Si, de Pierre de Rogiers, l’on peut répéter une ligne qui, peut-être,
fait allusion à la montagne natale, d’autres troubadours, auvergnats ou
vellaves, n’ont à être évoqués ici que pour le hasard de leur naissance:
Pierre et Astorg de Manzat, Hugues de Peirols (à Rochefort-Montagne),
Bertrand II, Sire de la Tour, Michel de la Tour, Pons de Chapteuil,
Garin-le-Brun, Gasmar, Guillaume de Saint-Didier, Gausseran de
Saint-Didier, Guillaume Moissat de la Moissetrie, Pierre de Cère de
Cols, Faydit du Bellestat, Bernard Amouroux (de Saint-Flour), Astorg
d’Aurillac, baron de Conros, Astor de Segret.
Cependant, notons quelque trait de rudesse auvergnate chez Ebles de
Saignes; c’était le troubadour économe, qui mettait la peine d’argent
au-dessus des chagrins de cœur: _On ne souffre d’amour que si l’on veut.
Lequel est le plus malheureux, du débiteur ou de l’amant sans espoir?_
dialoguent Ebles et Guillaume Gasmar dans le tenson qui nous a conservé
cette pâle dispute; et le comtour de Saignes de se lamenter:
Guillaume Gasmar, jamais par amour[30],
Homme ne supporta pis, en sa jeunesse,
Que je n’ai fait moi-même en action et en pensée,
Et nul ne doit à présent davantage de son bien:
Aussi je sais, comme on sait par l’épreuve,
Qu’aucun mal ne se laisse
Comparer à la douleur d’amour;
Toutefois il n’est pas d’homme dans le monde entier qui souffre
pire mal
Que celui à qui chacun dit: «Paye-moi, paye!»
[30]
Guillaume Guaysmar, anc per amor
No trays piegz hom, de son joven,
Etc...
Ebles de Saignes ne fut pas épargné de Pierre d’Auvergne qui le
mentionnait dans sa galerie des mauvais troubadours:
Et maître Ebles de Saigne le dixième à qui jamais n’échut bien
d’amour,--quoiqu’il chante comme on bataille;--un petit vilain
chicaneur bouffi,--qui, dit-on, pour deux deniers du Puy--là-bas se
loue et ici se vend[31].
[31]
E’nn de Sagna I dezez,
A cuy anc d’amor non cenec bes,
Etc...
Mais, alors comme aujourd’hui, _l’éreintement_, souvent, prouvait que la
victime n’était pas si négligeable... L’effet des abatages de Pierre
d’Auvergne fut d’assurer la mémoire des troubadours qu’il massacrait et
dont la plupart n’ont laissé que leur nom sauvé par l’invective.
Décidément, les dames ne sont pas prisées des troubadours auvergnats,
comme c’est la règle courtoise. Ebles de Saignes redoutait l’assaut des
créanciers plus que les vicissitudes de la passion. Le tenson de Cavaire
et de Bonnafos est plus significatif encore, de l’infirme et laid
plébéien et de l’élégant seigneur qui préfère à une dame sa vengeance
contre les bourgeois d’Aurillac. Sur les origines de Cavaire et de
Bonafos on n’est pas exactement fixé (vers 1225-1250); mais, sans doute,
ils habitèrent Aurillac, où ils situent leur haineux différend. Cavaire
voyagea en Vénétie; il fut à la Cour du marquis d’Este, où il se
rencontra encore un concurrent, Folco, pour lui demander s’il avait
perdu le pied, mutilé par châtiment, pour sacrilège, à la suite de
l’effraction d’une sacristie. Cavaire ripostait en accusant Folco de
n’être qu’un bas comparse, vêtu et employé par un jongleur. Mais
reproduisons le tenson de Cavaire et de Bonafos, à titre documentaire de
polémique locale; les troubadours non plus ne craignaient de se ruer aux
querelles de personnalités: