En Aurillac.--Louis Bonnet et l’Auvergnat de Paris.--Un concours de
«cabrettes».--La musette et la bourrée.--La Procednitza bulgare et la
bourrée d’Auvergne.--Bouréno bouranke; Bou rei Yo.--Des Bulgares, dans
le Cantal en 1210.--Cabrette et gaïda.--La fin de la cabrette.--La
révélation de Vermenouze.
Je n’aimai point Aurillac, tout de suite.
J’y venais entre deux trains, de Vic-sur-Cère, où je dirigeais mes
vacances d’il y a trente ans.
C’était, pour moi, la ville à préfecture, garnison, magistrats,
professeurs, fonctionnaires et commis-voyageurs,--qui sont l’apparence
banale de tous les chefs-lieux. Tout ceci est à fleur de pavé. Les
nomades administratifs n’entament guère la vie profonde de la cité; sans
doute, ils font renchérir le prix des loyers et de la truite; leur
souffle peut ternir d’embu la glace des cafés; il n’imprègne pas le
basalte foncier, car l’indigène ne se livre guère au passant... Où l’on
s’aperçoit que l’étranger compte peu, c’est aux vieilles dates de foires
et de marchés, quand la montagne dévale, quand, de toute la région, la
vacherie, la ferme viennent installer leurs bêtes et leurs produits par
le foirail, le Gravier, le Portail d’Aureinques, les placettes et les
rues de la capitale! Parmi la multitude aux blouses bleues, quels
visages de la race, qui n’ont pas changé, sous le vaste chapeau velu! Il
faut céder toute la place aux envahisseurs--qui ne se contentent plus de
l’auberge ancienne. Avec ses souliers ferrés et son bâton à lanière de
cuir, le café ni l’hôtel ne sont ignorés du fermier d’aujourd’hui, qui
ne craint pas la dépense; mais, ce progrès matériel, l’instruction plus
étendue, des mœurs moins rudes n’ont point modifié de beaucoup le statut
ancestral.
Ainsi l’ai-je apprécié, par la suite, dans la fréquentation plus intime,
dans l’exploration plus nombreuse de l’habitant et du pays, quand les
circonstances m’ont rendu familiers et chers ces horizons, quand
Aurillac est devenue pour moi le refuge dans la tempête.
* * * * *
C’est à Louis Bonnet, fondateur de _l’Auvergnat de Paris_ que je dois le
premier contact attachant avec Aurillac, et qui décida, sans doute, de
mon auvergnatisme! Louis Bonnet, dont la barbe de flamme fut, pendant
trente ans, l’étendard de l’Auvergne à Paris! Quelles ressources de
conviction et d’énergie, de foi et d’habileté, au service d’une cause
qu’il a créée et dont il a assuré, seul, le triomphe! L’entreprise
apparaissait chimérique, d’un journal hebdomadaire, régionaliste,
«faisant ses frais» à Paris. C’est, aujourd’hui, un organe à fort
tirage, encombré d’annonces, avec des éditions de province,--et
indépendant. Les dons d’une raison intrépide et claire, des qualités
d’écrivain de race, permettaient à notre chroniqueur débutant toutes les
espérances du journalisme et de la politique. Il n’est plus sorti de cet
_Auvergnat de Paris_, où il a amené quiconque, par l’atavisme, touche au
Massif central. Louis Bonnet a vaincu l’égoïsme et la défiance
traditionnels. Il a révélé aux Auvergnats l’esprit de solidarité. Il a
fallu une incommensurable propagande, par le fait: si des articles
avaient suffi, cela n’eût guère coûté de peine. Méthodiquement, un à un,
je crois bien, L. Bonnet a catéchisé «tous ceux de chez nous». Il a
groupé les métiers, les professions, les intérêts, les sympathies. Des
corporations vagues il liait le faisceau de sa _Ligue Auvergnate_,
aujourd’hui «_l’Auvergne_», où se rejoignent les sociétés, amicales,
mutuelles, syndicales, qui pullulent. Mais L. Bonnet ne projetait point
que de lier, comme il y a réussi, les Auvergnats de Paris: il entendait
qu’ils restassent reliés avec ceux d’Auvergne. Il savait que le secret
de la force durable est de reprendre pied au terroir. Il a dirigé «le
retour au pays», par des combinaisons avec les compagnies de chemins de
fer qui mettent en route des trains Bonnet, aux tarifs infiniment
réduits,--dont les convois montent, de plus en plus nombreux chaque
année, vers les villages salubres et les cimes vivifiantes...
