Voici pourquoi vous vous en allez clochant,
Cavaire,--vous ne savez même pas cela!
Et pourquoi votre talon est plus court;
Parce que vous dites des paroles haineuses.
[32]
Bonafos, yen vos envit
E fatz vos un partimen.
[33] Cavaire eut le talon tranché ou «raccourci» (vers 43) par un
instrument ou outil en fer. S’agit-il d’un accident ou fut-il
réellement ainsi châtié des méfaits que Folco lui impute?
C’est dans les chansons de la dame de Casteldoze,--Dona
Casteldoza,--qu’il faut chercher l’amour, si rare dans nos troubadours
auvergnats. La poétesse était mariée,--mal mariée, peut-on supposer,--à
Turc de Mayronne que le Dauphin d’Auvergne nous montre plus occupé de
guerroyer que d’aimer. La dame de Casteldoze s’est éprise d’Armand de
Bréon, tendre et beau, mais inconstant,--qui aurait habité le château de
Merdoye, dont la ruine illustre encore les hauteurs de Neussargues. Or,
il ne s’agit plus de fadaises élégantes, de supplications courtoises, de
désespoirs rimés et chantés. Il semble que la plainte de l’amoureuse
délaissée monte d’un sentiment profond, sincère. La dame de Casteldoze
n’est pas la noble châtelaine à qui vont les hommages des poètes et des
galants seigneurs. Ici, la prière tendre et douloureuse émane de la
femme. Elle était très belle et très instruite, dit la biographie. Mais
l’instruction des dames, à l’époque, ne s’étendait guère. Leurs courtes
études même expliqueraient la différence remarquée dans l’expression
naturelle et touchante de la sensibilité de quelques poétesses
méridionales et le langage apprêté des troubadours. Aussi ne
composaient-elles point par profession.
Comme la châtelaine trahie se fait humble et soumise, en quels termes
implorants elle s’adresse au trompeur qu’il lui sied d’aimer malgré sa
dureté, et dont elle ne veut pas que le monde ait à blâmer la traîtrise:
Ami, si je vous trouvais gracieux[34],
Humble, franc et de bon mérite,
Je vous aimerais bien, tandis qu’à présent il me souvient
Que je vous trouve à mon égard méchant, félon et trompeur
Et je fais des chansons afin que je fasse entendre
Votre bon mérite, pour lequel je ne puis me résigner
A ne pas vous faire louer par tout le monde,
Au moment où vous me causez le plus de mal et de courroux
Je sais vraiment que ceci me sied fort bien,
Quoique tous prétendent qu’il est très inconvenant
Qu’une dame prie un cavalier au sujet d’elle-même
Et qu’elle lui tienne sans cesse un si long discours,
Mais celui qui le dit ne sait point bien juger,
Car je veux prouver, plutôt que de me laisser mourir,
Que dans la prière je trouve un grand réconfort
Quand je prie celui-là même par qui j’éprouve un dur chagrin.
Il est passablement fou celui qui me blâme
De vous aimer, puisque cela me convient si bien,
Et celui qui parle ainsi ne sait ce qu’il en est de moi;
Et il ne vous voit pas en cet instant comme je vous vis,
Quand vous me dites de n’avoir point de tristesse:
Qu’à quelque moment il pourrait arriver
Que de vous revoir j’aurais encore la joie.
Rien que de la promesse, j’en ai le cœur joyeux.
Tout autre amour, je le tiens à néant,
Et sachez bien que plus aucune joie ne me soutient
Sauf celle qui vient de vous, qui me réjouit et me ranime
Quand je sens le plus de peine et d’angoisse;
Et toujours je m’imagine avoir joie et contentement
De vous, ami, que je ne puis changer,
Et je n’ai point de joie ni n’attends de secours
Sauf autant que j’en aurais en dormant.
Désormais, je ne sais ce qu’en ma faveur je puis vous offrir
Car j’ai tenté par le mal et par le bien
Votre dur cœur, dont le mien ne se lasse point;
Et je ne vous mande pas par autrui, car je vous le dis moi-même,
Que je mourrai, si vous ne voulez pas me réjouir
De quelque joie; et si vous me laissez mourir,
Vous ferez péché, et je serai par là dans la souffrance,
Et par là vous serez blâmé vilainement.
[34]
Amics, s’ie-us trobes avinen,
Humil e franc e de bona merce
Il est passablement fou, celui qui me blâme: _Il ne vous voit pas en cet
instant comme je vous vis...!_
Car j’ai tenté par le mal et par le bien: _votre dur cœur dont le mien
ne se lasse point, ne se décourage point!_
(Comment ne pas songer à Marceline Desbordes-Valmore:
Si tu voyais ses yeux! Or! l’ange qui pardonne,
Doit regarder ainsi quand il ouvre les cieux!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Non, dit-il, non jamais tu n’as connu l’amour!
J’ai voulu me sauver... Il pleurait à son tour;
J’ai senti fuir mon âme effrayée et tremblante:
Ma sœur, elle est encor sur sa bouche brûlante.
Quelle sublime résignation dans ces deux cœurs qui se rencontrent à des
siècles de distance pour souhaiter, au plus fort de leur détresse, le
bonheur de l’infidèle. «_Priez pour lui_», dit Marceline:
Dieu, créez à sa vie un objet plein de charmes
Une voix qui réponde aux secrets de sa voix!
Donnez-lui du bonheur, Dieu! Donnez-lui des larmes;
Du bonheur de le voir, j’ai pleuré tant de fois.
J’ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne,
Mais tout ce qu’il m’apprend lui seul l’ignorera;
Il ne dira jamais: «Soyons heureux, sois mienne!»
L’aimera-t-elle assez celle qui l’entendra?
Qu’il la trouve demain, qu’il m’oublie et l’adore!
Demain! à mon courage il reste peu d’instants!
Pour une autre, aujourd’hui, je peux prier encore;
Mais... Dieu! Vous savez tout, vous savez s’il est temps.
Enfin: