CHAPITRE VIII

Les troubadours d’Auvergne; Le Puy.--Le Velay et la littérature.--De

Nostradamus à M. Joseph Anglade.--Les troubadours cantaliens. M. le duc

de la Salle de Rochemaure; les récits Carladéziens.--Pierre de Vic. La

cour de l’Épervier.--Le moine de Montaudon. «Tensons entre Dieu et le

moine». L’hospitalité auvergnate. Les ennuis du moine-troubadour. Ce qui

lui plaît.--Un troubadour contre les femmes.

I

Le Puy...

Le Puy-Sainte-Marie...

Où l’on songe à Orvieto, dressée sur son rocher de tuf isolé, dans la

région volcanique de Bolsena,--à Orvieto, à Sienne, avec leurs

cathédrales à façades polychromes, leurs assises de basalte noir, de

calcaire blanc...

Le Puy, qui a sa légende miraculeuse, son histoire pathétique ou

gracieuse, avec les heures nationales où Charles VII venait implorer la

Vierge d’Anis, où Jeanne d’Arc faisait porter ses oraisons par sa mère

et par ses amis[13], où le sanctuaire du Puy était en même temps le

sanctuaire et le palladium de la royauté française, Le Puy, la capitale

des Vellaves, dont l’évêque Aymard de Monteil, en 1096, entraînait les

chevaliers à la croisade! Le Puy, où montèrent des papes et des rois, de

Charlemagne à François Ier, où siégèrent des Conciles et des Assemblées

des États du Languedoc,--et qui subit la disette, la peste, les assauts

violents des Huguenots; Le Puy, où l’église Saint-Laurent montre la

statue de Du Guesclin et le tombeau renfermant les entrailles du héros!

Le Puy, dont les siècles ont épargné la carrure féodale, une des villes,

une des filles de France qui ont le mieux gardé leur visage du moyen

âge... On a visité Orvieto, Sienne. Mais non Le Puy! Ce n’est pas sur

les itinéraires en vogue:

[13] _Le Velay et la Littérature_, par P. de Nolhac (feuilleton du

_Journal des Débats_, 14 décembre 1912).

On visiterait davantage le Velay, écrit M. Pierre de Nolhac, s’il ne

manquait un peu de «littérature»...

--Ce n’est pas l’Italie, c’est plus beau, proclamait George Sand, qui a

situé deux de ses romans dans le Velay; ils n’ont pas suffi à consacrer

l’étonnant pays que «les gens qui l’habitent ne connaissent pas plus que

les étrangers».

Ce n’est pas l’Italie! Ce n’est pas l’Espagne, non plus! Pourtant, du

château de Polignac, ou du rocher Corneille, quels aspects de nature

frénétique et désespérée (comme n’en déroulent pas d’aussi hallucinants,

aux soirs de lune romantique, les environs de la fauve Tolède et du rude

Tage)! avec ces pics solitaires, ces colonnes géantes, ces aiguilles,

ces orgues basaltiques, ces buttes de scories agglutinées, témoins

informes et prodigieux des heurts forcenés de la matière, debout depuis

l’orée des temps comme les bornes inusables et les points de repère les

plus reculés du Néant et de la Création...

Peut-être, malgré le charme champêtre des vallons où circule la jeune

Loire, si le voyageur n’est pas attiré et retenu ici faut-il en accuser

ces horizons comme hantés de menaçants écueils, de farouches

épaves,--où, dans la pierre furieuse et immobile dressée contre le ciel,

s’enferme, impénétrable, une malédiction mystérieuse de l’origine des

choses.

* * * * *

Il fallait, pour que l’homme se passionnât à ces vertigineux parages,

l’ardeur épique et religieuse des époques de guerre et de foi où

l’esprit ne se lassait point d’une incessante confrontation, par

l’action ou la pensée, avec la Mort; où les châteaux, et surtout, les

abbayes s’imposaient aux sites les moins accessibles aux passants, et

les plus propices à la prière, parmi le silence et la solitude qui sont

les enfants de chœur de l’Éternité!

Comme il est des lectures trop sévères, il est des spectacles trop forts

pour les siècles raffinés où le goût s’affole du bibelot et se détourne

du monument. Combien de gens connaissez-vous--en dehors des sociétés de

gymnastique!--qui acceptent de gaîté de jambe de gravir des ruelles

escarpées et cailloutées, et les cent quarante marches composant à

Notre-Dame-du-Puy l’avenue verticale où, dans le passé, se pressaient

les pèlerins de l’univers,--qui ne faisaient que du centimètre à

l’heure, sur les genoux!...

* * * * *

La Vellavie manque de littérature? Pas tellement!

Certes, guides et dictionnaires ne sont point abondants sur ce thème.

Ils signalent bien les incursions des Sarrazins, les rapines des

Routiers contre qui s’instituait la Confrérie des _Capuchons blancs_,

l’invasion des Anglais, la dévastation des Bourguignons. Tous les

manuels du tourisme renseignent sur la _Vierge Noire_, en bois de cèdre.

* * * * *

Mais, sur les Troubadours,--silence!

Silence même chez M. de Nolhac, qui n’entend que «la prière du Puy»;

chez M. Louis de Romeuf, dans son «Éternelle Prière du Puy»[14].

Pourtant, durant deux siècles, les chants et controverses d’amour

attirèrent au Puy une clientèle moins grave et douloureuse que les

croyants et les souffrants en quête de guérisons merveilleuses! Comment

omettre ces joutes brillantes des «Trouveurs», qui suivaient les

tournois et les jeux des chevaliers, à l’époque des magnificences et

largesses de Guillaume-Robert Ier, dauphin d’Auvergne (1169-1234), dans

cette cour du Puy où fondit sa fortune, rapidement.

[14] _L’âme des villes_ (La Chaise-Dieu, Le Puy, etc.), Perrin.

Mais il la réédifia, assez vite, jusqu’à se faire reprocher sa lésine,

dans un couplet de l’Évêque de Clermont, d’où, riposte du Dauphin,

l’accusant d’avoir une maîtresse, dont il aurait fait assassiner le

mari. Ainsi le prince des Troubadours maniait furieusement l’invective;

l’adversaire n’était pas en repos:

Le Comte veut enseigner à un évêque à donner des bénédictions. Il

ferait mieux d’apprendre lui-même à jouter dans un tournoi; car, je ne

crois pas qu’il en ait jamais vu aucun...

Cependant, la Cour du Puy entendait d’autre poésie, comme nous le

rappellera la biographie de Pierre de Vic, le moine de Montaudon, qui en

avait été fait seigneur, et chargé de _donner l’épervier_.

* * * * *

L’histoire des troubadours d’Auvergne et du Velay ne diffère pas de

celle des autres troubadours, à laquelle le lecteur devra se reporter.

En effet, un volume entier ne suffirait pas à contenir les généralités

maintenant acquises sur cette période si longtemps mal connue et

négligée, où, pourtant, les maîtres du _Gai-savoir_ assuraient

l’hégémonie littéraire de la France méridionale sur les contrées

voisines. D’ailleurs, ce _Précis_ existe, des vies, des œuvres, de

l’influence des troubadours, par M. Joseph Anglade. L’érudit professeur

fournit la critique décisive qui ruine le fatras d’erreurs accumulées

depuis Nostradamus et Raynouard. Il élucide la doctrine de l’Amour

courtois, source de la perfection poétique et morale. Il montre le culte

de la «forme» en tant de genres, admirée par Dante et Pétrarque. Du

premier troubadour jusqu’à la Renaissance félibréenne M. Anglade a

projeté la lumière sur les légendes et la réalité, les théories, les

écoles, les hommes et les œuvres.

Il a doté nos bibliothèques d’un livre assez clair et assez simple pour

qu’il fût à la portée de tout le monde. Il a réalisé le vœu de Giraut de

Bornelh:

Je ferais, si j’avais assez de talent, une chansonnette assez claire

pour que mon petit-fils la comprît.

* * * * *

Nous ne détacherons donc des «Troubadours», les Auvergnats, que pour

leurs origines. Car ils n’ont pas laissé d’œuvres de terroir. Sans

doute, voilà la raison de l’oubli où s’est affaissée leur mémoire dans

un pays, d’habitude, fidèle au souvenir de ses enfants célèbres. Mais

«l’amour courtois», de mode à travers les châteaux et les assemblées du

moyen âge, ne devait guère toucher nos peuplades montagnardes, seules

fixées au sol, alors que se désagrégeait la société féodale. Chanteurs,

musiciens et jongleurs, avec leurs chansons, sirventes, tensons,

complaintes, aubades et sérénades, pastourelles, ballades, estampies, ne

pouvaient être que des amuseurs, dont les jeux n’offrent pas d’attrait

pour une race peu sentimentale, sans penchant vers le féminisme.

D’Auvergne, nos troubadours avaient vite fait d’émigrer jusqu’à

l’étranger. Je comprends que, si légers et fugaces, on omette de les

situer parmi le décor énorme et comme foudroyé du Puy, et de ses monts

tout boursouflés de scories et hérissés de dykes volcaniques. Des

centaines de noms se sont perdus. De ces «tournées» fastueuses, dont les

«vedettes» imposaient à l’Italie, à l’Espagne, au Portugal, aux contrées

germaniques, le génie lyrique provençal, il ne reste que de maigres

fragments dispersés dans les bibliothèques de Paris, de Milan, de

Florence, de Rome, d’Oxford, et jusqu’ici mal identifiés! Nulle

publication, nulle traduction d’ensemble; et c’est à la philologie

allemande qu’est dû le grand courant des études romanes. Comment nos

esprits seraient-ils entraînés à l’évocation de ces visages incertains.

Des troubadours, la foule ne sait que le mot qui les désigne, avec une

nuance de raillerie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Icil d’Alverne i sunt lis plus curteis_

(Ceux d’Auvergne sont les plus courtois.)

Par une erreur fréquente, on rapporte l’éloge à l’honneur de nos

troubadours, paisibles poètes. Or, il s’applique à nos guerriers: _les

plus courtois_, c’est-à-dire les plus loyaux et les plus braves, à nos

preux, défenseurs de France la douce, contre le Sarrazin,--qu’en une

revue homérique nous montre la Chanson de Roland.

Cependant, nos troubadours d’Auvergne se recommandent par assez de

mérites personnels pour qu’il soit inutile de détourner à leur profit

des compliments qui ne leur furent pas destinés.

* * * * *

Les troubadours d’Auvergne! La délimitation n’est pas commode. Tantôt

ils sont mêlés à ceux du Velay. Ou bien, l’on essaie de mettre à part

ceux du Cantal. Mais, en vérité, ici ou là, ils ne sont guère

_Auvergnats_, que de naissance. Ils n’ont rien laissé sur l’Auvergne qui

atteste leurs hérédités montagnardes. Ils ne chantent pas le pays. Ils

ne s’expriment pas dans le parler populaire. Ils sont des troubadours,

pareils à ceux d’Aquitaine, de Languedoc, de Provence, de Roussillon, de

Catalogne, écrivant tous à peu près la même langue littéraire limousine

provençale, qui avait gagné partie de la péninsule ibérique et de

l’italique. Ils sont des troubadours, lyriques et satiriques, des

adeptes exclusifs de la doctrine chevaleresque de l’amour courtois. Ils

sont des troubadours, à la dévotion des nobles dames et des puissants

seigneurs, des poètes de l’art le plus raffiné: leur richesse de

technique est inouïe; près d’un millier de formes de strophes attestent

leur incomparable virtuosité!

Aussi, est bien vaine la classification des _Troubadours Cantaliens_,

imaginée par M. le duc de la Salle de Rochemaure. Même, elle ne va pas

sans danger, en provoquant l’illusion qu’un troubadour cantalien

présente des caractéristiques régionalistes évidentes. Mais ce n’est pas

tout. Sous ce titre: _Les Troubadours Cantaliens, XIIe-XXe siècle_,

l’auteur, comme par une chaîne ininterrompue, relie tous poètes romans

et patois natifs du futur, ou présent département du Cantal, de Pierre

de Vic à J.-B. Brayat!

Il eût suffi d’une différence de quelques mètres dans le bornage

administratif pour que tels troubadours ne fussent plus cantaliens, mais

de la Haute-Loire ou du Puy-de-Dôme. C’est écrire l’histoire littéraire

d’une manière bien hasardeuse. Nous avons approché Arsène Vermenouze

d’assez près pour être en mesure d’affirmer qu’il ne connaissait guère

les ancêtres médiévaux qu’on lui octroie si délibérément. Sans doute, on

l’eût fort étonné en le saluant comme de la lignée de Pierre de Vic,

Guillaume Moisset de la Moissetrie, Pierre de Rogiers, Ebles de Saignes,

la dame de Casteldoze, Pierre de Cère de Cols, Faydit du Bellestat,

Bernard Amouroux, Astorg d’Aurillac, Astorg de Segret, Guillaume

Borzats, et d’autres, incertains: Gavaudan-le-Vieux, Hugues de Brunet,

Raymond Vidal de Bezaudun! Troubadour, le rude chantre réaliste du pays

et du paysan cantalien! C’est le patoisant qui lui a succédé comme

majoral au consistoire félibréen qui commet telle hérésie! Il est vrai

que M. le duc de la Salle de Rochemaure n’avait pas publié son ouvrage,

quand il s’agit de remplacer Vermenouze. _Les Récits Carladéziens_

pouvaient mériter les suffrages méridionaux à leur auteur. Non qu’ils

vaillent par des qualités d’invention et de composition. Mais ils

abritent de la destruction quotidienne le dialecte de Carladez que M. le

duc de la Salle possède intimement,--de l’avoir appris, tout enfant,

avec les pâtres du Doux, et de le pratiquer couramment avec ses gens et

les fermiers de son village. Ce n’est donc pas un divertissement

d’amateur. Lui, non plus, ne s’apparente guère aux troubadours, quand il

déchaîne le rire des assemblées par sa verve drue, toute farcie des

savoureuses expressions du terroir.

Dans un ouvrage de deux volumes, à prétentions savantes et artistiques,

curieusement imprimé et illustré, voici des reproductions de miniatures

(manuscrits de la Bibliothèque Nationale), portraits des Troubadours

Cantaliens. Voici des photographies de nos patoisants modernes. Voici

une transcription de la musique faite sur une pièce du Moine de

Montaudon. Car les récitations des troubadours sont soutenues d’un

accompagnement musical: «Le couplet sans musique est un moulin sans

eau», dit Carbonel, de Marseille. Enfin, tome II, voici les textes des

_œuvres des Troubadours, revus, corrigés, traduits et annotés_ par René

Lavaud, agrégé de Lettres.

Dans le monument bizarre, de tous styles et de toutes époques, où M. le

duc de la Salle de Rochemaure a recueilli tant de littérature douteuse,

un pavillon spécial, heureusement, abrite les vrais troubadours, amenés

par M. René Lavaud. Ils viennent de loin, publiés en Allemagne, pour la

plupart. Désormais, les voici réunis à la halte provisoire, sans doute,

où ils se reposent, en attendant la maison définitive où les installera

leur introducteur, enfin seuls et chez eux. Mais, déjà, dans l’annexe de

M. le duc de la Salle de Rochemaure, ils ont pu se défaire de toutes les

souillures d’un voyage de sept et huit siècles. Enfin, ils sont

eux-mêmes avec un état civil en règle, avec des références

contrôlées,--avec une traduction exacte en regard d’un texte

authentique.

* * * * *

Nous nous retrouvons au Puy, à _la cort del Puoi Santa Maria_ dont

Pierre Vic _fo faitz seingner et de dar l’esparvier_. Le dauphin

d’Auvergne l’en avait fait seigneur avec la charge de décerner

l’épervier... A l’origine de ces fêtes périodiques de la cour de

l’Épervier «on plaçait un épervier en mue sur une lance. Or, quiconque

se sentait assez puissant d’avoir et de courage venait et prenait le dit

épervier sur son poing; il convenait que celui-là fournît aux dépenses

de cette année.» C’était la ruine, quand il s’agissait de tournois de

chevalerie où le prix était disputé en pompeux appareil, devant de

nobles et brillantes assemblées, par nombre de réputés combattants, sous

le regard des dames de leurs pensées. Le Moine de Montaudon n’était

guère en mesure de pourvoir à de tels frais somptuaires. Mais des luttes

poétiques suivaient les joutes guerrières, et le vainqueur, aussi,

recevait un épervier,--sans doute un épervier d’or. Pierre de Vic dut

présider à ces concours; des miniatures le représentent, dans les

manuscrits, en «moine à cheval avec un épervier au poing».

* * * * *

Pierre de Vic, de son nom de famille, dont le château dominait

Vic-sur-Cère, y naquit vers 1145 ou 1150 (estime M. le duc de la Salle

de Rochemaure, dans le tome I de l’ouvrage où M. René Lavaud fixe 1155,

au tome II. Ainsi, de page en page, abondent les indications

approximatives et contradictoires). L’enfant accomplit son noviciat à

l’abbaye d’Aurillac, alors en lutte armée contre la ville; la prière

s’entrecoupait de fréquentes échauffourées; la vocation religieuse du

jeune gentilhomme ne devait guère s’affirmer au milieu de ces moines

batailleurs. Il avait hâte d’être pourvu. Il reçut le prieuré de

Montaudon que l’on ne sait où placer. Il ne s’y tint guère,

toujours voyageant, gagnant la faveur de Philippe-Auguste, de

Richard-Cœur-de-Lion, du roi d’Aragon, admis à Ventadour, en Limousin,

où il pouvait s’exercer à l’école des maîtres, comme Pons de Capdeuil et

Guy d’Ussel; mollement, il encensait la vicomtesse Marie; le compliment

et les grâces n’étaient point son fort. De composer sirventes et

chansons sur les événements du pays et de s’absenter des mois, voire des

années, ne l’empêchait pas _de faire beaucoup de bien à la maison_. Il

était autorisé à suivre ses goûts ambulants, à condition d’en rapporter

les bénéfices à son prieuré; il n’y manquait pas, et les présents

étaient de prix, que lui valaient l’admiration et l’amitié de haute et

puissante châtelaine...

Non, ce n’est pas par les hommages aux dames, par le savoir «de

galanterie» (_sabor de drudaria_), par le maniérisme voluptueux et

sentimental que se distingua le moine de Montaudon. Comme le froc qu’il

ne quitta jamais, il garda le caractère le plus auvergnat, rude et

réaliste; il n’est pas le plus courtois, mais le plus bourru des

troubadours.

Sans doute, dans les «_Tensons entre Dieu et le Moine_», où, accueillant

la plainte des Images Saintes, Dieu veut interdire le fard aux dames, le

Troubadour prend leur défense; il ne semble pas qu’il tienne à gagner sa

cause. Le choix même de son si puissant contradicteur le prouve assez:

--Moine, dit Dieu, vous excusez[15]

Une grande faute et une grande imposture,

A savoir que ma créature

Se pare sans ma volonté.

Donc elles seraient chose égale à moi, celles

Que je fais vieillir tous les jours,

Si, à force de se peindre et de se fourbir,

Elles pouvaient redevenir plus jeunes!

Seigneur, vous parlez trop fièrement

Parce que vous vous sentez au faîte de la grandeur,

Et malgré cela l’usage du fard

Ne cessera pas sans une convention:

C’est que vous fassiez durer leur beauté,

Aux dames jusqu’à la mort,

Ou que vous fassiez périr le fard,

Qu’on n’en puisse plus trouver au monde.

[15] Nous ne donnerons des pièces citées que le début du texte

original.

--Monges, dis Dieus, gran faillimen

Razonatz e gran falzura

Que la mia creatura

Se genssa ses mon maudamen.

Doncs serion cellas mien par

Qu’ieu fatz totz jorns enveillezir,

Si per peigner ni per forbir

Podion plus joves tornar!

Etc.

Cependant, on arrête une transaction, comme il s’en pratique au marché,

ou par devant le juge rural. Dieu est de bonne composition:

--Dieu dit aux Images: Si cela vous semble bon

Au-dessus de vingt-cinq ans je leur permets.

Concédez cela

Qu’elles en aient vingt pour se peindre,

Si vous en tombez d’accord.

Les Images ne veulent concéder que dix ans. Il faut recourir à

l’arbitrage:

Alors vinrent Saint Pierre et Saint Laurent,

Et ils ont fait de bons accords

Et les ont garantis;

Et des deux côtés avec des serments

Ils les ont jurés.

Et ils ont retiré cinq ans des vingt

Et avec les dix ils les ont additionnés

Et réunis:

C’est ainsi que leur débat s’est arrêté

Et achevé.

Pauvres images, qui se plaignaient de la hausse des prix du fard, alors

que les Dames n’en usaient que de vingt-cinq, trente à quarante,

cinquante ans! Mais déjà beaucoup ne respectaient pas le serment et

trahissaient le pacte. Tant de blanc et de vermillon elles se mettent

sur la figure qu’il ne reste pas une parcelle de leur peau

reconnaissable!

Devant Dieu et devant les Dames, le moine de Montaudon parle le langage

le plus crûment réaliste; par là, il décèle une marque auvergnate; par

là, quelques troubadours de souche montagnarde mêlent la rudesse natale

à la mièvrerie et aux grâces alambiquées de la poésie courtoise. M. le

duc de la Salle de Rochemaure se hâte de pallier cette caractéristique

savoureuse. Le moine de Montaudon est «trop gaulois, trop rabelaisien».

Hardi! la gomme à effacer...

Le Latin dans les mots brave l’honnêteté,

Mais le lecteur François veut être respecté.

Ainsi, nombre de vers seront traduits en latin. A ceux qui ne savent pas

le latin cela fera supposer de l’obscénité où il n’y a que de la

vigueur, de la franchise, de la santé d’expression. Par ces réserves

gênées, M. le duc de la Salle de Rochemaure n’est pas éloigné de faire

un satyre--du poète satirique bien auvergnat. Gardons notre poète tel

qu’il est; il nous intéresse davantage ainsi. Nous l’avons vu au ciel

plaidant de manière bien terre-à-terre. Il ne se départ que rarement de

sa sincérité première. Il y a comme un prélude de Villon dans ses

plaintes sur les maigres soupers et les mauvais gîtes, quand il est

sevré de la chère fastueuse de la cour du Puy, ou de la Catalogne...

C’est saint Julien qui se plaint à Dieu de l’hospitalité mal observée.

Mais le Moine se trouvant là, par hasard, la réclamation lui plut fort.

On peut croire que son témoignage est pour bonne part dans l’hommage

rendu à l’Auvergne:

En Auvergne, sans réception préalable[16]

Vous pouvez loger, et venir

Sans invitation;

Car ils ne savent pas le dire très gracieusement,

Mais cela lui plaît bien.

[16]

En Alvergne ses accoillir

Podetz albergar e venir...

Etc...

Pour nous dire ses «Ennuis», point n’est besoin d’intermédiaire au moine

attristé de la dureté des temps. Sa plainte s’exhale sans vains

ornements, avec un accent tout humain, et peu désintéressé:

Un chevalier pauvre et orgueilleux[17]

Qui ne peut faire ni festins ni dons

M’ennuie, ainsi qu’un riche ignorant

Qui croit être intelligent

Et ne sait dans un objet ce qui va dessus ou dessous.

Il m’ennuie aussi celui qui se croit bon,

Lorsqu’il dit peu de bien et en fait encore moins.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Certes, il m’ennuie, par les Saints de Cologne,

L’ami qui me fait défaut en un grand besoin,

Et le traître qui n’a point de honte,

Et celui qui se couche auprès de moi avec une forte gale.

Ce qui m’ennuie fort--aussi vrai Dieu m’aide!--

C’est quand le pain me manque sur la nappe,

Et que quelqu’un me le taille petit à petit,

Car sans cesse il me semble qu’il va me manquer;

Une longue modération m’ennuie,

Et de la viande quand elle est mal cuite et dure,

Et un prêtre qui ment et se parjure,

Et une vieille catin qui dure trop.

Et il m’ennuie, par la vie éternelle,

De manger sans feu, quand il fait très froid

Et d’être couché auprès d’une vieille lampe fumeuse

Quand elle sent mauvais dans la taverne.

[17]

Cavaliers paubres erguillos

Que no pot far condugz ni dos,

Etc...

Le moine de Montaudon craint-il de ne pas se faire comprendre? Après ce

qui l’ennuie, il énumère ce qui lui plaît:

Fort me plaît amusement et gaîté[18]

Festin et cadeau et prouesse,

Et dame aimable et courtoise

Et pour répondre bien apprise;

Et me plaît la bonté chez l’homme puissant,

Et envers son ennemi la rigueur

Et bien me plaît là-bas[19], en été,

Quand je me repose au bord d’une fontaine ou d’un ruisseau,

Et que les prés sont verts et que la fleur revit,

Et que les oiselets chantent _piou_,

Et que mon amie vient en cachette

Et que je lui fais un baiser en hâte.

[18]

Molt mi platz deportz e gaieza,

Condugz e donars e proeza...

Etc...

[19] En Auvergne.

Ainsi, parfois, le brillant troubadour ne serait plus qu’un moine

mendiant, à qui la route est pénible. Peut-être ses récriminations

sont-elles exagérées et Pierre de Vic ne connut-il pas un sort aussi

dépenaillé? Pourtant, ses doléances pitoyables n’autorisent guère à

présenter le poète comme «_taquinant la muse anacréontique_» avec des

_rêveries poétiques, des facultés imaginatives, le joyeux drille... dont

il est permis d’affirmer qu’il ne fut pas un fanfaron de vices_ comme

porterait à le faire croire le ton licencieux de certaines de ses

productions[20]!

[20] _Les Troubadours Cantaliens_ (duc de la Salle de Rochemaure).

En vérité, les compositions d’amour du moine de Montaudon sont des moins

éclatantes:

Ses chansons manquent de naturel et conviction. Il avait trop de bon

sens pour répéter ce que disaient les poètes d’amour de son époque. Il

paya son tribut à l’amour, à la beauté, suivant l’usage des cours;

mais ses armes préférées, qu’il manie de main de maître, sont la

raillerie et la plaisanterie, et ses traits sont dirigés contre le

plus sacré des sentiments chevaleresques: contre les femmes[21].

[21] Philippson.

Son originalité fut, et demeure, d’avoir, parmi la poésie apprêtée de

son époque, fait entendre une voix de montagnard pratique, à qui le

luxe, la grandeur et les apparences n’en imposaient pas. Par la

Provence, la Catalogne, l’Espagne, il représente l’Auvergne. L’empreinte

de Vic et d’Aurillac avait été définitive. A travers les tournois, les

fêtes, la robe sobre du Moine de Montaudon tranche sur la soie, le

velours, les brocarts, l’or, les bijoux et les armes des cours

magnifiques... Oh! un Moine chanteur, et buveur, plus que prêcheur. Dans

le Moine de Montaudon persistait indéfectiblement Pierre de Vic, pareil

à ces blocs erratiques de la vallée que ne touche point le sourire de la

saison, qui ne se laissent pas gagner par les grâces de la prairie, des

fleurs, des arbres, autour de leurs corps immuablement frustes et

sombres...

Le Moine de Montaudon resta de Vic, même alors qu’il adressait ses

chansons à Marie de Ventadour: il n’y apportait point la souplesse

précieuse, ni le charme compliqué de la casuistique amoureuse du siècle.

Quand il fut las de la vie nomade, il sollicita sa retraite monastique,

et obtint le prieuré de Villefranche, en Espagne. Il y mourut, non sans

l’avoir enrichi et amélioré. L’ancien prieur de Montaudon, qui faisait

du _bien à la maison_, tout en composant et chantant, n’avait point

perdu son adresse ni sa ténacité; l’émigrant aux royaumes de l’amour

chevaleresque et courtois avait conservé les traits saillants de la

race.

Au cœur de l'Auvergne · 第 22 / 77 题