Pierre d’Auvergne aurait dû être cité avant Pierre de Vic; mais, au Puy,
il était impossible de ne pas rencontrer le Moine de Montaudon,
l’épervier au poing.
«Peire d’Alvernhe», savant, lettré, avenant de sa personne, était fils
d’un bourgeois de Clermont-Ferrand. Très honoré et fêté par les
vaillants barons et les nobles dames, il ne doutait point de son mérite:
«Jamais avant moi ne furent écrits de vers parfaits.» (Du temps de
Pierre d’Auvergne, toutes les sortes de poésies étaient comprises sous
ce nom générique. _Chanson_ ne vient que plus tard, pour désigner les
pièces galantes qu’on chantait.) Sa célébrité se répandait, en ses
voyages et séjours, à la Cour de Sanche III de Castille, à la Cour
d’Ermengarde, comtesse de Narbonne, à celle de Raimond V de Toulouse.
Selon Nostradamus,--dont l’autorité est faible,--il était si bien
accueilli de toutes les dames qu’après leur avoir récité ses pièces il
s’en récompensait en embrassant celle qui lui plaisait davantage; et,
presque toujours, la belle Clarette de Baux avait la préférence...
Cependant, au bout de tant de succès terrestres, il songea au salut de
son âme, rentra au pays, et, dans l’état monastique, fit longue
pénitence, avant de mourir, très âgé.
Celui-ci fut un troubadour--expert en gracieuses trouvailles; ainsi,
quand il fait du rossignol son messager d’amour[22]:
[22] J. Anglade, _les Troubadours_.
Rossignol, en sa retraite tu iras voir ma dame, dis-lui mes sentiments
et qu’elle te dise sincèrement les siens; qu’elle me les fasse
connaître ici..., et que d’aucune manière elle ne te garde auprès
d’elle...
L’oiseau gracieux s’en va aussitôt, droit vers le pays où elle règne; il
part de bon cœur et sans crainte jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée.
Quand l’oiseau de noble naissance vit paraître sa beauté, il se mit à
chanter doucement, comme il fait d’ordinaire vers le soir. Puis il se
tait et cherche ingénieusement comment il pourra lui faire entendre,
sans la surprendre, des paroles qu’elle daigne ouïr:
Celui qui vous est amant fidèle voulut que je vienne en votre pouvoir
pour chanter selon votre plaisir...
Et si je lui porte un message joyeux, vous devez en avoir aussi grande
joie, car jamais ne naquit de mère un homme qui ait pour vous tant
d’amour, je partirai et volerai avec joie où que j’aille; mais non,
car je n’ai pas dit encore mon plaidoyer.
Et voici ce que je veux plaider: qui met son espoir en amour ne
devrait guère tarder, tant d’amour a des loisirs; car bientôt les
cheveux blonds se changent en cheveux blancs, comme la fleur change de
couleur sur la branche...
L’oiseau a bien volé tout droit vers le pays où je l’ai envoyé; et il
m’a fait tenir un message, suivant la promesse qu’il m’a faite:
«Sachez, dit la dame, que votre discours me plaît; or, écoutez--pour
le lui dire--ce que j’ai au cœur.
«J’ai bien sujet d’être triste, car mon ami est loin de moi... la
séparation fut trop rapide, et, si j’avais su, je lui aurais témoigné
plus de bonté, c’est ce remords qui m’attriste.
«Je l’aime de si bon cœur qu’aussitôt que je pense à lui me viennent
en abondance jeux et joie, rires et plaisirs; et la joie dont je jouis
secrètement aucune créature ne la connaît...
«Même avant de le voir il m’a toujours plu; je ne voudrais pas en
avoir conquis qui fût de plus haute naissance...
«Le bon amour est semblable à l’or, quand il est épuré; il s’affine de
bonté pour celui qui le sert, avec bonté, et croyez que l’amitié
chaque jour s’améliore...
«Doux oiseau, quand viendra le matin, vous irez vers sa demeure et
vous lui direz en clair langage de quelle manière je lui obéis.» Et
l’oiseau est revenu très vite, bien renseigné et parlant volontiers de
son heureuse aventure[23].
[23]
Rossinhol en son repaire
M’iras ma donna nezer
E dignas lil men affaire...
_Chrestomathie Provençale_, Karl Bartsch, Elberfeld, 1875.
Mais, Pierre d’Auvergne peut chanter que «l’homme sans amour ne vaut pas
mieux que l’été sans grain», on n’est pas toujours assuré de sa
sincérité amoureuse. Par contre, les poètes contemporains n’ont point à
douter de ses sentiments caustiques qu’il expose dans un sirvente, plus
tard repris et continué par le moine de Montaudon:
Je chanterai de ces troubadours qui chantent de plusieurs façons. Les
plus mauvais croient faire des prodiges; mais je leur conseille
d’aller chanter ailleurs; car il y en a une centaine qui n’entendent
pas la force des mots, et qui ne sont faits que pour garder les
moutons.
Chacun recevait son couplet, d’une virulence qui ne serait pas reniée de
nos polémiques d’actualité.
De ces vers, courtois ou satiriques, Pierre d’Auvergne devait se
repentir:
Amour, vous auriez bien sujet de vous plaindre, si un autre que le
juge juste m’éloignait de vous, car c’est à vous que je dois les
honneurs de la gloire. Mais ceci ne peut durer, Amour courtois; je
cesse d’être votre ami, je suis trop heureux d’aller où le
Saint-Esprit me guide; c’est lui qui me mène; ne vous fâchez pas, si
je ne reviens pas vers vous.
La poésie des troubadours, à ses origines, et longtemps après, est toute
profane, malgré tant d’adeptes ecclésiastiques: on l’a vu par le moine
de Montaudon. Pierre d’Auvergne aura été un des premiers à tourner sa
pensée vers des fins religieuses:
Il faudra mourir et passer par le chemin où sont passés nos pères...
nous mourrons tous; les richesses ne nous sauveront pas... Contre la
mort ne peuvent se défendre ni comtes, ni ducs, ni rois, ni marquis.
Ce sont là, conclut J. Anglade, des thèmes lyriques par excellence;
d’autres poètes, même parmi les troubadours, les ont développés avec
plus de bonheur, mais Pierre d’Auvergne est un des premiers à les
traiter; cette priorité, d’abord, et, ensuite, une certaine originalité
dans l’expression des sentiments, que la poésie des troubadours ne
connaissait guère encore, justifie l’attention que l’on doit donner dans
l’histoire de la littérature provençale à ces poésies religieuses[24].
[24] «Les chants de croisade» renferment bien une partie religieuse,
mais factice, accessoire; ils sont historiques, satiriques, plus que
religieux.
* * * * *
C’est un autre Auvergnat, un vellave, Peire Cardenal, qui fera entendre,
dans ce genre, la voix la plus hardie, d’une éloquence vengeresse, toute
chargée de foi et de colère, toute tonnante d’imprécations orageuses.
Peire Cardenal naquit au Puy, de souche noble. Au chapitre de la
cathédrale il apprit ses lettres, et sut bien réciter et bien chanter.
La cléricature ne l’attira pas: «Il s’éprit de la joie de ce monde, car
il se sentait gai, beau et jeune», tout ce qu’il fallait pour réussir
auprès des dames, par les cours où il se présentait avec son jongleur
qui interprétait ses compositions. Or, ce n’est point par de frivoles
chansons que s’illustra Peire Cardenal. Tout de suite éclate à son
esprit le néant des vanités du monde. Encore, le Moine de Montaudon,
Pierre d’Auvergne, avait, si peu que ce fût, sacrifié au goût du temps.
Pour l’amour Peire Cardenal n’a que de virulentes critiques:
Les amoureuses, quand on les accuse, répondent gentiment. L’une a un
amant, parce qu’elle est de grande naissance, et l’autre, parce que la
pauvreté la tue; l’autre a un vieillard et dit qu’elle est jeune
fille, l’autre est vieille et a pour amant un jeune homme; l’une se
livre à l’amour parce qu’elle n’a pas de manteau d’étoffe brune;
l’autre en a deux et s’y livre autant.
N’est-ce point là du meilleur réalisme auvergnat, d’un moraliste du
théâtre ou de la chaire plus que d’un poète lyrique? Avec quelle ironie
passionnée il raille l’amour et la phraséologie amoureuse:
Maintenant, je puis me louer d’Amour, car il ne m’enlève ni le manger
ni le dormir, je ne sens ni la froidure ni la chaleur; il ne me fait
pas soupirer ni errer la nuit à l’aventure; je ne me déclare pas
conquis ni vaincu; il ne me rend pas triste et affligé; je ne suis
trahi ni trompé, je suis parti avec mes dés.
J’ai un plaisir meilleur, je ne trahis pas, et je ne fais pas
trahir--je ne crains ni traîtresse, ni traître, ni féroce jaloux, je
ne fais point de folie héroïque, je ne suis point frappé, je ne suis
pris ni volé, je ne connais pas les longues attentes, je ne prétends
pas être vaincu par amour.
Je ne dis pas que je meurs pour la plus belle, ni que la plus belle me
fait languir, je ne la prie ni ne l’adore, je ne la demande ni la
désire, je ne lui rends pas hommage. Je ne me donne pas, je ne me mets
pas en son pouvoir, je ne lui suis point soumis, elle n’a pas mon cœur
en gage, je ne suis pas son prisonnier.
Tout de même, un jour, il exprime quelque regret de sa solitude:
Je voudrais essayer une fois de voir comment je pourrais chanter mon
amie, si j’en avais une. Je serais l’amant le plus parfait qui soit
jamais né. J’ai aimé une fois et je sais comment vont les choses
d’amour et comment j’aimerais encore[25].
[25] Peire Cardenal n’est pas le seul troubadour misogyne. Il y a
Marcobrun, de Gascogne, qui déclare: «Je n’aimai jamais et ne fus
jamais aimé.» De l’amour il parle ainsi: «Famine, épidémie ni guerre
ne font tant de mal sur cette terre comme l’amour; quand il nous
verra dans la bière, son œil ne se mouillera pas... Amour pique plus
doucement qu’une mouche, mais la guérison est bien plus
difficile...»
Nous n’en apprendrons pas davantage. D’ailleurs, il s’égarait sans doute
sur ses mérites latents d’amant et de chanteur. D’autres vertus et
d’autres qualités, plus puissantes, ont été les siennes. Au service
d’une superbe élévation de pensée et de convictions ardentes, il a mis
les dons les plus solides du satiriste, l’originalité du tour et de
l’expression, le courage de l’attaque, une combativité forcenée; et ses
mœurs, son caractère commandaient l’estime. Tout de même, on n’est pas
peu surpris de la liberté dont il en usait avec toutes les puissances,
sans aucune précaution de langage: ce fut un maître de l’invective
farouche, ne faisant grâce à personne. D’autre part, en cette implacable
période albigeoise, il ne fut rien moins que tendre aux croisés et au
Clergé. C’était un de ces croyants redoutables, qui fourbissent les
meilleures armes des hérétiques. Cependant, il n’apparaît pas qu’il ait
été jamais inquiété. Le notaire qui fournit les seuls renseignements
insérés dans la bibliographie provençale, Maître Michel de la Tour, nous
fait savoir que Pierre Cardenal avait bien environ cent ans quand il
mourut. C’est-à-dire à la fin du XIIIe siècle. Long espace d’humanité,
aux mœurs peu resplendissantes, s’il faut écouter les sirventes
impitoyables du troubadour, dont la vie et l’œuvre ne répondent guère
aux images habituelles que l’on se fait du poète médiéval, honoré par
les rois et les barons.
Des hommes en général, Peire Cardenal ne parle qu’avec un pessimisme
définitif:
Il existait une cité, je ne sais où; il y tomba une pluie de telle
nature que tous ceux qui en furent atteints devinrent fous: tous, à
l’exception d’un seul; il se trouvait dans sa maison, et dormait quand
la pluie tombait. Quand la pluie eut cessé il se leva et vint parmi le
public, il vit faire toutes sortes de folies; l’un lançait des
pierres, l’autre des bâtons, l’autre déchirait son manteau; celui-ci
frappe son voisin; celui-là pense être roi, l’autre saute à travers
les boues. Celui qui avait son bon sens fut fort étonné de ce
spectacle, mais les autres manifestaient encore plus d’étonnement; ils
pensent qu’il a perdu son bon sens car ils ne le voient pas faire ce
qu’ils font, il leur semble que ce sont eux qui sont sages et sensés
et que c’est lui le fou.
Bref, ils lui tombent dessus à bras raccourcis et il s’enfuit à
demi-mort. C’est bien l’image du monde, dit Peire Cardenal; les hommes
sont les fous, mais ils regardent comme un fou celui qui ne leur
ressemble pas, parce qu’il a le _sens de Dieu_, et non celui du
monde[26].
[26] Joseph Anglade, _les Troubadours_.
Entre tous, les gens d’église, voilà l’ennemi. Le clergé est sa bête
noire! Il lui reproche tous les vices, tous les calculs, toutes les
turpitudes:
Les clercs se font bergers et semblent des saints, mais ce sont des
criminels; quand je les vois habiller, il me souvient d’Isengrin qui,
un jour, voulut venir dans l’enclos des brebis; mais, par peur des
chiens, il se vêtit d’une peau de mouton, puis mangea tous ceux qu’il
voulut...
Rois, empereurs, ducs, comtes et chevaliers gouvernent d’ordinaire le
monde; maintenant, ce sont les clercs qui ont le pouvoir, ils l’ont
gagné en volant ou en trahissant, par l’hypocrisie, les sermons ou la
force... Je parle des faux-prêtres qui ont toujours été les plus
grands ennemis de Dieu.
Il s’emporte contre l’opinion, accréditée par le pape et les cardinaux,
que l’aumône rachète tous les péchés:
Les riches auraient donc plus de facilité pour le salut que les
pauvres.
Il faudra venir jusqu’à Pascal pour retrouver cette verve drue, précise
et brûlante, auvergnate:
Indulgence, pardons, Dieu et le diable, ils mettent tout en usage. A
ceux-là ils accordent le paradis par leurs pardons; ils envoient
ceux-ci en enfer par leurs excommunications. Ils portent des coups
qu’on ne peut parer; et nul ne sait si bien forger des tromperies
qu’ils ne le trompent encore mieux.
Voyez les jacobins, sur lesquels s’acharna Peire Cardenal:
Vêtus de vêtements fins et souples, amples, légers en été, épais en
hiver, avec de bonnes chaussures, semelle à la française, et quand il
fait grand froid en bon cuir de Marseille, bien cousu, ils vont
prêchant et disant qu’au service de Dieu ils mettent leur cœur et leur
avoir... Si j’étais mari, je me garderais de laisser approcher de ma
femme ces gens-là: car ces moines ont des robes de même ampleur que
celles des femmes: rien ne s’allume si aisément que la graisse avec le
feu...
Certaines pièces sont d’une véhémence biblique, qui semble monter de
l’Ecclésiaste:
Les vautours ne sentent pas plus vite la chair puante que les clercs
et les frères Prêcheurs ne sentent où est la richesse; aussitôt, ils
deviennent l’ami du riche, et si la maladie l’accable, ils se font
faire des donations. Mais savez-vous que devient la richesse mal
acquise? il viendra un fort voleur qui ne leur laissera rien; c’est la
mort qui les abat, et, avec quatre aunes de drap, les envoie dans une
demeure où les maux ne leur manqueront pas.
Évidemment, Peire Cardenal ne s’attaquait, il le répétait sans cesse,
qu’aux mauvais prêtres «larges en convoitises mais chiches de bonté»...
