De même qu’un «ferrat»[12] au cuivre usé s’altère
Et perd tout son éclat dans le fond d’un souillard,
O toi, ma langue, en vain étais-tu belle et drue,
Il te fallait quelqu’un pour te faire briller.
Je t’ai frottée et, sous les toiles d’araignées,
Sous la poussière, ainsi qu’on voit dans le ciel bleu,
A l’entrée de la nuit, luire l’or des étoiles,
J’ai vu luire à nouveau ton cuivre si joli.
Tu semblais,--pour te mieux comparer,--Cendrillon:
Figure barbouillée, robe pauvre, pieds nus;
Qui diantre peut, t’ayant connue en ce temps-là,
Dire que ton aspect n’était pas d’un souillon?
Mais, par un beau matin, comme une fiancée,
Là-bas, je t’ai conduite à la source sous bois,
Où le thym, la bruyère et les genêts en fleurs
Répandent dans les airs leurs sauvages parfums.
Dans l’eau pure que rien de venimeux n’approche,
--Elle jaillit du roc, s’épanche sur le sable
Et seul le rossignol y boit,--dans cette eau pure,
J’ai lavé tes cheveux d’or, mie, et tes pieds mignons.
Oui, j’ai lavé tes pieds, tes mains et ton visage,
Et lorsque je t’ai vue, après, sur la colline,
J’ai pris tes cheveux d’or pour des rais de soleil,
Et tes lèvres, ma mie, pour une double fraise.
Alors, je t’ai cueilli des fleurs en quantités
--Non des fleurs de jardin, mais des fleurs de bruyère,
Pour ton corsage j’en ai fait une guirlande,
Et j’ai vu que tes yeux étaient gonflés de pleurs;
Gonflés de pleurs de joie et--n’est-ce pas vrai, dis?
Lorsque tu t’es mirée au miroir de la source,
La rose du bonheur a fleuri sur ton front
Cependant que ton cœur battait pour moi, ma mie.
Et maintenant, avec ta coiffe enrubannée,
Tes deux petits sabots qui foulent l’herbe à peine,
Et les quatre tours d’or de cette longue chaîne
Qui pend sur ton corsage agrémenté de fleurs,
Avec cela, tu n’as pas l’air d’une bergère,
Et le public jaseur qui ne te connaît plus,
De te voir à mon bras, sourit en chuchotant:
C’est un fiancé qui passe au bras de son aimée.
[12] Seau de cuivre.
Le patois, mais c’est par ce qu’il a de pauvre et de simple qu’il nous
touche; par ce qu’il a d’obscur--et que le poète a fait reluire--qu’il
nous est cher; parce qu’il est tout près du cœur de la race et de l’âme
du pays...
Une langue souple, vaste, riche, évoluant, de conquêtes en conquêtes,
sollicitées par l’innombrable beauté de l’univers et l’infini de la
pensée et des sentiments humains, n’a pas le temps d’avoir des
attentions et des gentillesses pour chaque caillou, chaque geste, chaque
cri des bourgades perdues des petites patries; elle ne s’aventure pas
aux cantons reculés, où l’existence toute pastorale n’a guère changé
depuis des siècles et des siècles, où nul des besoins nouveaux n’a
appelé des manières nouvelles de sentir et de s’exprimer... là, les
hommes à qui les durs travaux rustiques n’ont pas laissé le loisir
d’écrire ni de s’exercer aux jeux de la poésie et de l’éloquence
tiennent jalousement aux mêmes vieux mots éprouvés, fidèles et sincères
qui s’appliquent si fortement et si tendrement aux mêmes vieilles choses
familières du champ et de la ferme... Le patois est là, contemporain de
l’histoire ancienne de la contrée. Comment ne pas faire confiance à ses
dires immuables, à ses antiques et loyaux services? Car les expressions
de terroir ont gardé leur relief originel; elles sont d’une frappe
grossière, mais résistante. Et voici que les savants se tournent vers
l’étude des patois méconnus et dédaignés, pour y retrouver le secret
initial de la formation des langues...
Mais qu’importe l’origine précise du parler auvergnat--pour les fils de
l’Auvergne! On nous apprendrait demain qu’il descend du chinois que cela
ne nous dérangerait guère. Ne resterait-il pas le verbe ancestral! Pour
nous, émigrants, sevrés tôt de la voix maternelle,--même nourris des
splendeurs du français, du latin, du grec, c’est toute notre fibre
profonde qui tressaille au patois du berceau, quand il nous est redonné
de l’entendre, nostalgique, évoquer à nos esprits tumultueux, harassés
de l’exode aux cités, la vie salubre, primitive et bourrue de la
Montagne...