grande fortune : souvent même, sans vivre très luxueusement, on
a deux ou trois voitures, autant de chevaux et de cochers. Le
nombre des domestiques, qui a diminué depuis l'abolition du
servage, est encore très considérable dans les familles riches.
Voici, par exemple, un jeune ménage avec quatre enfants en bas
âge ; je compte : trois nourrices, une femme de chambre, une
cuisinière, deux cochers, une blanchisseuse et un moujik pour
les gros travaux ; le revenu ne dépasse certes pas 10 000
roubles ; ce sont des gens simples, ennemis de toute ostentation
et sachant compter. Voici une autre famille : ménage âgé dont les
enfants sont mariés et vivent hors de la maison ; ce sont des
gens riches, qui très certainement ne dépensent qu'une faible
partie de leurs revenus, parce qu'ils n'ont pas le goût du
monde, sortent fort peu et détestent les réceptions d'apparat ;
chez eux, cependant, on est toujours admirablement reçu, et
leur vie, à laquelle participent aisément les amis ou les
visiteurs, est d'un plantureux confort. Je n'ai aucune idée sur
le chiffre de leurs dépenses : je sais seulement que ce sont des
gens simples et très retirés ; comptons leurs domestiques : une
femme de chambre, deux cochers, un chef, une cuisinière pour les
gens, deux blanchisseuses, et un moujik pour les gros travaux :
en tout neuf personnes. Pour trouver chez nous un pareil
domestique, il faut citer des familles qui ont un grand train de
maison et une grosse fortune.
Une pareille domesticité n'est pas sans inconvénients. Les
serviteurs, plus nombreux, ne veulent rien faire en dehors de
leur spécialité et, d'ailleurs, travaillent moins. D'autre
part, la maîtresse de maison, ayant toujours sous la main un
serviteur pour répondre au moindre de ses désirs, s'habitue
aisément à ne plus rien faire par elle-même. Les Russes qui
viennent en France sont frappés de notre activité domestique :
«Comment, disent-ils, vous faites cela vous-mêmes ? et cela
encore ? mais vos domestiques ?--Pardon, je n'ai qu'une bonne :
elle ne se croise pas les bras, je vous assure !» Une femme
nonchalante ou paresseuse trouve bien du charme à ces habitudes
semi-orientales ; on en rencontre beaucoup en Russie, de ces
femmes, grasses comme des sultanes, qui n'ont jamais fait
œuvre de leurs doigts, et bornent leur activité à savourer des
confitures dans de minuscules soucoupes, ou à fumer, étendues
sur un moelleux divan, des _papirosses_ fines à long bout de
carton. Une femme active trouve, au contraire, grand avantage
à cette profusion de serviteurs : la surveillance de sa maison
l'occupe déjà assez sérieusement, et ce n'est pas mince affaire
que d'empêcher le gaspillage parmi une valetaille si nombreuse ;
mais la surveillance l'accapare moins que ne ferait un travail
personnel : il lui reste du temps pour s'occuper de lectures,
de musique, d'arts d'agrément de toute sorte. Le grand nombre
des domestiques, en un mot, explique ces deux états opposés
qui se remarquent fréquemment parmi les femmes de la riche
société russe : l'ennui, l'incurable et terrible ennui, en face
de l'activité intellectuelle toujours en éveil et toujours
ingénieuse à s'employer.
* * * * *
En somme, mes observations sur la vie extérieure de la famille
russe se résument ainsi : j'y ai retrouvé ce caractère, signalé
partout ailleurs, de simplicité accueillante, opposée à nos
habitudes d'amabilité affectée et défiante. Peu sensibles à ces
mille raffinements du grand luxe, qui sont si dispendieux, les
Russes peuvent, avec une bonne aisance moyenne, vivre beaucoup
plus confortablement qu'on ne ferait chez nous. Ce goût de la
commodité se reflète sur les mœurs et empêche les Russes de la
société moyenne de mettre, comme on fait souvent chez nous, une
partie de leur orgueil dans le _paraître_. Mais aussi, ce goût
du confort les empêche de s'imposer des sacrifices incessants
d'économie : le sentiment de l'épargne, de la nécessité du
«pain sur la planche», qui est le fond de notre nature, leur
est, à eux, complètement étranger. Ceux même qui amassent de
l'argent, qui s'enrichissent, qui regardent à quelques copecs,
ne sont pas économes au sens que nous donnons à ce mot : vilains
aujourd'hui, vous les verrez demain, pour satisfaire un caprice,
jeter, sans compter, des dizaines ou des centaines de roubles.
Ce peuple est plus près que nous de la nature, de là sa bonté,
sa simplicité ; mais, plus que lui, nous nous défions de la
nature et de ses penchants dangereux ; de là cette perpétuelle
surveillance que notre société moyenne exerce sur ses instincts,
de là notre économie. De vingt à quarante ans, je préférerais
peut-être la vie de Moscou ; après quarante ans, quand l'heure
vient de consommer ses réserves, j'aimerais mieux, sûrement, la
vie française.
* * * * *
Visite au camp où les troupes passent l'été, près de Moscou.
Les soldats, pour la plupart, dans leur coutil blanc, ont des
visages noirs comme des moricauds. Je jette un coup d'œil sur
la bibliothèque d'un officier qui m'a offert de me reposer
chez lui ; voici ses livres : un dictionnaire grec-russe, une
histoire de la philosophie en russe ; puis, en allemand : les
_Paralipomena_ de Schopenhauer ; en français : _Thiers_, _Guizot_,
_Rémusat_, de Jules Simon, et _l'Eau de Jouvence_ de Renan. Cet
officier est froid d'aspect ; mais c'est un tendre ; une nature
passionnée, avide d'activité. Ce milieu d'ignorance et de
vaine coquetterie doit lui déplaire : sa distinction dédaigneuse
doit souffrir des saouleries d'officiers et des conversations
vides ; mais il ne se plaint pas. Il aime passionnément la chasse
qui lui donne l'illusion de l'activité ; ici, dans sa tente,
entre ses livres de philosophie, «il tresse de la paille, pour
oublier». Une belle nature, un caractère d'un métal rare,
merveilleusement trempé...
En continuant l'excursion, nous passons près d'un menu bouquet
d'arbres. On me dit que cette place est un champ de repos.
En 1812, lorsque les Français approchaient de Moscou, une
escarmouche eut lieu près d'ici entre une poignée de Cosaques et
une troupe française. Les morts, Cosaques et Français, furent
enterrés côte à côte dans ce petit champ, au bord de la route.
Depuis, des bouleaux y furent plantés par une main pieuse. Et
maintenant, sous les branches éplorées qui tombent en gerbe
autour des troncs blancs, quelques vagues renflements et une
seule croix reposent. Ils sont là côte à côte, fraternellement,
ces bons soldats, ces paysans venus de si loin pour
s'entre-tuer, sans se haïr, sans se connaître même. La mort les
unit dans la paix de la plaine verte. Cette poignée de tombes
inconnues est touchante.
* * * * *
Sonia, la cuisinière, me raconte que, cet été, elle a fait ses
dévotions dans un monastère du gouvernement de Smolensk. Elle en
a rapporté des choses saintes : du sable bénit, contre je ne sais
quelle affection, et du bois bénit qui guérit le mal de dents.
Sonia m'explique qu'un saint moine, dont on conserve là-bas les
reliques, souffrait fréquemment de ce dernier mal : or il avait
édifié sa cellule sous un gros arbre : à sa mort, les moines
imaginèrent de débiter les rameaux de l'arbre protecteur comme
un remède contre les douleurs dentaires. Sonia en a acheté un
morceau.
--Et cela fait du bien, Sonia ?
--Certainement !
--Pourquoi ne me l'as-tu pas prêté, l'autre jour, quand j'avais
une fluxion ?
--Parce que vous n'avez pas la foi.
--Tu as donc la foi.
--J'ai la foi.
Sonia, malgré ses principes, ne se pique pas d'une honnêteté
parfaite ; pour elle, tout s'excuse quand on aime : elle a aimé.
--Qu'est donc devenue cette femme de chambre qui était ici l'an
dernier au moment de mon départ ?
--On l'a renvoyée, fait Sonia ; elle se conduisait mal.
Et comme j'exprime mon étonnement, Sonia me répond :
--Bah ! elle disait que c'était en elle une nécessité ; elle est
si jeune ! c'est bien naturel...
Telle est la morale de Sonia, la cuisinière, une laide fille
dévouée et bonne comme un terre-neuve, travailleuse comme une
fourmi, et à laquelle n'importe qui, dans la maison, confierait
sans la moindre inquiétude une grosse somme d'argent. Pieuse
à sa façon, honnête d'après sa définition, cette pauvre fille
est encore tout près de la nature : c'est un bel exemple
d'inconsciente immoralité. Je me demande seulement ce que la vie
donne à ces pauvres êtres.
* * * * *
L'autre dimanche, chez T., au milieu d'une conversation
animée, je vois entrer un petit vieillard bien tenu. Il est
gentiment mis, propret dans son veston collant ; il a une cravate
fraîche, un col et des manchettes blanchis à neuf ; il est rasé
avec soin : une tenue d'un négligé très raffiné. Un petit nez
rosâtre en l'air, une petite moustache grise, fine et courte,
le crâne haut et plein, mais tondu si ras qu'il a l'air tout
nu, d'une nudité amusante, d'une nudité de petit enfant qu'on
démaillote. Ce petit homme est gourmet : il savoure le thé,
lèche les confitures, croque les petit gâteaux avec des mines
de connaisseur : très entouré des femmes, il conte, derrière ses
lunettes, des choses fort graves, semble-t-il, mystérieusement.
Je n'avais pas entendu son nom : mais, le lendemain, je l'ai
rencontré de nouveau et il s'est fait connaître à moi. Il est
romancier, et il a du succès ; d'une inépuisable fécondité, il
emplit de son nom les revues : il travaille surtout dans les
romans à clefs, et ses portraits sont tellement crus que la
méchanceté n'a même pas besoin d'intervenir pour en désigner les
modèles. Il m'accapare, et s'obstine, malgré mes protestations
et mes supplications, à me parler français. Il me raconte
quelques-uns de ses projets, m'énumère les personnes qu'il
connaît à Paris, une liste très bariolée ; il m'explique par le
menu l'organisation d'une école dont j'ai fait partie, et cause,
cause, sans s'arrêter, sans se lasser. Quand il reprend haleine,
je le questionne sur une institution russe : il me répond en
me parlant du boulevard.--«Mais, je viens de le quitter le
boulevard !»--Il ne m'entend pas, il parle toujours.
C'est un spécimen outré et un peu comique de cette famille de
Russes qu'on appelle _Occidentaux_. Pour eux, la vraie patrie
c'est Paris--et quel Paris ! celui de deux ou trois salons
cosmopolites, celui du boulevard et des lieux de plaisir.
Ils parlent français plus volontiers que russe, un français
coulant, mais bigarré d'expressions empruntées aux méthodes
classiques, ou forgées sur le modèle de l'allemand. Leur
prétendue connaissance de l'Europe occidentale est pour eux un
signe de _chic_, et ils l'étalent. Mais ce qu'ils rapportent
de leurs voyages n'est rien qu'un vernis qui masque leur
originalité, sans transformer le moins du monde leur caractère :
ces acquisitions superficielles auxquelles ils tiennent tant
n'éblouissent que les naïfs. Nous avons tendance à juger la
Russie sur de tels hommes, rencontrés aux Champs-Élysées ;
grâce à Dieu, nous nous trompons : la Russie vaut mieux que ces
hommes, et eux-mêmes vaudraient mieux s'ils secouaient le joug.
L'écrivain que voici possède un talent incontestable, et sa
faculté d'assimilation est grande ; si, pourtant, sa conversation
paraît parfois vide et ennuyeuse, c'est parce qu'il veut forcer
son naturel ; il eût été un Russe distingué ; il n'est, sous son
travesti, qu'une médiocre copie d'Occidental, et les Russes le
plaisantent.
* * * * *
Un autre type d'_Occidental_, aimable, celui-là, et sans
prétention. La France le charme : les choses françaises lui
semblent toutes meilleures que les choses russes : la vie plus
douce, les hommes plus accueillants, les mœurs plus délicates,
les produits moins chers et plus élégants. Outre Paris, il
chérit un coin de province cosmopolite qu'il revoit chaque
année, où M. le maire le salue, et où le receveur des postes
est son ami. Il sourit en nous parlant de la cordialité de ces
braves gens, avec lesquels il fait la partie ; son enthousiasme
est atténué par un clignement d'yeux ; il n'est qu'à moitié dupe
de sa passion. Au demeurant, c'est un vrai Russe dont le voyage
a affiné les goûts. D'ailleurs, sa gallomanie, si flatteuse pour
nous, n'est pas gênante : elle est modeste et intime.
* * * * *
A tout propos, les Russes répètent : «Nous connaissons l'Europe,
mais l'Europe ne nous connaît pas.» Nous les croyons sur parole,
et nous avons tort. Certes, nous connaissons mal la Russie,
mais les Russes connaissent bien mal aussi la France. Sans
doute, chaque année, quelques centaines d'entre eux viennent
chez nous, la poche gonflée de roubles. Mais que voient-ils ?
Paris, Vichy, Nice et Biarritz. A Paris, ils fréquentent les
théâtres, les lieux de plaisirs, les musées ; mais ils n'ont
jamais pénétré dans une vraie famille française. Ils savent de
nos mœurs tout ce qui est extérieur, rien de l'intimité. Les
idées les plus baroques se colportent dans leur pays au sujet
de nos intérieurs ; ils ne nous ont jamais vus à table, jamais
en famille, ou au salon ; ils ignorent jusqu'au combustible qui
nous sert à la cuisine. Nous ne faisons rien, d'ailleurs, pour
leur faciliter une connaissance plus exacte de nos mœurs ; avec
nos dehors aimables, nous sommes la nation où les intérieurs
s'ouvrent le plus malaisément à un étranger. Aussi m'arrive-t-il
à chaque instant, en causant avec des Russes qui ont vécu chez
nous, de corriger une idée fausse qu'ils se sont faite au sujet
de quelque habitude française. Seulement, mes interlocuteurs
croient si fermement «que les Russes connaissent l'Europe»,
qu'ils se défient de mes renseignements.
On a ici, par exemple, la plus mauvaise opinion de nos liens de
famille. La plupart des Russes pensent que le sentiment de la
famille n'existe pas chez nous ; vingt fois on me l'a dit, comme
un fait acquis que l'on ne songe même pas à discuter.
La famille russe a un caractère plus patriarcal, mais moins
cordial que la nôtre, du moins dans la classe moyenne et dans
le peuple. Les rapports de parents à enfants sont en général
moins affectueux que chez nous, ce qui est une nécessité des
familles très nombreuses ; la surveillance des enfants, pour la
même raison, est moins anxieuse. Comment a donc pu naître chez
eux la sotte légende qui nous concerne ? Il doit y avoir là une
induction inconsciente tirée de ce fait que nous mettons nos
enfants en nourrice : conclure de là que nous ne les aimons pas a
pu paraître naturel à des âmes simples.
--Et nos femmes, comment les juge-t-on en Russie ?--D'après nos
romanciers, tout simplement, et non d'après les plus chastes !
Les œuvres de MM. Émile Zola et Marcel Prévost passent pour des
miroirs fidèles des mœurs de la femme française. Protestons-nous
avec indignation ? on ne nous croit pas ; on nous oppose toujours
cet argument : «Mais alors, où donc vos romanciers prennent-ils
leurs modèles ?»...
Enfin, les Russes sont persuadés que nous manquons de religion
et, même, que nous n'avons pas de sentiments religieux. Ils
se laissent tromper par l'explosion d'anticléricalisme qui a
caractérisé notre politique durant ces dernières années ; chez
eux, les prêtres n'ont aucune influence ; ils ne comprennent donc
pas que nous ayons dû secouer le joug catholique ; chez eux, on
admet sans sourciller qu'un homme soit forcé, de par la loi, de
faire ses Pâques ; ils ne comprennent donc pas que cette violence
puisse nous sembler monstrueuse. Puis, toute cette foule pieuse
de la France catholique ou protestante, cette foule qui prie,
qui se donne en bonnes œuvres, qui fait des pèlerinages, qui
bâtit de monumentales églises, ils l'oublient involontairement.
Enfin, s'ils se refusent à comprendre comment on peut être
anticlérical et avoir, cependant, un sentiment très profond de
la religion, c'est que chez eux les formes religieuses ont si
intimement pénétré tous les actes de la vie ordinaire, qu'on ne
les distingue plus aisément, à cette heure, de la religion dont
elles sont un symbole discutable.
Jamais des embrassades franco-russes ne rapprocheront
sérieusement le peuple russe du peuple français ; pour arriver à
une intime union, il faudrait donner aux Russes une meilleure
opinion de nous-mêmes. Au lieu de les éblouir par des fêtes
et de les combler de cadeaux, il faudrait, modestement, sans
fracas, leur ouvrir nos familles. Ils verraient alors ce qu'est
la France moyenne, la France qui aime, qui travaille, et qui
n'a point connaissance des romanciers à la mode. Ils verraient
comment nous chérissons nos enfants, et de quelle reconnaissance
ils nous entourent. Ils verraient ce que sont nos femmes, ils
verraient leur dévouement modeste, leur courage au travail,
leur fidélité : ils verraient, enfin, ce qui reste en nous de
traditions morales, en dépit de l'envahissement du judaïsme
nieur et démolisseur. Alors, les Russes sentiraient notre vraie
nature, et, oubliant nos fanfaronnades de vices, que tous nos
voisins prennent à la lettre, ils comprendraient que, sous
l'écume de la surface, l'eau française coule saine et pure.
* * * * *
Je suis frappé de voir, à Moscou, le travail de civilisation
et de relèvement moral du peuple auquel collaborent le corps
enseignant et une partie de la bourgeoisie. L'ardeur qu'ils y
déploient est merveilleuse, et je reste confondu par la somme
de travail qu'ils fournissent, sans pourtant négliger leurs
occupations quotidiennes. On sent vivement que toute cette part
de la société a foi au progrès, et que chacun de ces hommes
espère un jour pouvoir compter les âmes qu'il aura relevées et
soutenues. Leur travail n'est pas une collaboration anonyme à
un obscur jeu de rouages sociaux : ils en observent les effets
directement, et cette idée les fortifie.
Pour tirer le peuple russe de l'état d'abaissement intellectuel
et moral où il végète, la propagande religieuse, entendue à la
façon protestante, n'aurait aucune efficacité. Le paysan russe
est très pieux, en effet, selon toute apparence, mais sa piété
ne ressemble guère à ce que nous entendons par ce mot. Sa piété,
c'est d'abord une série compliquée de gestes religieux et de
formules : saluts, génuflexions, signes de croix innombrables,
répétés à tout propos, quand il prie, quand il jure, quand il
bâille, et dont l'habitude devient si machinale, que sa pensée
parfois n'y a plus aucune part. Puis, sa piété, c'est encore
une vague rêverie de choses mystérieuses, la contemplation
nonchalante d'un monde irréel et doux, placé très loin au-dessus
de la vie. Gestes pieux et songerie mystique n'ont cependant,
pour lui, aucun rapport direct avec les choses de l'existence.
C'est un devoir de se signer devant l'icône, c'est un plaisir
de lire des livres pieux qui font rêver ; mais cela n'a rien
de commun avec l'eau-de vie, par exemple, qu'il est très doux
aussi de boire. Ces hommes peuvent être d'une piété exemplaire,
remplir sincèrement tous leurs devoirs religieux, et pourtant
s'enivrer, mentir, voler. Le monde religieux, à leur sens, n'a
pas de prise sur le monde réel : c'est pour cela que des popes
peuvent être indignes, sans que l'autorité de la religion en
soit atteinte aux yeux de leurs paroissiens.
Sur un tel peuple, une prédication qui porterait un caractère
purement religieux n'aurait aucune action : ils écouteraient les
prédicateurs gravement et avec plaisir, mais n'en feraient pas
moins à leur tête. Le vrai moyen d'agir sur eux, c'est de les
instruire.
De là cette passion scolaire qui fermente dans
l'_intelliguensia_ moscovite. Presque tous les jeunes gens
riches que je connais sont curateurs d'une ou de plusieurs
écoles primaires ; et parmi mes amis moins aisés, c'est un
dévouement de tous les instants à l'œuvre de l'instruction
populaire. Je n'ai pas encore esquissé le profil de ce bon
Nicolaï Pavlovitch, la première figure amie que j'aie rencontrée
à Moscou : deux yeux pétillants dans un ébouriffement de rare
barbe blonde. Chez nous, il serait, sans nul doute, absorbé
par ses succès de professeur et par sa carrière d'écrivain ;
dans ce pays, il sent qu'il n'a pas le droit de se soustraire
aux besognes plus humbles de l'éducation. Ils sont, lui et
sa femme, parmi les membres les plus actifs d'un _Comité de
lecture à domicile_ qui réunit des représentants de l'élite
intellectuelle de Moscou, et qui se propose pour but de répandre
et de soutenir l'instruction dans la province russe. Il y a
tant de gens, au fond des bois et des steppes, qui ne trouvent
pas pleine satisfaction dans les cartes et dans l'alcool, et
qui désireraient, non pas seulement lire des romans, mais
surtout compléter leur instruction ! C'est à eux que s'adresse
le _Comité_ : il leur donne des conseils, établit pour eux des
programmes d'études, leur rend accessibles les livres les plus
indispensables : il arrache à l'abrutissement provincial des
esprits curieux et studieux. N'est-ce pas une œuvre admirable,
elle aussi, et profondément patriotique ?
La surveillance d'une école réclame peut-être un peu moins de
perspicacité que l'organisation d'un choix de lectures, mais
elle n'est pas non plus une occupation fictive. Je suis ému
lorsque je vois des hommes dans la force de l'âge y consacrer
une partie de leur temps, au lieu de s'abandonner à la vie
facile que leur fortune leur permettrait. Il y a comme un
tacite mot d'ordre auquel obéit instinctivement la meilleure
part de la société moscovite. Le curateur d'une école y fait
de fréquentes apparitions, suit de près maîtres et maîtresses,
interroge les enfants, s'occupe des améliorations à introduire
et aussi des achats, dont souvent il prend une grosse part à
son compte. La passion de l'école, que j'ai signalée déjà au
village, est si forte, même à la ville, dans certaines âmes,
qu'elle les pousse à quitter une situation brillante pour aller
au peuple porter la bonne parole. Sans parler de Léon Tolstoï
et de ses filles, il me vient naturellement à l'esprit le nom
de C. A. Ratchinsky, cet éminent professeur de l'Université de
Moscou, qui est allé s'enfouir dans une campagne pour y devenir
simple maître d'école. Nombre d'autres, moins célèbres, mais non
moins convaincus, ont suivi cet exemple. Il est bon que notre
dilettantisme se redise leurs noms, qu'il songe de temps en
temps au travail de dévouement qui, à l'autre bout de l'Europe,
s'accomplit dans ce pays jeune et vieux tout ensemble, et qu'il
sache enfin admirer les fleurs d'apostolat que l'on voit çà et
là s'épanouir sur les remparts dont s'entoure encore le monde
russe.
* * * * *
L'extrême développement des lycées de jeunes filles a pour effet
de créer dans la société russe un type de _potaches_ féminins.
Les jeunes filles, de douze à dix-sept ans, ont là-bas une
allure bien autrement dégagée que chez nous. Elles sont toutes
externes ; l'habitude d'aller chaque jour au lycée, seules pour
la plupart, et d'y retrouver des professeurs hommes, leur donne
une crânerie un peu mutine ; en même temps, elle les habitue à se
montrer plus elles-mêmes, à ne pas se composer une physionomie
artificielle lorsqu'elles se trouvent en face d'un homme ; en
un mot, elles sont moins réservées, mais plus «nature» que les
jeunes filles de nos pensionnats.
Au thé, je voyais, ce soir, un autre type créé par les lycées
de filles : la répétiteuse, la _pionne_. Celle-ci est une
brave femme, laide et bavarde, qui raffole des enfants et des
confitures. Sans trêve, elle parle : elle raconte des histoires
de lycée, des tours pendables joués par les élèves, et des ruses
d'Apache inventées par elle pour les surprendre. Entendre une
femme conter ces histoires qui ont occupé sept ou huit ans de
notre vie, c'est assez piquant. Mais je ne puis me défendre
d'une tristesse à l'idée que ce type de femmes inutiles et
vaguement teintées de science tend à se propager, et qu'un jour
nous le verrons chez nous aussi. Dans les lycées d'externes,
passe encore ; mais si l'internat économique et commode, vient
à l'emporter, ces existences manquées feront lourdement sentir
leur dissolvante influence.
* * * * *
Je ne me lasse pas d'admirer Moscou. Les effets de lumière les
moins rares sont délicieux sur les architectures polychromes
qui s'y pressent. Le clair de lune des nuits fraîches a une
transparence singulière ; les églises y profilent nettement leur
tour et leurs bulbes ; et tout en haut, dans l'air, une flamme
brille au-dessus d'elles, comme une lampe : c'est le reflet de la
lune sur une croix d'or ou sur une coupole à carapace métallique.