Les émigrants d’Auvergne: La terre quittée.--La route d’Espagne.--Le
pâtre Gerbert.--Les Pèlerins de Saint-Jacques.--«Chineurs et roulants»,
d’Arsène Vermenouze.--«L’air» d’Auvergne.
Quand je vous dis que je suis Auvergnat!
L’Auvergnat authentique n’a rien de plus pressé que d’émigrer...
Aussi, ne m’en suis-je pas privé. Dans la fougue de la jeunesse,
j’aurais voulu parcourir l’univers d’une traite... Ah! les folles et
généreuses impatiences, où l’on se jette à toutes les extrémités de
l’espoir ou du découragement! Quelles tempêtes où se meurtrissaient mes
rêves, parce que la France n’était pas aussi radieusement grande, la
République aussi hautement intégrale, les hommes aussi purement
désintéressés que pouvait le souhaiter un idéal en partance pour
l’absolu. A des heures troubles, la patrie m’était irrespirable. Je ne
me sentais libre qu’aux rivages imprévus où rien ne me rappelait la
terre quittée comme un esclavage aux fers étroits. Délibérément,
j’aurais accepté--pour combien de temps!--l’existence primitive du
fleuve et de la forêt, le cœur neuf, l’esprit raclé des enduits de la
civilisation. Sous l’éblouissement du soleil tropical au milieu d’une
peuplade douce et belle, je me disais: Pourquoi pas ici? Et, sans doute,
j’étais sincère, à telle minute, malgré ce qu’il entrait inévitablement
de littérature dans mon nihilisme nomade...
* * * * *
Cette manière d’émigrer, dans les nuages, n’est point celle ordinaire de
nos compatriotes. Ils ont l’émigration plus pratique, s’expatriant de
par la force des choses, le climat hostile, le sol récalcitrant, le
penchant au gain,--non pour les joies de l’aventure.
Où va l’Auvergnat, le travail l’enchaîne. Naguère il ne s’en distrayait
qu’avec ses frères d’exode, échappant aux tentatives étrangères, à
l’influence des villes. De Paris, de Madrid, il ne connaissait que sa
boutique, les trajets de son négoce. Il épousait une Auvergnate.
Absorbés dans la tâche commune, ils envoyaient les enfants à élever aux
grands-parents, au village où ils projetaient de retourner eux-mêmes
plus tard, souvent trop tard...
* * * * *
L’émigration continue; la descente s’est multipliée. Mais, petits ou
grands, l’on ne se soucie plus de remonter... Ceux qui s’enrichissent
s’implantent aux lieux de leur fortune et de leurs intérêts. Quant aux
autres, les difficultés matérielles les retiennent, et ils ont vite fait
d’être prisonniers à jamais du salariat absorbant des vastes
agglomérations. Il n’y a plus qu’une toute petite moyenne aisée pour
revenir se fixer au pays. Et le moraliste et le régionaliste se
lamentent de l’abandon des campagnes simples et saines pour les
capitales dévorantes.
La route d’Espagne fut une des plus anciennement suivies par nos
compatriotes. L’émigration date de loin et se réclame de devanciers
illustres: sur la fin du Xe siècle, Gerbert, élevé au monastère de
Saint-Géraud d’Aurillac, se rendait à Cordoue, Gerbert dont le génie
précurseur s’empara, pour l’augmenter prodigieusement, de tant de
découvertes personnelles, du trésor de sciences révélées au delà des
Pyrénées, Gerbert, le pâtre de Belliac qui deviendra Sylvestre II,
Gerbert dont Jean-Baptiste Veyre a chanté la rustique et précoce
enfance, l’immense destinée:
Au pied d’un monticule[1]
Était une maisonnette;
Là, dans l’indigence
Un enfançon naquit.
On dit qu’à sa naissance
En signe de puissance
Trois fois le coq chanta...
Et Rome l’entendit...
[1] Ol pèd d’un putchotel...
(J.-B. Veyre, Piaoulats d’un reipetit).
Quel trajet de l’humble naissance au plus vaste savoir d’alors, de la
baguette du pastour à la crosse pontificale, après ce départ où le jeune
voyageur doit improviser un pont avec son bouclier pour faire passer son
cheval sur une passerelle disjointe. Car, l’expédition ne se faisait pas
sans encombres, à entendre la complainte romane des Pèlerins que la
Confrérie de Saint-Jacques dirigeait annuellement d’Aurillac vers
Compostelle de Galice, où l’abbaye Saint-Géraud entretenait l’église, le
prieuré, un hôpital de la Vierge Marie au Mont Ebroarinus: