Le patois de circonstance.--Curés, médecins, instituteurs: L’abbé
Bouquier; l’abbé Jean Labouderie. Frédéric Dupuy de Grandval,
chansonnier bachique. J.-B. Brayat, officier de santé. J.-B. Veyre,
instituteur.--Statues et pavés de l’ours.
_Des poètes de la langue patoise_, écrivait Auguste Bancharel...
Des _poètes_?
_La langue patoise_?
C’est beaucoup dire...
En vérité, ils n’étaient pas poètes, ces médecins, abbés,
instituteurs,--et très éloignés du patois authentique, par les études
mêmes qui les avaient appelés tout jeunes à la ville, et confinés dans
les collèges. On ne voit pas qu’ils se soient voués à la poésie, sous le
feu de l’inspiration dévorante. Dans leur vocabulaire apprêté et
composite, l’expression ne jaillit pas des sources de la roche
ancestrale. Ils pensent en français, et ne traduisent même pas; ils
transposent. Car, traduire, c’est _traire_, à l’étymologie, _tirer_...
La traduction exige une recherche d’esprit, qui amène des trouvailles.
Il ne s’agit pas seulement de rendre le sens littéral des mots, mais de
restituer la phrase, la locution, par des équivalences, de répondre,
quand faire se peut, par les idiotismes correspondant aux gallicismes,
qui sont le propre de chaque langue. Tandis que nos citadins ne font
guère qu’affubler le vocable français d’une désinence patoise. Non, ni
poètes, ni artistes. Ils n’eurent pas la curiosité des vieilles formes
du langage traditionnel, qu’ils dédaignaient, en parvenus, du haut de
leur savoir à diplômes officiels. Du parler du terroir, ils ne goûtaient
plus la saveur intime. Mais, vivant au village, de par leurs
professions, il leur fallait se remettre à l’unisson avec le paysan, le
client, l’écolier, le fidèle. De là, ce français qui prend un pli
rustique, comme la jaquette coupée par le tailleur du bourg. Ainsi, ce
patois occasionnel n’apparaît-il guère qu’en des pièces de
circonstances. Ce n’était là que jeux d’amateur, qu’il était excellent
de rappeler, de sauver du temps, mais il ne convient pas d’accorder à
ces exercices de prosodie champêtre des mérites, même locaux, qui leur
manquent... C’est une erreur que de les prendre pour les représentants
du patois, qui se maintenait si vigoureux et dru par toutes nos
campagnes! du patois parlé, dont on ne retrouve pas plus l’écho
véridique dans leurs alexandrins de bonne volonté qu’on n’y rencontre le
sentiment de la nature auvergnate,--on pourrait dire de la Nature tout
court. Sans doute, ils aimaient le pays, le clocher natal, mais,
littérairement; ils ne l’ont pas vu. Leur esprit était resté ailleurs,
aux dictionnaires du Collège. De la petite patrie, nous ne saurons rien
par eux, ni de ses beautés naturelles, ni de son histoire, ni de son
folklore.
Cependant, ces échantillons seront utiles et curieux, pour la
comparaison avec une œuvre pleinement patoise et auvergnate comme celle
de Vermenouze, jaillie à grand flot du sol, de la race, de la langue
populaire. Nous ne les rapportons qu’à titre documentaire. Leurs auteurs
ne sont pas plus des précurseurs du félibrige auvergnat qu’ils ne sont
des continuateurs des troubadours. De ce que, de temps à autre,
quelqu’un a discouru en fin de banquet sur le mode villageois, et que
les journaux de chef-lieu ont sympathiquement reproduit cette amusette,
il ne faut pas que cela prête à croire à une littérature écrite et
suivie, d’une école auvergnate!
* * * * *
Cependant, un trait commun caractérise tous ces fragments où se
retrouvent les tendances réalistes de nos montagnards, observateurs et
narquois; ce sont des moralistes pratiques.
* * * * *
Voici un abbé Bouquier, curé d’Ytrac et de Leynhac, dont il ne reste
qu’une composition, les autres égarées par sa famille, à Calvinet, ou
emportées par lui à la Martinique, où, sexagénaire, il serait allé
mourir chez un neveu. Le morceau conservé, à défaut d’autres mérites, ne
manque pas d’étrangeté. Le titre est en français:
_Dialogue d’un curé qui personnellement
Pour gagner un procès a fait un faux serment
En dépit de son seing et de sa conscience
Et se croit dispensé d’en faire pénitence.
Si mon style trop plat dégoûte le lecteur
Qu’il corrige l’ouvrage et le rende à l’auteur._
Le _Dialogue_ annoncé est toute une pièce, la moralité du moyen âge, à
nombreux personnages réels ou symboliques, l’Ange Gardien, le Juge, le
Curé, le Démon, l’archange saint Michel, qui arrive trop tard pour
porter secours à l’âme en perdition, et ne s’émeut pas autrement de la
victoire de Satan:
_Counsoloté, moun cher counfrairé,
Bouto qué n’oben pas perdut gairé_
(Console-toi, _mon cher Confrère_, dit-il à l’ange gardien! Et mets
que nous n’avons pas perdu beaucoup.)
En effet, le Curé n’hésite guère à jurer que par peur de l’Enfer. Les
scrupules ne l’encombrent pas!
_Yeou jurorio bé prou, mais l’ifer! Malopesto!_
(Je jurerai bien assez, mais l’enfer! Malepeste!)
La Conscience apparaît, mais sans confiance. Elle a essayé d’intervenir
d’autres fois. On lui a dit: Chut! Elle n’a qu’à se taire, dorénavant.
C’est l’ambition, invoquant la sagesse de Sénèque, qu’on ne s’attendait
pas à trouver dans cette affaire, qui décide le Curé à lever la main:
Le péché est ce qu’il paraît--au pécheur qui le commet;--car, selon le
sage Sénèque, comme l’on croit pécher l’on pèche.
Il n’en faut pas plus pour que le Curé s’exécute:
Eh bien! donc, je m’en vais jurer, quitte après pour m’en confesser!
Et Satan félicite le déchu, sur un ton gouailleur:
Regarde, mon ami, que tu as fait une bonne affaire,--Au moins, quand
tu mourras, tu sauras où aller coucher--Et où aller passer toute
l’éternité...
Puis, en bon diable, il indique à son nouveau sujet que, pour être bien
placé, il lui suffit de parler à Pluton et à Proserpine, sa femme, qui
dirige les enfers et lui fait la cuisine. En tout cas, le Curé peut être
assuré qu’il n’a pas à craindre le froid...
* * * * *
A Frédéric Dupuy de Grandval, on n’attribue rien moins que des
chefs-d’œuvre, dont les manuscrits remplissaient une bibliothèque
entière! Il ne se retrouve que quelques lambeaux, et mal authentiques,
dont l’un pourtant, ne semble pas devoir être apocryphe, tant le
portrait de l’auteur offre une complète ressemblance avec l’image de
celui dont la vie et les écrits scandalisèrent Aurillac. Il aurait été
en rapport avec Béranger, à qui il soumettait parfois ses travaux, et
qui le conseillait. Mais le chantre de Lisette ne le corrigea pas de
boire. Ce sont les _Mauvais Garçons_ de Villon qu’il rappelle:
Le vin nouveau à la tête me monte;--pour me guérir, demain, je ferai
le lundi,--de bon matin, la goutte me remonte,--mais tout le jour, je
reste fidèle au (vin) bleu.--Quand la nuit vient, pour passer la
veillée,--près d’un bon feu, je m’assieds sur un banc.--Et tout en
fumant et mangeant la grillée (_de châtaignes_)--à tout hasard, je
bois un litre de blanc.
Puis au café, je vais prendre une demi-tasse;--cela me ferait mal sans
trois sous d’eau-de-vie.--Je trouve un ami, nous faisons la petite
partie,--et deux cruchons (de bière) y passent rondement.--Ils sont
nettoyés, il faut quitter la place.
Je vais prendre l’air, je hasarde une chanson;--j’en ai bien assez
fait, la patrouille me ramasse--sans que je résiste et me met en
prison.»
Rien d’étonnant à ce qu’un tel intrépide vide-bouteilles ait laissé une
réputation d’originalité que n’était pas pour démentir son esprit
caustique. Écoutez cette répartie:
--Comment se fait-il que je n’aie pas d’enfants, disait une dévote à
M. Dupuy de Grandval. J’en désire tellement un! Et voyez «la cafetière
du coin», cette effrontée d’Irma. Elle en a quatre, qui sont
magnifiques. Pourquoi tant à elle, quand j’en suis privée? Moi qui en
demande chaque jour au Bon Dieu!
--Elle s’y prend autrement, fit le poète cantalien.
--Et comment fait-elle.
Eh! elle ne les demande pas au Bon Dieu mais aux hommes...
Plus important est le bagage de Jean-Baptiste Brayat (1779-1838) de
Boisset où, en 1907, lui fut élevé un buste. La purge, la saignée, et la
lecture de sa plaquette étaient les remèdes ordonnés habituellement par
le pauvre officier de santé. Ces pratiques familières, un estomac
complaisant qui ne refusait jamais un verre de vin, la bonne humeur et
le désintéressement lui valaient de la popularité. Ce sont les
qualités--autant que les défauts--domestiques de Brayat, plus que ses
poèmes, je pense, qui provoquaient l’admiration et la reconnaissance de
ses malades. Comment ne pas aimer un médecin qui ajoutait les
médicaments à l’ordonnance, et, sur son calepin de visites, inscrivait:
«_Pierré me pogoro si los costognon se bendou._
(Pierre me paiera si les châtaignes se vendent.)
On devine que le brave homme ne s’enrichissait pas à cette façon de
traiter la clientèle!
Dès lors que Boisset dressait un buste de bronze au poète-médecin J.-B.
Brayat, pourquoi J.-B. Veyre, le poète instituteur, n’aurait-il pas eu
son monument à Saint-Simon! Le Comité est formé, la souscription
ouverte, bien que les promoteurs, MM. Armand Delmas, le Dr Vaquier ne
prêtent pas «aux pépiements d’un roitelet» la voix du rossignol, comme
galamment fit un soir Jasmin à l’auteur des _Piaoulats d’un reipetit_,
qui le recevait, le 23 février 1854, à Aurillac, où le poète agenais
était de passage, en tournée pour les pauvres:
Pâtre de Saint-Simon, j’ai quitté mon troupeau,--j’ai pris ma veste
neuve et mon joli chapeau pour venir fêter ta grande renommée,--de
couronnes de fleurs chaque jour parfumée... Auprès du rossignol,
piaille le roitelet.
A quoi Jasmin répliquait:
Je m’y connais, Monsieur, cet oiseau chanteur a le chant
harmonieux.--C’est un rossignol qui, par jeu, s’est vêtu--de la plume
d’un roitelet.
De Jasmin, il n’y avait là qu’une gentillesse d’usage, envers qui lui
rimait la bienvenue au chef-lieu du département.
Mais que dire des opinions portées, la plume à la main, par des
compatriotes lettrés et qui devaient avoir l’ouvrage de J.-B. Veyre sous
les yeux! Je n’en citerai qu’un, le plus important, et le grand
responsable, puisqu’il fit la préface des _Piaoulats_ en 1860. Or, M. de
Lescure n’hésite pas entre J.-B. Veyre et Frédéric Mistral:
Un avocat... Un riche propriétaire provençal, un homme du monde,...
que j’ai vu moi-même à Paris colporter dans les bureaux d’un journal
au sortir d’un élégant coupé, les produits d’une inspiration
artificielle et savante... Les pâtres n’ont pas lu Mireille; ils ne le
comprendraient pas... Mais les pâtres comprendront Veyre, et Veyre
sera chanté aux veillées; et, dans sa hutte roulante, le pauvre
gardeur de bestiaux fredonnera ses vers sur la montagne.
Ce n’est pas le pavé de l’ours. C’est une avalanche de basalte qu’une
pareille présentation fait crouler sur une innocente victime!