Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique
Et voici les versants pyrénéens français;
Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,
Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.
Mais un léger zéphir, venu de l’Atlantique,
Leur apporte une odeur de France: c’est assez!
Oubliant la misère et les labeurs passés,
Ils s’enivrent, joyeux, du parfum balsamique.
Et bien que n’étant pas, certes, de très grands clercs,
Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,
Pour exprimer leur sentiment en l’occurrence.
C’est égal, dit l’un d’eux, je ne sais d’où ça vient,
Mais il n’est nul pays, dans le monde chrétien,
Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France.
V
Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu
S’arrête: à l’horizon, dans le ciel doux et pâle,
La chaîne du Cantal, toute entière, s’étale;
Voici la dent du plomb, ce colosse trapu,
La corne du Griou, le pic svelte et pointu,
Le puy-Mary... C’est bien la montagne natale
Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,
Ces Arvernes, au front volontaire et têtu,
Ces âpres «chineurs», ces «roulants» aux dures âmes,
Se mettent à pleurer soudain comme des femmes,
Sans se cacher, leurs pleurs s’écrasant sous leurs doigts.
Oubliant l’espagnol, ils clament en patois:
«Quoi l’Ouvernho; li som![5]» et tous, à perdre haleine,
Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.
[5] C’est l’Auvergne; nous y sommes!
Nul pays qui sente aussi bon que la France, disait Vermenouze, pour la
rime; car il voulait dire l’Auvergne. Ainsi humait l’air natal le
troubadour Pierre Vidal:
_Ab l’alen tir ves me l’aire
Qu’en sent venir de Proenza._
(Avec l’haleine, j’attire à moi l’air que je sens venir de Provence.)
* * * * *
Aux forêts de l’Asie paradisiaque, j’ai respiré les essences
triomphales, après quoi nos fleurettes des champs ne devraient plus rien
sentir?
Dès Eygurande, à travers les stores baissés et les vitres closes, quand
le train roule à travers le vent cantalien, j’ai toujours été réveillé
par l’odeur distincte du pays, les poumons soudain dilatés d’une avidité
d’absorber l’espace! Ce ne sont plus les parfums qui violentent, les
aromes qui étourdissent, rien que l’air net et pur avec le goût de l’eau
vaporisée aux cascades, et de l’herbe fauve sur le basalte et, près des
villages, quelque fumée au toit matinal, des bouffées de l’étable qui
s’ouvre, le pain sortant du four, qui ne sont pas du même bois, des
mêmes bêtes, de la même pâte qu’ailleurs et dont nous démêlerions la
saveur à travers le bouleversement d’une fin du monde et d’une nouvelle
création:
_C’est l’Auvergne, nous y sommes!_