III

Pierre de Rogiers, de naissance auvergnate (vers 1160-1180, dans le

Carladès), n’apporte guère d’autre contribution à notre point de vue que

sa biographie, d’ailleurs semblable par beaucoup d’endroits à celles du

Moine de Montaudon, de Pierre d’Auvergne, de Peire Cardenal: il était

d’Auvergne, gentilhomme, beau, avenant; chanoine de Clermont, il

manquait de zèle pour la piété et la retraite; comme il chantait et

composait agréablement, il se fit troubadour et même jongleur. Ainsi

plus d’un de ceux que leur famille destinait à l’état ecclésiastique

succombaient à la tentation de la vie nomade, brillante et courtoise.

Mais où d’autres, de leur première affectation, gardaient l’empreinte de

moralistes, prenaient tournure de prédicateurs, Pierre de Rogiers

n’apporta que son ardeur profane, nullement encombrée des vestiges de sa

foi, reléguée pour longtemps avec le camail et l’aumusse.

Pierre d’Auvergne le lui reprochait vivement dans le sirvente où il

s’irrite «d’entendre se mêler de chanter cent poètes pastoureaux dont

nul ne sait quelle note monte ou descend»:

En ceci Pierre Rogiers mérite mal--(et pour cela il en sera accusé le

premier)--qu’il chante d’amour publiquement;--et il lui vaudrait mieux

porter--un psautier dans l’église ou un chandelier--avec une grande

chandelle ardente[27].

[27]

D’aisso mer mal Peire Rogier

Per quel n’er encolpatz premier...

En effet, les amours de Pierre de Rogiers ne furent rien moins que

discrètes. Il se rend à la cour fastueuse de la vicomtesse de Narbonne,

dont les exploits guerriers, l’intelligence politique, le jeune veuvage

font une rare souveraine, royalement entourée et adulée. Pierre de

Rogiers soupire, se déclare, est écouté, jusqu’où? longtemps il est en

faveur, tant que la réputation d’Ermengarde n’est pas trop déchirée par

la jalousie des courtisans. Pour ce motif, ou d’autres, vient la

disgrâce, et, dolent, meurtri, inconsolable, le troubadour doit quitter

la Cour de _Tort n’avetz_,--comme il désignait la noble protectrice,

dont l’opinion voulait qu’il eût eu toutes joies d’amour.

Désormais, Pierre de Rogiers traîne sa désolation chez Raimbaud, comte

d’Orange, jusqu’à la mort de ce grand seigneur, troubadour aussi. Puis,

il gagne l’Espagne; après des séjours en Castille et en Aragon, il

revient en France où il fut traité avec honneur par le comte Raymond de

Toulouse. Pierre de Rogiers se retirera du monde. Il enfermera son

désespoir inapaisé dans l’austérité sévère du monastère de Grammont.

Enfin, dans une chanson publiée par M. René Lavaud, qui a réalisé la

première interprétation française de Pierre de Rogiers, le troubadour

dont on chercherait vainement une autre marque originelle, et chez qui

manque toute caractéristique du terroir, a laissé un vers de regret

tardif, à l’adresse du pays:

Je ne puis m’empêcher de me lamenter

De ce que notre compagnie se rompt;

Moi je m’en vais en terre étrangère:

_Certes, j’aime mieux froidure et montagne_

Que je ne fais figue et châtaigne

Et plaine et chaleur[28].

[28]

Non puesc mudar que nom plagna

Quar se part nostra compagna...

Etc...

Du moins voulons-nous croire qu’aux vallées ou aux plaines chaudes et

fertiles en fleurs et en fruits ce sont les froidures de la montagne

d’Auvergne que préfère l’émigrant obligé de partir:

Là-bas s’en va mon corps marri,

Par ici demeure mon âme...[29].

[29]

Lai s’en vai mos cors marritz

Et co remou l’esperiz...

Il y avait donc, en Auvergne, une «douce amie» qui pouvait faire oublier

Ermengarde?

Au cœur de l'Auvergne · 第 24 / 77 题