Cependant, soit d’élan, soit à la réflexion, il croit utile de préciser
sa croyance en Dieu--et à Rome. En effet, plus d’une fois, Peire
Cardenal fulmine en marge du dogme et tient à Dieu des discours d’une
énergie bien profane:
Je veux commencer un nouveau sirvente que je réciterai au jour du
jugement à celui qui me créa et me forma du néant; s’il veut m’accuser
de quelque faute et me mettre parmi les damnés, je lui dirai:
Seigneur, pitié, arrêtez; j’ai combattu toute ma vie les méchants;
gardez-moi, s’il vous plaît, des tourments de l’enfer.
Je ferai émerveiller toute sa Cour quand on entendra mon plaidoyer;
car, je dis que Dieu est injuste avec les siens, s’il pense les
détruire et les mettre en enfer; car il est juste que celui qui perd
ce qu’il pourrait gagner au lieu d’abondance gagne la disette: Dieu
doit être doux et libéral pour retenir à la mort des âmes de ses
créatures.
Sa porte ne devrait pas se fermer, pourvu que toute âme qui voudrait y
entrer y passât joyeusement; car jamais cour ne sera parfaite si une
partie pleure pendant que l’autre rit; et quoique Dieu soit souverain
et tout-puissant, s’il n’ouvre pas sa porte, on lui en demandera
raison...
* * * * *
Il devrait bien anéantir les diables; il en aurait plus d’âmes et plus
souvent; cette exécution plairait à tout le monde et il pourrait s’en
absoudre lui-même.
Beau Seigneur Dieu, je ne veux pas désespérer de vous; au contraire,
j’ai en vous le ferme espoir que vous m’assisterez à l’heure de ma
mort, parce que vous devez sauver mon corps et mon âme. Et je vous
ferai une belle proposition: renvoyez-moi où j’étais avant de naître,
ou bien pardonnez-moi tous mes péchés; car je ne les aurais pas commis
si je n’avais pas existé.
Peire Cardenal fut vraiment un trouveur de poésie religieuse,--qui se
développera; encore il introduisit cette nouveauté d’écrire en l’honneur
de la Vierge; ce qui deviendra fréquent après lui, mais n’existait pas
avant:
Si, ayant souffert en ce monde, j’allais brûler en enfer, ce serait
tort et péché; car, je puis vous reprocher que pour un bien vous
m’avez donné mille maux. Par pitié, je vous prie, dame Sainte Marie,
qu’auprès de votre fils vous nous serviez de guide!
Par cette intercession, Peire Cardenal achevait le précédent sirvente.
Il a laissé des invocations à la Vierge d’une suavité qui contraste avec
ses satires. Nous en resterons à celles-ci qui émanent plus sûrement du
montagnard vellave.
Il nous faut dire que les gens d’église ne lui faisaient pas oublier
rois et seigneurs:
Vous les perceriez (les méchants barons) en deux ou trois endroits
pour en faire sortir la vérité, qu’il n’en sortirait que des
mensonges, qui se déborderaient comme un torrent... Lorsqu’un grand se
met en route, il a comme compagnon--devant, à côté, derrière lui--le
crime; la convoitise est du cortège; le Tort porte la bannière et
l’Orgueil le guidon...
Les gens de justice ne sont point épargnés non plus. Mais nous revenons
à la terrible opinion que Peire Cardenal avait de tout son siècle:
Depuis le levant jusqu’au couchant, je fais cette proposition à tout
le monde: je promets un besan à tout homme loyal pourvu que chaque
homme déloyal me donne un clou; un marc d’or au courtois si le
discourtois me donne un denier; un monceau d’or à chaque homme vrai,
si chaque menteur veut me donner seulement un œuf. J’écrirais sur un
parchemin, large comme la moitié du pouce de mon gant, toutes les
vertus qui sont dans la plupart des hommes; d’un petit gâteau, je
nourrirais tout ce qu’il y a d’honnêtes gens, mais si je voulais
donner à manger aux méchants, j’irais sans regarder criant partout:
Messieurs, venez manger chez moi...
Tel est le thème de furieuse misanthropie où il excelle. Ces diverses
citations montrent assez l’originalité, la vigueur du tempérament
littéraire, la franchise et le courage du Peire Cardenal, troubadour
sans amour.