Sur le _Pont de pierre_, au bas du Kremlin, les tramways ont à

gravir une pente assez raide. Nous installerions là une équipe

de côtiers avec leurs lourdes bêtes résignées ; les côtiers, sont

ici des gamins ; ils accrochent au timon du tramway une chaîne

à laquelle sont attelés quatre chevaux qu'ils montent deux à

deux, et, d'un élan commun, les six bêtes, excitées du fouet et

de la voix, escaladent la pente au triple galop. C'est ainsi

pour toutes les côtes qui se trouvent sur le passage d'une ligne

de tramways. J'aime voir ces disgracieux véhicules lancés ainsi

à l'assaut d'un escarpement, avec leur bondissant attelage en

Daumont ; il me semble qu'ils perdent par là quelque chose de

leur raideur banale, et qu'ils font moins tache dans ces rues,

où passent comme des flèches les magnifiques trotteurs à tous

crins.

* * * * *

Les églises du Kremlin, visitées l'une après l'autre, par un

éclatant soleil de juin, m'ont fait une impression d'écrasement.

Elles sont petites et sombres ; il semble, en y pénétrant, qu'on

s'enfonce dans un gouffre noir ; puis, au bout d'un instant, on

voit, dans l'obscurité, étinceler des points brillants. Peu à

peu, l'œil accoutumé distingue des formes qui se meuvent, et,

devant soi, une grande muraille, où l'or et l'argent ruissellent

autour d'icônes noires. Qu'elles sont tristes, ces icônes ! Une

Vierge à la tête penchée, une Vierge noire, dans la manière

de l'école bizantine, baisse sur un Enfant Jésus ses yeux

allongés et sans expression. Ou bien, c'est quelque saint, en

prière, ou simplement face au public. Les visages seuls, et les

mains sont visibles : tout le reste du corps disparaît sous une

lourde carapace de métal précieux qui simule la coiffure et

les vêtements. Ces images sans vie sont lugubres, dans cette

pénombre.

A cette heure, peu de monde : çà et là, des moujiks en haillons,

des pèlerins sans doute, en tour de Russie--et le contraste

est frappant, entre les richesses inouïes qui s'étalent sur

l'iconostase, et les loques crasseuses des pieux visiteurs.

Plus vivement que partout ailleurs, j'ai senti dans ces églises

du Kremlin, combien la religion orthodoxe diffère de notre

catholicisme ; elles sont sœurs par les dogmes, mais si loin

d'esprit ! Dans ces églises sombres, l'orthodoxie prend pour

moi une attitude méprisante, écrasante ; sans doute, elle est,

par force, une religion égalitaire, et elle accueille aussi

bien cet inculte moujik, que le tsar qui viendra ici se faire

couronner ; mais, dans cet accueil indifférent fait au faible

comme au grand de la terre, je ne sens pas, au fond de ces

temples regorgeant de richesses, de bonté vraie. Je crois voir

tomber de toutes ces icônes qui tapissent l'_iconostase_, de

toutes ces icônes habillées d'or et d'argent, des regards

indifférents, insensibles, sans vie. Je ne sens pas ici la

divine bonté se faisant douce pour le faible, pour le souffrant,

qu'elle attire à soi et qu'elle retient sans effort ; je ne sens

pas ici le paisible refuge des âmes, mais bien plutôt, une

majesté hautaine et inaccessible, dont le contact est seulement

un viatique extérieur, une manière de relique...

* * * * *

--Serez-vous là tantôt ? m'a demandé Mme Z., je reçois

aujourd'hui la _Vierge d'Ibérie_...

La _Vierge d'Ibérie_ est une icône miraculeuse, qui passe pour

le palladium de Moscou. Elle repose dans une petite chapelle

étincelante de lumières, qui se dresse près de la Place Rouge, à

l'entrée même du Kremlin. Les moines qui la gardent ont imaginé

de faire participer chacun des habitants en particulier à la

grâce qu'apporte l'icône trois fois sainte, et de participer

eux-mêmes à la joie reconnaissante de ces favorisés. Dans une

voiture spéciale, on promène l'icône, et on la conduit, à tour

de rôle, à toutes les familles qui en ont fait la demande : le

chiffre de l'offrande est facultatif : j'en sais qui donnent

dix francs ; un riche marchand, par contre, offre volontiers

plusieurs centaines de roubles.--Tandis que l'icône voyage ainsi

à travers la ville, une exacte contrefaçon la remplace dans sa

chapelle, et les fidèles adorent la fausse image avec autant de

dévotion que si elle était authentique.

