Patois ou langue? La thèse nationale; la critique philologique.--Les
études de M. Antoine Thomas et de M. Albert Dauzat.--Patois et patois de
la Dore à la Cère.--Le patois du Livradois.--R. Michalias.--A la
Marianne d’Auvergne.--Le patois, verbe de la race.
_Le Patois_ d’Auvergne...
Mais on n’a pas plutôt prononcé le mot de patois que d’intransigeants
arvernophiles vous apostrophent avec véhémence:
--_Du patois_, le parler d’Auvergne? C’est _une langue_...
Et en avant un groupe d’arguments désuets qui flattaient évidemment
notre amour-propre aborigène, mais que déciment les preuves mobilisées
par les linguistes sans pitié. Comment notre orgueil ne se serait-il pas
réjoui d’entendre démontrer victorieusement que le patois cantalien,
tant discrédité et honni, n’était autre que le dialecte celtique, usité
des bardes et des druides! Ainsi, l’idiome ancestral s’était maintenu,
indestructible comme le rocher de basalte, parmi les invasions
étrangères et la course des siècles; il avait coulé, roulé jusqu’à nous,
comme la rivière et la cascade dont l’élan n’a pas été tari pour
quelques éboulements de pierres, pour des végétations insolites en
travers de leurs eaux millénaires!
Que de raisons spécieuses de faire confiance à la thèse nationale! Elle
se résume en deux vers de Lucain:
_Arverni latios ausi se dicere fratres
Sanguine ab Iliaco populi..._
Arvernes et Latins ont même origine, à laquelle tous deux doivent leurs
langues contemporaines. Mais tandis que le latin évoluait avec la
civilisation romaine, l’Auvergnat, parmi des populations retirées aux
montagnes, demeurait rudimentaire, réduit au minimum d’expressions
suffisant à la vie pastorale, restreint au parler, sans écriture ni
littérature. Donc, nulle dérivation du latin. La conquête romaine? Elle
ne poussa pas de colonisation effective dans la montagne aux habitants
dispersés, sans écoles, sans routes, sans relations ni contact avec
l’envahisseur. Comment l’Arverne farouche des premiers siècles de notre
ère se serait-il défait de son langage coutumier, dans son habitat
inaccessible, alors qu’après treize cents ans de pénétration
_française_, de _vie française_, après le chemin de fer et
l’instituteur, le patois résiste, ne s’est _pas perdu_ encore? Au reste,
le _gaulois_ existait si bien au IIIe et au VIe siècles qu’à partir
d’Ulpien, dont Justinien renouvelait les décisions dans les _Pandectes_,
la législation romaine autorisait le témoignage en langue gauloise
devant les tribunaux.
Voilà pour le patois-langue d’Auvergne, perpétué dans les campagnes
jusqu’à nos jours, indépendant du _latin_ officiel, du _roman_
littéraire, du français en devenir, qui vécurent, disparurent, se
transformèrent dans les villes, aux besoins, aux goûts, au génie des
classes supérieures.
* * * * *
Eh bien! la terrible philologie n’entend pas se contenter de ces
raisonnements d’apparence si plausible... Elle prend le patois corps à
corps, mot à mot, syllabe par syllabe, et, de cette recherche de la
paternité, conclut scientifiquement qu’il n’est pas fils du celte, frère
du latin, mais un bâtard, cousin dégénéré du roman, un parent pauvre de
la famille d’oc.
Pourquoi les Gaulois parlèrent latin? M. Eugène Lintilhac nous
l’explique à merveille dans sa brillante _Histoire élémentaire de la
Littérature Française_:
Que du Ier au VIe siècles, plusieurs millions d’hommes aient pu en
arriver à oublier graduellement leur langue, certes voilà qui étonne
d’abord, froisse notre amour-propre national et excuse certains
paradoxes étymologiques; mais ce fait, outre son évidence historique,
est corroboré avec un détail suffisant par des textes aussi curieux
que décisifs.
D’ailleurs, cet oubli s’explique principalement, en dernière analyse,
par les causes suivantes: l’ascendant d’une civilisation supérieure
telle que, dès le premier siècle de notre ère, la culture latine tend
à prévaloir sur la culture grecque dont Marseille est le centre: les
nécessités des relations militaires, commerciales, administratives et
judiciaires, entre vainqueurs et vaincus; les habiletés de la
politique romaine, qui allèrent, dès César, jusqu’à faire sénateurs de
nobles Gaulois, et, sous Claude, jusqu’à offrir l’accès des emplois
publics aux Gaulois, sachant le latin, que l’on trouve dans les plus
hautes charges à partir du IIe siècle; les violences de la conquête et
les persécutions que l’on croit avoir été exercées contre le druidisme
sous Tibère et ses successeurs; enfin, les séductions de la paix
romaine. Il y faut joindre aussi des causes secondaires, telles que
les suivantes: l’absence de textes écrits dans la langue nationale; la
curiosité pour les journaux officiels des Romains; la vogue et
l’imitation de leur littérature dans les hautes et moyennes classes
qui fréquentaient leurs nombreuses écoles; les antiques affinités de
race; enfin, cette souplesse du génie et cet amour de la nouveauté que
les anciens historiens nous signalent comme des traits du caractère
celtique.
A quoi bon se contrister d’une origine qui n’est pas si humble, puisque
le français ni le provençal ne la renient. Et l’Auvergne qui, à la
période romane, a fourni les plus célèbres troubadours:
_Icil d’Alverne i sunt li plus curteis,_
(Ceux d’Auvergne sont les plus courtois)
dit la Chanson de Roland; l’Auvergne à qui le monde doit, avec Blaise
Pascal, le plus formidable écrivain français; l’Auvergne n’a point à se
croire diminuée de ce que son idiome ancestral n’aura pas tous les
quartiers de vieillesse que lui octroyèrent des partisans plus zélés
qu’érudits. Au XVIIIe siècle la Celto-manie, comme l’appelait Voltaire,
n’allait-elle pas jusqu’à faire du Celte la langue du Paradis terrestre
où Adam et Ève auraient parlé bas-breton ou auvergnat!
Tel que, un Vermenouze ne vient-il pas de tirer de l’Auvergnat des
accents propres à lui constituer dans l’histoire de la renaissance
félibréenne des titres littéraires préférables à ceux d’un obscur et
contestable atavisme?
Pour moi, je n’entends pas abaisser l’auvergnat en le qualifiant de
patois. Mais il me semble lui garder ainsi son caractère de famille, un
peu lointain, sauvage et mystérieux, qui ne saurait être compris au delà
des limites de la petite patrie! Le patois, je dirais donc, le plus
souvent, et, mieux, notre patois: car le patois d’Auvergne diffère, non
seulement de département à département, mais de commune à commune.
On a voulu résoudre d’un coup, en quelques mots, la question des
origines et de la formation de la «langue d’Auvergne», alors que l’étude
des sources du patois est à peine entreprise, et exigerait des enquêtes
savantes, minutieuses, innombrables:
Malgré l’activité qui s’est développée sur ce point, nous n’avons
encore des dialectes qu’une connaissance tout à fait insuffisante
attendu que les matériaux dont nous disposons sont très incomplets,
qu’ils ont été recueillis en grande partie sans critique, qu’on a fait
œuvre d’amateur au lieu de suivre une méthode rigoureuse conduisant à
un but bien déterminé.
Ainsi s’exprime un savant allemand, cité par M. Antoine Thomas, dans sa
Préface aux _Études linguistiques sur la Basse-Auvergne_[9] de M. Albert
Dauzat. M. Antoine Thomas ajoute:
[9] Bibliothèque de la Faculté des Lettres de Paris, IV, 1897 (Félix
Alcan).
Dresser l’atlas phonétique de la France, non pas d’après des divisions
arbitraires et factices, mais dans toute la richesse et la liberté de
cet immense épanouissement linguistique, telle est la tâche à laquelle
M. Gaston Pâris conviait naguère les membres du Congrès des Sociétés
Savantes. Il ne dissimulait pas que pour arriver à réaliser cette
belle œuvre, il faudrait que chaque commune d’un côté, chaque forme,
chaque mot, de l’autre, eût sa monographie purement descriptive, faite
de première main et tracée avec toute la rigueur d’observation
qu’exigent les sciences naturelles.
Plus loin M. Antoine Thomas regrette que l’Auvergne soit une des régions
les moins connues quant à ses patois:
Le livre de M. Doniol, membre de l’Académie des Sciences Morales,
intitulé _Les Patois de la Basse-Auvergne_, phonétique historique du
Patois de Vinzelles (Puy-de-Dôme) témoigne d’une ignorance complète de
la méthode linguistique.
Toute cette préface est à lire[10]. Puisse-t-elle exciter les chercheurs
laborieux et décourager les vocations faciles.
[10] «Il y a assez loin de Murat (Cantal) à Vinzelles (Puy-de-Dôme);
le premier est dans la Haute-Auvergne, le second dans la
Basse-Auvergne. Il ne faut pas que l’emploi en linguistique du
vocabulaire de la géographie administrative puisse donner le change
sur l’état de choses réel. Comme il est à peu près impossible de se
passer de termes géographiques d’une compréhension plus ou moins
étendue, autant vaut faire appel à l’ancienne nomenclature, qui a
pour elle la consécration d’un usage plusieurs fois séculaire, qu’à
celle que nous devons à la Révolution. Mais il n’y a aucun lien
nécessaire entre les variétés du patois et les anciennes divisions
territoriales civiles ou religieuses à quelque époque qu’elles
puissent remonter. La Basse-Auvergne ne forme pas plus une unité
linguistique vis-à-vis de la Haute-Auvergne que l’Auvergne tout
entière, considérée en bloc, n’en forme une vis-à-vis des provinces
limitrophes: Bourbonnais, Manche, Limousin, Quercy, Rouergue,
Gévaudan, Velay et Forez. Quant à retrouver les limites exactes des
anciennes peuplades gauloises par l’étude de l’état actuel des
patois, c’est une pure illusion. Il est encore moins permis en
Auvergne qu’ailleurs de s’y abandonner, tant les faits qui vont à
l’encontre sont précis et indéniables. Nous connaissons très bien
les anciennes limites du diocèse de Clermont, et nous sommes à peu
près certains que ces limites remontent à l’établissement même du
christianisme en Gaule. Dès cette époque tout le territoire du
département actuel du Cantal dépendait de la civitas Arvernorura et
Aurillac (Aureliacus) y figurait au même titre que Saint-Flour
(Indiacus). Or, l’arrondissement d’Aurillac se sépare du reste du
département du Cantal au point de vue linguistique si l’on tient
compte d’un phénomène phonétique très saillant, le traitement des
sons primitifs c et g devant la voyelle a: le c et le g sont
demeurés intacts, conservant leur son explosif comme dans les
provinces plus méridionales (Quercy et Rouergue), tandis que dans le
reste du département, comme dans la Basse-Auvergne et toutes les
provinces limitrophes (sauf le Quercy et le Rouergue) le c et le g
ont cédé la place, à un moment donné, aux sons fricatifs ch et j qui
ont continué leur évolution et qui la continuent encore pour ainsi
dire sous nos yeux. A quoi attribuer ce schisme linguistique qui
contraste si singulièrement avec l’unité religieuse et
administrative qui n’a jamais été rompue entre Aurillac et
Saint-Flour! M. Dauzat a inscrit en tête de son travail un titre
plus large que le sujet qu’il traite actuellement: Études
linguistiques sur la Basse-Auvergne. C’est un engagement pour
l’avenir. J’espère qu’il le tiendra, et même, pour les raisons que
je viens d’indiquer, qu’il fera de l’Auvergne tout entière le champ
de ses recherches. La pleine possession du patois de Vinzelles lui
rendra facile et rapide l’étude comparative des autres parlers,--et
quelques nouveaux efforts d’activité scientifique lui permettant de
conquérir de proche en proche toute la province, je voudrais le voir
alors faire l’essai de la monographie phénoménale (si je puis
m’exprimer ainsi); après celui de la monographie locale: chaque son,
chaque forme, chaque mot peuvent être étudiés au point de vue de
leur répartition dans la masse linguistique tout entière, on nous a
clairement démontré que les dialectes et les sous-dialectes n’ont
pas d’existence réelle, que c’est par une sorte de phénomène
sémantique que nous appelons «dialecte auvergnat» le parler des
habitants de l’Auvergne et que nous risquons de fausser l’expression
à la prendre au pied de la lettre et à vouloir tracer sur une carte
le contour du dialecte et ses subdivisions intérieures aussi
rigoureusement que nous pouvons le faire pour un arrondissement et
les cantons qui le composent. Je ne crois cependant pas que M.
Dauzat fasse œuvre vaine en cherchant à répartir en un petit nombre
de groupes naturels des centaines d’alvéoles linguistiques agrégées
qu’il lui aura été donné au préalable d’étudier une à une. La
dialectologie risquerait de demeurer à l’état chaotique si elle
n’arrivait pas à se donner une classification analogue à celle qui a
tant aidé au progrès des sciences naturelles, classification qui
sans faire violence aux faits, permette à l’infirmité de notre
esprit de les saisir plus clairement. Il semble que la seule qui ait
des chances de répondre à cette double condition doive être une
combinaison harmonieuse des résultats de la monographie locale avec
ceux de la monographie phénoménale. Qu’on opère sur une province ou
sur tout un pays, le problème à résoudre est le même mais peut-être
les éléments en sont-ils plus faciles à embrasser et la solution
plus facile à entrevoir. Le jour où on aura réussi à classifier
définitivement les parlers de l’Auvergne, la classification de
l’ensemble des parlers de France qui nous apparaît aujourd’hui
presque comme impossible, en découlera naturellement.»
C’est-à-dire qu’il faut devenir prudents, et que l’heure est passée de
la philologie de sous-préfecture, de sacristie, et de château, où le
juge de paix, l’abbé, le châtelain, l’officier de santé, l’instituteur,
se croyaient des lumières suffisantes, avec de la bonne volonté, pour
s’aventurer dans les recherches les plus ténébreuses et les plus
complexes de l’histoire locale et des parlers du terroir! Tout cela qui,
jadis, ne dépassait guère le tour de ville de la petite ville,
passionne, aujourd’hui, les professionnels de la philologie, de la
dialectologie, de l’étymologie, de la toponymie, de la sémantique. Les
savants effacent les vieilles démarcations de la langue d’oïl et de la
langue d’oc, du français et du provençal, et tout le morcellement
arbitraire du pays, qui:
pourrait devenir funeste s’il s’imposait avec trop de rigueur à notre
esprit et s’il nous portait à méconnaître la solidarité des parlers de
France. M. Gaston Pâris l’a dit excellemment: abstraction faite du
flamand, du breton et du basque, ces trois coins de métal étranger qui
encadrent notre cadre linguistique, le fait qui ressort avec évidence
du coup d’œil le plus superficiel jeté sur l’ensemble du pays, c’est
que toutes les variantes de phonétique, de morphologie et de
vocabulaire, n’empêchent pas une unité fondamentale... Voilà pourquoi
j’estime que la philologie française peut s’élargir jusqu’à embrasser
toutes les manifestations diverses de la parole qui se produisent sur
le sol de la France...[11]
[11] Antoine Thomas, _Essais de philologie française_ (avant-propos),
1898. C. Bouillon, éditeur, Paris.
Le patois! En effet, c’est bientôt dit. Chacun enferme tous les patois
dans le patois de son village. Pourtant, écoutez comme la même bourrée
diffère du Cantal au Puy-de-Dôme.
Le Patois! Du patois! Mais voici que notre grand et nous pourrions dire
notre seul vrai poète en patois, Arsène Vermenouze, réchauffé au soleil
de Mistral, proteste--avec plus de force et de rime que de raisons:
_Naustres que son lou haut-Miet jour
Contau, Obéirou é Louzéro,
Porlon tobe lo lengo fièro
De los onticos cours d’amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lo lengo d’oc, lo lengo maire
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sons s’en obregoungia jiomai,
Des copelots de grondo marco
L’on porlado, è maï d’un mounarco,
Que cresio pas parla potaï
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un potaï oquo! me fou reire._
Nous qui sommes le haut-Midi, Cantal, Aveyron--et Lozère,--nous
parlons aussi la langue fière--des antiques cours d’amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La langue d’Oc, la langue mère.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sans en rougir jamais,--des prêtres de grande marque--l’ont parlée, et
plus d’un monarque,--qui ne croyait pas parler patois.
Un patois, cela! il me faut rire.
Évidemment, le rude poète de Vielles n’avait guère lu les amoureux
troubadours dont il se réclamait! Car son génie est ailleurs, dans le
parler populaire, ignoré et dédaigné, comme le pays et le paysan, des
habiles et chevaleresques faiseurs de cansos et de sirventes, dont le
bouvier et le pâtre cantaliens n’auraient guère compris les récitations
savantes; dans le patois erratique, oral, qui ne s’était jusqu’à présent
aggloméré qu’en quelques refrains anonymes, soutenus par la
cobretto--dont auraient rougi les plus pauvres _jongleurs_, avec leurs
instruments, plus affinés, «tout un orchestre d’instruments à corde, à
vent et à percussion, violes, harpes, lyres, chalumeau, trompettes,
tambourins, sistres et castagnettes».
C’est dans ce patois inédit, en somme, jusqu’à la _Grammaire_ téméraire
et naïve d’Auguste Bancharel, qu’Arsène Vermenouze a chanté, plus qu’il
n’a écrit; en quel état il l’a rencontré, le patois,--sa langue!--Arsène
Vermenouze le rappelle dans une de ses pièces les mieux inspirées: