Le premier voyage.--Pendant la Commune.--Le retour au Village: à l’aube
de la mémoire.--Le ruisseau de Brezons.
Je n’ai pas souvenance de mon arrivée à Brezons. J’ai dû y tomber
endormi. Lorsque je fus réveillé, c’est comme si j’en avais toujours
été, familier avec les grands parents dont j’entendais la langue, avec
les montagnards pareils aux émigrants qui, à chaque automne, entraient
chez nous, remplaçaient les gars partant pour le régiment.
Je ne me rappelle pas mon arrivée...
Mais la fuite de Paris, aux derniers jours de la Commune, comment
l’oublier!
Mon père,--de la Garde nationale pendant le siège,--ne s’était pas
enrôlé parmi les fédérés. Aux réquisitions, il prêtait chevaux,
voitures, tout le matériel commercial dont il disposait; mais il ne
donnait point de sa personne. On exigea qu’il endossât la vareuse
insurrectionnelle, qu’il prît le chassepot. Il s’y refusa. Il échappa à
la perquisition de nuit dans les caves transformées en logements, où je
fus dressé de terreur, à des lueurs farouches de lanternes, à des voix
menaçantes, à des baïonnettes éventrant les lits, fouillant dans tous
les coins; ma mère devait guider la sombre horde, aux commandements
avinés du forgeron, du blanchisseur, qui avaient dénoncé le voisin comme
pactisant avec Versailles. C’était faux. Mais, à la vérité, nous avions
favorisé le départ des gendarmes qui habitaient l’immeuble contigu, dont
les jardins étaient ouverts aux jeux de tous les gamins du quartier. Ne
voulant point abandonner leurs armes et leurs uniformes, ils les avaient
enfouis dans notre cour, dépavée et repavée, sous les fumiers! Mais le
grief du blanchisseur et du forgeron était plutôt que l’on faisait
ferrer les chevaux et laver le linge ailleurs que chez eux.
Naturellement, je ne sus ces choses que plus tard! Ce que j’ai retenu,
de moi-même, c’est la journée d’angoisse où, mon père accoutré en
déménageur, dans une voiture de meubles, nous franchissions à
Saint-Denis les lignes prussiennes.
Puis, le chemin de fer, le compartiment qui emportait les rescapés du
siège, et de la Commune.
Et, c’est l’Auvergne, et je suis à Brezons...
* * * * *
Dès lors, où que je sois dérivé par les courants de l’existence, j’ai
_un pays_,--le patrimoine intangible où ne mordront pas les plus
cruelles vicissitudes... J’en _ai quitté_, après quinze, vingt mois de
premier séjour, et n’y suis retourné qu’à deux étés de vacances
scolaires; depuis un quart de siècle, plus une fois, alors que je ne
cessais de parcourir le Cantal.
Voici que, revenu de loin et de presque tout, j’ai voulu revoir
Brezons... J’ai voulu? Non, j’y ai été ramené par la force de l’attache
jamais rompue...
Le patois, qui ne m’a pas coûté une leçon, appris avec les pâtres, en
grimpant lever des nids aux branches périlleuses, ou traquant la truite
imprenable de nos mains d’enfants, écorchées aux pierres du ruisseau;
Les cerises mangées à l’arbre, dans le pré tout enflammé de canicule,
les airelles bleues frissonnant dans le mystère des sous-bois;
La vipère, détendue comme un ressort, debout et sifflante, à travers les
pierrailles et la bruyère;
Le clocher de rouille et de mousse où, par l’escalier disloqué, le
sonneur nous laissait suivre et prendre le bout de la corde traînante, à
la fin des sonneries...
La jument docile à nos plus turbulentes équitations;
Les tranches de pain noir, l’écuelle de lait caillé sur les marches de
_l’oustau_, à la rampe de bois vermoulu...
Que de puérils souvenirs, demeurés avec toute leur fraîcheur, à l’aube
de la mémoire...
En vérité, le passé ne nous lâche pas. On ne déracine pas le piquet où
nous sommes noués comme des chèvres par une corde plus ou moins longue,
plus ou moins lisse, qui prête quelque temps, et quand nous sommes au
bout, croyant encore dévider de la bobine, a cessé déjà de s’allonger et
se renroule par le même manège, de plus en plus réduit, pour nous
ramener au point de départ, au centre du néant...
Brezons! Oui, je suis Auvergnat, puisque l’ayant délaissé toute la vie,
il me semble qu’après je ne saurais être bien qu’ici, à l’angle du
verger, sur ce quartier de roc où s’adossait la grange, au bord de la
route qui, du fond de la commune, à l’étranglement de la vallée, ne
conduit plus nulle part; elle s’arrête, comme à bout de souffle, d’avoir
tant monté à la poursuite de cimes qui, toujours, se reculent...
Sur ce chemin des nuages, dans ce paysage tourmenté, aux gestes tendus
vers les sommets, où j’essayais mes premières escalades, je souhaiterais
boucler la boucle de mon circuit terrestre. Cette fois, ce serait
vraiment les grandes vacances...
Oui, une borne, mon nom, et rien qu’une ligne:
_Il aima le ruisseau de Brezons._