A Moscou, c'est l'initiative privée qui a le plus fait pour

les établissements de secours que, chez nous, d'ordinaire, les

villes prennent à leur charge : les hôpitaux et les asiles de

nuit par exemple. De plus, le nombre des maisons de retraite

de toute sorte--pour des enfants, pour des femmes, pour des

vieillards, pour des aveugles ou des infirmes--s'accroît

chaque année. Les marchands enrichis ont à cœur de restituer

au public, sous forme d'établissements charitables, une partie

des sommes qu'ils ont gagnées sur lui. Ils ne font pas, comme

font à Paris tant de riches, publier par les journaux leurs

moindres aumônes : ils bâtissent sans mot dire, et, souvent,

les malheureux intéressés sont les seuls, dans le public, à

connaître l'existence du nouvel asile. MM. B., par exemple,

n'ont pas avisé la presse, lorsqu'ils ont élevé leur magnifique

hôpital des Incurables : la valeur de l'immeuble et le capital

engagé sont de 300 000 roubles chacun. Les frères L. ne

rappellent pas annuellement aux lecteurs des feuilles publiques

l'existence des établissements (d'une valeur de 600 000

roubles) où ils dépensent 40 000 roubles chaque année pour

abriter et en partie nourrir 1 100 étudiants, étudiantes ou

veuves chargées de famille, et 300 000 pauvres qui logent à

la nuit. Je cite ces deux noms, parce que je les ai rencontrés

fréquemment dans mes recherches sur la misère à Moscou ; il en

est d'autres, par centaines, qui, sur une moindre échelle, mais

avec non moins de persévérance, subventionnent des asiles, les

surveillent et les administrent.

* * * * *

Dimanche d'hiver : un grand soleil tombe sur la terre glacée. On

me mène voir deux hôpitaux. Près du premier, l'hôpital d'enfants

de Saint-Vladimir, une petite chapelle blanche, encadrée dans

un bouquet de bouleaux aux grêles ramilles échevelées, dresse

dans le ciel bleu un adorable clocheton à bulbe d'or. Et ces

couleurs sont si fraîches, si gaiement imprévues, que je ressens

presque une joie en pénétrant dans le blanc hospice d'enfants.

L'arrangement des dortoirs, des salles de chirurgie, des

laboratoires, des bains, de tout ce petit monde, enfin, isolé

au milieu des bois, au bord de Moscou, est d'une simplicité

raffinée. Je me reporte avec tristesse au souvenir des hôpitaux

parisiens que j'ai pu visiter : casernes de pierre triste, ou

baraquements de bois enfouis dans la bouc.

Les Russes, venus les derniers dans la plupart des innovations

de la science moderne, ont pu profiter sans tâtonnements

de toutes les acquisitions faites par leurs devanciers ;

leurs installations hospitalières dans les grandes villes

ne ressemblent pas plus aux nôtres, qu'une ferme modèle en

plein rapport ne ressemble à une exploitation de paysan. Nous

manquons de place, disons-nous, pour construire des hôpitaux

en pavillons ; peut-être ; mais avouons aussi que nous avons le

respect du compact : un hôpital-caserne nous en impose infiniment

plus qu'une série de chalets isolés. N'avons-nous pas inventé

aussi de murer nos enfants, de neuf à dix-huit ans, dans des

forteresses en pierre de taille ? Après chaque voyage que je

fais en Russie ou en Allemagne, ces contradictions françaises

me frappent et me chagrinent. Nulle part, l'esprit de routine

n'est plus développé que chez nous, pour tout ce qui regarde les

installations pratiques. Les Russes eux-mêmes riront quelque

jour de notre prétentieux retard.

Dans un hôpital en construction, l'architecte me fait remarquer,

à la chapelle, un _iconostase_[31] tout en marbre blanc.

Timidement, je demande si tout cet argent n'eût pas davantage

réjoui les pauvres, si on l'eût consacré à quelques lits

supplémentaires. On me répond que rien n'est trop beau pour une

église. J'ai cru sentir que le généreux donateur qui a fait

bâtir l'hospice a voulu avoir _son_ iconostase ; il sera heureux

si la société de Moscou parle de cet iconostase en marbre blanc

et vient l'admirer. Peu lui importe, sans doute, qu'on dise de

lui : quel bon cœur !... mais il tient évidemment à ce qu'on se

répète : allez voir son iconostase...

[Note 31 : Cloison qui sépare l'autel et la sacristie de

l'église.]

* * * * *

G. s'intéresse à un asile de «jeunes garçons déjà convaincus

d'un délit». Il m'y mène souvent. Quelques salles basses et

noires où les enfants, subitement médusés par notre arrivée,

tour à tour prient, travaillent, s'instruisent et prennent

leurs récréations. Parmi des figures sournoises de chiens

en laisse, on y voit, de temps à autre, une mine candide et

rose ; parfois, ce sont là des chenapans pires que les autres,

parfois aussi, de bonnes natures faibles. C., qui est conseiller

municipal et membre de plusieurs comités de bienfaisance ou

d'instruction, s'occupe de cet asile entre dix autres, avec un

dévouement que j'admire. Pour moi, ces visites m'affectent :

une prison d'enfants est bien autrement triste qu'une prison

d'adultes : ici, on ne pense qu'au passé qui s'expie ; là, on

songe à l'avenir de fautes qui va s'ouvrir pour ces natures déjà

fourvoyées et que la promiscuité du vice achèvera de fausser.

* * * * *

Première excursion dans les asiles de nuit. Dans l'asile

municipal, les salles contiennent cent personnes. Une

lanterne fumeuse éclaire seule ce lugubre dortoir. La fumée

de _makhorka_, de ce tabac puant que fume le peuple, emplit

la salle comme d'un brouillard ; les odeurs de ces corps de

vagabonds sont écœurantes. La plupart sont déjà étendus sur les

longues tables en pente qui leur servent de lits ; d'autres,

formant des groupes, où vacille une chandelle tenue à la main,

écoutent la lecture d'un petit livre de contes. Dans un coin,

très haut, scintille une pauvre icône.

Ces hommes ont un air doux : une résignation insouciante

s'exprime sur la plupart des visages qui sont visibles dans la

pénombre. Notre visite, d'ailleurs, ne les intéresse pas. Le

médecin qui me conduit pose çà et là une question à des hommes ;

leur réponse est polie, empressée sans humilité : il est lui-même

si doux, ce docteur, que ses manières doivent faire impression à

ce peuple.

Je compare cette visite à une tournée analogue dans le

merveilleux Asile municipal de Berlin. Dans la salle de bain,

nous attendions, quelques fonctionnaires et moi. Sur un signe

du directeur, une porte s'ouvrit, et, un à un, pénétrèrent dans

la salle oblongue cent hommes nus. Ils vinrent se ranger chacun

sous une pomme de douche, et, en attendant le signal de se

laver, quelques-uns nous dévisageaient : figures gouailleuses ou

sournoises : quelques vieux, seulement, avaient un air doux. En

passant de Berlin à Moscou, il semble que l'on remonte d'un âge

historique. Ces clients des asiles de nuit se ressemblent aussi

peu que les bâtiments qui les abritent : ceux de Berlin, dans

leur palais de briques rouges, ont senti passer le souffle de

la «Sociale» ; ceux de Moscou, dans leur pauvre abri, n'ont pas

l'air de trouver inique ce fait que d'autres sont heureux quand

ils souffrent. Leur fatalisme s'accommode d'un sourire triste et

d'un _nitchévo_ !--ça ne fait rien !

* * * * *

Le _Khitrove-rynok_ est la Cour des Miracles de Moscou ; il

occupe tout un quartier. Physionomie à part : les misérables sont

là chez eux ; on ne les loge pas gratis, ils payent leur coin

de planche ; aussi sont-ils tranquilles, la tête haute. J'ai

fait chez eux bien des excursions ; d'abord, avec le médecin

municipal, puis, m'enhardissant, tout seul, avec mon appareil de

photographie. Des Russes m'avaient voulu détourner de ce projet,

et, la première fois, j'étais ému. Jamais, pourtant, malgré mon

accent étranger, on ne m'a bousculé ni insulté ; deux fois même,

dans les salles où je causais, on a expulsé des ivrognes qui me

gênaient.

C'est un incroyable entrelacis de chambres poussiéreuses et

infectes, où se pressent les types les plus divers : depuis le

voleur et la fille de ruisseau, jusqu'au travailleur régulier,

tombé là un soir d'ivresse, et qui reste parce qu'il s'y trouve

bien et s'y sent libre. On rit, on chante, on fume, on discute,

mais on travaille aussi, à toutes sortes de métiers, et à de

bizarres rafistolages. En somme, c'est une impression de misère,

mais de misère acceptée avec résignation, sans penchement de

tête, comme sans révolte ; et puis, une superbe insouciance, qui

fait ces hommes aussi fiers de leur place de nuit sur la planche

louée deux sous, qu'ils le seraient d'une maison possédée par

eux seuls.

* * * * *

J'essaie de coordonner ces impressions de charité et quelques

autres du même ordre. Il me paraît que, si la Russie est divisée

en castes encore très fermées, pourtant, la charité mêle, çà

et là, tout ce peuple beaucoup plus intimement que chez nous.

L'égoïsme, assurément, est féroce chez quelques-uns, dans ce

pays où nul ne craint le «qu'en dira-t-on» ; mais aussi, parfois,

le dévouement y prend tout l'individu. En bien des cas, notre

égalité extérieure est plus aristocratique de sentiments que

l'inégalité de la société russe. Un Russe fréquente volontiers

des moujiks, ouvriers ou paysans : bien des Français, et des

meilleurs, ne se mêlent qu'à regret à leurs égaux d'en bas. Mais

aussi, le peuple en Russie, accueille les «bourgeois» sans

prévention fâcheuse, sans jalousie et sans haine.

La civilisation encore rudimentaire et la pauvreté du pays

n'ont pas encore permis à l'État de prendre autant de part que

chez nous à toutes les tentatives qui ont pour but de relever

le bien-être physique et moral des classes inférieures. L'État

n'est pas encore, là-bas, comme dans presque toute l'Europe,

un représentant plus ou moins immédiat des aspirations

nationales. L'État, c'est le tsar. Les fonctionnaires du tsar,

les _tchinovniks_, au lieu d'être chéris comme des aides

généreux, sont honnis comme des intrus, et même haïs, comme des

serviteurs qui faussent les ordres du maître en les exécutant.

Le réseau administratif n'ayant, avec le pays qu'il enserre,

qu'un contact tout extérieur, n'en connaît pas les besoins.

Par suite, tout ce qui relève du sentiment--bonté, dévouement,

charité--est un champ ouvert à l'initiative des particuliers.

Nous avons l'habitude de nous en rapporter à nos représentants

administratifs pour régler la plupart des questions de cet

ordre ; nous agissons ainsi, moitié par égoïsme, moitié parce

que nous nous disons que les autorités compétentes ont moins

de chances que nous-mêmes d'égarer nos aumônes ; ici encore,

nous subissons la tyrannie de la spécialisation, en craignant

de nous aventurer sur un terrain qui nous est inconnu. En

Russie, rien de tel. Une personne riche n'aura guère l'idée,

si commune chez nous, de mettre une certaine somme d'argent

à la disposition d'un ministre pour soulager une infortune :

elle préférera distribuer elle-même ses secours, ouvrir une

ambulance, un asile modeste, un fourneau. Ce n'est pas, certes,

par vanité, car les journaux ne parleront pas de ces œuvres ;

c'est par conviction : cette personne charitable est convaincue

de l'efficacité de l'effort personnel pour modifier, ne fût-ce

que sur un point presque imperceptible, l'état de la misère

en son pays ; elle croit que son aumône profitera à un groupe

déterminé de pauvres qui, sans elle, n'auraient rien reçu. Nous

nous disons, nous autres, que notre intervention personnelle, en

matière de bienfaisance, agit tout au plus sur la _répartition_

des secours ; les Russes se disent qu'en pareil cas, ils agissent

également sur la _création_ de nouveaux modes de charité : en

un mot, nous n'espérons rien changer au fonctionnement de nos

rouages administratifs, tandis que les plus modestes d'entre les

Russes ont conscience de faire, dans leur pays, du _nouveau_ et

de l'_utile_.

La charité russe est, ainsi, plus individuelle, partant plus

visible ; mais aussi, plus aléatoire peut-être, que la nôtre, et

encore je n'en suis pas sûr !

