les établissements de secours que, chez nous, d'ordinaire, les
villes prennent à leur charge : les hôpitaux et les asiles de
nuit par exemple. De plus, le nombre des maisons de retraite
de toute sorte--pour des enfants, pour des femmes, pour des
vieillards, pour des aveugles ou des infirmes--s'accroît
chaque année. Les marchands enrichis ont à cœur de restituer
au public, sous forme d'établissements charitables, une partie
des sommes qu'ils ont gagnées sur lui. Ils ne font pas, comme
font à Paris tant de riches, publier par les journaux leurs
moindres aumônes : ils bâtissent sans mot dire, et, souvent,
les malheureux intéressés sont les seuls, dans le public, à
connaître l'existence du nouvel asile. MM. B., par exemple,
n'ont pas avisé la presse, lorsqu'ils ont élevé leur magnifique
hôpital des Incurables : la valeur de l'immeuble et le capital
engagé sont de 300 000 roubles chacun. Les frères L. ne
rappellent pas annuellement aux lecteurs des feuilles publiques
l'existence des établissements (d'une valeur de 600 000
roubles) où ils dépensent 40 000 roubles chaque année pour
abriter et en partie nourrir 1 100 étudiants, étudiantes ou
veuves chargées de famille, et 300 000 pauvres qui logent à
la nuit. Je cite ces deux noms, parce que je les ai rencontrés
fréquemment dans mes recherches sur la misère à Moscou ; il en
est d'autres, par centaines, qui, sur une moindre échelle, mais
avec non moins de persévérance, subventionnent des asiles, les
surveillent et les administrent.
* * * * *
Dimanche d'hiver : un grand soleil tombe sur la terre glacée. On
me mène voir deux hôpitaux. Près du premier, l'hôpital d'enfants
de Saint-Vladimir, une petite chapelle blanche, encadrée dans
un bouquet de bouleaux aux grêles ramilles échevelées, dresse
dans le ciel bleu un adorable clocheton à bulbe d'or. Et ces
couleurs sont si fraîches, si gaiement imprévues, que je ressens
presque une joie en pénétrant dans le blanc hospice d'enfants.
L'arrangement des dortoirs, des salles de chirurgie, des
laboratoires, des bains, de tout ce petit monde, enfin, isolé
au milieu des bois, au bord de Moscou, est d'une simplicité
raffinée. Je me reporte avec tristesse au souvenir des hôpitaux
parisiens que j'ai pu visiter : casernes de pierre triste, ou
baraquements de bois enfouis dans la bouc.
Les Russes, venus les derniers dans la plupart des innovations
de la science moderne, ont pu profiter sans tâtonnements
de toutes les acquisitions faites par leurs devanciers ;
leurs installations hospitalières dans les grandes villes
ne ressemblent pas plus aux nôtres, qu'une ferme modèle en
plein rapport ne ressemble à une exploitation de paysan. Nous
manquons de place, disons-nous, pour construire des hôpitaux
en pavillons ; peut-être ; mais avouons aussi que nous avons le
respect du compact : un hôpital-caserne nous en impose infiniment
plus qu'une série de chalets isolés. N'avons-nous pas inventé
aussi de murer nos enfants, de neuf à dix-huit ans, dans des
forteresses en pierre de taille ? Après chaque voyage que je
fais en Russie ou en Allemagne, ces contradictions françaises
me frappent et me chagrinent. Nulle part, l'esprit de routine
n'est plus développé que chez nous, pour tout ce qui regarde les
installations pratiques. Les Russes eux-mêmes riront quelque
jour de notre prétentieux retard.
Dans un hôpital en construction, l'architecte me fait remarquer,
à la chapelle, un _iconostase_[31] tout en marbre blanc.
Timidement, je demande si tout cet argent n'eût pas davantage
réjoui les pauvres, si on l'eût consacré à quelques lits
supplémentaires. On me répond que rien n'est trop beau pour une
église. J'ai cru sentir que le généreux donateur qui a fait
bâtir l'hospice a voulu avoir _son_ iconostase ; il sera heureux
si la société de Moscou parle de cet iconostase en marbre blanc
et vient l'admirer. Peu lui importe, sans doute, qu'on dise de
lui : quel bon cœur !... mais il tient évidemment à ce qu'on se
répète : allez voir son iconostase...
[Note 31 : Cloison qui sépare l'autel et la sacristie de
l'église.]
* * * * *
G. s'intéresse à un asile de «jeunes garçons déjà convaincus
d'un délit». Il m'y mène souvent. Quelques salles basses et
noires où les enfants, subitement médusés par notre arrivée,
tour à tour prient, travaillent, s'instruisent et prennent
leurs récréations. Parmi des figures sournoises de chiens
en laisse, on y voit, de temps à autre, une mine candide et
rose ; parfois, ce sont là des chenapans pires que les autres,
parfois aussi, de bonnes natures faibles. C., qui est conseiller
municipal et membre de plusieurs comités de bienfaisance ou
d'instruction, s'occupe de cet asile entre dix autres, avec un
dévouement que j'admire. Pour moi, ces visites m'affectent :
une prison d'enfants est bien autrement triste qu'une prison
d'adultes : ici, on ne pense qu'au passé qui s'expie ; là, on
songe à l'avenir de fautes qui va s'ouvrir pour ces natures déjà
fourvoyées et que la promiscuité du vice achèvera de fausser.
* * * * *
Première excursion dans les asiles de nuit. Dans l'asile
municipal, les salles contiennent cent personnes. Une
lanterne fumeuse éclaire seule ce lugubre dortoir. La fumée
de _makhorka_, de ce tabac puant que fume le peuple, emplit
la salle comme d'un brouillard ; les odeurs de ces corps de
vagabonds sont écœurantes. La plupart sont déjà étendus sur les
longues tables en pente qui leur servent de lits ; d'autres,
formant des groupes, où vacille une chandelle tenue à la main,
écoutent la lecture d'un petit livre de contes. Dans un coin,
très haut, scintille une pauvre icône.
Ces hommes ont un air doux : une résignation insouciante
s'exprime sur la plupart des visages qui sont visibles dans la
pénombre. Notre visite, d'ailleurs, ne les intéresse pas. Le
médecin qui me conduit pose çà et là une question à des hommes ;
leur réponse est polie, empressée sans humilité : il est lui-même
si doux, ce docteur, que ses manières doivent faire impression à
ce peuple.
Je compare cette visite à une tournée analogue dans le
merveilleux Asile municipal de Berlin. Dans la salle de bain,
nous attendions, quelques fonctionnaires et moi. Sur un signe
du directeur, une porte s'ouvrit, et, un à un, pénétrèrent dans
la salle oblongue cent hommes nus. Ils vinrent se ranger chacun
sous une pomme de douche, et, en attendant le signal de se
laver, quelques-uns nous dévisageaient : figures gouailleuses ou
sournoises : quelques vieux, seulement, avaient un air doux. En
passant de Berlin à Moscou, il semble que l'on remonte d'un âge
historique. Ces clients des asiles de nuit se ressemblent aussi
peu que les bâtiments qui les abritent : ceux de Berlin, dans
leur palais de briques rouges, ont senti passer le souffle de
la «Sociale» ; ceux de Moscou, dans leur pauvre abri, n'ont pas
l'air de trouver inique ce fait que d'autres sont heureux quand
ils souffrent. Leur fatalisme s'accommode d'un sourire triste et
d'un _nitchévo_ !--ça ne fait rien !
* * * * *
Le _Khitrove-rynok_ est la Cour des Miracles de Moscou ; il
occupe tout un quartier. Physionomie à part : les misérables sont
là chez eux ; on ne les loge pas gratis, ils payent leur coin
de planche ; aussi sont-ils tranquilles, la tête haute. J'ai
fait chez eux bien des excursions ; d'abord, avec le médecin
municipal, puis, m'enhardissant, tout seul, avec mon appareil de
photographie. Des Russes m'avaient voulu détourner de ce projet,
et, la première fois, j'étais ému. Jamais, pourtant, malgré mon
accent étranger, on ne m'a bousculé ni insulté ; deux fois même,
dans les salles où je causais, on a expulsé des ivrognes qui me
gênaient.
C'est un incroyable entrelacis de chambres poussiéreuses et
infectes, où se pressent les types les plus divers : depuis le
voleur et la fille de ruisseau, jusqu'au travailleur régulier,
tombé là un soir d'ivresse, et qui reste parce qu'il s'y trouve
bien et s'y sent libre. On rit, on chante, on fume, on discute,
mais on travaille aussi, à toutes sortes de métiers, et à de
bizarres rafistolages. En somme, c'est une impression de misère,
mais de misère acceptée avec résignation, sans penchement de
tête, comme sans révolte ; et puis, une superbe insouciance, qui
fait ces hommes aussi fiers de leur place de nuit sur la planche
louée deux sous, qu'ils le seraient d'une maison possédée par
eux seuls.
