bien fuyante aussi pour nos yeux. Les encombrants apports de
l'étranger y masquent trop souvent l'originalité native, et y
provoquent des incohérences que nous interprétons à faux. Depuis
près de deux siècles, elle n'a cessé de tourner ses regards
vers les civilisations occidentales, pour les imiter ou pour
les maudire, tour à tour. De là ce fait, que les sentiments,
chez les Russes instruits, sont en général restés russes,
c'est-à-dire simples et jeunes, tandis que les idées, éveillées
par une éducation purement étrangère, ont pris une teinte
exotique. De là leurs contradictions perpétuelles, l'indécis de
leur civilisation, leur oscillation constante entre la nature
simple et l'abstraction raffinée. Ils sont trop jeunes encore
pour être eux-mêmes ; il faut leur donner le temps d'accorder
leurs deux tendances et de les fondre dans un fructueux progrès.
A l'heure actuelle, il en est bien qui opèrent cette fusion des
sentiments natifs et des idées étrangères ; mais ceux-là sont de
grands artistes, âmes inquiètes d'ailleurs, et d'un équilibre
incertain ; on ne peut les donner comme des représentants normaux
de leur nation.
Peut-être les Russes seront-ils retardés dans leur marche
en avant par leur malencontreuse fausse honte d'un retard
imaginaire. Ils ne peuvent vivre et agir sans se comparer
à l'étranger. Ils paraissent souvent moins préoccupés de
progresser, que de dépasser leurs voisins : soucis enfantins,
émulation puérile ! ils sont jetés par là dans la recherche d'une
instruction brillante et encombrante, plutôt que solide : ils
emmagasinent, au lieu de construire.
* * * * *
Les Anglais, et avec eux la civilisation moderne, disent : _time
is money_ ; les Russes, au contraire, ont du temps à revendre.
Leur commerce a un proverbe qui peint à merveille ses allures
d'araignée guetteuse, à la fois patiente et gloutonne : «_Dièlo
nié volk, v'lièsse nié oubiéjit_ : une affaire n'est pas un
loup ; elle ne se sauve pas dans la forêt.» Ce proverbe éclaire
vivement le caractère du peuple russe : j'y retrouve sa patience,
sa ruse et sa résignation.
* * * * *
Parmi les sensations que j'ai naïvement laissé agir sur moi en
Russie, quelques-unes se sont répétées si souvent, qu'elles
m'ont donné une impression persistante. Sont-elles justes de
tous points ? je n'ose l'affirmer : elles ont persisté dans ma
vision, voilà tout ce que j'en sais.
D'abord, la sensation d'inachevé : je crois bien que c'est la
dominante. Je l'ai éprouvée partout, à l'arrivée comme au
départ, au village comme dans les cercles les plus raffinés.
Le type même des visages semble avoir ce caractère : des traits
encore mous, des yeux aux nuances effacées, et qui semblent
nager dans du vague. Toute la vie intellectuelle et morale
du peuple russe donne cette impression d'une chose qu'on n'a
pas fini de travailler. Depuis les institutions, qui souvent
semblent appartenir à un autre âge, jusqu'aux croyances, restées
à mi-chemin entre l'acceptation et le rejet des dogmes, rien
ne paraît terminé : tout se fait, tout devient. Je songe à un
insecte à moitié pris encore dans sa coque de chrysalide.
L'enthousiasme russe m'a frappé également, surtout parmi la
société éclairée. Tout ce que les Russes font, en dehors de
leur métier strict, ils le font d'enthousiasme ; et j'espère
avoir montré qu'ils font beaucoup ainsi. Les idées les plus
futiles, comme les plus nobles dévouements, provoquent chez
eux de ces élans irrésistibles qui nous étonnent : dès qu'ils
sortent de la pratique de leur vie quotidienne, ils vont, en
tout, jusqu'à l'extrême. Mais l'enthousiasme a un caractère
fiévreux : de même qu'il naît brusquement, d'un rien, de même,
un rien l'abat : c'est le cas des Russes. Ils ont sur tout une
force d'emportement : ils n'ont guère de persévérance. Ils se
lassent vite, non par faiblesse, mais par ennui : les choses
produisent sur eux une impression plus vive, sans doute, que sur
la plupart d'entre nous ; mais, en plein élan, ils se sentent
arrêtés, détournés et repris par une vision nouvelle. La Russie
cultivée ne marche point, comme l'Allemagne, d'un pas égal vers
la lumière : elle s'avance par bonds et par à-coups. De là, dans
le domaine moral, ces explosions de sentiments tendres, ces
dévouements de tout l'être ; puis, tout à coup, ces oublis, cette
indifférence sans cause et sans mesure.
A côté de ces caractères d'inachèvement et d'enthousiasme
bondissant, je note encore une insouciance de l'avenir, qui nous
frappe d'autant plus, qu'elle est plus opposée à nos habitudes.
Le souci du lendemain semble la base même de notre discipline
morale : chez les Russes, il n'existe pas. Pour eux l'heure
présente est tout : l'avenir n'est rien qu'un rêve, auquel on ne
songe pas à sacrifier les réalités. Dans la conduite de la vie
matérielle, cette insouciance du lendemain se trouve parfois
cruellement punie ; mais dans la vie morale, elle produit souvent
des effets que nous admirons. Ce que nous nommons le fatalisme
et la résignation du peuple russe n'est pas autre chose, au
fond, que cette insouciance du lendemain. A quoi bon s'agiter,
pensent-ils ? On ne changera rien au _présent_ : or, qu'importe
_demain_ ? L'apathie naturelle d'un peuple que le climat trop
rude confine de longs mois dans ses demeures et sous de lourds
vêtements, fortifie encore cette paresse de la prévoyance. La
pratique du moindre effort leur devient chère : la résignation
passive exige moins de force que la révolte--surtout quand
cette résignation n'est pas commandée par une loi morale dont
l'observation vous impose une violence.
En même temps, l'insouciance de l'avenir est un principe
d'activité violente : ceux qui calculent vont peut-être plus
loin, mais ils avancent moins vite que les imprévoyants.
Lorsqu'on s'élance dans la mêlée de la vie sans caresser
l'espoir d'en rapporter des avantages, et sans songer à ses
réserves, on frappe des coups plus forts et plus nets : ainsi
font les Russes. Voilà pourquoi ils ne se dévouent pas à
demi, voilà pourquoi leur bonté, leur charité, quand elles
se font jour, sont si profondes--voilà pourquoi, aussi, dans
l'abaissement ils vont plus loin.
Peuple inachevé, indécis encore, peuple de sentiments et
d'émotions extrêmes, enthousiaste et changeant, impatient et
résigné, infatigable dans le dévouement comme, parfois, sans
mesure dans l'égoïsme, tous ces traits montrent en lui un peuple
jeune. C'est parce qu'ils sont encore tout près de la nature
qu'ils nous séduisent tant, quand nous les observons chez eux ;
c'est pour cela encore que, si souvent, ils nous déroutent.
Ils ont les enthousiasmes, les dévouements, la bonté légère,
la simplicité cordiale de la vingtième année, mais ils en ont
aussi l'inconstance, le facile découragement et l'imprévoyance.
Chez eux, comme chez les jeunes gens, les sentiments ont des
échos plus lointains, et les passions vibrent plus profondément ;
tout cet acquit de réflexion et de mesure que l'âge apporte
avec lui, leur est étranger ; leurs joies sont plus bruyantes,
leurs larmes plus amères, leurs désespoirs plus torturés, leurs
illusions plus chatoyantes que les nôtres ; ils ont des rudesses
que nous n'avons plus, comme aussi des trésors de douceur
affectueuse que nous ne savons plus montrer, quand, d'aventure,
nous les possédons encore ; ils ont des élans de folle confiance
qui nous font un peu sourire, et des abattements que nous ne
comprenons pas : ils sont hardis, nous sommes prudents ; ils sont
généreux, nous comptons : c'est que leur adolescence vient à
peine de se clore, et qu'ils ont, dans leur libre épanouissement
de sève, les qualités vigoureuses et immodérées qui s'accordent
le moins avec l'âge auquel nous sommes parvenus.
Ce qui peut tromper sur le vrai caractère de la Russie, c'est la
vie officielle que l'on y voit, gourmée, hypocrite et corrompue.
Mais il faut l'écarter, il faut aller loin de la capitale où
elle se montre au grand jour, pour saisir sur le vif tous les
traits de la jeune Russie. Nous pouvons sourire çà et là de sa
naïveté, nous pouvons nous irriter, quand nous y rencontrons
des hommes indignes ; mais, du moins, ceux dont la nature est
droite, nous rajeunissent au contact de leur enthousiasme, et
nous font mieux apprécier la vie.
* * * * *
Depuis un jour et demi, nous roulons vers la frontière allemande
dans un brouillard gris : je relis l'admirable nouvelle de
Léon Tolstoï : _La mort d'Ivan Iliitch_, et cette lecture me
fait penser. Plus morale, cent fois, que les prédications,
cette nouvelle d'une cruauté poignante... Vivre et agir sans
bonté, sans charité ; se marier, se reproduire sans amour vrai,
sans véritable union des âmes, c'est mener l'existence d'Ivan
Iliitch, c'est mériter sa mort... C'est bien l'idée favorite
du grand romancier ; c'est bien, aussi, au fond, l'enseignement
qui se dégage d'un contact prolongé avec les forces les plus
généreuses de ce jeune pays russe. Cet enseignement, je le sens
bien, est une rêverie, mais si douce ! Il fait si bon se reposer
çà et là de nos réalités occidentales, et puiser à une source
qui sort à peine du rocher, un peu de confiance droite et saine
dans la vie !...
Vers le soir, le brouillard gris s'est allégé : il traîne
maintenant en vapeur diaphane, et enveloppe les flottants
contours de la plaine. Les champs gris en friche, sous le ciel
gris du crépuscule, s'étendent infiniment et gagnent en pente
douce une ligne lumineuse où la vue s'arrête. Au milieu des
champs, une route oblique passe, grisâtre et boueuse, et monte,
monte doucement, jusqu'à se perdre là-bas, à l'horizon, comme en
plein ciel. Sur cette route, près de la voie ferrée, une voiture
de paysan est arrêtée ; le petit cheval à longs crins flottants,
est immobile, tout échevelé sous un coup de vent. Près du
cheval, un moujik, dans de vieux vêtements, et en sandales
d'écorce, se tient debout, et regarde vaguement quelque chose au
loin dans la brume...
Cette vision entrevue m'a frappé : ce paysan en haillon m'est
apparu comme un symbole du moujik russe, et tout le paysage, en
mon esprit, s'est transformé. La route boueuse qui, sous les
grisailles du crépuscule, coupe la morne plaine, et va se perdre
tout là-haut, sur la ligne claire du ciel, c'est bien la route
de civilisation que suit ce peuple enfant, cet obscur rêveur :
lentement, avec des ornières et des coudes, elle monte, elle
monte là-haut. Et lui, le paysan en sandales d'écorce, lui qui
regarde vaguement au loin, insouciant du train qui passe, c'est
bien le résigné paysan russe : sans un regard en arrière, il
s'avance, avec son petit cheval ami, et il vainc la distance,
la fatigue, l'ennui ; il va, presque inconscient ; il monte tout
doucement, sans élans brusques, sans découragements, d'une
montée lente, sur la route boueuse, cahoteuse et grise, qui va
se perdre en pleine clarté...
Que sera-t-il, quand il parviendra tout là-haut ?
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE
LES ABORDS ET LA FAMINE
Chap. I.--Route d'aller 1
-- II.--Premières impressions 7
-- III.--Vues de Moscou 11
-- IV.--En province 25
-- V.--La famine 33
-- VI.--Le choléra 88
DEUXIÈME PARTIE
AU VILLAGE
Au village 103
TROISIÈME PARTIE
QUELQUES VILLES
Chap. I.--Varsovie 195
-- II.--Odessa 200
-- III.--Kïef 207
-- IV.--Arkhangel 213
-- V.--Saint-Pétersbourg 218
QUATRIÈME PARTIE
A MOSCOU
A Moscou 223
Conclusion 351
ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY