Le village marqué pour le deuxième campement ne compte

certainement pas 300 âmes--et ils sont là huit mille[25]

environ. Les prêtres, naturellement, se tirent tout de suite

d'affaire : un riche propriétaire du voisinage a envoyé des

voitures pour les amener dans sa villa. Les _Khorouguevénossi_

ont déposé dans l'église leur précieux fardeau, et se promènent

par petits groupes en fumant des cigarettes. De tous côtés,

vont et viennent les personnages officiels chargés de régler le

mouvement de cette foule. En Russie, on s'entend fort bien à

organiser un service d'ordre : en premier lieu, un détachement

de Cosaques ; ils ont de bons chevaux, de bons knouts et de bons

revolvers ; puis, des gendarmes, et des agents de police en

manteau gris. Aussi, pas un cri, pas une rixe. D'ailleurs, il

n'y a pas d'ivrognes, la vente de l'alcool ayant été interdite

sur le parcours de la procession. Des médecins sont là, chargés

d'isoler ceux qui tomberaient malades ; la crainte du choléra a

déterminé le _zemstvo_ (États de la province) à faire construire

des préaux où les pèlerins reçoivent gratuitement des bols de

thé : on espère les empêcher ainsi de boire de l'eau crue. Des

marchands ont installé au bord de la route leurs auvents, où ils

débitent du pain, des fruits, de la charcuterie, du fromage ; ils

se plaignent de ne pas faire leurs frais : il y a trop peu de

monde, et puis, chacun s'est muni de provisions.

[Note 25 : Ce chiffre n'est pas donné au hasard : j'ai fait

des observations aussi exactes que possible. Les pèlerins se

croyaient au nombre de 50 à 100 000.]

En m'approchant d'un groupe compact, je vois sur le sol un

porte-étendard en proie à une attaque d'épilepsie : c'est le

septième ou le huitième, depuis Moscou. Ces crises, apparemment,

ont été déterminées par la fatigue. Les _Khorouguevénossi_

portent leurs bannières au moyen d'une courroie qui, passant sur

leur cou, soutient un godet qui pend tout près de terre, entre

leurs pieds, et dans lequel s'enfonce la hampe. La bannière est

encore un peu soutenue par deux perches latérales que des aides

supportent, mais cela ne soulage guère le malheureux porteur :

il fait peine à voir, le cou tendu, les muscles raidis, les

vaisseaux de la tête et du cou gonflés à éclater.

J'avais remarqué une toute jeune fille, ravissante sous son

méchant fichu de laine, avec son teint pâle et ses yeux

agrandis de poitrinaire : sans doute, pensai-je, elle va demander

à Dieu sa guérison. Quelqu'un m'a appris qu'il n'en était rien.

Orpheline de bonne heure, cette jeune fille a fait vœu de se

consacrer au pèlerinage des lieux saints : elle est _errante_

de profession. Ils sont ici par centaines, ces _errants_, ces

_stranniki_. Ils vont lentement de village en village, de

couvent en couvent, sans souci, à la grâce de Dieu, nourris

d'aumônes, de vols, parfois, se signant à la vue des églises,

murmurant une prière à chaque icône rencontrée.

Dans cette foule, je ne vois pas d'extase. On est là comme chez

soi, on s'occupe paisiblement du thé du soir, puis, la prière

faite, on cherche un coin pour dormir ; le reste, qu'importe ?

Je me figure que les Croisades devaient ressembler à une

procession de ce genre : des haillons et des équipements sombres ;

de l'insouciance, de la foi ; moins d'ordre peut-être, car les

Cosaques n'étaient pas là, mais la même résignation souriante et

la même odeur forte des corps pressés.

* * * * *

Le matin de la fête, la petite ville de Troïtsa était noire de

monde. Nous sommes allés d'abord au-devant de la procession

que nous avions dépassée la veille au soir. Il fait un froid

léger d'automne, dans un clair matin. Le cortège doit arriver

sur une route qui débouche de la forêt, et, dans la plaine

environnante, des curieux ont campé ; çà et là, de longues fumées

droites montent dans le soleil.

Enfin, voici le cortège ; il s'avance avec une majestueuse

lenteur. En tête, un groupe serré, au centre duquel gesticulent

des _Yourodivouis_ ; ce sont des fous religieux ; couverts de

chaînes dont ils traînent volontairement la meurtrissante

pénitence, ils chantent des cantiques et invectivent entre

temps la foule silencieuse. Puis, voici les étendards d'or : ils

resplendissent dans le soleil, avec les gauches oscillations que

leur communique la marche saccadée, épuisée des porteurs. Puis

voici des icônes, et parmi elles, la plus sainte de toutes, la

_Vierge d'Ibérie_, qui va, elle aussi, rendre visite au couvent.

Le clergé vient ensuite, en longues chapes jaunes et en bonnets

de velours violet. Enfin, le peuple, encadré par des Cosaques

et des gendarmes. C'est un bizarre défilé dans ce fin décor

d'automne...

Un peu plus tard, dans la ville, j'aperçois de nouveau la

procession. Derrière moi, des femmes se signent au passage

de chaque bannière ; un moujik leur nomme toutes les églises

d'origine : «Celle-ci, de l'église de l'Arkhange, celle-là,

de Saint-Nicolas le Charpentier, cette autre, de Saint-Jean

sur les pattes de poule...» ; et les femmes répètent : «Que

c'est beau, Seigneur, que c'est beau !...» Dans la foule, des

camelots vendent des brochures, des chapelets, des médailles

commémoratives, et jusqu'à la _veilleuse du centenaire_.

Il est bien beau, en vérité, ce cortège qui monte lentement au

cloître, salué par le mugissement des bourdons et les notes

allègres des petites cloches. Un instant, tout là-bas, les

étendards se sont arrêtés avant de pénétrer dans le monastère ;

on eût dit des êtres surhumains, dont les têtes étincelantes

dominaient la foule silencieuse, agitée par une houle de

signes de croix. J'ai compris à ce moment toute la grandeur

qu'aurait pu avoir ce spectacle, si, au lieu d'une fête banale,

un sentiment profond et unanime, l'écrasement d'une défaite

ou l'exaltation d'une victoire faisait battre tous ces cœurs.

Mais en ce moment, ces deux cent mille spectateurs ont beau

se signer, et prier, peut-être, ils sont plus captivés par le

spectacle que pénétrés de religieuse émotion.

Tout ce déploiement de splendeurs, cet immense concours de

peuple, cette visite au couvent richissime, dont les moines,

gras et soignés, n'inspirent, même aux Russes, aucun respect

véritable, toutes ces pieuses cérémonies m'ont peu ému en somme.

Peut-être les habitudes que nous donne la forme concentrée

du catholicisme nous rendent-elles peu accessibles à une

religion beaucoup plus prodigue de gestes ? Sans doute, ce genre

de spectacles porte toujours en soi une certaine majesté ;

mais celui-ci m'a semblé trop pittoresque et joli pour être

grandiose, trop bien réglé pour être empoignant.

* * * * *

Alexandre Ivanovitch, mon hôte moscovite, le chef de la famille

qui m'a donné abri à chacun de mes voyages, est un homme superbe

de quarante-cinq ans, avec une belle tête classique encadrée

d'une opulente barbe blanche. C'est une nature normale, bien

typique, contente de peu, douce dans sa force, avec des éclats

brusques et de bonnes gaietés épanouies. Un homme sain, égal,

équilibré, indulgent. Je l'ai vu de bien prés, durant ces mois

passés sous son toit ; j'ai pu apprécier mieux qu'à la volée, la

droiture et la netteté liante de son caractère. Je ne cherche

pas à le poétiser, mais je note en lui un type qui réunit, dans

les tons effacés, une partie des qualités que j'apprécie au pays

russe. C'est ici encore, dans le modeste courant de la vie une

franchise plus ouverte, une affabilité moins pressée et moins

comptée que chez nous.

Nous causons souvent, longuement, sous la lampe...

* * * * *

Quand deux Russes se rencontrent, en dehors des affaires,

s'ils sont du peuple, ils boivent ensemble ; s'ils sont de la

société, ils jouent aux cartes. Les cartes, c'est la passion

avouée de la société russe. Comment, sans elles, tromper

l'ennui des interminables hivers ? Travailler ? lire ? on en est

bientôt las. Rêver ? l'horizon est si triste ! Le Slave, avide

d'émotions, préféré jouer. Il aime les nuits passées à la lueur

des bougies autour de la table verte, les cendriers qui peu à

peu s'emplissent de cartons de _papirosses_, la table qui se

blanchit sous les longues additions inscrites à la craie, à même

le tapis, et imparfaitement effacées, de temps à autre, avec

une brosse dure. Un souper, modeste ou luxueux, il n'importe,

coupe la nuit. C'est le seul moment où l'on cause, car, en

jouant, on ne cause pas, sinon du jeu. N'est-ce pas là encore

un des précieux avantages des cartes ? vous permettre d'être en

compagnie, tout en vous épargnant la fatigue vaine de causer.

Oh ! les bonnes cartes !... Et le jeu continue jusqu'au matin,

sous la fumée grise et bleue des cigarettes à bout de carton, au

milieu de la poussière de craie, dans le silence de la maison

endormie et de la rue emmitouflée de neige.

Ceux que leur sort condamne à passer l'hiver à la campagne n'y

ont guère d'autre passe-temps que les cartes. Mais, à la ville,

on joue aussi, dans les familles les plus honorables et les

mieux tenues, des nuits entières, parfois. Je sais des mères de

famille qui passent au jeu une ou deux nuits par semaine ; et je

ne parle pas des hommes !

* * * * *

Plus on s'avance vers l'est, plus l'art du bain se raffine.

Nous autres, Occidentaux, nous nous croyons très propres

parce que nous avons soin de nous tremper chaque matin le nez

dans une grande tasse d'eau, et que, de temps à autre, nous

glissons notre corps dans une baignoire, où l'eau n'est même pas

renouvelée. Nous avons l'apparence de la propreté, et elle nous

suffit.

Les Russes, qui n'en ont ni la réputation, ni l'apparence, en

ont du moins la réalité. Aussi leurs bains sont-ils partout

d'une parfaite commodité ; dans quelques villes, comme à Moscou

les _Bains centraux_ ou _Sandounovski_, ce sont des merveilles.

Le principe du bain russe, c'est la vapeur ; quand, en outre, on

veut se laver, on se livre aux mains d'un moujik qui se charge

de vous décrasser. Ces deux cérémonies se passent, ou bien en

public, dans les _bains communs_, ou bien en petit comité, dans

les _numéros_.

* * * * *

Un _numéro_. Trois pièces : la première est joliment meublée avec

des tapis, des divans recouverts de linge frais, des miroirs,

une toilette : on s'y déshabille. Dans la seconde, se trouvent

une baignoire, une pomme de douche, un banc à claire-voie, des

seaux en bois et des robinets dans un coin ; on s'y lave. Dans la

troisième, un grand poêle en maçonnerie : on s'y étuve. Prix, de

un demi à dix roubles (de 1,50 à 30 francs).

--Voulez-vous un baigneur ?

Un moujik entre, respectueux. Il assujettit le crochet de la

porte, puis, debout dans un coin, il retire décemment son

pantalon, détache pudiquement sa ceinture, fait prestement

passer sa chemise-blouse par-dessus sa tête, et apparaît tout

nu, à la réserve, parfois, d'un scapulaire ou d'une médaille qui

lui sautille autour du cou.

Ce modeste gaillard entreprend, à forfait, de vous nettoyer à

blanc. Il vous fait étendre sur une natte de joncs, posée sur

le banc à claire-voie, et, au moyen d'un paquet de fibres de

bouleau, sorte de grattoir doux qu'il enduit de savon, il vous

frotte, vous refrotte et vous nettoie avec une gravité et une

application impayables. Pour lui, vous n'êtes pas, évidemment,

un homme, un épiderme, mais simplement une chose malpropre qu'il

a promis de lessiver. Il vous manie, toujours sérieux, et suant

à grosses gouttes sous l'effort, il vous manie, et vous retourne

comme un paquet. Puis, quand il vous juge bien décrassé, il

vous fait relever, et vous verse sur la tête un chapelet de

seaux d'eau. On sort de ses mains propre comme un sou neuf. La

sieste est douce alors, sur un divan, même sans les agréments

supplémentaires que l'administration prévoyante offre de vous y

envoyer.

* * * * *

Les _bains communs_ sont vraiment typiques. Dans d'immenses

salles, à certains jours, des centaines d'hommes sont réunis,

pour goûter en commun, moyennant cinq sous, les jouissances du

bain qu'ils ne peuvent se payer en petite comité.

Une première grande salle où l'on se dévêt est répugnante

d'aspect, avec ses banquettes longues, où traînent des paquets

de vêtements surmontés de chemises non empesées, avec ses

odeurs, avec la population qui y circule toute nue, étalant ses

masculines laideurs sous l'éclairage ardent.

J'ai confié mes habits à la garde d'un domestique, et j'ai

pénétré dans la seconde salle. Là, dans un brouillard léger

et une atmosphère moite, voici deux ou trois cents corps nus

sur lesquels les lampes électriques versent leur lumière dure.

Peu de bruit : un clapotement d'eau, un bruissement de robinets

ouverts et de baquets renversés ; quelques rires ; un brouhaha

indéfinissable. Ce spectacle est un des plus bizarres et

aussi des plus laids que je sache. Autant la nudité est belle

au milieu de l'encadrement de la campagne, autant ces corps

entassés qui grouillent dans une salle, sont vilains à l'œil.

Sous cette lumière crue, les difformités semblent saillir

douloureusement. Des bossus font, parmi des groupes d'hommes

bien pris, une pénible impression : faute d'habitude, sans doute,

de les voir nus. Voici un vieillard maigre, d'une maigreur de

phénomène, un squelette, qu'on est surpris de voir se déplacer ;

au-dessus de ce corps décharné, la belle tête à barbe blanche

a seule conservé une apparence de vie et rappelle le _Job_

de Bonnat... Plus loin, voici des popes, reconnaissables à

leurs longs cheveux et à leur longue barbe ; l'effet en est

bouffon : leurs têtes incultes sont si caractéristiques de leur

profession, qu'on cherche involontairement sur leurs épaules la

soutane noire ou jaunâtre, et qu'on a envie de rire en trouvant,

au lieu d'elle, le corps blanc d'un homme très occupé de son

nettoyage.

Au milieu de ce grouillement de chairs, des enfants jouent, se

lancent de l'eau, se poursuivent et se bousculent entre des

grappes de baigneurs qui grognent. Il y a là de tout petits

bambins que leur papa brosse, avec des maladresses attentives

et précautionneuses, au moyen d'un paquet de fibres enduites de

savon ; et ces bambins se laissent faire, avec une résignation de

petits chiens mouillés. Puis, tandis que leur père se lave à son

tour, ils restent là, immobiles et sérieux, grelottant un peu,

gros comme le poing, au milieu de tous ces corps de robustes

adultes...

