L’enfant pâle: De J. F. Raffaëlli à F. Coppée.--Paysages
«impressionnistes».--La montagne retrouvée.--La «grammaire» de
Bancharel.--Les précurseurs de «l’École Auvergnate».
Il y a trente ans, sur la fin de mes études à Condorcet, j’obtins
d’aller me soigner en Auvergne.
J’étais pâle, le cœur à soubresauts, hanté profondément d’une phrase
trop souvent entendue: «Les jumeaux, ça ne va pas loin, ça reste
toujours fragile...» Or, j’avais survécu au frère mort tout jeune,--mais
je croyais peu à une longue durée...
Cependant, d’instinct, j’avais choisi le remède. Aux falaises
basaltiques de Vic-sur-Cère, le vent du haut ramonait mes poumons
encrassés de banlieue. Les courses en montagne fortifiaient les muscles
paresseux, vivifiaient le sang pauvre. Mais, surtout, je fixais,
solidement, mon statut moral auvergnat.
Pour beaucoup _j’ai quitté le pays_, je suis descendu vers Paris. C’est
le contraire: né loin de mon _village natal_, il m’a fallu remonter...
* * * * *
Eh! oui, j’ai d’abord «chanté» les plaines de détritus et de gadoue, les
arbres de fil de fer, les horizons fuligineux chers à Jean-François
Raffaëlli, mon voisin des berges d’Asnières, l’accueillant ami des
débuts. A petites touches impressionnistes, en vers démesurément
libres,--c’était vers 1880, où commençait de se dilater l’alexandrin aux
premiers feux du symbolisme,--je m’efforçais d’annexer à la poésie
française,--pas plus!--la contrée où régnait l’admirable peintre de ces
ciels souffreteux sous lesquels ahane le travailleur des usines, et
trône le rôdeur des fortifs et des terrains vagues! La banlieue à la
mode des Goncourt, de J.-K. Huysmans, de François Coppée, où, par la
campagne élimée, jonchée de vieux chiffons et de tessons de bouteille,
grouille une humanité de misère, de rebut, et de vice! Parfois, une
bouffée de jeunesse, une volée d’ouvrières avec des rires et la romance
du jour; mais la cloche appelle, et les prisonnières ont disparu,
derrière les lourdes portes de la fabrique...
* * * * *
Comme ce décor de barrière se retire vite de ma vie, à l’éblouissement
des sublimes aspects de la montagne,--de mon cœur gagné à la haute
nature...
* * * * *
(Des yeux charmants s’entr’ouvrent du lointain passé, graves de
mélancolie et de reproche: n’ai-je pas connu, par ces guinguettes à
canotiers, la première aventure? par ces ruelles de faubourg, la marche
triomphale de la vingtième année, accompagnée d’orgues de Barbarie sous
les fenêtres, de clairons et de cors de chasse par les glacis et les
fossés! Soirs divins où l’on se moque bien que ce soit le cornet d’un
tramway qui scande les aveux impérissables! Non, je ne vais pas renier
les heures enchantées,--il n’en sonne pas tant à l’horloge inflexible
dont l’aiguille ne retourne jamais en arrière,--là-bas, au fond de ma
mémoire encombrée, au bout du jardin où il a poussé de tout, ah! s’il
était permis de revenir sur ses pas, que j’irais droit sans me tromper,
au mur de lierre, à la haie d’épine-vinette, à la tonnelle de
chèvrefeuille, d’où mes plus chers souvenirs se penchent sur les mille
miroirs brisés de l’eau du fleuve...)
* * * * *
J’en devenais injuste, détestant tout ce qui n’était pas la montagne
retrouvée, délaissant mes poètes et mes maîtres d’hier, et tirant une
révérence aux camarades de la génération symboliste et décadente.
Désormais, j’escaladais et dévalais par les puys et les plombs, et le
patois des bouviers me tenait lieu de littérature; la plus traînante
banalité reprenait un goût d’inédit, en passant dans une locution
indigène. Enfin, ce fut par les dialectes cantaliens que je parvins aux
grands félibres du Languedoc, de Gascogne et de Provence, et c’est par
Aurillac que je m’acheminai vers Maillane...
* * * * *
Comment pourrais-je omettre d’en noter ma reconnaissance à ce brave
petit livre d’Auguste Bancharel: _La Grammaire et les Poètes de la
langue patoise d’Auvergne_!
L’ouvrage vaut surtout par la bonne volonté et par la foi aux destinées
de la race,--une foi pratique et agissante...
Car, les considérations linguistiques de l’auteur sont des plus
aventurées; pour lui, la langue auvergnate et la celtique, c’est tout
un: voilà pour les origines. Sans doute notre téméraire philologue
admettra que, par la suite, le latin et le germain influencèrent le
patois, mais sans le corrompre:
De tous les dialectes divers de la langue romane, le patois seul a
conservé sa pureté, sa vie. C’est encore la langue que parlaient les
troubadours, les maîtres de la _sobregayo companhia_. Le patois a la
souplesse de l’italien, la majesté retentissante de l’espagnol,
l’énergie et la concision du latin, avec le _molle atque facetum_, le
_dolce de l’Ionie_ qu’il hérita des Phocéens de Marseille, et
l’imagination de la Gascogne qui lui a donné et lui conserve ses
autres richesses.
Pauvre parler de nos montagnards! Ah! Auguste Bancharel lui faisait la
part belle. Évidemment, il exagérait! Mais que de gratitude ne faut-il
pas garder pour cette exaltation passionnée, en regard du mépris où la
bourgeoisie tenait le vocabulaire du peuple qui, lui aussi, d’ailleurs,
en usait «sans l’estimer». Tournons les pages de linguistiques
contestables, et voici le chapitre savoureux où sont recueillis nombre
de proverbes ruraux, rudes et précis[6]. Plus loin, des chants du pays,
malheureusement présentés sans ordre, alors que l’auteur était si bien
désigné pour une compilation plus méthodique et définitive du folklore
déjà rassemblé en maints guides et dictionnaires. Du moins, devons-nous
à Auguste Bancharel un florilège local qui jalonne utilement les étapes
de notre chère petite renaissance auvergnate. Grâce à cette anthologie
des précurseurs patoisants de l’École auvergnate, j’ai connu
Jean-Baptiste Brayat, l’abbé Bouquier, Dupuy-Granval, Jean-Baptiste
Veyre. Ainsi, le médecin, le prêtre, le gentilhomme, l’instituteur, pour
traduire leurs sentiments intimes et leurs impressions du terroir,
avaient préféré au français de leurs diplômes officiels l’idiome de leur
enfance et de leur village, spontanément, avant d’y être incités par le
grand mouvement de rénovation méridionale. Ce n’étaient là que des
essais modestes, d’innocentes distractions, le jeu d’amateurs
s’ingéniant à tirer quelques sons d’un instrument démodé. Cependant, ces
accents ne devaient pas rester inentendus. Ils frappaient des oreilles
attentives, parvenaient aux abbés Géraud, Fau, Courchinoux, à Arsène
Vermenouze, de qui Auguste Bancharel, leur aîné, encourageait les
tentatives, par ses articles de _l’Avenir du Cantal_, dès 1880, par ses
brochures, par les fêtes dues à son initiative, les concours de
cabrette, dont il était le promoteur et où il avait imposé que les
discours d’usage fussent prononcés en patois.
[6] _La Grammaire et les Poètes de la Langue patoise d’Auvergne_, par
A. Bancharel (Aurillac, 1882).
Donc, par son action personnelle, par l’exemple de sa vie obstinée au
sol natal, par sa propagande décentralisatrice, Auguste Bancharel
ouvrait et facilitait la voie au félibrige cantalien. Son influence a pu
orienter un Vermenouze qui hésitait et, à sa vingtième année, alignait
des alexandrins romantiques à la gloire de «Surcouf»! Que pouvait rêver
de plus, dans sa _casa de commercio_ d’Illescas, le jeune émigrant, que
d’être imprimé à _l’Avenir du Cantal_, de collaborer avec son Directeur,
leurs _Rimes Patoises_ paraissant sous même couverture? Ce n’est pas de
ses âpres compagnons de négoce qu’il pouvait être compris! Entre deux
voyages en Espagne, de retour au pays, il tombait dans un renouveau de
poésie patoisante, et il était vite gagné à la cause! Ah! de ce
Bancharel,--qui avait assisté à la descente de Jasmin en Aurillac,
vingt-cinq ans auparavant! N’était-il pas le confident tout indiqué des
inspirations littéraires du jeune compatriote. Comment «le grammairien»
même n’en eût-il pas imposé à l’élève sorti des «Frères» avec un petit
bagage rudimentaire. Mais il s’agit bien de controverse dialectologique
pour qui portait en soi toute poésie, avec le don le plus sûr de
l’expression juste, puissante et pittoresque. Le sculpteur a-t-il besoin
de connaître la genèse géologique des carrières du marbre qu’il taille,
l’architecte de savoir l’historique de tant de matériaux qu’il assemble?
Arsène Vermenouze ne se préoccupait guère de la filiation des mots
asservis du premier coup à sa pensée; il lui suffisait qu’ils en
suivissent le jet impétueux et le rythme souple et large...
Ce n’est point un chétif honneur qui rejaillit à Auguste Bancharel,
d’avoir peut-être révélé Vermenouze à Vermenouze; en tout cas, de
l’avoir, dès les premiers vers, reconnu et signalé comme un maître à ses
concitoyens, plutôt indifférents et sceptiques...