J'ai attendu l'icône. Vers trois heures, elle est arrivée dans

une calèche antédiluvienne traînée par quatre chevaux maigres ;

le cocher et les servants sont nu-tête, mais, comme le froid

pince, deux d'entre eux se sont fait une mentonnière avec

un mouchoir. Dans leur houppelande crasseuse, ces individus

hirsutes, sans coiffure et en mentonnière blanche, ont un

air tout bonnement sinistre. Pétia, un fils de la maison, et

Stépane, notre chenapan de _dvornik_, sont allés, nu-tête eux

aussi, attendre l'icône à la portière du carrosse ; les moines

servants leur ont volontiers abandonné l'honneur de transporter

la _Vierge d'Ibérie_ jusque dans notre salon, et les voilà,

suant, soufflant, écrasés sous le poids énorme de ce tableau de

métal, qu'ils tiennent par des poignées de cuivre, dévotement.

L'icône, enfin, a été posée sur un canapé, au fond du salon.

C'est, comme toutes les icônes, une image noire aux longs yeux

sans expression et sans couleur ; la couronne et les vêtements

qui encadrent la Vierge et l'Enfant Jésus, sont d'or massif.

Dans le diadème sont incrustées des pierres précieuses,

diamants, rubis, émeraudes, et, à la hauteur de cet ornement,

une plaque de verre est apposée pour éviter les effusions

intéressées de quelque dévot sans scrupules. L'ensemble de

l'image n'est pas joli, mais le respect dont l'entoure tout ce

peuple y attache un intérêt.

Par la porte ouverte à deux battants, tous les locataires et

tous les voisins ont pénétré dans le salon : il est même venu

des passants, des inconnus ; heureusement, Mme Z., bien que

fort pieuse, est une femme d'expérience ; elle a fait enlever du

vestibule tous les vêtements qui s'y trouvaient, sachant bien

que les dévots passants sont souvent de vulgaires filous.

Chacun vient, en entrant, baiser l'icône ; en vérité, il faut

une foi robuste pour effleurer des lèvres cette place, jamais

essuyée, où des millions et des millions de lèvres ont apposé

d'humides baisers ! Deux moines sont là, couverts de chapes

rouges en étoffe rigide ; ils sont sales à souhait, avec leurs

longs cheveux et leur barbe inculte ; l'un d'eux surtout, qui

a une belle voix de basse profonde, et chantonne les répons,

a positivement l'air d'un brigand, et brandit d'un air peu

rassurant son lourd goupillon d'argent. Ces moines se dépêchent,

se dépêchent de dire les prières d'usage ; ils ne cherchent

même pas à mettre de l'expression dans leur psalmodie ; ils

bredouillent effrontément. Et les assistants, sans relâche, font

des signes de croix et des révérences...

Un dernier baiser, et c'est fini. Pétia et Stépane reprennent

dévotement l'écrasante icône, et la reportent dans son carrosse

de vieille douairière provinciale, entre le cocher à mentonnière

et les moines rébarbatifs. La voiture s'éloigne, la foule

circule ; dans le salon, l'encens a mis son lourd parfum.

--Vous faites souvent venir la _Vierge d'Ibérie_, madame ?

--Mais certainement ! une fois par an ; je ne serais pas

tranquille sans cela.

--Écoutez, madame, ces moines sont peu engageants, en vérité !

--Les moines ? pouah ! tenez, ne me parlez pas de ces gens-là, ils

me répugnent ! je hais les moines ! s'écrie Mme Z...

Mme Z., cependant, est une femme pieuse, et plus d'une fois,

elle m'a traité de libre-penseur parce que j'avais mangé de la

cuisine au beurre un jour de jeûne orthodoxe.

* * * * *

J'ai passé la soirée chez Michel Pétrovitch. C'est un homme de

trente-cinq ans environ ; il appartient à la riche bourgeoisie

de Moscou, et donne son temps aux affaires municipales, à des

œuvres de charité, et à des controverses religieuses. C'est une

de ces figures de la société moscovite éclairée, qui tranchent

si vivement sur les hommes d'Occident. Avec sa fortune, il

aurait pu mener une vie d'égoïste jouissance : il a préféré se

donner à des œuvres qui lui semblent bonnes et belles. Avec

cela, c'est un inquiet, que tourmentent à la fois les problèmes

de la vie occidentale, et ceux de la vie et de l'orthodoxie

russe ; un esprit mobile et fin, persuadé de la bonté des

simples, et capable d'enthousiasme pour une idée. Il adore les

choses d'art, et son goût, formé aux grandes collections de

l'Europe entière, est délicat et sûr. Transportez-le chez nous :

vous aurez un dilettante extrêmement intelligent, mais inutile.

Pour lui, la question religieuse sera tranchée depuis la

vingtième année, et il n'y reviendra plus, sinon peut-être par

un raffinement d'esthétisme. Notre vie politique, nos affaires

municipales ne lui causeront que du dégoût, car il n'est pas

fait pour une lutte de ce genre : sa naturelle combativité, son

amour du paradoxe ne sont que des signes de raffinement qui

effleurent seulement, sans la pénétrer, sa nature trop sensible.

Loin d'aller au peuple, il se reculera, quand il verra ce peuple

monter à lui, gouailleur ou menaçant ; que lui restera-t-il,

sinon un sourire dédaigneux pour la rue, et une vie égoïste

entre les livres, les œuvres d'art et quelques amis de choix ?

Au lieu de ce blasé, la Russie a produit un esprit sans cesse

en mouvement, sans trêve en route pour la recherche. Son

siège n'est pas fait, ou bien il ne craint pas de le défaire.

Le peuple, le bas peuple l'attire, et il donne son temps à

d'innombrables fonctions municipales qui n'ajoutent rien à son

nom, qui n'embellissent pas ses relations, mais qui lui semblent

une suite nécessaire de la place qu'il occupe par sa fortune

dans la cité moscovite.

La maîtresse de maison, Véra Mikhaïlovna, est une femme d'une

intelligence singulièrement ouverte et sûre. La paisible

assurance est la dominante de son caractère : je ne peux mieux me

représenter le rôle d'une femme et d'une mère. Sa vie est liée,

sans doute, elle n'a plus le droit d'en disposer pour elle-même.

Néanmoins elle n'abdique pas sa personnalité, elle ne se laisse

absorber ni par son mari, ni par son amour maternel. Il y a

toute une part de sa vie intellectuelle qu'elle entend gouverner

à son gré ; ce n'est pas là seulement, comme chez tant de femmes,

le secret jardin des sensations, des croyances, des sympathies

ou des antipathies irraisonnées,--c'est, au contraire, le

domaine des idées réfléchies, des convictions appuyées : idées

sur la vie, sur la religion, sur l'art. La femme russe, dans la

société cultivée, est beaucoup plus près que la Française d'être

l'égale de son mari : le despotisme intellectuel qui fleurit

dans nos familles les plus tendrement unies, s'observe ici bien

rarement. Une femme russe, quand elle est intelligente, a ses

idées à elle, et les exprime sous une forme qui lui appartient,

sans songer le moins du monde à se modeler sur les opinions de

son mari. Sans doute, le danger de cette liberté est dans une

affectation d'indépendance qui porte la femme, soit à prendre

les allures intellectuelles d'un homme, soit à contredire

systématiquement ce que disent les hommes. Mais, lorsque cette

indépendance est, comme chez Véra Mikhaïlovna, tempérée par

une délicatesse et une grâce infinies, et aussi par une bonté

profonde, c'est pour le visiteur ou l'ami une jouissance toute

spéciale d'échanger des impressions et des vues avec une femme

qui a une opinion tranquille, bien appuyée, et personnelle.

Quelques jeunes gens sont là : Serge Ivanovitch, le vieil ami

avec qui j'ai étudié la famine ; Piotre Efimévitch, un savant,

très brun, très gauche, très bon, avec des yeux pétillants de

malicieuse intelligence. Un tout jeune médecin, barbu, souriant,

et dont le teint, presque trop frais, rappelle un coloris de

Gaspar Netscher ; enfin, un dernier intime de la maison, grand,

blond, puissant, avec une expression caressante des yeux bleus

un peu myopes et à fleur de tête.

Qu'ai-je trouvé de russe dans cette soirée ? D'abord, la nuance

des caractères, plus tranchés évidemment que chez nous, avec des

angles plus vifs ou moins dissimulés. Une variété d'intérêts que

j'ai rarement observée ailleurs, sauf peut-être en Angleterre,

dans quelques milieux d'élite. Puis, une façon de considérer les

choses, qui, au premier abord, nous déroute un peu, nous autres

Français : tous ces jeunes gens semblent plus préoccupés de

faire entrer dans une formule abstraite leurs observations sur

un sujet donné, que de coordonner ces observations pour mettre

en valeur les importantes. Une tendance au pêle-mêle, avec une

teinte philosophique. Enfin, l'extraordinaire simplicité. La

simplicité ne consiste pas seulement à ne pas se gêner : je la

vois surtout dans une confiance telle à l'égard les uns des

autres, que vous ne songez pas un seul instant à la manière

dont on jugera ce que vous direz et ce que vous ferez. On

est simple parce qu'on ne fait pas de retours incessants sur

soi-même, parce qu'on ne cherche pas à briller coûte que coûte,

à bien dire, à penser élégamment ; parce que toute préoccupation

relative à l'impression que produira votre moi, disparaît dans

l'instant même où vous produisez ce moi. Entre gens mal élevés,

la simplicité se manifeste par un mutuel et grossier sans-gêne,

et par une commune insensibilité d'épiderme : la société de

personnes restées à mi-chemin entre l'ignorance et la culture

moderne, est particulièrement insupportable en Russie. En

revanche, entre gens de bon ton, la simplicité est délicieuse.

Comme tous ici sont très simples, ils se préoccupent bien plus

des choses qu'ils disent, que de la façon dont ils les disent ;

au lieu de joliment piétiner sur place, ou de s'exténuer en de

coquettes méchancetés, la conversation s'élève sans effort et

s'abaisse sans tomber à plat. D'ailleurs, ce n'est pas toujours

une conversation générale : le laisser aller des _papirosses_

que nous fumons, la nécessité de frotter une allumette ou

de chercher un cendrier, nous empêcherait, à défaut d'autre

prétexte, de rester immobiles sur nos sièges, et toujours

attentifs au même sujet traité. Nous allons sans contrainte

d'un groupe à l'autre, et nous causons ici ou là. Les sujets

sont variés : le dernier tour joué par la censure et le plus

récent potin politique nous ont occupés ce soir, aussi bien que

la littérature, la Rose † Croix et les décadents. N'oubliez

pas que, sur sept personnes présentes, quatre ont vécu dans

plusieurs pays, et que chacune sait au moins trois langues

vivantes.

Conversation libre, sans pédantisme, sans pose ; libre réunion

d'esprits pour qui la discussion est autre chose qu'une façon de

tuer les heures ; grand sérieux au fond de toutes ces opinions,

émises par des hommes à qui la vie n'apparaît point comme une

longue route droite, serrée sur chaque côté par l'immuable haie

des nécessités sociales,--mais qui voient, ou rêvent des moyens

d'agir personnellement sur l'ordre de choses établi ; sentiment

que chacun de ces hommes a d'un but à poursuivre, d'un but qui

n'est pas borné à l'accomplissement d'un métier ni à l'obtention

d'une place, mais qui domine l'intérêt personnel, pour se fondre

dans l'intérêt plus haut d'une société jeune encore, malléable,

et désireuse de généreux perfectionnements.--Voilà ce que j'ai

cru voir de spécial dans cette soirée, qui n'offre, d'ailleurs,

pour moi, rien de mémorable, et que j'ai, entre dix, choisie

comme type.

* * * * *

--Vous connaissez Monsieur un tel ?

--Oui !

--Quel homme est-ce !

--_One bogaty tchélovièk !_ (C'est un homme riche.)

Cette réponse, en Russie, définit un homme : pour toute une

part de la société, le monde est divisé en hommes qui sont

riches et en hommes qui ne sont pas riches. Le peuple, la

petite bourgeoisie, et le gros commerce, qui emploient ce mot,

y voient au fond ceci : «Il est riche, donc il est capable de

satisfaire sans remords tous ses appétits. Il peut paresser sans

manquer de pain ; il peut s'enivrer sans que sa femme le gronde ;

il peut beaucoup manger, sans craindre autre chose que les

indigestions.--Il est pauvre, donc ses vices auront pour lui de

funestes conséquences, et un jour, peut-être, il aura faim.»

La Russie n'est pas un pays où la pauvreté soit honteuse : on n'y

montre pas du doigt les besogneux. Mais, ce peuple insouciant,

qui aime autant le marchandage et le commerce, qu'il dédaigne

l'argent, est presque incapable de cette vertu d'économie qui

est la règle dans la moindre de nos familles. Être pauvre, ce

n'est donc pas, là-bas, comme souvent chez nous, donner à penser

qu'on diffère de ses voisins par une prodigalité condamnable,

c'est tout simplement être semblable à tous, subir, comme tous,

la loi de commune misère. Mais ceux qui sont riches, ceux qui

ont rencontré sur leur route la bonne veine, sont des hommes à

part : on ne songe guère à attribuer leur fortune à des qualités

d'épargne et de conduite ; non, la richesse leur est venue parce

qu'ils sont rusés et que le ciel les favorise. Aussi choie-t-on

ces heureux avec une déférence très sincère. C'est un homme

riche ! il mérite un salut plus profond et un empressement plus

rapide. On se courbe en deux sur son passage, quelques-uns,

certes, par cuistrerie, mais beaucoup, simplement, pour saluer

une force rare, un don de nature qui n'est pas commun.

* * * * *

Je reviens de la _Tour de Soukharef_ : c'est une massive

construction de briques, au pied de laquelle s'étale, chaque

dimanche, le plus invraisemblable marché de bric-à-brac. Tout

Moscou semble dégorger là ses vieilleries, et Dieu sait s'il

s'en trouve, dans cette ville où les pauvres savent faire

resservir les plus informes débris. Des boutiques volantes sont

installées en files compactes, et, dans les étroits passages,

circule une foule active et peu bruyante. Sur ce marché en plein

vent, tout se trouve, depuis des fourrures de prix jusqu'à

des cure-dents prêts à changer de maître. Il y a du neuf et

du vieux, de l'entier et du cassé. Tout est là, pêle-mêle :

les objets de l'ameublement et de l'habillement, du luxe et

du simple nécessaire ; des samovars à côté de pendules, des

terres cuites au milieu de débris de ferraille, des chromos,

des icônes, des jouets, des victuailles, des livres en toutes

langues, que feuillettent des étudiants aux longs cabans noirs

lisérés de bleu. Bref, un épouvantable capharnaüm de choses sans

lien, un violent et impayable raccourci de la vie russe.

De tous côtés, on marchande, on discute. Lorsque le boutiquier

croit deviner un acheteur, il devient tout à coup bavard, vante

sa marchandise, la montre, la tourne et la retourne entre ses

doigts avec une dextérité singulière. Le plus souvent, il ne

s'offense pas de s'entendre offrir le quart du prix demandé ; il

se défend, voilà tout : parfois, il surprend quelque naïf :

--Combien cela ?

--Dix roubles.

--Allons donc, ça vaut deux roubles à peine !

--Eh bien, prenez-le pour deux roubles !

Les Russes, qui ont un instinct spécial pour le marchandage,

s'en donnent ici à cœur joie. C'est plaisir de voir la ténacité

avec laquelle, de part et d'autre, on se dispute quelques

misérables copecs ; que de ruse déployée, que d'arguments

inventés sur l'heure ! Les yeux s'éteignent ou brillent, selon

les cas ; on fait l'indifférent, ou bien on discute longuement,

avec des gestes, des éclats de voix, des rires nerveux, des

fausses sorties. Approchez-vous : ce moujik propose 12 copecs et

le marchand en veut 13. Notez que cet acheteur si âpre jettera

au vent un rouble (100 copecs) à la première lubie. Marchander

tenacement, puis vivre sans compter, voilà les deux extrêmes,

unis sans cesse, de la vie russe dans le peuple.

* * * * *

Le soir tombe sur Moscou, et dans la froide clarté rose qui fait

resplendir les croix d'or des coupoles, des milliers de cloches,

mêlant leurs voix, sonnent un angélus d'allégresse : les saintes

icônes viennent de rentrer de leur grand pèlerinage au monastère

de Troïtsa.

Avec la _Lavra_ de Kïef et le couvent de Solovietzk sur la Mer

Blanche, Troïtsa compte parmi les lieux saints de la Russie. En

outre, ce monastère, qui se trouve tout près de Moscou, a joué

un rôle considérable dans les guerres des derniers siècles,

et a résisté victorieusement aux attaques des Polonais. Le

25 septembre (7 octobre) ramenait le 500e anniversaire de

la mort de saint Serge qui fut son fondateur ; une fête fut

décidée. Moscou résolut de l'organiser, et la corporation des

_Khorouguevénossi_ conçut l'idée d'une solennelle procession, à

laquelle prendraient part toutes les églises de la capitale.

Ces porte-étendards sont une des curiosités des grandes fêtes

russes : ce sont des hommes très pieux et surtout très robustes,

qui portent dans les processions les énormes bannières d'or et

d'argent massif. Ils forment une confrérie puissante à tous

égards ; on comprend que l'idée de la fête soit partie de ceux

même qui en devaient porter toute la responsabilité et de plus,

tout le fardeau. Le gouverneur, craignant une recrudescence du

choléra parmi les pèlerins, ne voulut pas, d'abord, accorder

l'autorisation, mais il dut s'incliner devant l'autorité du

Saint Synode.

La procession est partie du Kremlin. Une foule immense

encombrait les rues : des curieux surtout. Les centaines

d'églises de Moscou avaient envoyé là tous leurs étendards,

mais, par ordre du métropolite, on n'emporta point ceux dont

le poids dépassait 64 kilogrammes ! Les cloches sonnèrent, une

fanfare de régiment se fit entendre, et, sous un froid ciel

gris, ils partirent pêle-mêle, paysans, ouvriers, bourgeois et

mendiants : lentement, le cortège s'achemina sur cette route,

longue de 70 kilomètres. On devait marcher quatre jours : on

camperait en route, au petit bonheur.

N'ayant qu'une médiocre envie de dormir à la belle étoile, je

partis seulement le lendemain, avec Serge Ivanovitch, déguisé,

comme moi, en pèlerin marchand. Nous voici de bonne heure sur

une de ces chaussées en cailloux pointus qui forment ici le nec

plus ultra des routes soignées. Des traînées de pèlerins y sont

semées ; ce sont des retardataires qui regagnent comme nous la

procession. Tous pareils, avec leur grise pelisse en peau de

mouton, qui fait jupe autour des jambes, avec leur casquette ou

leur bonnet fourré, et avec leurs sandales d'écorce tressée, ces

_lapty_ que retiennent des ficelles enroulées autour des bandes

de toile qui couvrent les jambes en guise de bas. Sur leur dos,

pend un sac en toile retenu par des cordelettes ; à la main, un

long bâton.

Dans les _isbas_ où nous faisons halte pour prendre le thé,

on nous donne des détails sur la procession qui nous précède.

Les femmes trouvent cela très beau ; seulement elles plaignent

beaucoup les porte-étendards. Les pèlerins ont été fort

embarrassés pour passer la nuit après la première étape ; on les

a entassés sous des préaux et dans des granges ; un moujik me dit

en avoir logé 70, à cinq copecs par tête : il voudrait en voir

toutes les semaines, des processions ! Partout, à la traversée

des villages, la route est jonchée de sable fin, et de rameaux

de genévrier. Sans cesse nous dépassons de nouvelles bandes de

pieux promeneurs et de mendiants. Je demande à un bambin d'une

douzaine d'années :

--D'où viens-tu donc ?

--Je viens de Kïef.

--A pied ?

--Mais sans doute ! répond-il avec un sourire et un air décidé.

Sans doute ! et comment sans cela ?

--Et tu es seul ?

--Oh non ! je suis avec des amis !

Ces amis sont de tout jeunes gens vêtus de la soutane et du

bonnet noir pointu du moine ou du _strannik_ (errant).

Au pays russe · 第 13 / 19 段