Écoutez Na Casteldoza:
Mais jamais envers vous je n’aurai cœur vil[35]
Ni plein de fourberie,
Bien qu’en échange je vous trouve pire à mon égard,
Car je tiens à grand bonheur
Pour moi cette conduite, au fond de mon cœur,
Au contraire je suis pensive, quand il me souvient
Du riche mérite qui vous protège
Et je sais bien qu’il vous convient
Une dame de plus haut parage.
[35] Mas ja vas vos non aurai cor truan, etc...
Et ailleurs:
Car je ne le prie pas que pour moi il s’abstienne
De l’aimer ni de la servir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu’il la _serve_ elle; mais qu’il me ranime en cette angoisse
De manière qu’il ne me laisse pas tout à fait mourir.
N’est-ce pas les cris, les soupirs, la plainte de Marceline:
Tout change, il a changé; d’où vient que j’en murmure?
Que l’amour a de pleurs quand il est dédaigné!
Tout change, il a changé. C’est là sa seule injure;
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, tout change, ma sœur, tout s’efface et je sens
Que la paix ou la mort a coulé dans mes sens!
La dame de Casteldoze ne nous est connue que par quatre morceaux, à
peine une centaine de vers: quelques-uns n’ont-ils pas mérité de
survivre, si délicats, si émus, si simples de sentiment éternel,--de
cette troubadouresse d’Auvergne;--si peu «troubadour», et si peu
«auvergnate»! Du moins, nous en jugeons de la sorte, parce que nous
avons accoutumé de considérer les troubadours tout d’une pièce et
l’Auvergne tout d’un bloc; que de diversités, au contraire!...
* * * * *
Nous étions partis du Puy, avec les troubadours--qui nous ont mené
loin...
Pourtant, point n’était besoin de tant courir pour faire jaillir de la
littérature du sol vellave.
Jules Vallès, n’est-il point d’ici? Jules Vallès, un grand écrivain,
sobre et ramassé, dont les mots volcaniques crèvent la page sombre de
leur jet igné, comme les dykes de basalte érigent leurs fusées de flamme
pétrifiée à travers la campagne hallucinée.
Oui, les révoltes de l’enfant contre la famille, les violences du
réfractaire et de l’insurgé sont récentes,--et Jacques Vingtras n’a pas
bénéficié encore de l’amnistie du temps! Sa bohème de barricade n’a pas
les suffrages du lecteur ami des gentilles aventures du pays latin. La
vie de bohème n’a qu’un temps, et puis l’étudiant se range. Jacques
Vingtras ne désarme pas.
Le Puy! L’enfant a aimé le Martouret, s’il détestait l’amer collège. Il
a aimé la porte de Pannesac, la rue qui sent la graine et le grain: il y
a pris le respect du pain. Par là, il a rêvé de chasse et de pêche,
devant les boutiques où se vendaient les engins merveilleux! Le
chaudronnier «en train de taper sur du beau cuivre rouge», le décrotteur
Poustache, la tannerie «avec ses pains de tourbe, ses peaux qui sèchent,
son odeur aigre», cette odeur montante, qu’il retrouvera à deux lieues
des fabriques pareilles, et vers laquelle il tournera son nez
reconnaissant. Voici les vacances, le village, les fêtes du _Reinage_.
On a du lard et du pain blanc, on boit du Vivarais... Je danse la
bourrée aussi, et j’embrasse tant que je peux... Il y a aussi la
promenade d’Aiguilhe, toute bordée de grands peupliers. De loin, ils
font du bruit comme une fontaine.
Après une année à Saint-Étienne, avec quelle fièvre le collégien revient
«au pays»! Il fait le grand garçon. Il casse la «croûte chez Marcelin,
qui a la réputation pour le vin blanc et les grillades de cochon... On
dit des bêtises en patois et l’on se verse le vin à rasades...
Qui, dans la littérature française, a laissé des pages rustiques
préférables à celle-ci?
Ici, le ciel est clair, et s’il monte un peu de fumée, c’est une
gaieté dans l’espace,--elle monte, comme un encens du feu de bois mort
allumé là-bas par un berger, ou du feu de sarment frais sur lequel un
petit vacher souffle dans cette hutte, près de ce bouquet de sapins...
Il y a le vivier, où toute l’eau de la montagne court en moussant, et
si froide qu’elle brûle les doigts. Quelques poissons s’y jouent. On a
fait un petit grillage pour empêcher qu’ils ne passent. Et je dépense
des quarts d’heure à voir bouillonner cette eau, à l’écouter venir, à
la regarder s’en aller, en s’écartant comme une jupe blanche sur les
pierres...
La rivière est pleine de truites. J’y suis entré une fois jusqu’aux
cuisses; j’ai cru que j’avais les jambes coupées avec une scie de
glace. C’est ma joie, maintenant, d’éprouver ce premier frisson. Puis,
j’enfonce mes mains dans tous les trous et je les fouille. Les truites
glissent entre mes doigts; mais le père Régis est là, qui sait les
prendre et les jette sur l’herbe, où elles ont l’air de lames d’argent
avec des piqûres d’or et de petites taches de sang.
On oublie trop ce Vallès faraud et joyeux dès qu’il est lâché en pleine
nature, loin du triste logis paternel. Avec quels éloges Théodore de
Banville citait ce fragment où il trouvait toute la grâce et la pureté
de l’antique:
Elles ont voulu me faire voir le verger. Va pour le verger! et j’y
entre en sautant par-dessus la barrière à pieds joints.
Voilà comme je suis, moi.
Mes cousines me regardent ébahies, je ris en revenant à elles pour
leur tendre la main et les aider à enjamber. Une, deux, voyons.
Elles poussent de petits cris et me retombent dans les bras en mettant
pied à terre; elles s’appuient et s’accrochent, et nous allons
dégringoler. Nous dégringolons, ma foi, on perd tous l’équilibre, et
nous tombons sur le gazon. Elles ont des jarretières bleues.
Comme il fait beau! Un soleil d’or! De larges gouttes de sueur me
tombent des tempes, et elles ont aussi des perles qui jouent sur leurs
joues roses. Le bourdonnement des abeilles qui ronflent autour des
ruches, derrière ces groseilliers, fait une musique dans l’air...
--Qu’est-ce que vous faites donc là-bas? crie une voix du seuil de la
maison.
Ce que nous faisons? Nous sommes heureux, heureux comme je ne l’ai
jamais été, comme je ne le serai jamais. J’enfonce jusqu’aux chevilles
dans les fleurs, et je viens d’embrasser des joues qui sentent la
fraise.
Comment peut-on dire, que de ses troubadours médiévaux à Jules Vallès,
et à tout à l’heure, Le Puy a manqué de littérature!