Ainsi, émigrer n’est plus s’expatrier. La communication n’est pas rompue
entre ceux qui partent et ceux qui restent,--et qui s’ignoraient, aussi,
les uns les autres.
Ce fut par Louis Bonnet que je fus introduit, officiellement, en
Aurillac, sa ville natale.
* * * * *
Le 16 mai 1891, était inaugurée la nouvelle ligne de
Saint-Denis-les-Martel, avec ministre poussant jusqu’à Aurillac. Un
comité de la presse cantalienne avait projeté, en regard de la
manifestation politique, «un concours de musettes». Dès mes premiers
vers, inspirés de la maigre arête «des fortifs» de Paris, et non du
Puy-Mary! Louis Bonnet m’avait repéré et enrôlé, sans me connaître
encore personnellement, dans ses effectifs de combat. Grand maître de la
mobilisation, pour utiliser chacun, il attendait l’occasion propice. Je
fus de service commandé, pour le festival aurillacois de la cabrette!
J’étais très glorieux de présider à cette solennité peu banale: le
voyage s’effectua en musique, si l’on peut dire, avec quelques douzaines
de museteurs dans le train; car, déjà il fallait les faire venir de
Paris, où des bals de quartier les conservaient encore; il n’y en avait
déjà plus beaucoup au pays, envahi d’accordéons et de vielles! A ce
tournoi colossal de l’outre traditionnelle, l’audition n’était accordée
qu’aux instruments authentiques. Par l’émulation, Louis Bonnet avait
tenté d’enrayer la dégénérescence rapide. Hélas, le joueur typique, dont
les lèvres collées à l’embouchure, les joues gonflées, faisaient corps,
du moins faisaient figure avec la panse sonore arrondie d’un souffle
puissant, ce joueur du passé dont le pied martelait sur le sol le rythme
des airs populaires,--ce joueur n’est plus, maintenant; par un cordon,
le pied actionne un soufflet qui gave artificiellement la sorte d’oie
rouge ou bleue que le cabrettaire serre sous le bras gauche, et qui
pousse des cris de chèvre! la figure de l’exécuteur, impassible, à
travers cette aventure, ne fait qu’accentuer l’impression bizarre d’une
expérience ou d’une opération sur quelque volatile congestionné! Que
nous voilà loin des fêtes rustiques, où se scandait l’ancienne bourrée,
où quelque regret s’éplorait, si plaintif et touchant... L’habileté des
doigts n’est pas tout. Je veux croire que le souffle même de la race
passait de la poitrine de l’homme dans la poche à danses et à chansons,
et lui communiquait le charme naïf que l’on ne goûte plus aux
contrefaçons éventées d’à présent. Mais voici que la Bourrée ne serait
plus auvergnate! La controverse a couru les journaux.
Ni hommes ni femmes, tous Auvergnats, disait-on de nous. Il va falloir
changer pour: «Ni hommes ni femmes, ni Auvergnats: tous Bulgares».
* * * * *
En effet, les journaux signalent la prétention des vainqueurs
balkaniques de revendiquer notre bourrée montagnarde comme leur danse
nationale; aujourd’hui il n’y a plus de doute que les Boulgres aient
poussé de fréquentes incursions à travers le Massif Central.
_La Veillée d’Auvergne_, sous les signatures de M. Gandilhon Gens
d’Armes et de M. Marcellin Boudet, nous fournit de curieuses notes sur
«la Bourrée», le mot: Bougre, et les Bulgares en Auvergne. Ce serait par
leurs doctrines (hérétiques) que des milliers de Bulgares (expatriés) se
firent détester en France des puissances temporelles et spirituelles.
De là à devenir une façon de boucs émissaires, il n’y avait qu’un pas.
Il fut franchi. Tout leur fut attribué, le nommable et l’innommable.
Voltaire le constate en divers passages. Un fait historique contribua à
accentuer le sens défavorable du mot Bougre. Les guerriers de la
quatrième croisade, au lieu d’aller combattre les Turcs en Asie,
s’immiscèrent dans les querelles de Byzance. Beaudoin, fondateur de
l’empire latin d’Orient, ayant offensé le tsar bulgare, celui-ci
l’attaqua, le battit près d’Andrinople en 1205, le fit prisonnier, lui
fit couper bras et jambes et le jeta dans une oubliette à Tirnovo:
--C’en était assez, dit Voltaire, pour que les Bulgares fussent en
horreur à toute l’Europe.
* * * * *
Cependant, le mot: «Bougre» perdait à la longue son sens péjoratif. Il y
eut des bons bougres. Au XVIIe siècle, un _Joli Boulgare_, un _Bon
Boulgare_ s’appliquaient à un garçon bien tourné, à un brave homme.
L’Auvergne fait un emploi si abondant du terme, que l’Auvergnat, avec
son patois, devient le Bougri de Bougra de la chanson! Aussi, le docteur
C. Stoïtchof a-t-il remarqué et rapporté quelle place occupait la
ressemblance de notre bourrée avec la _Procednitza_ de ses compatriotes.
Le docteur C. Stoïtchof écrit dans la _Revue franco-bulgare_:
Les Auvergnats sont très passionnés pour leur danse, _la Bourrée_, et
l’exécutent avec frénésie. J’ignorais jusqu’au nom de cette danse
quand, en 1898, réveillonnant avec quelques étudiants auvergnats, je
les vis danser la bourrée. Grand fut mon étonnement. Cette danse se
rapprochait, à s’y méprendre, de la Procednitza bulgare. Mêmes pas,
mêmes gestes, même entrain. Rien n’y manquait: ni les talons
s’entrechoquant ou frappant le sol en cadence ni les mains s’agitant
en l’air alors que les doigts simulent le claquement des castagnettes
ou bien retombent avec bruit sur les hanches, les flexions des genoux,
les pas en avant et en arrière, les tours, les demi-tours jusqu’à de
petits cris stimulant l’ardeur des danseurs, tout y est. Bien que ce
soit là, de par la violence des mouvements, une danse plutôt
masculine, les femmes y prennent souvent part, faisant vis-à-vis aux
hommes... Mais ce qu’il y a de plus frappant, c’est que dans l’air
même de la bourrée on reconnaît le chant le plus populaire, le plus
répandu dans les provinces bulgares: _Bouréno Bourenké_.
Et l’attention est encore attirée par ces deux mots du chant bulgare
où nous trouvons le mot bourrée, pas altéré davantage que dans
_Bourellia_, nom patois de la danse auvergnate dans certains
départements français et piémontais. Donc l’air, la danse et jusqu’à
ces paroles initiales: _Bouréno Bourenké_ nous permettent d’affirmer
que nous sommes en présence d’une seule et même chose.
De la danse aux danseurs il n’y a qu’un pas... Aussi le docteur
Stoïtchof poursuit:
En 1904, je fis partie d’un voyage d’études médicales consacrées aux
stations thermales du centre de la France. Je me trouvai en pleine
Auvergne, et quel fut mon étonnement de me sentir là en pays de
connaissance: mêmes physionomies, même allure, beaux gaillards bruns
aux traits un peu rudes.
_Tout cela est auvergnat et tout cela est bulgare_, constate le docteur
Stoïtchof qui suppose une pénétration de hordes barbares mêlées à nos
vieilles populations.
Mais M. Gandilhon Gens d’Armes, arvernisant indéfectible, a tôt fait de
proposer l’hypothèse contraire.
Les Gaulois n’ont-ils pas laissé des enclaves celtiques dans l’Europe
centrale et presque parmi les Slaves? Pourquoi n’y en aurait-il pas
dans les Balkans? Ou du moins pourquoi n’y en aurait-il pas eu? Des
Gaulois ont si longtemps subsisté en Galicie. D’autres ont bien pu
implanter dans les Balkans des traditions celtiques, des rythmes, des
danses celtiques. Les hommes qui parlèrent si fièrement à Alexandre de
Macédoine en lui montrant le ciel, étaient fort capables de danser
d’endiablées «_montagnardes_». Mais oui, monsieur Stoïtchof, j’ai idée
que la procednitza bulgare n’est que la _bourrée_ arverne que nos
aïeux ont apprise à vos aïeux.
Je commençais à être quelque peu rassuré, d’autant plus que M. Albert
Dauzat venait à la rescousse pour maintenir à la bourrée une origine
française, sinon exclusivement auvergnate.
D’après M. Stoïtchof, la bourrée, cette danse nationale d’Auvergne,
serait, y compris son nom, d’origine bulgare! Les Bulgares ne
chantent-ils pas, en dansant: _Bouréno Bourenké_? Avec de semblables
rapprochements on arriverait vite à démontrer, par exemple, que le
français _chou_ vient de l’allemand _schuh_, soulier,--ou _vice
versa_,--et il n’y aurait plus, pour confirmer l’hypothèse, qu’à
rappeler l’anecdote classique à Paris de la semelle trouvée par
l’Auvergnat dans sa soupe aux choux!
Pour parler sérieusement, il est certain que les anciennes danses
populaires de pays très éloignés les uns des autres ont souvent entre
elles des caractères frappants de ressemblance. Un Portugais de mes
amis m’a affirmé--tout comme le Bulgare--que ses compatriotes
dansaient une vieille danse de tout point semblable à la bourrée. Et
qui sait si, au lieu de plonger dans la nuit des temps, ces danses,
moins vénérables peut-être qu’on ne le croit, ne viendraient pas tout
simplement de telle ou telle capitale, et si ce ne sont pas des
survivances provinciales de pas dansés à la cour à telles ou telles
époques,--lâchons le grand mot, de modes parisiennes?
C’est l’histoire de nos costumes provinciaux, dont je déplore autant
que quiconque la disparition, mais qui ont pour la plupart une origine
parisienne et non, hélas! régionaliste.
Il y a tout à présumer que la bourrée auvergnate vient du Nord.
D’après M. Giraudet, fondateur de l’Académie de danse, elle aurait été
dansée à Paris en l’an 879. J’ignore où ce renseignement a été puisé,
et j’ai tout lieu, je l’avoue, de me méfier: l’éminent artiste
rendrait un service inappréciable à la philologie s’il retrouvait
l’état civil du mot «bourrée».
En attendant, une seule certitude existe: c’est que
l’Auvergne--suprême paradoxe!--a emprunté au français le mot de sa
danse nationale: du mot français bourrée, elle a fait bouréyo, comme
du mot idée, idéyo, etc. «_Bourrée_» est cité en français, pour la
première fois, par Antoine Oudin, en 1642. Je ne crois pas qu’on
trouve ce nom de danse en Auvergne avant le XVIIIe siècle.
Le nom de la bourrée--sinon la chose--a été transmis à l’Auvergne par
le Bourbonnais, où la bourrée pendant le XIXe siècle, a été tout
autant en honneur, ainsi que dans le Haut-Berry: relisons, pour nous
en convaincre, les délicieux _Maîtres Sonneurs_, de George Sand. Car,
aujourd’hui, même dans la Limagne d’Auvergne, on ne danse plus la
bourrée: la plupart des jeunes gens l’ignorent autant que les
Parisiens.
Il faut féliciter les Cantaliens, plus traditionalistes, d’avoir
conservé cette danse pittoresque... Même si elle n’est ni celtique, ni
bulgare. Peut-être les érudits du Bourbonnais et du Berry pourront-ils
éclaircir définitivement le mystère de ses origines.
En tout cas, c’en est fini de la saugrenue étymologie fabriquée par un
folkloriste en délire, d’après qui _bourrée_ viendrait de: Bou reï yo
(bon roi il y a!), acclamation dont l’on aurait salué les nouveaux
souverains à leur avènement dans les villages d’Auvergne. Or, voici que
_La Veillée d’Auvergne_, par la plume de M. Marcellin Boudet, apporte
des arguments historiques à M. le docteur C. Stoïtchof. En 1210, de
redoutables bandes s’emparent de Laguiole, de Mur-de-Barrez, menacent
Aurillac et Rodez. Le seigneur de Tinières les arrête et les écrase.
Chaque année, un présent est remis au sauveur de Rodez, dont les envoyés
doivent crier par trois fois: «_Viva Tinièros que nos a défendut des
Albigés et des Bulgares!_»
Quelques années après, l’incursion est renouvelée par un prince
portugais, surnommé le _Bugre_, d’Avignon, soit qu’il eût des Bulgares
avec lui, soit pour rappeler la terreur des envahisseurs balkaniques. Le
Bugre fut battu, capturé et conduit à Paris.
En 1502, Gourdièges, canton de Pierrefort,--celui de mon enfance!--est
occupé par une tribu d’Albanais à la solde des ligueurs. Il fallut leur
donner assaut au château et «le forcer au pétard».
Par la suite, Bulgares, Albanais, Slaves, sont étiquetés Égyptiens
Bohémiens. «On bloquait dans cette expression les tribus slaves,
bulgares, danubiennes et autres étrangers». M. Boudet conclut «que des
Auvergnats et des Bulgares et autres gens des Balkans ont pu danser
ensemble la bourrée en plein Cantal, à une époque infiniment plus
moderne qu’on n’aurait cru.»
