Ces bons sergents de ville sont, en général, les fonctionnaires

les plus doux de la police russe. Le plus infirme gratte-papier

dans un commissariat est bien autrement grossier et brutal que

ces moujiks en uniforme. Ceux-ci sont polis, affables, prêts à

rendre un service. Ils se tiennent toujours au milieu des rues,

et on les voit, de temps à autre, comme de grands collégiens,

fumer dans leur poing une cigarette, en surveillant les

environs. Aux carrefours, ils se dressent comme des bornes, que

les cochers, sous peine d'amende, doivent contourner.

* * * * *

Pas d'élégance dans la rue, le climat s'y oppose. Les pieds des

passants sont emprisonnés de caoutchoucs, ou, s'il y a de la

neige, enfouis dans d'informes et chaudes bottes en feutre ; les

corps disparaissent dans des manteaux amples, sans forme, mais

chauds, qui touchent presque à terre et se boutonnent sous le

menton. Hommes et femmes sont coiffés de toques. Assurément,

la toque peut être en astrakhan fin ou en fourrure choisie, et

valoir cent ou deux cents francs ; mais, en passant, on ne la

distingue point. Il en est de même pour les fourrures, qui sont

tournées à l'intérieur, ou bien pour les cols, qui sont relevés.

Ajoutez que les Russes n'aiment pas aller à pied, que les

fiacres sont bon marché, et qu'une aisance moyenne vous permet

cheval et voiture.

Les trottoirs sont bordés de bornes en pierre destinées, lorsque

la neige exhausse la chaussée, à protéger les piétons contre les

traîneaux qui font parfois, de biais, d'involontaires glissades.

Ces trottoirs sont très élevés ; de plus, ils sont étroits. Le

trottoir n'est pas ici un lieu de promenade et de bavardage,

c'est seulement un moyen de communication. D'ailleurs, quand

il fait froid, on n'aime pas plus parler que fumer dehors :

le contact de l'air glacé avec l'arrière-gorge est aussi

désagréable que dangereux. La rue est donc faite pour se rendre

d'un endroit à un autre et non pas pour s'y attarder, pour voir

ou être vu. Les étalages, sauf dans deux ou trois rues, sont

rudimentaires et ne tirent pas l'œil. C'est même une coquetterie

de certaines grosses maisons de manier des articles précieux

dans des magasins nus, sans apparence. Les boutiques les plus

élégantes, dans les rues ordinaires, sont celles des pharmaciens

et des boulangers--le pain de Moscou est célèbre ; quant aux

boucheries, béantes sur la rue, avec leurs viandes ouvertes dans

la peau, ou étalées sur des tables, sans apprêt, sans soin,

elles sont répugnantes.

Une rue de Londres est bruissante d'affairement, de gens pressés

qui vous croisent ou vous dépassent indifférents. Une rue de

Paris est animée sans hâte, active sans bousculade, élégante

sans tapage. Une rue de Berlin est d'une propreté minutieuse

qui, dans certains quartiers, fait presque mal, parce qu'un

chien qui passe ou un ouvrier en chapeau défoncé y font tache ;

en outre, elle est si large qu'elle ne paraît jamais remplie.

Une rue de Moscou n'est ni active, ni élégante, ni propre ;

elle a une vie paisible, tour à tour, dans du gris et dans

du blanc, avec de petits véhicules, fiacres ou traîneaux, et

des files de chariots, interminables et lentes, qui semblent

des déménagements résignés d'on ne sait quels inépuisables

magasins[26]. C'est assurément la plus aimable des rues que je

connaisse en Europe.

[Note 26 : Les chevaux russes ont plus d'endurance que de

force : on les charge peu : six ou sept sacs de farine, par

exemple ; mais on multiplie le nombre des camions acheminés en

file indienne.]

* * * * *

«Les Russes, dit-on couramment, savent toutes les

langues.»--C'est une grosse erreur. Ils apprennent presque

toujours, il est vrai, la langue des pays étrangers sur lesquels

ils s'aventurent, mais ce sont toujours les mêmes qui voyagent à

l'étranger, et, forcément une minorité.

Les Russes n'apprennent pas une langue vivante plus vite

ni mieux qu'un Allemand ou un Français ; seulement, leur

prononciation est beaucoup plus correcte : lorsqu'ils savent

cent mots d'une langue, ils les prononcent si aisément, qu'ils

donnent l'illusion d'une connaissance assez complète. Ce qui a

fait naître la légende relative à leur facilité d'apprendre les

langues, c'est d'abord que l'on n'a vu longtemps à l'étranger

que la haute aristocratie[27] russe ; or, ces familles ne

parlaient russe qu'à leurs domestiques, et, encore, fort

incorrectement ; le français était leur vraie langue maternelle.

C'est aussi parce que les enfants des riches familles

appartiennent dès le berceau, et pratiquent sans cesse une ou

deux langues vivantes.

[Note 27 : Sous Nicolas, un passeport coûtait plus de mille

francs, et, par suite, n'était pas accessible à beaucoup de

personnes.]

Mais, si l'on se mêle, en Russie, à cette partie de la société

qui n'a étudié le français ou l'allemand qu'au lycée[28], ou

si l'on fréquente, à l'étranger, des Russes qui n'ont pas

appris ces langues avec leurs gouvernantes, on s'aperçoit

qu'ils éprouvent autant de peine que nous à les étudier, une

fois parvenus à l'âge adulte. Je sais des Russes qui vivent en

France ou en Allemagne, et qui écorchent les deux langues sans

pitié. Il faudrait en finir une bonne fois avec ce préjugé qui

fait des Slaves les «appreneurs» de langues par excellence, et

des Anglais ou des Français les peuples les plus réfractaires

à cette étude. Certes, il est, par tout pays, en Russie comme

chez nous, des gens qui ne retiennent pas les mots d'un idiome

étranger ; mais, pour la moyenne, cette étude ne présente que

de médiocres difficultés : il n'y faut que de la persévérance.

Les Russes le savent si bien qu'ils ne considèrent l'étude des

langues que comme un _moyen_ de travail ; nous sommes, nous, si

en retard sur ce point, que, lorsque d'aventure nous possédons

deux ou trois langues vivantes, nous croyons avoir réalisé une

_fin_, et nous croisons orgueilleusement les bras.

[Note 28 : Les classes de langues vivantes dans les lycées

russes sont plus faibles que n'étaient les nôtres avant la

suppression du thème au baccalauréat : depuis cette mémorable

réforme, nous nous valons.]

* * * * *

Beaucoup de femmes russes paraissent supérieures à leur mari,

même quand celui-ci est très intelligent. C'est bien souvent,

je le sais, une illusion d'optique, mais cette remarque frappe

tous les Français. Nous sommes prévenus ainsi par l'attitude

indépendante de la femme russe, qui ose avoir une opinion en

dehors de son mari, et l'exprimer devant un étranger. En outre,

l'étiquette russe, moins sévère que la nôtre, n'interdit pas,

dans un salon, les discussions passionnées. Les visiteurs

ont une grande liberté d'allures ; il ne restent pas rivés

au fauteuil qu'ils ont choisi dès l'entrée ; ils peuvent

se déplacer, choisir leur interlocuteur, se mêler à telle

discussion qui les intéresse ; les vastes proportions des salons

russes invitent à cette dispersion, de même que nos salons

exigus font une nécessité du demi-cercle autour du foyer. La

femme se trouve ainsi mêlée à des conversations sérieuses, au

lieu d'être condamnée aux éternelles causeries sur les potins

et les chiffons. Puis, la société russe n'a pas encore attaché

à toutes les opinions une étiquette qui les fait nobles ou

roturières ; on n'observe guère ici non plus de ces opinions

de famille qu'on voit, ailleurs, professées en tout lieu, sur

le même ton, par le mari et par la femme. On n'échange pas de

regards avant de se prononcer sur une idée : on dit ce qu'on

en pense, si l'on en pense quelque chose. La banalité n'est

pas exclue par là, mais la conversation y gagne parfois une

élévation, une ardeur convaincue qui vous emportent : surtout,

les femmes s'y mêlent autrement qu'en minaudant.

N'oubliez pas que, si la femme est très libre de ses pensées,

en retour, on ne la ménage pas dans la discussion. Causer n'est

plus l'équivalent de : être aimable ; les choses qu'on dit ont une

certaine valeur pour ceux qui les disent : dès lors, il n'y a

plus à garder de ménagements galants. On discute avec une femme

comme avec un homme ; l'ardeur féminine est excitée par cette

lutte, l'imagination s'échauffe, les arguments se pressent,

tumultueux : vous n'êtes guère habitués à voir une femme mettre

autant d'elle-même dans une causerie : vous l'admirez.

Grâce à cette indépendance, on arrive à connaître une Russe

bien plus vite qu'une Française : circonstance heureuse, car

elles gagnent à l'intimité. Souvent jolies, elles ont pourtant

peu de grâce : on s'aperçoit vite qu'elles sont habituées à

traîner aux pieds de lourdes chaussures imperméables, et à

porter sur les épaules des vêtements épais et sans forme : la

grâce suprême de la démarche et des attitudes leur est refusée.

Rapprochées de l'homme par leur indépendance, elles ont pris

quelque chose de notre disgracieuse allure. En revanche, elles

sont singulièrement attirantes et captivantes, grâce au moelleux

et à la franchise de leur esprit, grâce à leur simplicité et

à leur conviction. Comme on les connaît mieux, quand elles

déplaisent c'est plus sûrement ; quand elles plaisent c'est

peut-être plus à fond ; quand on les aime... je suppose qu'il

se mêle au trouble de la passion un sentiment de sécurité

confiante, rare partout ailleurs.

Puis, les mœurs sont d'une si touchante simplicité ! l'usage

autorise si aisément la confiance des tête-à-tête ! Les femmes,

protégées par les habitudes d'une race plus calme que la

nôtre, et habituées de bonne heure à se guider seules, ont une

tranquillité, une possession d'elles-mêmes qui leur permettent

de s'entretenir seules longuement avec un homme, sans qu'il

intervienne entre eux un seul instant de gêne. Parfois, le

soir, assez tard, voulant passer quelques heures chez un ami,

vous ne rencontrez que sa femme. Elle vous retient : le samovar

s'allume, et bientôt la conversation s'engage doucement. Ces

heures d'intimité sont doublement précieuses, avec une femme

intelligente, et j'ai conservé de quelques-unes de ces soirées

un lumineux souvenir. A propos d'une observation souvent futile,

la discussion s'engageait à fond : nous ne sommes pas habitués à

voir une jeune femme faire le tour de son cœur et de son esprit,

sans arrière-pensée de coquetterie, avec une telle assurance et

une telle franchise. Ainsi, par exemple, à propos de _Lourdes_

de Zola, Mme I... et moi avons causé religion. Elle ne croit

plus ; élevée dans un milieu ecclésiastique, son âme droite a été

froissée par certaines hypocrisies orthodoxes ; les popes aux

longs cheveux et aux grandes barbes qui se sont penchés sur son

berceau, quand elle était petite, lui sont devenus odieux, dès

qu'elle a été en âge de comprendre le peu de conformité qu'il y

avait entre leur vie et leur doctrine. Trop intelligente pour

faire comme tant de Russes, et mépriser les prêtres tout en

respectant leur ministère, elle s'est peu à peu détachée de ses

croyances. Elle dit tout cela sans haine, mais avec un accent de

conviction qui impose ; négligemment, sa main caresse sa petite

fille qui joue près d'elle : le contraste est singulier, entre ce

tableau d'intérieur paisible, et la grandeur triste de cet aveu

d'incroyance.

Un autre jour, dans un salon luxueux, je cause avec Mme B...

de l'instruction populaire, à laquelle elle consacre une partie

de ses forces. Comme je lui exprime mes doutes sur l'efficacité

moralisatrice de cette œuvre, nous voilà bientôt en pleine

discussion. Essayez d'être galant ou de débiter un madrigal à

une femme qui s'exprime avec cette passion ! Arguments longuement

mûris, raisons de pur sentiment, ironie, elle emploie toutes les

armes pour m'accabler ; et, lorsque M. B... rentre enfin, assez

à temps pour couvrir ma retraite, je suis subjugué par cette

éloquence et tout ému d'admiration. Les sujets de conversation

sont inépuisables avec de pareils esprits qui transforment tout

par leur conviction, et, l'un des plus amers regrets que j'aie

emportés de Russie, c'est d'être privé de la société de ces

femmes qui sans oublier leur rôle et empiéter sur le nôtre,

savent s'ouvrir à nous avec tant de simplicité confiante.

* * * * *

Les femmes qui appartiennent à la société éclairée, à ce que les

Russes nomment l'_intelliguensia_, reçoivent une instruction

soignée. Les lycées de filles pullulent en Russie ; on a voulu

donner à la femme les mêmes armes qu'à l'homme dans la lutte

pour la civilisation. Ces lycées sont restreints pour la plupart

à l'enseignement moderne : les Moscovites citent toutefois avec

orgueil un gymnase où leurs filles peuvent apprendre le latin et

le grec. Deux ou trois langues vivantes, le russe, l'histoire,

la géographie, l'histoire naturelle, les éléments d'algèbre,

un peu de philosophie, telles sont les principales matières

enseignées dans les lycées ordinaires. C'est terrible, même sans

le grec et le latin ! Heureusement, il y a des tempéraments : je

sais des élèves du gymnase classique qui sont restées simples

et charmantes, et mettent leur coquetterie à ne pas laisser

voir qu'elles savent conjuguer λύω ; et j'ai vu également des

jeunes filles sorties du lycée «moderne» ne pas vouloir renoncer

au charmant privilège que possède leur sexe, d'introduire

l'individualisme jusque dans l'orthographe.

Ces lycées de filles dont les Russes sont si fiers m'inspirent

peu d'enthousiasme ; d'abord la période d'études y est beaucoup

trop longue, et les minces résultats obtenus ne justifient pas

un tel déploiement de travail. Puis, ces lycées, en habituant

les jeunes filles à croire que leur instruction vaut, en son

genre, celle des jeunes gens, développe en elles un sentiment

d'orgueil qui s'accorde mal avec la simplicité russe, et qui

leur fait parfois trouver indignes les devoirs humbles de la

famille. Passe encore si toutes ces jeunes filles appartenaient

à des familles aisées ; mais la grande majorité, dans ce pays où,

du haut en bas, on vit au jour le jour, sont sans ressources.

Le lycée les distrait huit ans aux occupations de la famille,

et développe en elles, parfois, des ambitions et des besoins

incompatibles avec leur situation. On trouve beaucoup de

déclassées en Russie : la faute en est, je le crains, aux

lycées de filles : la superstition de la «carrière libérale» se

développe aussi aisément là-bas dans le cerveau d'une bachelière

de dix-sept ans, que chez nous dans celui d'un rhétoricien. Je

plains certes l'homme condamné à vivre de leçons ; mais je plains

triplement la femme qui se trouve dans cette nécessité : combien

en est-il, hélas, sur le pavé de Moscou !

Les Russes attribuent à leur avance intellectuelle, le

développement qu'a pris chez eux l'instruction des femmes : à

mon sens, ils se trompent ; au lieu d'être une avance, c'est

le signe d'un retard qu'ils veulent regagner. Ils ont caressé

le rêve de rattraper en quelques années les civilisations

occidentales : pour cette campagne, tous les combattants ont

paru bons et la différence des sexes s'est trouvée négligée.

Il s'agit de l'émancipation commune, ils veulent lutter tous,

sur le même pied, avec des forces égales et un égal dévouement.

Écoutez-les : ils s'indignent si vous soutenez qu'il est, dans

les choses intellectuelles, tout un domaine où les femmes n'ont

que faire, ou bien, si vous voulez limiter l'action des femmes

au cercle que leur imposent les habitudes de l'Occident. Je ne

sais pas de pays, même en comptant l'Angleterre, où la femme

renonce plus volontiers qu'en Russie à se souvenir de son sexe,

des privilèges qui lui sont reconnus, et des exigences qu'il

autorise. Souvent même, en causant, je n'ai pu faire comprendre

à des Russes ce que j'entendais par ces attributs et ces limites

de l'esprit féminin. Ils admettent volontiers qu'une femme

intelligente est l'égale de l'homme, et que le ménage, par

exemple, est moins une hiérarchie qu'une fédération. Il faut

donc instruire ces femmes, et les instruire comme on instruit

les hommes : de là tous ces lycées de jeunes filles. De là aussi

toutes ces femmes sans sexe, ces artistes ou ces étudiantes

aux cheveux courts, ces employées graves, par exemple dans les

bureaux de poste, où leur dolman à boutons de métal exagère

encore l'expression masculine de leurs traits endurcis.

Pourtant, le sérieux développement qu'a pris en Russie

l'instruction des femmes a bien aussi des avantages. Dans

la société cultivée, les femmes sont en général bien plus

instruites que chez nous ; elles s'intéressent à beaucoup plus de

choses, pratiquent plus volontiers, et sans souci de la vogue,

la musique, les émotions d'art, la littérature. On sent que

leur esprit a été à une autre école que celle de nos couvents

à la mode. Souvent, elles savent plusieurs langues vivantes ;

dans leur longue réclusion hivernale, elles lisent beaucoup et

volontiers ; enfin, elles vont au peuple pour l'instruire : c'est

la façon la plus commune, pour les dames russes, de faire la

charité, et cette façon est noble et grande.

La préoccupation du chiffon joue chez elles un rôle bien

moindre que chez nous, au moins dans la société moyenne que

j'ai surtout fréquentée. De même, dans des ménages qui vivent

sur le pied de 30 000 à 50 000 francs de rente, avec

chevaux, voitures et maison élégante, je suis étonné de voir le

peu de place que tient la toilette. C'est toujours le même souci

du pratique, du commode, que j'ai signalé ailleurs, et que je

retrouve ici, opposé à cet amour du paraître qui ronge chez nous

une partie de la bourgeoisie enrichie. Presque tout est ici plus

simple, plus ouvert, moins fait pour l'œil, et en même temps,

plus solide et assuré.

Certes, je l'ai dit, la grâce ici est moindre que chez nous,

les femmes sont d'ailleurs souvent fatiguées par de nombreuses

grossesses ; de plus, elles sont nourrices. Les familles de huit,

dix, douze enfants ne sont pas rares ; cinq ou six sont une

moyenne dans la bourgeoisie. «J'ai eu onze enfants, me disait

une grande dame, j'ai donc au moins passé vingt-deux ans de ma

vie à des soins exclusifs de petite enfance ; comment aurais-je

pu faire de l'élégance, et surtout développer mon esprit et

agir sur mon entourage ?» Celle qui parlait ainsi, une des

femmes les mieux douées, que j'aie jamais approchées en Russie,

se calomniait, car son esprit est d'une culture supérieure et

d'une rare pénétration ; mais, appliquée au commun, sa boutade

était juste. Les charges de la maternité sont, en bien des cas,

le seul obstacle qui s'oppose en Russie à ce que les femmes

marchent réellement de pair avec les hommes ; et ces charges

sont bien autres que chez nous, au moins durant les premiers

mois. On ne parle pas ici de mettre un enfant en nourrice, cette

habitude française paraît aux dames russes une monstruosité.

Beaucoup, d'ailleurs, se l'exagèrent, et je me souviens d'un

médecin qui s'imaginait que nos fils et nos filles ne quittaient

pas le village de leur nourrice avant l'âge de sept ou huit

ans ! Les enfants russes sont allaités par leur mère, ou tout au

moins sous ses yeux, lorsqu'elle est trop faible pour nourrir

elle-même. Des familles même peu aisées ont une nourrice

spécialement attachée à l'enfant ; si l'aisance augmente en même

temps que la famille, chaque enfant a sa nourrice. On persuade

malaisément à une dame russe que, chez nous, une nourrice sur

lieu est une dépense sérieuse, un luxe hors de la portée des

bourses moyennes.

* * * * *

Je n'ai pas de documents précis qui me permettent d'établir le

budget de quelques familles prises comme type. Les Russes aisés

que j'ai fréquentés ne parlent jamais d'argent : ils y mettent,

je crois, une certaine coquetterie : issus de familles enrichies

par le commerce, ou bien commerçants eux-mêmes, ils font mine

d'oublier tout intérêt matériel, dès qu'ils ont franchi le

seuil de leur maison particulière. Jamais de ces détails que

les Anglais vous fournissent si volontiers. Parlez argent, on

vous répondra chasse ou littérature. Seuls, les fonctionnaires

moyens, les professeurs, par exemple, ne font aucune difficulté

pour vous donner des chiffres : leur traitement est connu ; des

rentes, ils n'en ont guère (ceux qui possèdent des revenus en

dehors de leur traitement, les tiennent en général d'une terre).

J'attribue cette situation à ce que les Russes vivent largement

et n'aiment pas économiser sou par sou : s'ils ont donc une

terre d'héritage, ils la font valoir, mais s'ils n'en ont pas,

ils n'aiment guère à vivre en deçà de leurs ressources, pour

amasser un capital. D'ailleurs, les chiffres que m'ont donnés

ces fonctionnaires n'ont rien de caractéristique ; le budget

d'un professeur à Moscou et à Paris s'équilibre ou à peu près.

La différence est que, dans les lycées russes, les professeurs

sont payés d'après le nombre d'heures de leur enseignement,

système fâcheux qui donne l'avantage à ceux dont les poumons

sont le plus résistants et la conscience professionnelle le

plus élastique. Les professeurs avides se font attribuer un

grand nombre d'heures, et, en dehors du lycée, ils ne font plus

rien : le niveau du corps enseignant baisse d'autant. Grâce à

ce système, un professeur de Moscou reçoit, à nombre d'heures

égal, beaucoup moins qu'un professeur de Paris. Mais, comme ils

ne craignent pas de donner jusqu'à trente heures de classes

par semaine, les traitements s'égalisent : de six à sept mille

francs, l'un dans l'autre.

Ajoutez les leçons. Moscou est couverte de pauvres diables,

étudiants misérables ou institutrices dans le besoin, qui

distribuent des répétitions à 50 copecs le cachet, et même à

beaucoup moins. Mais, en revanche, je sais des professeurs qui

ne font pas payer moins de 5 roubles (15 francs) la répétition

normale d'une heure, et qui, parfois, réclament 8 ou 10 roubles.

Enfin, à ces différentes ressources, il faut souvent ajouter

des pensionnaires. L'internat est, heureusement, beaucoup moins

développé chez les Russes que chez nous : il faut trouver des

familles où loger les enfants dont les parents n'habitent pas

la grande ville : les professeurs sont tout désignés pour les

accueillir.

En somme, la différence n'est pas très considérable entre

la Russie et l'Occident pour tout ce qui concerne les

fonctionnaires moyens : la vie de ces fonctionnaires ressemble

surtout de très près à celle de leurs confrères d'Allemagne.

Seulement, ils n'ont pas la même façon de se réunir. Les

Allemands reçoivent rarement leurs amis chez eux : ils se

réunissent dans les brasseries. Les Russes, au contraire,

ouvrent volontiers leur maison à leurs amis et connaissances :

deux ou trois verres de thé, quelques ronds de saucisson et de

longues parties de cartes font les frais de ces réunions.

Dans la riche bourgeoisie, la vie est, au contraire, très

différente de ce qu'on observe chez nous. Beaucoup plus de

confort et beaucoup moins d'apparat. La maison ouverte à toute

heure, et la table mise sans la moindre _façon_. Je crois que

l'on vit mieux, à fortune égale, à Moscou qu'à Paris. En voici

une des raisons : le rouble, l'unité monétaire, a (au change

actuel) une valeur triple du franc ; par suite, un revenu de

10 000 roubles équivaut bien à 30 000 francs, mais ne

représente pourtant que 10 000 unités monétaires (il y a

bien des cas où l'on paye un rouble ce que nous payons 1 franc

ou 1 fr. 50). Aussi, une famille qui n'a que 10 000 roubles

de revenu, ne se considère-t-elle pas comme riche : elle vit donc

simplement, beaucoup plus simplement qu'une famille française

qui possède 30 000 francs. D'autre part, si tous les objets

de luxe coûtent beaucoup, en revanche, les fournitures de la

vie courante se payent à peu près au même prix que chez nous,

parfois même un peu moins cher. Il arrive ainsi que la famille

que j'ai prise pour type, avec 10 000 roubles de rentes,

ne se considérant pas comme très riche, et n'ayant pas, par

conséquent, d'obligations de luxe dispendieux, peut consacrer

ses revenus à l'organisation d'un sérieux confort qui n'est

pas plus coûteux que chez nous. Elle peut, de la sorte, vivre

beaucoup plus largement que ne ferait une famille française

placée dans des conditions analogues.

Au pays russe · 第 15 / 19 段