de Frédéric Mistral.
Les mille soucis et les quotidiennes contrariétés ne respectent pas sa
glorieuse solitude, et ne le laissent pas impassible. Mais c’est de haut
qu’il juge les petitesses humaines. Il les sait nécessaires. La
sensibilité de Daudet lui faisait comparer la gloire à un cigare fumé
par le bout allumé. Mistral ne la prend que par le bon bout, et n’en
tire que les bonnes bouffées. Au service de sa puissante et subtile
sagesse, n’a-t-il pas les plus tendres et les plus intelligents
conseils?
Auprès du Poète, les passants, à travers l’éblouissement du génie, ne
prêtent qu’une attention polie à la présence de Mme Mistral,
silencieusement effacée: de la maîtresse de maison, ils ne sauront que
la bonne grâce intime, la douceur charmante, le pur regard, la fraîcheur
de visage! Or, Mme Mistral est la grande prêtresse attentive du culte;
de l’intelligence la plus avisée, elle a sur tout et tous le jugement le
plus perspicace, elle est l’ineffable conseil de son mari, et sa
vigilante défense contre trop de tentatives quelquefois disgracieuses.
Avec quel tact infini elle s’entend à écourter les conversations
oiseuses! Avec quelles précautions délicates elle fait apporter le
foulard ou la couverture du maître, quand l’heure se refroidit! Comme
elle entretient l’ambiance simple et harmonieuse, avec l’aide de la
Marie du Poète, la servante fidèle qui est de la maison, où sa franchise
dévouée, son respect joyeux, son libre parler sonore contribuent à
établir cette atmosphère de simplicité et de grandeur patriarcale!
* * * * *
L’emploi du temps à Maillane? Lever à sept heures; après un léger café
au lait, Mistral travaille jusqu’à midi, où il déjeune, sobrement, de
plats rustiques, peu de viande, buvant le vin de son cru bien trempé
d’eau; ni café, ni alcool. Après midi, le maître reçoit, fait quelque
lecture et, régulièrement, abat ses quatre ou cinq kilomètres avec sa
femme. En 1884, après un dîner chez Daudet, Goncourt notait:
«Mistral se met à nous parler de son procédé de travail, de ses vers
fabriqués aux heures crépusculaires, à l’heure de l’endormement de la
nature; le matin dans les champs, selon Mistral, étant trop plein du
bruyant éveil de l’animalité.
Le souper est à sept heures, le coucher à neuf heures, mais quelles
journées remplies!
De sept heures à midi, correspondance qui se chiffre par dix ou quinze
lettres, et ce n’est pas le remerciement d’un mot banal aux envois de
livres, mais souvent de longues lettres personnelles; des livres qu’il
reçoit en quantité, ceux relatifs au félibrige doivent aller au Muséon
d’Arlaten, les autres à la Bibliothèque d’Avignon: les dédicaces ne
traîneront pas sur les quais. Dans l’énorme courrier qui arrive à
Maillane, l’_Argus de la Presse_ joue un grand rôle: il paraît
d’innombrables articles sur le félibrige et ses poètes, que Mistral
dépouille pour conserver les plus importants aux archives félibréennes.
Correspondance particulière ou générale, tout est absolument classé; un
bibliothécaire professionnel ne viendrait pas à bout de la tâche
qu’assume Mistral, chaque matinée. Mais il y a les lettres d’affaires,
compliquées et pressantes, fort nombreuses, auxquelles réplique le
créateur du Muséon Arlaten avec la méthode d’un juriste: Mistral a fait
son droit. Dans quelques négociations, j’ai pu apprécier de près la
promptitude et la justesse de ses vues et de ses décisions, sur les
points les plus arides.
* * * * *
Depuis vingt ans, c’est le Muséon Arlaten qui a été le but de Mistral.
Il a créé un musée incomparable, le musée de la Provence, de sa race, de
son histoire et de sa tradition, un musée complet et qui n’a rien d’un
musée, tant la vie palpite dans cette exposition rétrospective de tout
ce qui caractérise de la plante à l’homme, les origines, la grâce, la
beauté, le génie de la petite patrie. Quels débats pour transférer le
musée de son local primitif de la justice de paix au palais Laval, où il
n’a pu s’installer que grâce à l’argent du prix Nobel, et à l’appui de
M. Briand; car il a fallu un ministre de l’Ouest pour vaincre les
inerties méridionales[54]. Il y a fallu, surtout, l’obstination et la
foi de Mistral, sollicitant les dons, et, ce qui est plus difficile,
écartant les offres fâcheuses, qui auraient altéré la conception
première du palais du Félibrige.
[54] L’histoire de ces négociations a été exposée avec documents à
l’appui, pages 179-184.
Le peu de temps dont il dispose, Mistral le consacre à pousser jusqu’à
Arles ou à Avignon; en Arles, où il rencontre quelques félibres; en
Avignon, où il va faire un tour à la vieille librairie Roumanille,
fameuse dans le monde félibréen. Enfin, aux grandes dates, il se montre
à son peuple, déchaînant les adorations. En mai, c’était à Aix, pour la
Sainte-Estelle, où fut élue reine du Félibrige une Limousine, Mlle
Priolo. En juin, c’est, en Arles, la «Festo Virginenco». C’est assez, je
pense, pour évoquer un Mistral bien différent de celui que l’on imagine
volontiers: le poète, buvant son soleil, comme le lézard du cadran
solaire.
Toute la vie du splendide rénovateur de la langue d’oc fut d’une
activité incroyable et diverse; mais il n’a tourné vers la foule que son
front de Poète-Dieu, et la multitude n’a vu de lui que son regard
dominateur, comme on ne voit de sa maison grande ouverte que le faîte
baigné de lumière. C’est ainsi qu’il a tout discipliné sous sa maîtrise;
rien du dehors n’a de prise sur son rythme intérieur, qui ne s’est
jamais ralenti ou précipité sous le coup de nos pauvres fièvres:
toujours, il a mesuré d’une âme égale le court chemin qui devait le
mener de sa maison au cimetière, une centaine de mètres après cette
promenade d’apothéose dans la gloire. Car, de la mort aussi il s’est
paisiblement préoccupé.
* * * * *
Au point de vue politique et religieux, sa situation était ainsi
délicate. Un jour qu’une revue me demandait un article sur F. Mistral,
je préparai un petit questionnaire qu’il voulut bien remplir, pour se
plier au goût du jour:
_Demande._--Assistez-vous aux séances du conseil municipal? (Mistral en
faisait partie depuis cinquante-cinq ans!)
_Réponse._--Je n’ai plus le temps.
--A quels offices?
--Ni, hélas, pour les offices...
Ce qui n’empêchait pas ce chrétien peu pratiquant de recevoir la
bénédiction papale.
Les croyances héréditaires, sans doute profondes, de Mistral, ne lui
faisaient pas prendre la religion au tragique.
Naguère, en Avignon, il rencontra une amie qui s’offrit à porter un
petit paquet que le Maître avait à la main.
--Non, ce n’est pas lourd.
--Mais, cher maître...
--Non, non, curieuse; tu voudrais bien savoir ce qu’il y a dans ce
papier... Eh bien, devine...
--Maître...
--Tu ne peux pas trouver... Je vais te le dire. Il n’y avait pas de
crucifix dans ma chambre de Maillane... Je remettais toujours pour en
acheter un... Eh bien, voilà ce que j’emporte... Tu comprends, je me
suis dit que Mistral ne pouvait pas mourir et se présenter devant le Bon
Dieu sans crucifix.