Avoir sa voiture, par exemple, n'est pas à Moscou un signe de

grande fortune : souvent même, sans vivre très luxueusement, on

a deux ou trois voitures, autant de chevaux et de cochers. Le

nombre des domestiques, qui a diminué depuis l'abolition du

servage, est encore très considérable dans les familles riches.

Voici, par exemple, un jeune ménage avec quatre enfants en bas

âge ; je compte : trois nourrices, une femme de chambre, une

cuisinière, deux cochers, une blanchisseuse et un moujik pour

les gros travaux ; le revenu ne dépasse certes pas 10 000

roubles ; ce sont des gens simples, ennemis de toute ostentation

et sachant compter. Voici une autre famille : ménage âgé dont les

enfants sont mariés et vivent hors de la maison ; ce sont des

gens riches, qui très certainement ne dépensent qu'une faible

partie de leurs revenus, parce qu'ils n'ont pas le goût du

monde, sortent fort peu et détestent les réceptions d'apparat ;

chez eux, cependant, on est toujours admirablement reçu, et

leur vie, à laquelle participent aisément les amis ou les

visiteurs, est d'un plantureux confort. Je n'ai aucune idée sur

le chiffre de leurs dépenses : je sais seulement que ce sont des

gens simples et très retirés ; comptons leurs domestiques : une

femme de chambre, deux cochers, un chef, une cuisinière pour les

gens, deux blanchisseuses, et un moujik pour les gros travaux :

en tout neuf personnes. Pour trouver chez nous un pareil

domestique, il faut citer des familles qui ont un grand train de

maison et une grosse fortune.

Une pareille domesticité n'est pas sans inconvénients. Les

serviteurs, plus nombreux, ne veulent rien faire en dehors de

leur spécialité et, d'ailleurs, travaillent moins. D'autre

part, la maîtresse de maison, ayant toujours sous la main un

serviteur pour répondre au moindre de ses désirs, s'habitue

aisément à ne plus rien faire par elle-même. Les Russes qui

viennent en France sont frappés de notre activité domestique :

«Comment, disent-ils, vous faites cela vous-mêmes ? et cela

encore ? mais vos domestiques ?--Pardon, je n'ai qu'une bonne :

elle ne se croise pas les bras, je vous assure !» Une femme

nonchalante ou paresseuse trouve bien du charme à ces habitudes

semi-orientales ; on en rencontre beaucoup en Russie, de ces

femmes, grasses comme des sultanes, qui n'ont jamais fait

œuvre de leurs doigts, et bornent leur activité à savourer des

confitures dans de minuscules soucoupes, ou à fumer, étendues

sur un moelleux divan, des _papirosses_ fines à long bout de

carton. Une femme active trouve, au contraire, grand avantage

à cette profusion de serviteurs : la surveillance de sa maison

l'occupe déjà assez sérieusement, et ce n'est pas mince affaire

que d'empêcher le gaspillage parmi une valetaille si nombreuse ;

mais la surveillance l'accapare moins que ne ferait un travail

personnel : il lui reste du temps pour s'occuper de lectures,

de musique, d'arts d'agrément de toute sorte. Le grand nombre

des domestiques, en un mot, explique ces deux états opposés

qui se remarquent fréquemment parmi les femmes de la riche

société russe : l'ennui, l'incurable et terrible ennui, en face

de l'activité intellectuelle toujours en éveil et toujours

ingénieuse à s'employer.

* * * * *

En somme, mes observations sur la vie extérieure de la famille

russe se résument ainsi : j'y ai retrouvé ce caractère, signalé

partout ailleurs, de simplicité accueillante, opposée à nos

habitudes d'amabilité affectée et défiante. Peu sensibles à ces

mille raffinements du grand luxe, qui sont si dispendieux, les

Russes peuvent, avec une bonne aisance moyenne, vivre beaucoup

plus confortablement qu'on ne ferait chez nous. Ce goût de la

commodité se reflète sur les mœurs et empêche les Russes de la

société moyenne de mettre, comme on fait souvent chez nous, une

partie de leur orgueil dans le _paraître_. Mais aussi, ce goût

du confort les empêche de s'imposer des sacrifices incessants

d'économie : le sentiment de l'épargne, de la nécessité du

«pain sur la planche», qui est le fond de notre nature, leur

est, à eux, complètement étranger. Ceux même qui amassent de

l'argent, qui s'enrichissent, qui regardent à quelques copecs,

ne sont pas économes au sens que nous donnons à ce mot : vilains

aujourd'hui, vous les verrez demain, pour satisfaire un caprice,

jeter, sans compter, des dizaines ou des centaines de roubles.

Ce peuple est plus près que nous de la nature, de là sa bonté,

sa simplicité ; mais, plus que lui, nous nous défions de la

nature et de ses penchants dangereux ; de là cette perpétuelle

surveillance que notre société moyenne exerce sur ses instincts,

de là notre économie. De vingt à quarante ans, je préférerais

peut-être la vie de Moscou ; après quarante ans, quand l'heure

vient de consommer ses réserves, j'aimerais mieux, sûrement, la

vie française.

* * * * *

Visite au camp où les troupes passent l'été, près de Moscou.

Les soldats, pour la plupart, dans leur coutil blanc, ont des

visages noirs comme des moricauds. Je jette un coup d'œil sur

la bibliothèque d'un officier qui m'a offert de me reposer

chez lui ; voici ses livres : un dictionnaire grec-russe, une

histoire de la philosophie en russe ; puis, en allemand : les

_Paralipomena_ de Schopenhauer ; en français : _Thiers_, _Guizot_,

_Rémusat_, de Jules Simon, et _l'Eau de Jouvence_ de Renan. Cet

officier est froid d'aspect ; mais c'est un tendre ; une nature

passionnée, avide d'activité. Ce milieu d'ignorance et de

vaine coquetterie doit lui déplaire : sa distinction dédaigneuse

doit souffrir des saouleries d'officiers et des conversations

vides ; mais il ne se plaint pas. Il aime passionnément la chasse

qui lui donne l'illusion de l'activité ; ici, dans sa tente,

entre ses livres de philosophie, «il tresse de la paille, pour

oublier». Une belle nature, un caractère d'un métal rare,

merveilleusement trempé...

En continuant l'excursion, nous passons près d'un menu bouquet

d'arbres. On me dit que cette place est un champ de repos.

En 1812, lorsque les Français approchaient de Moscou, une

escarmouche eut lieu près d'ici entre une poignée de Cosaques et

une troupe française. Les morts, Cosaques et Français, furent

enterrés côte à côte dans ce petit champ, au bord de la route.

Depuis, des bouleaux y furent plantés par une main pieuse. Et

maintenant, sous les branches éplorées qui tombent en gerbe

autour des troncs blancs, quelques vagues renflements et une

seule croix reposent. Ils sont là côte à côte, fraternellement,

ces bons soldats, ces paysans venus de si loin pour

s'entre-tuer, sans se haïr, sans se connaître même. La mort les

unit dans la paix de la plaine verte. Cette poignée de tombes

inconnues est touchante.

* * * * *

Sonia, la cuisinière, me raconte que, cet été, elle a fait ses

dévotions dans un monastère du gouvernement de Smolensk. Elle en

a rapporté des choses saintes : du sable bénit, contre je ne sais

quelle affection, et du bois bénit qui guérit le mal de dents.

Sonia m'explique qu'un saint moine, dont on conserve là-bas les

reliques, souffrait fréquemment de ce dernier mal : or il avait

édifié sa cellule sous un gros arbre : à sa mort, les moines

imaginèrent de débiter les rameaux de l'arbre protecteur comme

un remède contre les douleurs dentaires. Sonia en a acheté un

morceau.

--Et cela fait du bien, Sonia ?

--Certainement !

--Pourquoi ne me l'as-tu pas prêté, l'autre jour, quand j'avais

une fluxion ?

--Parce que vous n'avez pas la foi.

--Tu as donc la foi.

--J'ai la foi.

Sonia, malgré ses principes, ne se pique pas d'une honnêteté

parfaite ; pour elle, tout s'excuse quand on aime : elle a aimé.

--Qu'est donc devenue cette femme de chambre qui était ici l'an

dernier au moment de mon départ ?

--On l'a renvoyée, fait Sonia ; elle se conduisait mal.

Et comme j'exprime mon étonnement, Sonia me répond :

--Bah ! elle disait que c'était en elle une nécessité ; elle est

si jeune ! c'est bien naturel...

Telle est la morale de Sonia, la cuisinière, une laide fille

dévouée et bonne comme un terre-neuve, travailleuse comme une

fourmi, et à laquelle n'importe qui, dans la maison, confierait

sans la moindre inquiétude une grosse somme d'argent. Pieuse

à sa façon, honnête d'après sa définition, cette pauvre fille

est encore tout près de la nature : c'est un bel exemple

d'inconsciente immoralité. Je me demande seulement ce que la vie

donne à ces pauvres êtres.

* * * * *

L'autre dimanche, chez T., au milieu d'une conversation

animée, je vois entrer un petit vieillard bien tenu. Il est

gentiment mis, propret dans son veston collant ; il a une cravate

fraîche, un col et des manchettes blanchis à neuf ; il est rasé

avec soin : une tenue d'un négligé très raffiné. Un petit nez

rosâtre en l'air, une petite moustache grise, fine et courte,

le crâne haut et plein, mais tondu si ras qu'il a l'air tout

nu, d'une nudité amusante, d'une nudité de petit enfant qu'on

démaillote. Ce petit homme est gourmet : il savoure le thé,

lèche les confitures, croque les petit gâteaux avec des mines

de connaisseur : très entouré des femmes, il conte, derrière ses

lunettes, des choses fort graves, semble-t-il, mystérieusement.

Je n'avais pas entendu son nom : mais, le lendemain, je l'ai

rencontré de nouveau et il s'est fait connaître à moi. Il est

romancier, et il a du succès ; d'une inépuisable fécondité, il

emplit de son nom les revues : il travaille surtout dans les

romans à clefs, et ses portraits sont tellement crus que la

méchanceté n'a même pas besoin d'intervenir pour en désigner les

modèles. Il m'accapare, et s'obstine, malgré mes protestations

et mes supplications, à me parler français. Il me raconte

quelques-uns de ses projets, m'énumère les personnes qu'il

connaît à Paris, une liste très bariolée ; il m'explique par le

menu l'organisation d'une école dont j'ai fait partie, et cause,

cause, sans s'arrêter, sans se lasser. Quand il reprend haleine,

je le questionne sur une institution russe : il me répond en

me parlant du boulevard.--«Mais, je viens de le quitter le

boulevard !»--Il ne m'entend pas, il parle toujours.

C'est un spécimen outré et un peu comique de cette famille de

Russes qu'on appelle _Occidentaux_. Pour eux, la vraie patrie

c'est Paris--et quel Paris ! celui de deux ou trois salons

cosmopolites, celui du boulevard et des lieux de plaisir.

Ils parlent français plus volontiers que russe, un français

coulant, mais bigarré d'expressions empruntées aux méthodes

classiques, ou forgées sur le modèle de l'allemand. Leur

prétendue connaissance de l'Europe occidentale est pour eux un

signe de _chic_, et ils l'étalent. Mais ce qu'ils rapportent

de leurs voyages n'est rien qu'un vernis qui masque leur

originalité, sans transformer le moins du monde leur caractère :

ces acquisitions superficielles auxquelles ils tiennent tant

n'éblouissent que les naïfs. Nous avons tendance à juger la

Russie sur de tels hommes, rencontrés aux Champs-Élysées ;

grâce à Dieu, nous nous trompons : la Russie vaut mieux que ces

hommes, et eux-mêmes vaudraient mieux s'ils secouaient le joug.

L'écrivain que voici possède un talent incontestable, et sa

faculté d'assimilation est grande ; si, pourtant, sa conversation

paraît parfois vide et ennuyeuse, c'est parce qu'il veut forcer

son naturel ; il eût été un Russe distingué ; il n'est, sous son

travesti, qu'une médiocre copie d'Occidental, et les Russes le

plaisantent.

* * * * *

Un autre type d'_Occidental_, aimable, celui-là, et sans

prétention. La France le charme : les choses françaises lui

semblent toutes meilleures que les choses russes : la vie plus

douce, les hommes plus accueillants, les mœurs plus délicates,

les produits moins chers et plus élégants. Outre Paris, il

chérit un coin de province cosmopolite qu'il revoit chaque

année, où M. le maire le salue, et où le receveur des postes

est son ami. Il sourit en nous parlant de la cordialité de ces

braves gens, avec lesquels il fait la partie ; son enthousiasme

est atténué par un clignement d'yeux ; il n'est qu'à moitié dupe

de sa passion. Au demeurant, c'est un vrai Russe dont le voyage

a affiné les goûts. D'ailleurs, sa gallomanie, si flatteuse pour

nous, n'est pas gênante : elle est modeste et intime.

* * * * *

A tout propos, les Russes répètent : «Nous connaissons l'Europe,

mais l'Europe ne nous connaît pas.» Nous les croyons sur parole,

et nous avons tort. Certes, nous connaissons mal la Russie,

mais les Russes connaissent bien mal aussi la France. Sans

doute, chaque année, quelques centaines d'entre eux viennent

chez nous, la poche gonflée de roubles. Mais que voient-ils ?

Paris, Vichy, Nice et Biarritz. A Paris, ils fréquentent les

théâtres, les lieux de plaisirs, les musées ; mais ils n'ont

jamais pénétré dans une vraie famille française. Ils savent de

nos mœurs tout ce qui est extérieur, rien de l'intimité. Les

idées les plus baroques se colportent dans leur pays au sujet

de nos intérieurs ; ils ne nous ont jamais vus à table, jamais

en famille, ou au salon ; ils ignorent jusqu'au combustible qui

nous sert à la cuisine. Nous ne faisons rien, d'ailleurs, pour

leur faciliter une connaissance plus exacte de nos mœurs ; avec

nos dehors aimables, nous sommes la nation où les intérieurs

s'ouvrent le plus malaisément à un étranger. Aussi m'arrive-t-il

à chaque instant, en causant avec des Russes qui ont vécu chez

nous, de corriger une idée fausse qu'ils se sont faite au sujet

de quelque habitude française. Seulement, mes interlocuteurs

croient si fermement «que les Russes connaissent l'Europe»,

qu'ils se défient de mes renseignements.

On a ici, par exemple, la plus mauvaise opinion de nos liens de

famille. La plupart des Russes pensent que le sentiment de la

famille n'existe pas chez nous ; vingt fois on me l'a dit, comme

un fait acquis que l'on ne songe même pas à discuter.

La famille russe a un caractère plus patriarcal, mais moins

cordial que la nôtre, du moins dans la classe moyenne et dans

le peuple. Les rapports de parents à enfants sont en général

moins affectueux que chez nous, ce qui est une nécessité des

familles très nombreuses ; la surveillance des enfants, pour la

même raison, est moins anxieuse. Comment a donc pu naître chez

eux la sotte légende qui nous concerne ? Il doit y avoir là une

induction inconsciente tirée de ce fait que nous mettons nos

enfants en nourrice : conclure de là que nous ne les aimons pas a

pu paraître naturel à des âmes simples.

--Et nos femmes, comment les juge-t-on en Russie ?--D'après nos

romanciers, tout simplement, et non d'après les plus chastes !

Les œuvres de MM. Émile Zola et Marcel Prévost passent pour des

miroirs fidèles des mœurs de la femme française. Protestons-nous

avec indignation ? on ne nous croit pas ; on nous oppose toujours

cet argument : «Mais alors, où donc vos romanciers prennent-ils

leurs modèles ?»...

Enfin, les Russes sont persuadés que nous manquons de religion

et, même, que nous n'avons pas de sentiments religieux. Ils

se laissent tromper par l'explosion d'anticléricalisme qui a

caractérisé notre politique durant ces dernières années ; chez

eux, les prêtres n'ont aucune influence ; ils ne comprennent donc

pas que nous ayons dû secouer le joug catholique ; chez eux, on

admet sans sourciller qu'un homme soit forcé, de par la loi, de

faire ses Pâques ; ils ne comprennent donc pas que cette violence

puisse nous sembler monstrueuse. Puis, toute cette foule pieuse

de la France catholique ou protestante, cette foule qui prie,

qui se donne en bonnes œuvres, qui fait des pèlerinages, qui

bâtit de monumentales églises, ils l'oublient involontairement.

Enfin, s'ils se refusent à comprendre comment on peut être

anticlérical et avoir, cependant, un sentiment très profond de

la religion, c'est que chez eux les formes religieuses ont si

intimement pénétré tous les actes de la vie ordinaire, qu'on ne

les distingue plus aisément, à cette heure, de la religion dont

elles sont un symbole discutable.

Jamais des embrassades franco-russes ne rapprocheront

sérieusement le peuple russe du peuple français ; pour arriver à

une intime union, il faudrait donner aux Russes une meilleure

opinion de nous-mêmes. Au lieu de les éblouir par des fêtes

et de les combler de cadeaux, il faudrait, modestement, sans

fracas, leur ouvrir nos familles. Ils verraient alors ce qu'est

la France moyenne, la France qui aime, qui travaille, et qui

n'a point connaissance des romanciers à la mode. Ils verraient

comment nous chérissons nos enfants, et de quelle reconnaissance

ils nous entourent. Ils verraient ce que sont nos femmes, ils

verraient leur dévouement modeste, leur courage au travail,

leur fidélité : ils verraient, enfin, ce qui reste en nous de

traditions morales, en dépit de l'envahissement du judaïsme

nieur et démolisseur. Alors, les Russes sentiraient notre vraie

nature, et, oubliant nos fanfaronnades de vices, que tous nos

voisins prennent à la lettre, ils comprendraient que, sous

l'écume de la surface, l'eau française coule saine et pure.

* * * * *

Je suis frappé de voir, à Moscou, le travail de civilisation

et de relèvement moral du peuple auquel collaborent le corps

enseignant et une partie de la bourgeoisie. L'ardeur qu'ils y

déploient est merveilleuse, et je reste confondu par la somme

de travail qu'ils fournissent, sans pourtant négliger leurs

occupations quotidiennes. On sent vivement que toute cette part

de la société a foi au progrès, et que chacun de ces hommes

espère un jour pouvoir compter les âmes qu'il aura relevées et

soutenues. Leur travail n'est pas une collaboration anonyme à

un obscur jeu de rouages sociaux : ils en observent les effets

directement, et cette idée les fortifie.

Pour tirer le peuple russe de l'état d'abaissement intellectuel

et moral où il végète, la propagande religieuse, entendue à la

façon protestante, n'aurait aucune efficacité. Le paysan russe

est très pieux, en effet, selon toute apparence, mais sa piété

ne ressemble guère à ce que nous entendons par ce mot. Sa piété,

c'est d'abord une série compliquée de gestes religieux et de

formules : saluts, génuflexions, signes de croix innombrables,

répétés à tout propos, quand il prie, quand il jure, quand il

bâille, et dont l'habitude devient si machinale, que sa pensée

parfois n'y a plus aucune part. Puis, sa piété, c'est encore

une vague rêverie de choses mystérieuses, la contemplation

nonchalante d'un monde irréel et doux, placé très loin au-dessus

de la vie. Gestes pieux et songerie mystique n'ont cependant,

pour lui, aucun rapport direct avec les choses de l'existence.

C'est un devoir de se signer devant l'icône, c'est un plaisir

de lire des livres pieux qui font rêver ; mais cela n'a rien

de commun avec l'eau-de vie, par exemple, qu'il est très doux

aussi de boire. Ces hommes peuvent être d'une piété exemplaire,

remplir sincèrement tous leurs devoirs religieux, et pourtant

s'enivrer, mentir, voler. Le monde religieux, à leur sens, n'a

pas de prise sur le monde réel : c'est pour cela que des popes

peuvent être indignes, sans que l'autorité de la religion en

soit atteinte aux yeux de leurs paroissiens.

Sur un tel peuple, une prédication qui porterait un caractère

purement religieux n'aurait aucune action : ils écouteraient les

prédicateurs gravement et avec plaisir, mais n'en feraient pas

moins à leur tête. Le vrai moyen d'agir sur eux, c'est de les

instruire.

De là cette passion scolaire qui fermente dans

l'_intelliguensia_ moscovite. Presque tous les jeunes gens

riches que je connais sont curateurs d'une ou de plusieurs

écoles primaires ; et parmi mes amis moins aisés, c'est un

dévouement de tous les instants à l'œuvre de l'instruction

populaire. Je n'ai pas encore esquissé le profil de ce bon

Nicolaï Pavlovitch, la première figure amie que j'aie rencontrée

à Moscou : deux yeux pétillants dans un ébouriffement de rare

barbe blonde. Chez nous, il serait, sans nul doute, absorbé

par ses succès de professeur et par sa carrière d'écrivain ;

dans ce pays, il sent qu'il n'a pas le droit de se soustraire

aux besognes plus humbles de l'éducation. Ils sont, lui et

sa femme, parmi les membres les plus actifs d'un _Comité de

lecture à domicile_ qui réunit des représentants de l'élite

intellectuelle de Moscou, et qui se propose pour but de répandre

et de soutenir l'instruction dans la province russe. Il y a

tant de gens, au fond des bois et des steppes, qui ne trouvent

pas pleine satisfaction dans les cartes et dans l'alcool, et

qui désireraient, non pas seulement lire des romans, mais

surtout compléter leur instruction ! C'est à eux que s'adresse

le _Comité_ : il leur donne des conseils, établit pour eux des

programmes d'études, leur rend accessibles les livres les plus

indispensables : il arrache à l'abrutissement provincial des

esprits curieux et studieux. N'est-ce pas une œuvre admirable,

elle aussi, et profondément patriotique ?

La surveillance d'une école réclame peut-être un peu moins de

perspicacité que l'organisation d'un choix de lectures, mais

elle n'est pas non plus une occupation fictive. Je suis ému

lorsque je vois des hommes dans la force de l'âge y consacrer

une partie de leur temps, au lieu de s'abandonner à la vie

facile que leur fortune leur permettrait. Il y a comme un

tacite mot d'ordre auquel obéit instinctivement la meilleure

part de la société moscovite. Le curateur d'une école y fait

de fréquentes apparitions, suit de près maîtres et maîtresses,

interroge les enfants, s'occupe des améliorations à introduire

et aussi des achats, dont souvent il prend une grosse part à

son compte. La passion de l'école, que j'ai signalée déjà au

village, est si forte, même à la ville, dans certaines âmes,

qu'elle les pousse à quitter une situation brillante pour aller

au peuple porter la bonne parole. Sans parler de Léon Tolstoï

et de ses filles, il me vient naturellement à l'esprit le nom

de C. A. Ratchinsky, cet éminent professeur de l'Université de

Moscou, qui est allé s'enfouir dans une campagne pour y devenir

simple maître d'école. Nombre d'autres, moins célèbres, mais non

moins convaincus, ont suivi cet exemple. Il est bon que notre

dilettantisme se redise leurs noms, qu'il songe de temps en

temps au travail de dévouement qui, à l'autre bout de l'Europe,

s'accomplit dans ce pays jeune et vieux tout ensemble, et qu'il

sache enfin admirer les fleurs d'apostolat que l'on voit çà et

là s'épanouir sur les remparts dont s'entoure encore le monde

russe.

* * * * *

L'extrême développement des lycées de jeunes filles a pour effet

de créer dans la société russe un type de _potaches_ féminins.

Les jeunes filles, de douze à dix-sept ans, ont là-bas une

allure bien autrement dégagée que chez nous. Elles sont toutes

externes ; l'habitude d'aller chaque jour au lycée, seules pour

la plupart, et d'y retrouver des professeurs hommes, leur donne

une crânerie un peu mutine ; en même temps, elle les habitue à se

montrer plus elles-mêmes, à ne pas se composer une physionomie

artificielle lorsqu'elles se trouvent en face d'un homme ; en

un mot, elles sont moins réservées, mais plus «nature» que les

jeunes filles de nos pensionnats.

Au thé, je voyais, ce soir, un autre type créé par les lycées

de filles : la répétiteuse, la _pionne_. Celle-ci est une

brave femme, laide et bavarde, qui raffole des enfants et des

confitures. Sans trêve, elle parle : elle raconte des histoires

de lycée, des tours pendables joués par les élèves, et des ruses

d'Apache inventées par elle pour les surprendre. Entendre une

femme conter ces histoires qui ont occupé sept ou huit ans de

notre vie, c'est assez piquant. Mais je ne puis me défendre

d'une tristesse à l'idée que ce type de femmes inutiles et

vaguement teintées de science tend à se propager, et qu'un jour

nous le verrons chez nous aussi. Dans les lycées d'externes,

passe encore ; mais si l'internat économique et commode, vient

à l'emporter, ces existences manquées feront lourdement sentir

leur dissolvante influence.

* * * * *

Je ne me lasse pas d'admirer Moscou. Les effets de lumière les

moins rares sont délicieux sur les architectures polychromes

qui s'y pressent. Le clair de lune des nuits fraîches a une

transparence singulière ; les églises y profilent nettement leur

tour et leurs bulbes ; et tout en haut, dans l'air, une flamme

brille au-dessus d'elles, comme une lampe : c'est le reflet de la

lune sur une croix d'or ou sur une coupole à carapace métallique.

Au pays russe · 第 16 / 19 段