Des seaux de bois sont à la disposition des baigneurs, avec

de l'eau froide et chaude à discrétion. Entre les bancs, des

hommes vêtus d'une bande de toile, en guise de pagne, ou plutôt

d'enseigne, circulent, offrant leurs services : ce sont des

baigneurs qui, pour quelques sous, vous nettoieront...

Dans la vie lente des peuples du Nord, le bain n'est pas, comme

chez nous, un épisode sans importance. Nous allons nous baigner

entre deux courses : les Russes comptent le bain au nombre des

plaisirs de leur vie claustrée. Ils y consacrent plusieurs

heures, ils s'y rendent entre amis, comme à une fête. Ceux

qui aiment la vapeur s'en échaudent plusieurs fois ; ensuite,

ils font station au buffet, puis ils dorment. Ils sortent de

là, frais, reposés, bien propres, et, emmitouflés dans des

fourrures, ils se laissent emporter dans l'air glacé, par un

traîneau. Les gens du peuple se baignent, autant que possible,

tous les samedis. Les soldats ont, chaque semaine, un congé de

bains, et en profitent pour laver leur linge, pendant qu'ils

ne l'ont pas sur le dos. Le bain de vapeur, avec ses réactions

violentes et la douce prostration qui y succède, est un des

condiments essentiels de la vie russe et, de plus, une fête,

un délassement. Pour les riches, c'est un passe-temps ; pour

les très pauvres, c'est une heure bénie où ils quittent leurs

vêtements sordides et pleins de vermine, pour se purifier, pour

s'ébattre dans une molle et chaude humidité, avec la gaîté du

lavage en commun et l'insouciance presque enfantine que l'homme

ressent lorsqu'il revient à la bonne nudité primitive.

* * * * *

Dans le crépuscule, sous la pluie, des cloches laissent tomber,

comme de lents répons, de temps à autre, un bourdonnement qui

ondule. Ces sons de cloche rares, à la nuit tombante, sont

mystérieux et tendres.

Mais voici qu'après les saluts échangés, elles se mettent toutes

en branle pour annoncer l'office du soir. Une grosse cloche,

notre voisine, se hâte, puis tout d'un coup, une basse plus

profonde encore vient couvrir sa voix ; alors, sur la ville

endélugée, s'élancent par milliers les sons de cloches. Une

petite crécelle, tout près de nous, se dépêche, avec sa voix

aiguë : elle a l'air d'une petite servante agile se démenant

parmi les grosses dames importantes, qui ronflent à temps égaux

leurs litanies de bronze. Bientôt, c'est sur toute la ville un

bruissement ininterrompu, où se détachent, par leurs rythmes

gais, des carillons sautillants.

Les cloches russes, dans leurs clochers construits à part, à

côté des églises, sont bien plus savantes que les nôtres ;

elles sont rangées en gammes, et des façons d'artistes les

manient. Au lieu de se balancer comme les nôtres, elles sont

fixes ; c'est leur battant qui se déplace et vient frapper

leurs parois immobiles. Par malheur, cette disposition leur

enlève presque tout ce qui fait la poésie de nos tintements. Ce

battant qui frappe à temps égaux, a l'air d'être un instrument

de musique, plutôt qu'un libre accompagnement de la prière :

ses coups sont trop calculés, trop secs. Nos humbles cloches

sont plus touchantes, avec le lent balancement qui les prend

tout entières, avec la molle nonchalance de leur bourdonnement,

dont les vibrations, tour à tour assourdies et renflées, se

développent et meurent entre chaque oscillation ; elles ont

je ne sais quel laisser aller qui se marie merveilleusement

à la prière. Les cloches russes sont trop compliquées, trop

savantes et musicales pour être pieuses. Une cloche de village

est troublante chez nous, quand elle sonne l'angélus ; il faut

ici, pour m'émouvoir, même à cette heure de rêve, l'immense

bourdonnement de la Ville aux quatre cents clochers.

* * * * *

Je rencontre çà et là quelques Français aimables et bien élevés,

dont la vue me repose un instant de l'observation tendue dans

ce milieu étranger. Ils sont du haut commerce ou de la grande

industrie, quelques-uns fort riches. Ils jugent la Russie

très sainement, me semble-t-il, et touchent bien du doigt ses

défauts ; mais ils n'ont, sur le caractère des différentes

classes sociales, que de vagues lumières ; il n'existe pour eux

que deux espèces de Russes : le _marchand_, retors et, souvent

même, de mauvaise foi--et le _moujik_, bon et bête. Ils ont

adopté quelques habitudes locales ; ils aiment les maisons

chaudes, les vêtements chauds, les bains, les _zakouski_, la

chasse. Mais, regardez-les de près : au bout de quinze ans, aussi

différents des Russes qu'au premier jour. On les reconnaît

dans la rue à leur démarche, au salon, à leur tenue, à table,

à leurs gestes. Pourtant ils n'ont pas, comme eussent fait des

Anglais, conservé intact le type national : ils se sont modifiés

au contact de l'autre civilisation, pas assez pour s'y adapter,

mais trop déjà, pour qu'on puisse nier les influences subies.

Leur nature est maintenant quelque peu hybride : leurs habitudes,

l'angle de leur jugement, ne sont plus tout à fait français :

leur langue même s'est chargée d'éléments douteux, pris au

pseudo-français classique de la société russe, ou bien au jargon

mâtiné d'allemand que parlent avec eux les commerçants. Aussi

leur situation est-elle mal définie dans ce pays qui les fait

riches. Très supérieurs d'éducation et de manières aux _Kouptsy_

(marchands) du commerce moyen, dont la grossièreté leur répugne,

ils n'ont pas, en revanche, d'intérêts assez variés pour se

mêler avec plaisir à l'élite cultivée de la société russe. En

France, leur distraction consistait dans la chasse et dans

de grands dîners luxueux, leur vie intellectuelle, dans les

discussions politiques. Que peuvent-ils faire ici, et comment

dépenser ce gros argent qu'ils amassent ? Les vulgaires débauches

de certains richards russes les dégoûtent : l'ivrognerie est

restée pour eux ce qu'elle est chez nous, un vice ignoble. Où

passer leurs soirées ? dans les théâtres ?--ils ne savent pas le

russe. Pour qui déployer un grand luxe de table ? les Russes,

sauf peut-être quelques millionnaires extravagants n'y prêtent

pas attention. Et la politique, qui, là-bas tenait sans cesse

leur esprit en éveil, qui, le soir, après les affaires, les

faisait s'oublier longuement sur la table chargée de liqueurs,

en des discussions interminables, sous la fumée des cigares ;--la

politique, que leur importe-t-elle à présent ? Leur éducation

nationale les avait habitués à placer une partie de leur

amour-propre dans le _paraître_ et dans la finesse du luxe--et

voici que, dans ce pays, le _paraître_ est peu, et l'intérêt

pour les grands raffinements du luxe commence à peine à

s'éveiller. Les idées qui les passionnaient là-bas n'ont plus de

sens ici : à quoi s'occuperont-ils alors, et de quoi vivra leur

pensée ?

On saisit bien chez eux ce grand défaut de notre société :

la spécialisation à outrance. Nous n'aimons pas faire des

excursions dans les domaines voisins du nôtre : je suis savant ;