Ce qui n’est pas moins troublant, et dont ne parlent pas M. Marcellin
Boudet et M. Gandilhon Gens d’Armes, c’est que la _cabrette_ auvergnate
et la _gaïda_ bulgare ont le même instrument de musique,--l’outre qu’il
faut gonfler et dont le souffle, à la pression du bras, alimente la
flûte rustique.
* * * * *
Mais revenons à Aurillac, où je devais connaître Arsène Vermenouze, à ce
festival de museteurs qui me le donna comme voisin de jury, sous le
péristyle du Palais de Justice.
Là, s’entassaient les concurrents aux outres enrubannées, tandis que,
par l’averse croulante, sous de profonds parapluies, la foule emplissait
la vaste place où, depuis, a prospéré le square tout grêle alors. Nous
écoutions, nous prenions des notes pour le classement... Tout de même,
ils étaient trop--et puis, ils ne voulaient pas s’en tenir à leur
répertoire rustique, ils s’attaquaient à des airs d’opéra, à des
rengaines de café-concert! Un ministre passa, et la cohorte officielle,
avec discours d’usage qui, pas plus que la _Cabrette_, n’enrayèrent les
cataractes! Aussi, quand se dressa «le poète local», inscrit au
programme, je pensais qu’il n’y avait plus d’espoir. Devant nous, le
Déluge? Or, c’était Vermenouze qui, déjà... qui, depuis! Ah! il pouvait
bien pleuvoir! Le rideau de brume s’écartait et ce fut l’embellie
merveilleuse où le verbe du Poète lançait une chaleureuse bienvenue aux
concurrents:
... La bourrée[36] et la cabrette--tiendront toujours le même
rang,--car elles sont filles d’un même sang--et comme dans les mêmes
langes--dorment deux jumeaux côte à côte--ainsi font bourrée et
cabrette.
Mais dans le cœur de l’Auvergnat--leur amour est planté et
pousse,--comme à travers l’herbe et la mousse,--la racine d’un orme ou
d’un vergne.--Et nulle musique n’est aussi douce--à l’oreille d’un
Auvergnat.
[36]
Elo bourreio è la cabreto
Tourou toutchiour lou mèmo rong...
Dès que je tourne me mémoire vers cette journée qui se dérobe derrière
un rideau de pluie incessante, le visage de Vermenouze est seul à
surgir, en triangle osseux qu’allongeait l’arête du nez descendant vers
la barbiche en pointe; il y avait de l’arabe dans ses traits maigres, sa
peau tannée de nomade du désert; à défaut de burnous, on l’imaginait
volontiers sous la bure ascétique de quelque monastère espagnol!
Que je mette l’oreille aux portes du passé, pour y retrouver le premier
son entendu de sa voix, elle éclate métallique et martelée, mordante et
combative; sur cette physionomie rude, comme rocheuse, avec sa touffe de
poil revêche aux lèvres et au menton, il coulait de la douceur et de la
bonté des yeux tendres et frais comme des sources claires! La modestie,
l’assurance, l’indépendance et la fierté se décelaient à ses regards, à
sa parole, à son geste. L’assurance venait de ce qu’il avait fait de son
mieux. Il ne jouait pas un rôle. Il n’écrivait guère que pour quelques
amis, et ne disait que peu en public. De sa vie aventureuse au delà des
Pyrénées, peut-être, avait-il pris ces gestes, cette allure que l’on ne
possède pas si aisés, ni si nobles, dans nos lourdes montagnes.
Car, tout de suite, c’est par l’accord vigoureux de sa personne et de sa
poésie qu’il m’impressionna. L’originalité ne pouvait guère briller dans
cette apostrophe à nos humbles souffleurs de cabrettes. Mais la
sincérité, la conviction, la simplicité du récitant imposaient le rythme
et la phrase, révélaient un tempérament, prouvaient un caractère. La
curiosité me pressait. Certainement, notre patoisant n’était pas qu’un
versificateur local, comme il s’en produit à toutes inaugurations et
commémorations régionalistes. Sans doute, Vermenouze n’était pas qu’un
faiseur d’à-propos. Mon voisin accepta la conversation. Elle ne devait
s’achever que vingt ans plus tard,--avec la Mort.