CHANSON DES PÈLERINS DE SAINT-JACQUES[2]

[2] _Canso dels Pelegrins de San Jac_

Sem pelegrins de vila aicela

Que Orlhac proch Jordan s’apela:

Avem laissatz nostres parens,

Nostra molhers et nostras gens,...

«Nous sommes des pèlerins de la ville--qu’on nomme Aurillac près

Jordanne;--nous avons laissé nos parents, nos épouses et tous nos

gens,

Pour aller en plus grande troupe--voir Saint Jacques de

Compostelle.--Le Christ qui de droit fait envers--veuille enrichir

beaucoup mes vers!

De notre ruelle et maison--près du moûtier de Saint Géraud--nous fûmes

tous à la paroisse--afin d’y prendre nos coquilles.

Nous y priâmes dame la Vierge--de nous mettre en son paradis--et nous

exempter du péage--pour bien faire le saint voyage.

Quand nous fûmes là-bas, à Bayonne,--tout près des pays espagnols--il

fallut changer bel argent--pour écus et monnaie grossière.

Quand nous fûmes à Vittoria,--nous vîmes la verdure en

fleurs:--joyeux, nous cueillîmes lavande,--thym en un pré, et romarin.

Quand nous fûmes sur les ponceaux,--comme ils tremblèrent, au passage

qu’on fit!--Nous croyions mourir: «Paix! Ah! paix!--Sauve les

pèlerins, saint Jacques!»

A Burgos, une confrérie--merveille étrange nous montra:--dans son

église, à grands frissons,--un crucifix suait sa sueur.

En pleine ville de Léon,--nous chantâmes une chanson,--et les dames en

abondance--venaient ouïr les fils de France.

Arrivés aux monts Asturiens,--les pèlerins eurent grand froid;--à

Salvador, nous adorâmes--jour et nuit un clou de la croix.

Quand nous fûmes à Rivédièr--des sergents voulurent mettre en

prison--jeunes et vieux; mais les Auvergnats firent:--nous sommes pour

_Géraud et pour l’Abbé_!

Devant le juge, nous le dîmes--que pour prier Dieu nous venions,--non

pour faire mal ni dommage.--Le juge dit--«Paix! bon voyage!»

Nous sommes en Galice. O Saint Jacques,--garde les pèlerins des

péchés.--Et donne-leur fromage et blé--pour qu’ils en fassent force

deniers.

Prions pour Monseigneur l’Abbé--qui nous a tous réconfortés--Dans la

maison sur la montagne--De pain, de vin et de provisions[3].

[3] Selon le texte de M. René Lavaud, dans les _Troubadours

cantaliens_, qui juge cette version la meilleure de toutes et la

plus ancienne.

«A quelle époque remonte cette chanson? La version imprimée ici

paraît être du XIVe ou du XVe siècle. Mais il est très possible que

le premier texte ait été beaucoup plus ancien.

«Le texte actuel est presque partout d’une langue très pure et très

classique; et il est très facile de faire réapparaître çà et là,

sous la graphie modernisée, la forme ancienne.

«Pour le fond, s’il conserve une grande naïveté d’inspiration, il

témoigne aussi d’une certaine maîtrise. Populaire par destination,

cette pièce a dû être composée par un des clercs ou des prêtres qui

faisaient partie du pèlerinage. Les pèlerins avaient l’habitude de

chanter, aux étapes, des chansons destinées à leur attirer la

bienveillance et les largesses des auditeurs. Ainsi firent-ils dans

la ville de «Léon» devant de nombreuses dames (strophe X). La

chanson chantée à Léon n’était pas la nôtre, puisque le voyage

n’était pas terminé, et ne pouvait encore être narré jusqu’au bout,

comme il est fait ici. La chanson actuelle comprend l’entrée à

Saint-Jacques et l’accueil généreux fait par «Mgr l’Abbé». Elle a dû

être chantée à Saint-Jacques même, et pendant les étapes du retour à

Aurillac.»

Il n’y a guère qu’un demi-siècle que le trajet s’accomplit plus

aisément. Arsène Vermenouze a fixé en traits expressifs la peinture de

ces chevauchées d’autrefois où nos cadets cantaliens ignoraient le

chemin de fer:

Au cœur de l'Auvergne · 第 11 / 77 题