A l'autre extrémité de la société, parmi ceux qui reçoivent,

mêmes tendances que chez ceux qui donnent. Là aussi, la

bienfaisance est accueillie avec des sentiments plus clairement

manifestés que chez nous. Les malheureux n'ont pas l'air de

recevoir un dû dont ils eussent, au besoin, réclamé le paiement ;

ils acceptent ce qu'on leur donne, comme un présent gracieux,

sans en témoigner, d'ailleurs, grande surprise, à peu près comme

on reçoit un cadeau d'un frère. De là, sans doute, l'attrait

qu'exercent, même sur un étranger, les classes pauvres de la

Russie. Nulle part, en Europe, je n'ai éprouvé autant d'intérêt

à voir de près les souffrants : entre ceux-ci et les nôtres, il

y a toute la distance qui sépare un grondement sourd d'un bon

sourire de résignation.

* * * * *

La première neige tenace est tombée cette nuit sur le verglas

qui, me dit-on, doit lui servir d'indispensable support. De tous

côtés sortent de petits traîneaux, au lieu des fiacres disparus.

Ces traîneaux ressemblent à des jouets d'enfants : ils sont faits

d'une toute petite caisse, de la taille d'une malle ordinaire.

Sur l'avant, le siège du cocher ; sous ce siège est pratiqué

un enfoncement où vous casez vos jambes, que protège en outre

une fourrure. Les chevaux de maître, les _Orlofs_ noirs, ont

l'air énormes, attelés devant ces joujoux. Le premier traînage :

une joie de vitesse, à travers le silence des rues subitement

amorties et comme capitonnées par la neige. Les cochers ont une

joie enfantine de cette première neige et de ce premier froid,

de cet hiver qui s'ouvre avec ses commodités et ses splendeurs

blanches ; ils excitent et lancent à tout propos leurs petits

chevaux aux crins échevelés ; et, comme moi, évidemment, ils

prennent plaisir à écouter le grésillement du sol glacé sous

l'acier des patins, et le croisement des sillages bruissants sur

la chaussée silencieuse.

Les peuples du Nord ont inventé quelques jouissances intenses

que nous ignorons ; par exemple celle-ci : être emporté en

traîneau, à toute vitesse, dans l'air glacé, avec une fourrure

moelleuse et une toque bien chaude, ne laissant à découvert que

de toutes petites portions du visage, sur lesquelles le froid

dépose un baiser brûlant, et, de temps à autre, le grésil lance

de petites flèches acérées.

* * * * *

J'arrive à la campagne, à Kournikovo, le soir, sous des rafales

de neige, que chasse un vent glacé ; mes chevaux vont au pas,

le cocher n'y voyant plus. C'est une autre impression qu'à

la ville, ce crépuscule, cette solitude froide, où tinte par

intervalles le son amorti de la clochette qui surmonte la

_douga_[32]. Sensation d'être perdu très loin de tout ce que,

depuis l'enfance, on a vu et ressenti ; tristesse, accablement ;

perception effrayée de la puissance de la neige...

[Note 32 : Arc en bois qui s'arrondit par-dessus la tête du

limonier.]

* * * * *

Un clair de lune splendide sur la plaine enneigée. Je reviens,

avec Michel Fiodorovitch, d'une partie chez un voisin : nous

avons causé fort tard ; nous avons toutefois voulu rentrer ce

soir, l'estomac chauffé d'un petit verre de _vodka_. Nous sommes

pelotonnés dans un grossier traîneau de paysan, en forme de

V ; les inégalités du chemin nous secouent dans le foin. Notre

_troïka_ file à toute vitesse, sous la lune, par la route

largement ouverte entre des bois ; puis, voici un village en

pente sur la colline : effet curieux de toute cette surface

blanche où les parois des _isbas_ font des plaques toutes

noires, çà et là illuminées encore par l'œil rouge d'une vitre

éclairée...

* * * * *

C'est grand jour ; la neige tombe à flocons larges, moites,

collants, capricieux ; de la route si connue, rien ne serait

visible sur la plaine, et Dieu sait où nous irions donner, sans

les branches d'arbres que les paysans piquent, de distance en

distance, de chaque côté de la piste neigeuse...

La neige a cessé de tomber ; l'air est transparent. A perte de

vue, rien de visible, que du blanc : l'horizon, vers la gauche,

est bordé d'un trait d'encre : une forêt. Tout là-bas, je cherche

un village familier ; longtemps rien ne m'apparaît ; je découvre

enfin, sur l'immensité blanche, la tache verte d'une coupole :

c'est ce qui reste sur l'horizon, de tout ce village. Cette

perte de vue, sur du blanc dont les tons changent avec le ciel,

s'assombrissent sous la tempête, et prennent des reflets roses

au soleil oblique du matin ou du couchant, cette vision infinie

et immaculée est splendide et poignante.

* * * * *

Une station, entre Pétersbourg et Moscou, un matin de novembre.

Tandis que nous faisons les cent pas sur le quai, un enterrement

traverse la voie, et s'en va, dans la neige, jusqu'à l'église

prochaine. Le cercueil de sapin clair est en forme de nacelle :

c'est sans doute celui d'un enfant : un moujik en porte le

couvercle sur sa tête. Suivent deux popes chevelus, en chapes

rigides ; puis la famille. Ces formes noires qui passent sur la

neige, le long de la forêt poudrée de blanc, se détachent en

un saisissant relief. Le clocher de l'église est bleu et or :

il a des nuances d'une fraîcheur inouïe, sur ce fond de neige

ensoleillée qui semble bordée d'une ganse rose.

* * * * *

A Moscou. Un jour de gelée et de clarté rose sur la neige. Cet

après-midi, errant par la ville, dans une brume légère, je

me suis amusé à détailler les reflets des monuments sous le

soleil adouci. Tout là-haut, le turban doré de la tour d'_Ivan

Viéliki_ resplendissait. Vu du Pont de pierre, le Kremlin était

ravissant, avec les toits verts imbriqués de ses tourelles, avec

ses dentelures, ses ors, ses blancheurs de façades, et la ligne

orangée de ses palais, se détachant dans ce léger estompage de

brume et l'encadrement fin de cette neige.

* * * * *

Matinée de dimanche, toute rose. Le grand froid est là dehors,

qui brouille les vitres de ma fenêtre extérieure, sans même

prendre la peine d'y dessiner de ces jolies fleurs de gelée

qu'il nous prodigue dans nos pays. Il fait -32° centigrades ; le

soleil rit à plein ciel, et les arbres, sous le givre déposé,

sont gantés de blanc. Dans la rue, les chevaux sont entourés

d'un nuage de vapeur, et leur respiration cristallisée couvre

tout leur corps velu d'une sorte de résille blanche. Sur les

places, de grands braseros sont installés, autour desquels

causent des moujiks accroupis sur la neige.

* * * * *

La neige, en Russie, est une amie tendre et bienfaisante.

Lorsqu'elle tarde à tomber, ou bien lorsque des dégels

successifs, la transforment en boue, toute la contrée souffre.

Les seigles d'hiver, n'étant point protégés par elle, risquent

d'être grillés par la gelée. Puis, les chemins deviennent

impraticables. Les pistes routières sont passables en été,

lorsque les pluies ne sont pas trop fréquentes ; mais, n'étant

ni empierrées, ni entretenues, elles se gâtent à l'automne.

Peu à peu, des ornières s'y creusent, la boue s'y délaie : la

circulation y devient impossible même avec des véhicules légers.

Par endroits, la boue est si compacte et si profonde qu'elle

constitue un véritable danger. Un de mes amis m'a raconté que,

partant, un jour de novembre, pour une partie de chasse avec des

compagnons, tous à jeun !--l'un d'eux laissa tomber de la voiture

son fusil enveloppé dans un fourreau. La voiture fit encore

quelques mètres avant qu'on pût arrêter les chevaux. On revint

en arrière, mais les recherches furent vaines, le fusil, caché

dans la boue profonde, peut-être même logé solidement entre deux

de ces rondins de bois qui en Russie remplacent le macadam,

ne put être retrouvé, et l'on dût partir en l'abandonnant.--Le

moyen, sur de telles routes, d'effectuer des transports ? Tout ce

que la campagne fournit à la ville reste en souffrance : le bois

surtout, qu'on emmagasine au seuil de l'hiver. Tout semble mort :

les villages n'ont plus de communications entre eux, ni avec les

villes voisines ou les stations de chemin de fer ; une voiture,

même vide, ne peut circuler, un piéton s'enliserait dans les

ornières ; seuls, les cavaliers peuvent, à force de patience,

s'aventurer sur les chemins. L'inquiétude s'accroît, les gens se

désolent, certaines denrées renchérissent : on attend le _sanny

poute_, le traînage libérateur.

A peine la neige s'est-elle fixée au sol, que toute cette

campagne morte hier, se ranime. De tous côtés, sortent les

traîneaux en V, appuyés sur de larges patins de bois. Après les

jours effroyablement gris et sinistres de l'automne russe, ces

jours de spleen, qui semblent la fin de tout, dans un universel

écrasement, voici que le soleil renaît. La campagne blanche se

couvre de pistes luisantes où circulent des traîneaux lents

chargés de bois et des denrées les plus diverses. La gaîté et la

vie partout s'épandent.

La neige est aussi nécessaire à la Russie que le soleil à notre

été : sans neige, tout périrait dans la terre. Un hiver sans

neige et un été sans eau, voilà les deux plus grandes calamités

pour le pays russe ; dans les deux cas, c'est la famine.

CONCLUSION

Un de nos plus pénétrants historiens m'écrivait, il y a quelques

années, à propos des Russes : «Je ne sais pas de peuple plus

captivant--je n'en sais pas de plus décevant.» Longtemps, j'ai

partagé cette opinion ; aujourd'hui, je suis moins sévère. Ces

déceptions, je les ai constatées, moi aussi, mais il me semble

que la plupart d'entre elles s'expliquent par des influences

passagères. Mon indulgence vient peut-être de ce que j'aime

davantage ce peuple, depuis que je l'ai vu souffrir.

* * * * *

Il faut s'entendre, quand on parle «des Russes». Pour ma part,

je n'ai régulièrement fréquenté que la bourgeoisie et le peuple ;

mes éléments d'observation sont donc incomplets et je ne songe

pas à le dissimuler. Il me manque l'étude de la haute noblesse,

et du monde officiel : mais j'avoue d'avance qu'ils m'attirent

peu, étant trop dominés, les uns par l'esprit de caste, les

autres par l'esprit d'obéissance aveugle ou de dissimulation. La

noblesse russe a d'ailleurs beaucoup perdu de son importance :

l'émancipation des serfs lui a porté un coup terrible. Depuis ce

jour, les tsars ont bien pu tenter de la relever : s'ils peuvent

lui fournir une puissance passagère, ils ne sauraient lui rendre

l'autorité morale ni la richesse. Le peuple, au contraire, et la

société moyenne, sont les forces vives de la nation : ils ont le

sang intact encore, le cerveau frais, l'enthousiasme récent ; de

plus, l'instruction et la fortune se répandent dans leurs rangs.

C'est évidemment parmi eux que se formera la Russie de demain :

ils m'intéressent, et je les ai pratiqués avec joie. C'est d'eux

seuls que je parle, quand je dis «les Russes».

* * * * *

Lorsque je me trouve en présence d'un Allemand ou d'un Anglais,

je crois voir, le plus souvent, en quoi sa façon d'envisager les

choses diffère de nos habitudes ; en face d'un Russe, je suis

rarement fixé sur ce point : au moment où je crois le tenir, il

m'échappe.--Richesse de fond et mobilité slave ! disent les

uns ;--duplicité ! soutiennent les autres.

Ni ceci, ni cela, je crois. On oublie trop que la Russie ne nous

apparaît pas sous son vrai jour : ses deux principaux éléments :

le peuple et la société cultivée, l'_intelliguensia_, comme ils

disent, sont momentanément faussés par certaines circonstances

de leur histoire. Le peuple porte encore l'empreinte du servage

qui l'a déformé durant des siècles ; la société est entravée dans

son progrès par une préoccupation constante et obsédante de

l'étranger.

L'homme du peuple, en Russie, est fort difficile à comprendre,

d'abord, parce qu'il est très rusé et très défiant, puis, parce

qu'il n'a peut-être pas toujours le fond qu'on lui suppose. La

prolongation du servage ne lui a pas seulement donné un pli

funeste : elle a, en outre, poussé la société russe à exalter son

caractère et ses vertus, et à s'abuser sur sa nature vraie. La

réalité et la prévention se sont ainsi combinées pour obscurcir

encore les traits incertains de cette nature fruste. L'âme du

moujik est comme une steppe fertile : il y pousse des herbes

mauvaises au milieu des floraisons de plantes savoureuses ;

mais de loin, dans l'enchevêtrement de la végétation, on ne

distingue rien qu'une verte houle. On ne saura bien tout ce que

recèle cette terre, que le jour où l'on y portera la faux et

la charrue. Jusque-là, toute excursion est vaine dans cette

brousse : on n'en rapporte jamais qu'une poignée d'herbes, çà et

là mêlées de fleurs.

Au pays russe · 第 18 / 19 段