* * * * *
J'essaie de coordonner ces impressions de charité et quelques
autres du même ordre. Il me paraît que, si la Russie est divisée
en castes encore très fermées, pourtant, la charité mêle, çà
et là, tout ce peuple beaucoup plus intimement que chez nous.
L'égoïsme, assurément, est féroce chez quelques-uns, dans ce
pays où nul ne craint le «qu'en dira-t-on» ; mais aussi, parfois,
le dévouement y prend tout l'individu. En bien des cas, notre
égalité extérieure est plus aristocratique de sentiments que
l'inégalité de la société russe. Un Russe fréquente volontiers
des moujiks, ouvriers ou paysans : bien des Français, et des
meilleurs, ne se mêlent qu'à regret à leurs égaux d'en bas. Mais
aussi, le peuple en Russie, accueille les «bourgeois» sans
prévention fâcheuse, sans jalousie et sans haine.
La civilisation encore rudimentaire et la pauvreté du pays
n'ont pas encore permis à l'État de prendre autant de part que
chez nous à toutes les tentatives qui ont pour but de relever
le bien-être physique et moral des classes inférieures. L'État
n'est pas encore, là-bas, comme dans presque toute l'Europe,
un représentant plus ou moins immédiat des aspirations
nationales. L'État, c'est le tsar. Les fonctionnaires du tsar,
les _tchinovniks_, au lieu d'être chéris comme des aides
généreux, sont honnis comme des intrus, et même haïs, comme des
serviteurs qui faussent les ordres du maître en les exécutant.
Le réseau administratif n'ayant, avec le pays qu'il enserre,
qu'un contact tout extérieur, n'en connaît pas les besoins.
Par suite, tout ce qui relève du sentiment--bonté, dévouement,
charité--est un champ ouvert à l'initiative des particuliers.
Nous avons l'habitude de nous en rapporter à nos représentants
administratifs pour régler la plupart des questions de cet
ordre ; nous agissons ainsi, moitié par égoïsme, moitié parce
que nous nous disons que les autorités compétentes ont moins
de chances que nous-mêmes d'égarer nos aumônes ; ici encore,
nous subissons la tyrannie de la spécialisation, en craignant
de nous aventurer sur un terrain qui nous est inconnu. En
Russie, rien de tel. Une personne riche n'aura guère l'idée,
si commune chez nous, de mettre une certaine somme d'argent
à la disposition d'un ministre pour soulager une infortune :
elle préférera distribuer elle-même ses secours, ouvrir une
ambulance, un asile modeste, un fourneau. Ce n'est pas, certes,
par vanité, car les journaux ne parleront pas de ces œuvres ;
c'est par conviction : cette personne charitable est convaincue
de l'efficacité de l'effort personnel pour modifier, ne fût-ce
que sur un point presque imperceptible, l'état de la misère
en son pays ; elle croit que son aumône profitera à un groupe
déterminé de pauvres qui, sans elle, n'auraient rien reçu. Nous
nous disons, nous autres, que notre intervention personnelle, en
matière de bienfaisance, agit tout au plus sur la _répartition_
des secours ; les Russes se disent qu'en pareil cas, ils agissent
également sur la _création_ de nouveaux modes de charité : en
un mot, nous n'espérons rien changer au fonctionnement de nos
rouages administratifs, tandis que les plus modestes d'entre les
Russes ont conscience de faire, dans leur pays, du _nouveau_ et
de l'_utile_.
La charité russe est, ainsi, plus individuelle, partant plus
visible ; mais aussi, plus aléatoire peut-être, que la nôtre, et
encore je n'en suis pas sûr !
A l'autre extrémité de la société, parmi ceux qui reçoivent,
mêmes tendances que chez ceux qui donnent. Là aussi, la
bienfaisance est accueillie avec des sentiments plus clairement
manifestés que chez nous. Les malheureux n'ont pas l'air de
recevoir un dû dont ils eussent, au besoin, réclamé le paiement ;
ils acceptent ce qu'on leur donne, comme un présent gracieux,
sans en témoigner, d'ailleurs, grande surprise, à peu près comme
on reçoit un cadeau d'un frère. De là, sans doute, l'attrait
qu'exercent, même sur un étranger, les classes pauvres de la
Russie. Nulle part, en Europe, je n'ai éprouvé autant d'intérêt
à voir de près les souffrants : entre ceux-ci et les nôtres, il
y a toute la distance qui sépare un grondement sourd d'un bon
sourire de résignation.
* * * * *
La première neige tenace est tombée cette nuit sur le verglas
qui, me dit-on, doit lui servir d'indispensable support. De tous
côtés sortent de petits traîneaux, au lieu des fiacres disparus.
Ces traîneaux ressemblent à des jouets d'enfants : ils sont faits
d'une toute petite caisse, de la taille d'une malle ordinaire.
Sur l'avant, le siège du cocher ; sous ce siège est pratiqué
un enfoncement où vous casez vos jambes, que protège en outre
une fourrure. Les chevaux de maître, les _Orlofs_ noirs, ont
l'air énormes, attelés devant ces joujoux. Le premier traînage :
une joie de vitesse, à travers le silence des rues subitement
amorties et comme capitonnées par la neige. Les cochers ont une
joie enfantine de cette première neige et de ce premier froid,
de cet hiver qui s'ouvre avec ses commodités et ses splendeurs
blanches ; ils excitent et lancent à tout propos leurs petits
chevaux aux crins échevelés ; et, comme moi, évidemment, ils
prennent plaisir à écouter le grésillement du sol glacé sous
l'acier des patins, et le croisement des sillages bruissants sur
la chaussée silencieuse.
Les peuples du Nord ont inventé quelques jouissances intenses
que nous ignorons ; par exemple celle-ci : être emporté en
traîneau, à toute vitesse, dans l'air glacé, avec une fourrure
moelleuse et une toque bien chaude, ne laissant à découvert que
de toutes petites portions du visage, sur lesquelles le froid
dépose un baiser brûlant, et, de temps à autre, le grésil lance
de petites flèches acérées.
* * * * *
J'arrive à la campagne, à Kournikovo, le soir, sous des rafales
de neige, que chasse un vent glacé ; mes chevaux vont au pas,
le cocher n'y voyant plus. C'est une autre impression qu'à
la ville, ce crépuscule, cette solitude froide, où tinte par
intervalles le son amorti de la clochette qui surmonte la
_douga_[32]. Sensation d'être perdu très loin de tout ce que,
depuis l'enfance, on a vu et ressenti ; tristesse, accablement ;
perception effrayée de la puissance de la neige...
[Note 32 : Arc en bois qui s'arrondit par-dessus la tête du
limonier.]
* * * * *
Un clair de lune splendide sur la plaine enneigée. Je reviens,
avec Michel Fiodorovitch, d'une partie chez un voisin : nous
avons causé fort tard ; nous avons toutefois voulu rentrer ce
soir, l'estomac chauffé d'un petit verre de _vodka_. Nous sommes
pelotonnés dans un grossier traîneau de paysan, en forme de
V ; les inégalités du chemin nous secouent dans le foin. Notre
_troïka_ file à toute vitesse, sous la lune, par la route
largement ouverte entre des bois ; puis, voici un village en
pente sur la colline : effet curieux de toute cette surface
blanche où les parois des _isbas_ font des plaques toutes
noires, çà et là illuminées encore par l'œil rouge d'une vitre
éclairée...
* * * * *
C'est grand jour ; la neige tombe à flocons larges, moites,
collants, capricieux ; de la route si connue, rien ne serait
visible sur la plaine, et Dieu sait où nous irions donner, sans
les branches d'arbres que les paysans piquent, de distance en
distance, de chaque côté de la piste neigeuse...
La neige a cessé de tomber ; l'air est transparent. A perte de
vue, rien de visible, que du blanc : l'horizon, vers la gauche,
est bordé d'un trait d'encre : une forêt. Tout là-bas, je cherche
un village familier ; longtemps rien ne m'apparaît ; je découvre
enfin, sur l'immensité blanche, la tache verte d'une coupole :
c'est ce qui reste sur l'horizon, de tout ce village. Cette
perte de vue, sur du blanc dont les tons changent avec le ciel,
s'assombrissent sous la tempête, et prennent des reflets roses
au soleil oblique du matin ou du couchant, cette vision infinie
et immaculée est splendide et poignante.
* * * * *
Une station, entre Pétersbourg et Moscou, un matin de novembre.
Tandis que nous faisons les cent pas sur le quai, un enterrement
traverse la voie, et s'en va, dans la neige, jusqu'à l'église
prochaine. Le cercueil de sapin clair est en forme de nacelle :
c'est sans doute celui d'un enfant : un moujik en porte le
couvercle sur sa tête. Suivent deux popes chevelus, en chapes
rigides ; puis la famille. Ces formes noires qui passent sur la
neige, le long de la forêt poudrée de blanc, se détachent en
un saisissant relief. Le clocher de l'église est bleu et or :
il a des nuances d'une fraîcheur inouïe, sur ce fond de neige
ensoleillée qui semble bordée d'une ganse rose.
* * * * *
A Moscou. Un jour de gelée et de clarté rose sur la neige. Cet
après-midi, errant par la ville, dans une brume légère, je
me suis amusé à détailler les reflets des monuments sous le
soleil adouci. Tout là-haut, le turban doré de la tour d'_Ivan
Viéliki_ resplendissait. Vu du Pont de pierre, le Kremlin était
ravissant, avec les toits verts imbriqués de ses tourelles, avec
ses dentelures, ses ors, ses blancheurs de façades, et la ligne
orangée de ses palais, se détachant dans ce léger estompage de
brume et l'encadrement fin de cette neige.
* * * * *
Matinée de dimanche, toute rose. Le grand froid est là dehors,
qui brouille les vitres de ma fenêtre extérieure, sans même
prendre la peine d'y dessiner de ces jolies fleurs de gelée
qu'il nous prodigue dans nos pays. Il fait -32° centigrades ; le
soleil rit à plein ciel, et les arbres, sous le givre déposé,
sont gantés de blanc. Dans la rue, les chevaux sont entourés
d'un nuage de vapeur, et leur respiration cristallisée couvre
tout leur corps velu d'une sorte de résille blanche. Sur les
places, de grands braseros sont installés, autour desquels
causent des moujiks accroupis sur la neige.
* * * * *
La neige, en Russie, est une amie tendre et bienfaisante.
Lorsqu'elle tarde à tomber, ou bien lorsque des dégels
successifs, la transforment en boue, toute la contrée souffre.
Les seigles d'hiver, n'étant point protégés par elle, risquent
d'être grillés par la gelée. Puis, les chemins deviennent
impraticables. Les pistes routières sont passables en été,
lorsque les pluies ne sont pas trop fréquentes ; mais, n'étant
ni empierrées, ni entretenues, elles se gâtent à l'automne.
Peu à peu, des ornières s'y creusent, la boue s'y délaie : la
circulation y devient impossible même avec des véhicules légers.
Par endroits, la boue est si compacte et si profonde qu'elle
constitue un véritable danger. Un de mes amis m'a raconté que,
partant, un jour de novembre, pour une partie de chasse avec des
compagnons, tous à jeun !--l'un d'eux laissa tomber de la voiture
son fusil enveloppé dans un fourreau. La voiture fit encore
quelques mètres avant qu'on pût arrêter les chevaux. On revint
en arrière, mais les recherches furent vaines, le fusil, caché
dans la boue profonde, peut-être même logé solidement entre deux
de ces rondins de bois qui en Russie remplacent le macadam,
ne put être retrouvé, et l'on dût partir en l'abandonnant.--Le
moyen, sur de telles routes, d'effectuer des transports ? Tout ce
que la campagne fournit à la ville reste en souffrance : le bois
surtout, qu'on emmagasine au seuil de l'hiver. Tout semble mort :
les villages n'ont plus de communications entre eux, ni avec les
villes voisines ou les stations de chemin de fer ; une voiture,
même vide, ne peut circuler, un piéton s'enliserait dans les
ornières ; seuls, les cavaliers peuvent, à force de patience,
s'aventurer sur les chemins. L'inquiétude s'accroît, les gens se
désolent, certaines denrées renchérissent : on attend le _sanny
poute_, le traînage libérateur.
A peine la neige s'est-elle fixée au sol, que toute cette
campagne morte hier, se ranime. De tous côtés, sortent les
traîneaux en V, appuyés sur de larges patins de bois. Après les
jours effroyablement gris et sinistres de l'automne russe, ces
jours de spleen, qui semblent la fin de tout, dans un universel
écrasement, voici que le soleil renaît. La campagne blanche se
couvre de pistes luisantes où circulent des traîneaux lents
chargés de bois et des denrées les plus diverses. La gaîté et la
vie partout s'épandent.
La neige est aussi nécessaire à la Russie que le soleil à notre
été : sans neige, tout périrait dans la terre. Un hiver sans
neige et un été sans eau, voilà les deux plus grandes calamités
pour le pays russe ; dans les deux cas, c'est la famine.
CONCLUSION
Un de nos plus pénétrants historiens m'écrivait, il y a quelques
années, à propos des Russes : «Je ne sais pas de peuple plus
captivant--je n'en sais pas de plus décevant.» Longtemps, j'ai
partagé cette opinion ; aujourd'hui, je suis moins sévère. Ces
déceptions, je les ai constatées, moi aussi, mais il me semble
que la plupart d'entre elles s'expliquent par des influences
passagères. Mon indulgence vient peut-être de ce que j'aime
davantage ce peuple, depuis que je l'ai vu souffrir.
* * * * *
Il faut s'entendre, quand on parle «des Russes». Pour ma part,
je n'ai régulièrement fréquenté que la bourgeoisie et le peuple ;
mes éléments d'observation sont donc incomplets et je ne songe
pas à le dissimuler. Il me manque l'étude de la haute noblesse,
et du monde officiel : mais j'avoue d'avance qu'ils m'attirent
peu, étant trop dominés, les uns par l'esprit de caste, les
autres par l'esprit d'obéissance aveugle ou de dissimulation. La
noblesse russe a d'ailleurs beaucoup perdu de son importance :
l'émancipation des serfs lui a porté un coup terrible. Depuis ce
jour, les tsars ont bien pu tenter de la relever : s'ils peuvent
lui fournir une puissance passagère, ils ne sauraient lui rendre
l'autorité morale ni la richesse. Le peuple, au contraire, et la
société moyenne, sont les forces vives de la nation : ils ont le
sang intact encore, le cerveau frais, l'enthousiasme récent ; de
plus, l'instruction et la fortune se répandent dans leurs rangs.
C'est évidemment parmi eux que se formera la Russie de demain :
ils m'intéressent, et je les ai pratiqués avec joie. C'est d'eux
seuls que je parle, quand je dis «les Russes».
* * * * *
Lorsque je me trouve en présence d'un Allemand ou d'un Anglais,
je crois voir, le plus souvent, en quoi sa façon d'envisager les
choses diffère de nos habitudes ; en face d'un Russe, je suis
rarement fixé sur ce point : au moment où je crois le tenir, il
m'échappe.--Richesse de fond et mobilité slave ! disent les
uns ;--duplicité ! soutiennent les autres.
Ni ceci, ni cela, je crois. On oublie trop que la Russie ne nous
apparaît pas sous son vrai jour : ses deux principaux éléments :
le peuple et la société cultivée, l'_intelliguensia_, comme ils
disent, sont momentanément faussés par certaines circonstances
de leur histoire. Le peuple porte encore l'empreinte du servage
qui l'a déformé durant des siècles ; la société est entravée dans
son progrès par une préoccupation constante et obsédante de
l'étranger.
L'homme du peuple, en Russie, est fort difficile à comprendre,
d'abord, parce qu'il est très rusé et très défiant, puis, parce
qu'il n'a peut-être pas toujours le fond qu'on lui suppose. La
prolongation du servage ne lui a pas seulement donné un pli
funeste : elle a, en outre, poussé la société russe à exalter son
caractère et ses vertus, et à s'abuser sur sa nature vraie. La
réalité et la prévention se sont ainsi combinées pour obscurcir
encore les traits incertains de cette nature fruste. L'âme du
moujik est comme une steppe fertile : il y pousse des herbes
mauvaises au milieu des floraisons de plantes savoureuses ;
mais de loin, dans l'enchevêtrement de la végétation, on ne
distingue rien qu'une verte houle. On ne saura bien tout ce que
recèle cette terre, que le jour où l'on y portera la faux et
la charrue. Jusque-là, toute excursion est vaine dans cette
brousse : on n'en rapporte jamais qu'une poignée d'herbes, çà et
là mêlées de fleurs.