que m'importe l'agriculture ? je suis commerçant ; est-ce que les

livres sérieux sont mon affaire ? Chacun chez soi, s'il vous

plaît ! Aussi, qu'arrive-t-il, lorsque nous sommes jetés dans

un monde où les barrières intellectuelles sont moins hautes

que chez nous ? nous nous trouvons dépaysés. Ces Français ont

un métier, ils ont une intelligence et une volonté plus que

moyennes, comme en témoignent ces capitaux gagnés dans un pays

hérissé de règlements et de pièges, et dont ils ne savent pas

la langue ; pourtant, ils ne fréquentent pas cette partie de la

société russe qui, en dehors de ses affaires, s'intéresse à des

choses relevées, à l'art, à la musique, à la littérature, à la

philosophie, au fonctionnement de la vie sociale. Il leur semble

que ces Russes sortent de leur sphère : ils ne les imiteront

jamais. Vous voyez des Russes qui ne les valent pas, recevoir

et lire les principaux périodiques allemands et français : eux,

n'ont rien que le _Figaro_. Renan, Helmholtz, meurent durant mon

séjour à Moscou : dans presque toutes les maisons russes où je

vais, on parle d'eux ; entre Français, on parle de chasse.

Nos compatriotes, bien qu'entourés ici de tout ce qui, en

France, ferait le bonheur, ne sont pas heureux. Ils sentent que

le meilleur de leurs qualités se perd dans un milieu qui leur

reste impénétrable ; leur supériorité de manières, le réseau ténu

de délicatesses que leur a données l'éducation française, font

qu'ils souffrent ici de riens futiles. Aussi ne songent-ils qu'à

s'isoler le plus possible, à vivre entre eux.

Dans ces bonnes soirées où nous sommes réunis, et où j'entends

leurs plaintes, je me dis souvent que ce qui nous empêche de

nous assimiler aux nations voisines de la nôtre, c'est moins

peut-être notre caractère, que le manque de flexibilité de notre

éducation.

* * * * *

La rue moscovite a un aspect débonnaire et bon enfant : elle me

fait involontairement penser à un visage de gamin barbouillé.

J'y suis frappé surtout par l'attitude conciliante des sergents

de ville ; je ne m'étais pas attendu à trouver si peu rébarbatifs

ces représentants de la police la plus soupçonneuse et la

plus grossière de l'Europe. Ils me sont devenus familiers, et

maintes fois j'ai pu observer leur longanimité. Voici une scène

que je revois encore, dans une grande rue droite : un sergent

de ville, jeune et bel homme, vient de prendre son service ;

c'est dimanche ; il est tiré à quatre épingles, rasé de frais,

avec la moustache relevée au fer. Une voiture à deux chevaux,

munie de ces roues en caoutchouc qui lancent la boue jusqu'au

premier étage, arrive tout là-bas, à un train d'enfer, si vite

que plusieurs passants s'arrêtent à la regarder. La voiture

approche, elle est là, elle a passé, lançant un double jet

boueux ; le sergent de ville a été inondé du haut en bas : son

manteau ruisselle, et son visage est criblé d'une boue jaunâtre

faite de poussière et de crottin de cheval. Tranquillement, il

s'essuie, sans un geste de colère, tout en regardant la voiture

disparaître au loin.--«_Svini !_» (les c... !) dit quelqu'un, en

passant près de l'agent pour traverser la rue.--«Ça ne fait

rien ! _nitchévo !_» répondit celui-ci avec un sourire.

Une autre fois, passant, un dimanche de novembre, près du

_Dévitché Polié_, j'aperçus un homme du peuple qui marchait à

grands pas, vêtu seulement d'un pantalon, le torse nu, malgré le

froid : il était ivre. Un camarade qui courait après lui voulut

lui donner son paletot, mais il n'en voulut pas et le jeta à

terre. L'ivrogne allait traverser l'allée ; un sergent de ville

l'aperçut ; sans hâte, il vint au-devant de lui, et, doucement,

sans gestes et sans éclats de voix, lui adressa la parole. Au

bout d'un instant, l'homme ivre tendit la main au camarade qui

s'était rapproché, remit sa chemise, son paletot, sa casquette,

et s'en alla... Chez nous, on eût saisi le malheureux, on l'eût

brutalement conduit au poste, meurtri par la pression de poignes

exaspérées sur la chair nue...

Au pays russe · 第 14 / 19 段