Un poète de Saint-Flour: Buirette de Belloy.--_Plus je vis d’étrangers,
plus j’aimai ma patrie._
Grâces à Vermenouze, grâces à Mistral, je me suis donné quelques nuits
d’oubli, depuis une douzaine de jours.
D’Évian-les-Bains, je suis rentré à Malmaison le matin de la
mobilisation.
Durant quinze jours, j’ai été incapable d’une lecture, d’une pensée.
Je suis seul, mon fils est parti s’engager...
Depuis deux ans j’ai une table chargée de travail, de mes documents pour
ce livre à peu près achevé. Restaient quelques chapitres, à tirer de mes
nombreux articles sur le félibrige de Vielles, sur celui de Maillane. Je
me suis remis à cette facile besogne mais souvent interrompue par des
rumeurs inaccoutumées, des roulements d’autos, des marches de troupes,
des piétinements de troupeaux, des abois insolites.
Depuis un mois, je suis obligé de rentrer avant la nuit, quand je
m’aventure vers Paris. L’Auvergne et la Provence m’ont apaisé quelques
heures. Par ces nuits splendides d’un été lumineux et torride, comme je
n’en avais pas vécu ici; et les roses sont ivres de soleil, et, au lever
du jour, des pigeons roucoulent éperdument sur les toits...
Est-ce tout ça? mais je suis follement confiant, et je ne puis croire à
la guerre à quelques kilomètres d’ici.
* * * * *
Tout de même, le Gouvernement est parti pour Bordeaux--et je suis du
camp retranché de Paris, comme en 1870. Ce matin, j’ai vu que l’on
creusait des tranchées à la Porte-Maillot, et que l’on jetait les arbres
en travers des avenues. Et des avions allemands survolaient Paris. Pour
demain, après-demain la canonnade. L’heure n’est plus à la littérature,
il n’est que temps de ficeler le manuscrit. Verra-t-il le jour? En tout
cas, je désire que ce soit tel que, malgré son achèvement hâtif.
_Car il est bien fini pour moi._
Je ne me vois pas, _après la guerre_, revenant sur ces pages lointaines.
Oui, comme ce sera loin...
Cependant, j’avais réservé un chapitre pour la fin sur mon village «de
la petite patrie», ce Brezons où j’aurais tant voulu m’ensevelir... Je
voulais reparler de Saint-Flour, à cause de Buirette de Belloy, qui y
est né, qui a rimé un _Siège de Calais_, qui fut académicien et qui a
écrit un beau vers, dont Voltaire disait: Je le citerai souvent...
Ce vers, je voulais le mettre en exergue de ce livre:
_Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma Patrie._
Je me l’étais souvent répété, au cours d’une existence qui n’a pas moisi
sur place. Je ne pensais pas que je me rappellerais le vers du poète
sanflourain, dans des circonstances où il prend une telle envergure...
_Malmaison, 3 septembre 1914._