IV

Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique

Et voici les versants pyrénéens français;

Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,

Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l’Atlantique,

Leur apporte une odeur de France: c’est assez!

Oubliant la misère et les labeurs passés,

Ils s’enivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et bien que n’étant pas, certes, de très grands clercs,

Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,

Pour exprimer leur sentiment en l’occurrence.

C’est égal, dit l’un d’eux, je ne sais d’où ça vient,

Mais il n’est nul pays, dans le monde chrétien,

Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France.

V

Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu

S’arrête: à l’horizon, dans le ciel doux et pâle,

La chaîne du Cantal, toute entière, s’étale;

Voici la dent du plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu,

Le puy-Mary... C’est bien la montagne natale

Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,

Ces Arvernes, au front volontaire et têtu,

Ces âpres «chineurs», ces «roulants» aux dures âmes,

Se mettent à pleurer soudain comme des femmes,

Sans se cacher, leurs pleurs s’écrasant sous leurs doigts.

Oubliant l’espagnol, ils clament en patois:

«Quoi l’Ouvernho; li som![5]» et tous, à perdre haleine,

Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.

[5] C’est l’Auvergne; nous y sommes!

Nul pays qui sente aussi bon que la France, disait Vermenouze, pour la

rime; car il voulait dire l’Auvergne. Ainsi humait l’air natal le

troubadour Pierre Vidal:

_Ab l’alen tir ves me l’aire

Qu’en sent venir de Proenza._

(Avec l’haleine, j’attire à moi l’air que je sens venir de Provence.)

* * * * *

Aux forêts de l’Asie paradisiaque, j’ai respiré les essences

triomphales, après quoi nos fleurettes des champs ne devraient plus rien

sentir?

Dès Eygurande, à travers les stores baissés et les vitres closes, quand

le train roule à travers le vent cantalien, j’ai toujours été réveillé

par l’odeur distincte du pays, les poumons soudain dilatés d’une avidité

d’absorber l’espace! Ce ne sont plus les parfums qui violentent, les

aromes qui étourdissent, rien que l’air net et pur avec le goût de l’eau

vaporisée aux cascades, et de l’herbe fauve sur le basalte et, près des

villages, quelque fumée au toit matinal, des bouffées de l’étable qui

s’ouvre, le pain sortant du four, qui ne sont pas du même bois, des

mêmes bêtes, de la même pâte qu’ailleurs et dont nous démêlerions la

saveur à travers le bouleversement d’une fin du monde et d’une nouvelle

création:

_C’est l’Auvergne, nous y sommes!_

Au cœur de l'Auvergne · 第 15 / 77 题