Je descends parfois jusqu'à la Moskova, par des rues peuplées

de misérables bouges, maisons d'un blanc sale, où les fenêtres

font des trous noirs. Arrivé près du pont de Borodino, je me

retourne, et je contemple le panorama blanc et vert qui s'étage

au-dessus de la rivière. Les teintes du soir, reflétées par

l'eau, sont infiniment tendres ; du bleu doux, puis du gris

clair, puis du lilas, tendu en écharpe autour de l'horizon. La

rive d'en face semble très escarpée ; quelques arbres et des

buissons y ont poussé, et, sur la pente raide, presque à pic,

de petites maisonnettes aux toits plats peinturlurés de vert

se sont cramponnées. A certains jours, ici, vers l'heure du

crépuscule, tout se tait. Les laveuses ont plié leur linge ; les

dragons, là-bas, sur la rive, ont fini de panser leurs chevaux,

et, sous les rayons obliques, délicatement tamisés, que jette

le dernier regard du soleil couchant, toutes ces verdures,

toutes ces blancheurs, ces tons neutres de la berge et ces

étincellements des coupoles saintes, se mêlent dans une adorable

paix, comme dans une religieuse attente de la nuit.

* * * * *

Dîner riche dans un luxueux décor. Conversation nulle. Des

femmes sont là, richement parées, parfumées, soignées ;

quelques-unes ont été jolies. Elles sont toutes très riches ou

peu s'en faut. Au lieu de causer, elles s'observent les unes les

autres ; elles ont raison, d'ailleurs, de s'observer : ces parures

sont trop lourdes, et telle de ces dames a l'air de porter sur

elle toute sa dot en bijoux. Ces parfums ne sont pas délicats,

bien qu'achetés au plus cher. Ces toilettes, envoyées de Paris,

sont mal portées. Toute cette société morose et guindée paraît

expier, par on ne sait quelle tristesse, les fortunes amassées.

On sent que tous ont le souci de paraître _comme il faut_ ;

le meilleur moyen, leur semble-t-il, est de rester graves,

d'éviter tout sourire et toute familiarité. Je me demande si,

dans ces cerveaux, germent quelques idées, en dehors du souci

des affaires. Non seulement l'art et la littérature sont pour

eux lettre morte, mais les manifestations de la vie sociale ne

les touchent pas davantage. La politique ? on n'en parle pas ;

le peuple ? il n'existe plus pour eux, depuis qu'ils en sont

sortis. Ils mangent vite et gloutonnement. Après dîner, ils se

réunissent par groupes mornes, où l'on fume silencieusement

des cigares chers ou des _papirosses_. Les hommes sont encore

supportables, car, avec eux, on peut causer chasse, femmes ou

métier. Mais leurs épouses me glacent d'effroi : je n'avais

jamais observé nulle part une pareille disproportion entre

l'esprit et la fortune. Chez nous, une enrichie peut être sotte,

mais elle aura pourtant une certaine conversation apprise, sinon

naturelle : les enrichies que j'ai devant moi, sont faites pour

engraisser, mollement étendues sur des divans, et pour être,

de temps à autre, parées comme des châsses et silencieusement

promenées dans un huit-ressorts, un peu à la façon du bœuf gras.

Dans de pareils milieux, on comprend la distance qui sépare

encore la Russie de l'Occident. Mais, en même temps, on admire

et on goûte davantage encore les cercles de bourgeoisie riche où

l'art, la littérature et l'échange des idées servent de prétexte

aux réunions.

* * * * *

M. V., qui n'est plus jeune, mais qui est fort riche, a

résolu d'avoir un salon littéraire ; comme il est veuf, sa

fille le seconde. Des invitations formelles sont lancées,

un peu dans tous les mondes dits littéraires : Université,

littérature, journalisme : «Vous êtes prié de venir _causer_

tel jour, à partir de telle heure.» Le souper est splendide ;

mais, en revanche, la consigne est de causer. Il ne s'agit

pas de s'entretenir de n'importe quel sujet venu : on cause

sur des sujets donnés ; on disserte sur une question morale ou

littéraire, et on est rappelé à l'ordre si l'on bavarde à côté.

Tout cela est conduit avec un sérieux imperturbable ; le jour

où j'ai été admis, j'ai été pris d'un fou rire : j'ai su depuis

qu'on m'avait trouvé fort inconvenant : les Français, d'ailleurs,

sont si légers ! Ce vieux monsieur et sa fille sont persuadés

que leur salon est appelé à jouer un certain rôle dans la vie

littéraire de la capitale...

* * * * *

Chez P., où je vais fréquemment et avec un plaisir toujours

vif, je vois passer une partie de la société intelligente

de Moscou. Je sais peu de maisons où la liberté soit aussi

parfaite. Les mondes les plus divers s'y croisent, élégants ou

négligés, riches ou pauvres, littérature ou commerce, et l'on

n'observe pas entre eux de fissures. Le seul classement que

j'y puisse opérer, c'est dans la valeur des esprits. On cause

beaucoup, on ne rit pas moins. On entoure les derniers venus

de l'étranger, ou ceux qui apportent une histoire nouvelle.

Les groupes se font et se défont sans gêne, naturellement. On

cause beaucoup de livres, car cette société suit de plus ou

moins près le mouvement littéraire de quatre pays, Allemagne,

Angleterre, France et Russie. Ils ont lu énormément : la moindre

jeune fille m'étonne par le récit de ses lectures. Seulement,

ces connaissances sont souvent un peu superficielles. Si je

mets à part quelques hommes de métier, qui savent réfléchir et

apprécier, ce monde séduisant manque fréquemment de critique.

Hommes et femmes lisent beaucoup trop pêle-mêle, sans se rendre

toujours compte des différences de temps et de manière. Ils

vous jugeront trois œuvres dans une demi-heure, et vous aurez

le sentiment qu'ils n'ont même pas cherché à comprendre les

intentions de l'artiste. Une dame compare le _Vase brisé_ de

Sully Prud'homme à une poésie flamboyante de Théophile Gautier,

sur un oignon de tulipe qui fait éclater une porcelaine de

Chine : évidemment, elle a lu les deux poètes, mais, au lieu

de se classer dans son esprit, ils s'y sont juxtaposés comme

ils l'étaient dans la vitrine du libraire : ainsi du reste.

A l'opposé de ce défaut, je trouve la théorie abstraite et

passionnée, l'amour des constructions philosophiques appuyées

sur un truisme ou sur un naïf paradoxe. Beaucoup des personnes

présentes sont ceci ou cela : leur flexibilité slave n'est

souvent qu'une aptitude merveilleuse à osciller d'un extrême

à l'autre. Je comprends, à observer des milieux analogues, la

préférence secrète que les Russes accordent aux œuvres de la

science allemande. Pour eux, tout ce qui est français relève

des _belles-lettres_ ; tout ce qui est allemand est science. A

la mort de Renan, quelqu'un me dit : «C'est vrai, n'est-ce pas,

que X., l'hébraïsant allemand, savait mieux l'hébreu que Renan ?

Renan, après tout, c'était un _bellétriste_ !» Ce respect pour

la science allemande et ce dédain pour la française explique

pourquoi l'érudition russe a une allure si pesante encore, et

comment elle se perd, tantôt dans l'accumulation du détail,

tantôt dans la vaine abstraction. Ces esprits ont été formés

trop vite, sous l'influence de civilisations trop raffinées ; ils

n'ont pu encore s'assimiler complètement toutes les méthodes ;

ils ressemblent bien souvent à un chantier de construction où

les pierres de taille, les briques, le mortier et les maçons

sont déjà réunis, et où l'on n'attend plus que l'architecte.

* * * * *

Les Russes, de haut en bas, sont très questionneurs. «Qui

es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu ?» demande l'homme du peuple

à l'inconnu qu'il rencontre. «Aimez-vous la Russie, la

préférez-vous à l'Allemagne, êtes-vous marié, avez-vous de la

fortune, êtes-vous heureux ?» vous demande volontiers l'homme

civilisé. L'autre jour, à table, une jeune fille fort jolie m'a

posé tant de questions que je n'ai littéralement pas pu dîner.

Quand j'attendais, pour lui répondre, d'avoir avalé un morceau,

elle répétait sa question en français, croyant que je ne l'avais

pas comprise en russe. Cette jeune fille en sait maintenant sur

mon compte beaucoup plus que n'en dit mon passeport. Elle m'a

même demandé si j'étais fiancé. J'ai répondu : «Chez nous, on ne

se fiance pas ; on attend le «coup de foudre», puis, le mariage

se fait en quinze jours.»--«Vraiment ! a-t-elle répondu. Moi, je

croyais qu'en France tout dépendait de la dot !»

* * * * *

Le marquis de Custine, dans son livre[29] qui contient tant

d'impressions justes, parmi beaucoup d'erreurs, écrivait, il y a

tantôt soixante ans, à propos des Russes : «La qualification de

Barbares du Nord ne leur sort pas de la tête : ils la rappellent

à tout propos aux étrangers avec une humiliation ironique : et

ils ne s'aperçoivent pas que, par cette susceptibilité même, ils

donnent des armes contre eux à leurs détracteurs.» Depuis lors,

certains Russes n'ont pas perdu cette habitude. «Une fois rentré

chez vous, me dit-on souvent, vous ferez comme les autres : vous

direz que nous sommes des Barbares et que nous mangeons de la

chandelle.» Une pareille insistance est déplaisante ; je la

rencontre surtout dans la petite bourgeoisie et chez les menus

fonctionnaires ; la société cultivée, du moins, celle qui voyage

et sait l'Europe, ne donne plus guère dans ces niaiseries.

[Note 29 : _La Russie en 1839._]

* * * * *

En Russie, je ne suis jamais resté qu'une fois seul au salon,

pour attendre les maîtres d'une maison où je faisais visite.

Ce sont des gens trop simples pour que je leur aie supposé

l'intention de me faire détailler l'ameublement ; néanmoins,

je l'ai détaillé. Une grande pièce, avec des meubles disposés

par petits groupes. Aux murs, quelques bonnes toiles, et une

profusion de tapis venus tout droit du Turkestan, de Boukhara

et de la Perse ; çà et là, des cloisonnés dignes d'un musée, des

brûle-parfums, des vases persans, d'éblouissantes broderies au

dos des fauteuils. Puis, tout à coup, j'ai saisi, au milieu

de ce salon meublé d'exotisme authentique et rare, un mince

détail, un bibelot en toc qui faisait tache, ou, du moins,

déroutait mon goût français. Notre éducation classique nous fait

trop oublier que le goût change avec les climats.

* * * * *

Durant l'été, il ne reste à Moscou que les pauvres gens. Ceux

que leurs affaires retiennent à la ville, et ceux qui n'ont pas

de maison de campagne au village, se retirent deux ou trois

mois dans de petits chalets ou _datchas_, disséminés dans les

forêts de la banlieue. Sous prétexte de repos et de fraîcheur,

ils s'exposent par là à des voisinages déplaisants et aux

inconvénients que des pluies interminables ou un froid précoce

peuvent causer dans une villa étroite et mal close. Il y a ainsi

des villes entières de _datchas_, véritables stations d'air

pur ou soi-disant tel, qui s'animent seulement durant la belle

saison, et sont à peu près désertes durant huit ou neuf mois.

Toutefois, les riches marchands moscovites ne s'en contentent

pas : ils se font construire de luxueuses villas, dont

quelques-unes sont des bijoux. J'en sais une, par exemple,

qui domine un horizon de forêts et de pâturages, où serpente

une rivière entre des saulaies. Tous les raffinements du luxe

occidental sont réunis dans cette villa, et le contraste est

singulièrement imprévu entre les chemins sauvages qui y mènent,

et l'élégance qui s'y épanouit. Depuis les salons jusqu'à la

moindre chambre d'amis, l'ornementation et l'ameublement sont

d'un goût simple, mais sans une tache : très peu d'objets d'art,

mais en revanche, rien de mesquin ni de lourd. On a tout fait

pour conserver à la _datcha_ son caractère de maison des bois :

alentour, le parc est à peine frayé : les arbres y poussent à

leur fantaisie ; et quand, d'une terrasse, on contemple l'horizon

calme, on voit la verdure des pâturages tachetée de troupeaux,

qui paissent par delà la rivière. Cette habitation rappelle tout

à la fois l'Angleterre, la France et la Russie, et elle fond ces

souvenirs dans un de ces mélanges heureux que seul peut combiner

le goût éclectique et hardi de ces fluides natures slaves.

Voici une autre _datcha_, beaucoup plus modeste, mais plus

crânement russe. C'est une vaste maison de bois dont l'intérieur

n'est pas tapissé. On voit à nu les parois, faites de troncs de

sapins équarris à la hache. Les intervalles des rainures sont

bouchés avec de la bourre de chanvre, et un simple vernis d'une

couleur ambrée recouvre les parois de bois. C'est d'un effet

bizarre et attrayant. Ces maisons de bois ont, en vérité, un

cachet d'une élégance choisie, et je ne sais pourquoi les Russes

ne tirent pas plus souvent parti de cette décoration naturelle ;

c'est peut-être parce que les murs de bois sont rebelles à

l'ornementation ordinaire des salons, et que peintures ou

gravures font tache sur les madriers jaunes.

* * * * *

Je parle souvent religion en ce pays ; je suis frappé de la

différence de conception que j'observe entre les orthodoxes et

les catholiques. Léon Tolstoï m'a dit un jour : «Vous autres

Français, quoi que vous fassiez, la forme catholique vous

domine : vous êtes pour ou contre, jamais à côté.» Si cette

observation est fondée, comme je le crois, elle explique

l'étonnement que nous cause l'attitude de la société russe

en face de l'autorité ecclésiastique et des dogmes. Je mets

à part la foule illettrée, dont j'ai parlé ailleurs. Si l'on

observe la société pensante, on surprend chez elle une sorte

de compromis entre le scepticisme et la foi. Je sais peu de

Russes dont la position soit bien nette, dans un sens ou dans

l'autre. Beaucoup, sans doute, donnent à la religion ce qu'il y

a en eux de moins réfléchi, de plus machinal ; beaucoup, aussi,

n'ont pas encore pris parti, et considèrent la religion comme

une «question ouverte», ainsi que me disait un ami. Très peu

de franche incroyance, très peu aussi de dévotion sévère. Chez

nous, on sait en général bien vite à quoi s'en tenir sur les

sentiments religieux d'un catholique : vous êtes croyant, ou

vous ne l'êtes pas. En Russie, rien de tel : la plupart sont à la

fois en deçà et au delà de la foi.

Ce défaut de décision religieuse tient à plusieurs causes.

D'abord, manque de rigidité intérieure dans l'administration de

l'Église, sinon dans le dogme : les orthodoxes ne paraissent pas

préoccupés, comme les catholiques, de l'exclusion spirituelle

que leur attirerait le plus léger doute sur un point de la

doctrine religieuse.--Manque de tenue d'une partie du clergé :

tant qu'on ne peut respecter dans le prêtre, non seulement

l'homme, mais, avant tout, la robe dont il est revêtu, on

ne peut, à mon sens, être complètement sous l'influence de

la religion.--Surabondance des gestes pieux dans le rite

orthodoxe : ces gestes sont si nombreux qu'ils finissent, sans

qu'on y prenne garde, par envahir presque toute la place qui

devrait être réservée à la méditation ; peu à peu, on arrive

à ne plus bien distinguer si les gestes que l'on fait sont

dus à la conviction religieuse ou si la conviction religieuse

n'est pas éveillée et soutenue par ces gestes.--Pression du

Gouvernement, qui impose à tous les pratiques religieuses : il

devient impossible, par là, de se compter entre pratiquants et

non pratiquants : une pudeur légère empêche peut-être certains

indifférents d'avouer qu'ils communient pour obéir à la force ;

peut-être aussi, le fait de communier ébranle-t-il leur

indifférence et y dépose-t-il un germe de foi.--Enfin, besoin

du mystère qu'éprouvent les âmes, dans un pays où tout est

mystère, où la nature, avec ses immensités grises ou blanches,

n'offre à l'homme aucune de ces consolations joyeuses qui

caressent l'insouciance du Midi, mais le force, au contraire,

à se pelotonner sur lui-même, dans son chaud intérieur berceur

de rêve.--Il y a, sans doute, un peu de tout cela dans le

sentiment religieux de la Russie cultivée ; c'est pour l'une

ou l'autre de ces raisons que vous verrez là-bas un libertin

baiser des reliques, ou un libre penseur faire le signe de la

croix. L'extrême intolérance de l'administration, pour tout ce

qui relève des actes de la foi, et son extrême longanimité,

pour tout ce qui relève de l'interprétation intime, font ainsi

du peuple d'Europe qui passe pour le plus religieux, celui où

la religion, sous une apparence sévère, est le moins lourde

à porter, et où l'âpreté des discussions entre croyants et

incroyants est le plus inconnue. Une douce tolérance, peu de

grands élans, peu de sauvagerie sceptique, tels me sont chaque

fois apparus les Russes dans la pratique de leur foi.

* * * * *

En causant avec G..., un homme d'esprit très fin, qui pense et

qui sent, je lui racontais l'étonnement que j'avais éprouvé, au

couvent de Solovietzk, sur la Mer Blanche, à parler du service

religieux avec les moines. La messe dure là-bas parfois près

de quatre heures : «Comment pouvez-vous fixer aussi longuement

votre attention sur un même objet ?» demandai-je à un Père. Et

le Père me répondit : «Mais, quand on est fatigué, on s'en va ;

on revient ensuite : personne ne voit de mal à cela.» G... me

répond que, pour sa part, il ne trouve pas trop longues les

interminables messes qu'on dit dans les monastères ; elles le

séduisent beaucoup, et il les aime pour leur longueur même ; en

outre, la paix de l'entourage monacal est si profonde que rien

ne trouble vos pensées, et que vous êtes ravi pour quelque temps

aux banalités de l'existence. Chez G..., bien sûr, le besoin

de mystère et d'élévation morale est plus puissant que la foi

véritable ; pourtant, c'est un Russe pieux.

* * * * *

A Saint-Pétersbourg, dans une cathédrale sombre, toute en

marbre, Saint-Isaac, j'assistais à un service solennel. La

foule était massée par groupes, ou accotée en files le long

des murailles. Dans un espace laissé vide, comme une espèce de

clairière, au milieu de l'église, un officier de Cosaques était

debout : un homme superbe. En le considérant, j'étais frappé

des élans de sa piété : il se signait, lentement avec ferveur,

s'inclinait de la moitié du corps, puis se signait de nouveau.

A un moment donné, il fit le «salut de terre», c'est-à-dire

qu'il se jeta à deux genoux sur les dalles, et, allongé de tout

son buste, fit mine de baiser le sol. Cela fait, il se redressa

de toute sa haute taille, droite dans un long manteau. Alors,

tirant de sa poche un peigne, il se mit à peigner sa barbe

et ses cheveux, aussi tranquillement que s'il se fût trouvé

devant sa toilette. Il jeta ensuite quelques regards sur une

jolie fille qui était debout à quelque distance. Puis, tout

à coup, comme à un signal, je le vis reprendre avec ferveur

ses révérences et ses signes de croix. J'ai involontairement

pensé, en considérant ce bel officier dévot, à ces musiciens

d'orchestre qui, au milieu d'un morceau véhément, ayant fini

leur partie, s'arrêtent, posent leur instrument, et lorgnent la

salle.

* * * * *

J'ai fait connaissance avec une personne très pieuse, Mme

D. C'est une femme de colossales dimensions, avec une petite

tête, des yeux saillants et une grosse voix d'homme. Sous son

voile de gaze bleue, et sa calotte de drap, elle a un aspect un

peu rébarbatif ; mais, de près, on est stupéfait de voir, aux

coins de sa bouche, un sourire doux, dans ses yeux, une vive

expression d'intelligence et de bonté, et dans ses manières,

l'aisance d'une vraie grande dame. Sa piété est profonde et

s'épand en bonnes œuvres.

Je disais à Mme D. combien nous sommes surpris, de voir

l'abus que font les Russes des gestes religieux, signes de

croix et révérences. Elle me répond que l'avantage de cette

gymnastique pieuse sur celle qu'impose le rite catholique,

est une complète absence de règles. A la messe, les fidèles

ne se signent pas à un tel moment donné, mais bien lorsqu'ils

veulent exprimer à Dieu un sentiment d'adoration (cela est vrai

peut-être, mais pour le peuple seulement). Mme D. ajoute que

l'instruction religieuse actuelle est en chemin de faire perdre

au peuple cette sainte ignorance des règles et cette habitude de

la prière _personnelle_. Les écoles religieuses qui éclosent de

toutes parts tendent à donner aux enfants la lettre, le formel

de la religion, et, par contre, à leur en faire perdre l'esprit,

ce sentiment de piété instinctive qui était au fond de leur

cœur. Les prêtres, sans doute, reçoivent une haute instruction,

mais l'isolement moral peu à peu les abrutit.

Quant à la société cultivée, dit encore Mme D., l'indécision

religieuse que vous constatez à bon droit chez elle vient de ce

qu'elle a quitté le rivage où fleurissent les traditions slaves,

pour faire voile vers l'Occident. Malheureusement, elle n'a

pas pu atteindre cette côte rêvée, où s'épanouit l'incroyance

active et sereine ; et maintenant, voilà que fatiguée de son

voyage vain, elle voudrait rentrer au port natal. De là ses

hésitations, ses fluctuations. Ici, comme dans la civilisation

du pays, on touche du doigt la fissure qui s'est produite

lorsque la Russie, sous prétexte de regagner l'avance prise par

l'étranger, a rompu brusquement avec ses traditions et avec son

développement normal.

* * * * *

Après un impitoyable dégel, voici un matin clair, bleu, froid et

ensoleillé. Je vais, avec Serge Ivanovitch, visiter un couvent

d'_Unicroyants_ situé aux confins de la ville. Moscou entier

est couvert de glace, un monstrueux verglas, épais de plusieurs

pouces, et qui a un miroitement d'acier, sous ce joli coup de

soleil matinal. Nous arrivons juste pour assister à la sortie

de la messe, entre une double haie de mendiants déguenillés,

debout dans le soleil glacé de décembre. Nous pénétrons dans

la chapelle, toute petite, tout intime, et voici venir à nous

l'archimandrite, le P. Paul, auquel Serge me présente. C'est

un vieillard encore droit, avec une barbe blanche et des yeux

bruns très loin cachés sous les sourcils, et restés, malgré

les années, extraordinairement jeunes, malicieux et frais. De

temps à autre, un moujik saisit un pan de la soutane du Père et

le porte à ses lèvres avec ferveur. L'archimandrite nous invite

à venir prendre le thé dans sa cellule, et là, assis sur le

canapé à coussin rouge qui lui sert de lit, dans une atmosphère

chaude et mal fleurante, le vieillard m'exprime ses idées sur

le _Raskol_ (schisme de l'Église russe) et sur les catholiques.

De belles paroles de tolérance apaisée tombent de ses lèvres,

lorsqu'il parle de ses anciens frères du _Raskol_ ; pas de

persécution, la douceur et la persuasion, tels sont les moyens

qu'il préconise pour agir sur eux. Pour les catholiques romains,

le vieil archimandrite m'expose rapidement la différence de

dogmes qui les sépare des orthodoxes, puis il ajoute : «Au fond,

la différence entre eux et nous n'est pas essentielle, ce n'est

pas comme les protestants : entre les catholiques et nous, il n'y

a que des différences de détail... Nous prions pour l'union des

Églises, mais il faudra longtemps encore pour que cette union

s'opère : le pape est trop grand, trop riche, pour condescendre

actuellement à s'unir à nous, si pauvres, si bas placés.» Un

sourire mélancolique et un regard malicieux accompagnent ces

paroles. Je suis touché d'entendre ce vieillard, qui jadis a été

persécuté, lui aussi, prononcer des paroles d'apaisement, et

parler de la religion sœur comme d'une brebis égarée, au lieu de

la maudire en fanatique.

* * * * *

Les Russes sont naturellement charitables ; ils le sont parfois

en vrais dépensiers. Dans un pays où l'on ne compte guère sur

l'organisation des secours officiels pour soulager les grosses

misères, et où les fortunes s'édifient rapidement, il est

naturel que la bienfaisance occupe une large place : Moscou est,

je crois, la ville la plus charitable de tout l'Empire. J'ai

sous les yeux le tableau statistique des œuvres de bienfaisance

reconnues par la loi, qui existent actuellement dans cette

ville. On ne saurait croire combien l'ingénieuse diversité

en est grande. Les derniers chiffres publiés se rapportent à

l'année 1889. Je trouve, pour 495 établissements, les sommes

suivantes : capitaux engagés : 13 millions de roubles[30] ; valeur

des immeubles : 20 millions de roubles ; ce qui fait environ

120 000 francs pour la valeur de chaque immeuble, et

80 000 francs de couverture pour chacune des unités.

[Note 30 : Je donne des chiffres ronds ; le rouble dont il

s'agit ici est le rouble papier, dont le cours est d'environ 3

francs.]

Au pays russe · 第 17 / 19 段