Que fera-t-il, chez nous ? Il superposera des étages et
couvrira son terrain de hautes casernes de rapport. A Moscou,
il se contentera d'entourer son terrain de petites maisons
d'un ou deux étages, ouvrant toutes sur une cour centrale,
et pourvues, à l'occasion, d'un jardin commun. A Paris, nous
aurions une _cité_, avec 150 locataires et une entrée pavée,
morne et grise ; à Moscou, il y aura quatre ou cinq maisons
au plus, avec sous-sol, rez-de-chaussée et premier, soit en
tout 15 locataires. Ce système n'est pas avantageux pour le
propriétaire, mais il est fort agréable pour les habitants.
Voici maintenant le type d'une de ces maisons. L'entrée donne,
par une double ou triple porte capitonnée, sur un vestibule
auquel sont appendus de robustes portemanteaux et un miroir.
C'est un véritable vestiaire. Les Russes s'inquiètent fort peu,
en général, de l'élégance extérieure : avoir un pardessus bien
coupé est le dernier de leurs soucis, pourvu qu'ils soient
chaudement vêtus. Dehors, sur le pavé pointu, dans la boue ou
dans la neige, qui donc se souciera de faire pied fin ! Dans les
appartements, à la bonne heure : comme la plupart des parquets
sont cirés, et comme les tapis sont rares, on n'aime pas y
faire résonner à l'allemande de lourds talons ; les chaussures
sont donc légères, mais on a soin de les introduire, avant de
sortir, dans de commodes et robustes caoutchoucs qu'on met et
qu'on ôte d'une simple pression du pied. Mais les mains ?--S'il
fait froid, irez-vous, de gaîté de cœur, risquer de perdre un
doigt, en vous couvrant d'un mince gant de peau qui le laissera
geler ? Non ! Vous mettrez, pour sortir, des gants solides,
qui ne craignent ni le froid, ni la neige, ni l'attouchement
des fiacres crasseux. Seulement, une fois dans le vestibule,
vous ôterez vos gants, et vous entrerez les mains nues : la
charmante coutume du baisemain, qui s'est conservée ici, ne
vous fera pas regretter cette simplicité de mœurs !--Et la
coiffure ?--Que viendriez-vous faire ici avec un chapeau de soie ?
Vous le logeriez difficilement sous la capote de votre petit
fiacre ; s'il neige, il serait perdu, car enfin, vous ne comptez
pas tenir un parapluie ouvert sous la neige ? Si vous vouliez
relever votre collet, le chapeau haut de forme ne vous gênerait
pas moins.--Laissez-moi à l'Occident et à Saint-Pétersbourg
ces modes barbares de coiffures que le moindre attouchement
détériore. A Moscou, vous vous coifferez, selon les temps, d'une
casquette blanche en toile, large et légère, d'un chapeau mou,
ou d'une toque en fourrures. Votre toque ne craindra pas la
neige ; en outre, elle vous tiendra chaud à la tête et, lorsque
vous filerez au grand trot, en traîneau découvert, sous un froid
de -20°, vous pourrez sans inconvénient relever l'énorme col de
votre pelisse, dans lequel la toque s'encadrera commodément.
Ainsi, dans le vestibule d'une maison russe, on laisse ses
caoutchoucs, ses gants, son pardessus et sa coiffure. C'est
qu'on ne vient pas voir ses amis pour passer chez eux dix
minutes et causer du temps qu'il fait : on vient pour se voir,
sans gêne ; et pendant toute la durée de la visite, au lieu
d'être, comme chez nous, un étranger qui fait l'aimable, on
devient en quelque sorte un membre de la famille amie...
Sur le vestibule, donnent en général deux pièces importantes
et toujours grandes ouvertes : la salle à manger et le salon.
Puis, par une série plus ou moins compliquée de couloirs, on
peut pénétrer dans les différentes chambres, et enfin, dans la
cuisine, qui possède, sur la cour, une entrée particulière.
Dès le vestibule, durant la froide saison, on sent que la maison
est chauffée. Au contraire de nous, les Russes se vêtent très
légèrement dans l'intérieur et très chaudement pour sortir.
Obligés d'entretenir dans leur maison une température élevée, à
cause du long séjour qu'ils y font sans sortir, durant l'hiver,
les Russes deviennent frileux ; ils grelotteraient dans la plus
chauffée de nos maisons françaises. En outre, pour eux, la
température étant une question de vie ou de mort, ils ne se
contentent pas de chauffer une pièce ou deux, en laissant les
autres glaciales, ainsi qu'on fait en général chez nous. Ils
s'efforcent, au contraire, d'avoir une température à peu près
égale (environ + 20° centigrades) dans tout l'appartement,
depuis l'entrée jusqu'aux chambres à coucher. A cet effet, les
fenêtres sont pourvues d'un double cadre, dont on a soin de
boucher par du mastic et de la ouate les moindres jointures :
durant six mois, les chambres ne prennent plus l'air que par
de minuscules ouvertures à charnières, pratiquées dans les
fenêtres, et soigneusement munies de bourrelets. De la sorte,
l'appartement russe fait à peu près l'effet d'une vaste boîte
n'ayant avec le dehors qu'une communication sérieuse : la triple
porte d'entrée. On évite l'odeur de renfermé en laissant
ouvertes presque toutes les portes intérieures ; d'ailleurs, les
poêles que j'ai décrits, ont des appels d'air qui assainissent
les pièces où ils sont placés. Les doubles fenêtres contiennent
dans leur intervalle différents produits chimiques destinés à
absorber l'humidité de l'air et à empêcher les fleurs de givre
de se déposer sur le cadre extérieur. L'appartement, bien
chauffé et hermétiquement clos, est donc suffisamment aéré et
suffisamment clair, malgré la relative exiguïté des fenêtres.
Notre maison à nous, subit plus ou moins l'influence de la
température extérieure : la maison russe ne s'en inquiète pas.
Durant l'hiver, les Russes ont à leur disposition deux mondes,
la rue et la maison, qui sont complètement distincts, et dont
l'écart de température est parfois de 50° ou 55° centigrades :
ici on gèle ; là, il fait chaud. La chaleur n'est pas un luxe,
c'est une nécessité vitale ; le froid n'est pas un mal passager
qu'on accueille, comme nous faisons, avec plus ou moins de
mauvaise humeur : c'est un ennemi contre lequel il faut se
battre. On comprend que les Russes organisent dans leur
intérieur une vie artificielle en opposition complète avec la
vie du dehors : tandis que la gelée crépite dans la rue, une
molle température règne dans leurs appartements, où des plantes
vertes délicates, qui tapissent tous les coins et toutes les
embrasures des fenêtres, se développent comme dans une serre.
Ce monde artificiel qui enveloppe le Russe dans sa maison,
lui est doublement cher par le contraste avec la glaciale
réalité qu'il aperçoit à travers ses vitres, et il le choie, il
l'enjolive de toutes les grâces qui font le plus défaut à la
nature hivernale.
Dans leurs maisons chaudes, je l'ai dit, les Russes se vêtent
légèrement : jamais de gilets de laine ou de coton, de ces lourds
vêtements de dessous qui recouvrent, au moindre froid, le
Français ou l'Allemand. Mais pour sortir, en hiver, c'est tout
une affaire. Il faut se couvrir comme pour un voyage : bottes
fourrées qui cachent les bottines, longue et lourde pelisse
de fourrures, toque fourrée rabattue sur les oreilles, plaid
pour couvrir les jambes, tel est l'attirail de sortie d'un
homme de la bourgeoisie. Sous le poids de ces vêtements, on
est fort empêché de circuler : 500 mètres sont déjà un sérieux
déplacement. Heureusement, des traîneaux sont là, qui, pour une
modique somme, vous transportent à vos affaires. La nécessité de
se couvrir lourdement entraîne la nécessité d'aller en voiture
ou en traîneau. Quoi d'étonnant si, après de longs mois d'hiver
passés dans une sorte d'apathie locomotrice, les Russes, en
général, aiment si peu, durant l'été, faire de longues courses à
pied ? Leur indolence est une conséquence directe de leur climat.
Sans doute, je n'esquisse en ces pages que la vie des gens qui
appartiennent à la société relativement aisée. Il va sans dire
que le menu peuple et les petits boutiquiers, tous ceux à qui
leur métier impose un contact direct avec la rue, y circulent
aussi vaillamment en hiver qu'en été, défendus contre le froid
par des mitaines, des bonnets fourrés, des bottes en feutre, et
des pelisses en peau de mouton, ajustées jusqu'à la taille, et
bouffant en jupe ample, depuis la ceinture jusqu'aux mollets.
Mais, les malheureux de tous les pays se ressemblent, au fond,
et ces notes, d'ailleurs, ne visent pas à donner un tableau
complet de la vie moscovite.
* * * * *
Toutes les maisons ont une cour, un _dvor_ ; tous les _dvors_ ont
un _dvornik_, ou même deux. Je n'ose traduire le mot _dvornik_
par portier, car ce serait en restreindre le sens. Le _dvornik_
est chargé à la fois de tous les gros travaux de la maison, et
d'un service de police des plus délicats ; il n'est pas de trop,
pour ce métier, de la force endurante et de la finesse native
du moujik. C'est lui, naturellement, qui balaye la cour ; il
le fait avec un balai de bouleau muni d'un manche très long,
et avec lequel, sans se déranger presque, il trace autour de
lui un vaste demi-cercle de propreté. Puis, il va chercher de
l'eau--car à Moscou, la canalisation de l'eau n'a été organisée
que tout récemment, et l'usage n'en est encore que fort peu
répandu. De place en place, sur des carrefours importants,
s'élèvent des fontaines, vastes constructions dans lesquelles
l'eau est amenée jusqu'à trois mètres au-dessus du sol, pour
se déverser au moyen de longs tubes recourbés, articulés sur
leur pied d'attache. C'est là que les _dvorniks_ du quartier se
rassemblent. Ils traînent une petite voiture à bras sur laquelle
est fixé un tonneau muni d'une ouverture carrée. Le tube de la
fontaine est amené au-dessus du tonneau, on ouvre une clef, et
tout est dit. Toutefois, la quantité d'eau ainsi transportée
ne suffit pas pour l'usage des locataires ; ceux-ci se voient
obligés d'acheter tous les matins à un marchand qui passe, un
certain nombre de seaux d'eau, que l'on conserve dans une grande
barrique à la porte de la cuisine.
Une fois l'eau apportée et la cour balayée, le _dvornik_ nettoie
la fosse à fumier, qui est de plain-pied avec la cour. Il met
tout en ordre, après quoi, il donne volontiers un coup de main à
ceux des autres domestiques qui ont mérité ses bonnes grâces ; ou
bien encore, il plante des clous, répare un objet cassé, monte
une malle, va chercher une voiture : bref c'est l'homme à tout
faire. Son rôle strict de portier consiste à répondre jour et
nuit à l'appel d'une sonnette dont le cordon se termine à côté
de la porte cochère : les étrangers à la maison emploient seuls
cette sonnette, quand ils désirent un renseignement sur un
locataire, ou bien quand ils veulent entrer dans la cour sans
être molestés par les chiens.
Telles sont les fonctions du _dvornik_ en tant qu'homme de
peine. Voyons-le, maintenant, devenir agent de police : il
quitte simplement, à cet effet, son tablier blanc.--C'est lui
qui est chargé de tous les rapports entre les locataires et le
commissariat du quartier : ce n'est pas une sinécure, dans cette
soupçonneuse Russie, où chaque citoyen honorable a son dossier
à la police. Toutes les personnes, quelles qu'elles soient, qui
se déplacent en Russie, doivent, en effet, être munies d'un
passeport ; elles doivent le présenter, non pas seulement à
toute réquisition, mais encore chaque fois qu'elles changent de
résidence. Si vous voyagez, le premier soin du garçon d'hôtel
sera de vous demander votre passeport ; si vous venez passer
une nuit chez un ami, vous devez, théoriquement tout au moins,
montrer vos papiers et les faire viser au commissariat. Si
vous partez, au lieu d'arriver, il vous faut vous soumettre
aux mêmes formalités ; la seule différence est qu'elles sont
plus coûteuses. Or, tous ces visas, c'est le _dvornik_ qui les
obtient en personne, en allant porter vos pièces au commissariat.
Si l'on vous adresse une lettre chargée ou un paquet recommandé,
c'est encore le _dvornik_ qui vous permettra de le recevoir.
Voici pourquoi. La poste se garde bien de vous envoyer ces
objets par un facteur : le facteur est chose rare en Russie et
Moscou est trop fière d'en posséder quelques-uns, pour n'être
pas soucieuse de les ménager. Or donc, le paquet arrive à la
poste : en général, un employé y jette un coup d'œil--il n'y a
pas de sotte curiosité pour un postier russe... Si le paquet
vient de l'étranger, on l'ouvre, on le pèse, on le taxe en votre
absence, puis on le recachette, et l'on vous présente une note
à payer, où s'additionnent les droits de douane, le timbre, le
prix du décachetage, de la pesée, du rempaquetage, du ficelage
et du cachetage. Notez que je n'invente rien : j'ai passé par
là... Au fait, voici ma première expérience. Un paquet m'était
arrivé à la Grande Poste de Moscou ; on m'expédia un imprimé
sur lequel était mentionnée la somme (port, douane, etc.) que
j'avais à payer. Sans défiance, je me présentai.
--Qui êtes-vous ? me dit l'employé.
--Je suis un tel ! Voici d'ailleurs mon passeport et l'avis que
j'ai reçu.
--Est-ce que je sais qui vous êtes ? moi !
--Mais voilà mon passeport !
--Votre passeport, votre passeport ! mais, moi aussi, j'en ai un
passeport ! tout le monde a un passeport ! qu'est-ce que ça me
prouve, votre passeport ?
--Alors, que dois-je faire ?
--Il faut faire viser au commissariat de votre quartier l'avis
que vous a envoyé la poste : on constatera votre identité.
Je repris fort marri le chemin de ma maison, située à l'autre
extrémité de Moscou : mon commissariat était fermé à cette heure.
Le lendemain, je sautai dans un fiacre et me rendis au bureau du
commissaire.
--Que voulez-vous ? dit un secrétaire.
--Faire viser ce papier.
--Est-ce que je sais qui vous êtes, moi ?
--Mais, mon passeport que voici...
--Eh bien ! qu'est-ce que ça me prouve, votre passeport ?
--Alors, que faire ?
--Quoi ? vous le savez bien, quoi ! Vous n'avez qu'à envoyer le
_dvornik_ de votre maison.
Je m'inclinai : en Russie, il faut être patient. J'allai prendre
Stépane notre élégant _dvornik_.
--Stépane, lui dis-je, viens avec moi au commissariat.
Stépane ne se fit pas prier : je l'amenai à la porte ; il entra
avec mon bulletin, et, deux minutes après, il me le remettait
muni d'un cachet constatant _que j'étais bien moi_ ! L'employé
de la poste ne se fit pas prier, lui non plus, et me remit mon
paquet, qui contenait, d'ailleurs, un insignifiant objet.
A partir de ce jour-là, j'ai compris--entre autres choses--la
puissance du _dvornik_, et, bien que je fusse habitué à tutoyer
Stépane, et qu'il me baisât la main quand je lui donnais
pourboire, j'eus pour ce moujik tout-puissant le respect que
l'on devine.
Faire viser les passeports et les pièces d'identité, c'est
peu pour le _dvornik_. Qui donc, si ce n'est lui, observerait
les allées et venues des gens qui fréquentent la maison ? et
qui donc, je vous prie, aurait mieux qualité pour en rendre
compte à la vigilante police ? La surveillance des locataires
et de leurs visiteurs est confiée à ce portier que vous voyez,
tout le long de l'après-midi, fainéanter dans la cour, dans sa
chambrette ou dans les sous-sols, auprès des cuisinières qu'il
courtise. Avec son air de n'y pas toucher, avec son sourire
vague et nonchalant, il observe tout ce qui se passe, et sait
ouvrir l'œil sur les gens mal mis ou d'allures louches. Combien
d'associations ou de conciliabules secrets ont été dénoncés par
ces agents de la police intime ! Il est vrai que, s'ils sont
finauds, en revanche, ceux qui ont intérêt à se cacher d'eux
sont d'une prudence extrême. En Russie, on ne confie ses secrets
qu'à bon escient et on se défie plus des murs même que des
sergents de ville en uniforme.
Un préfet de police avisé observa que, malgré leurs multiples
attributions, les _dvorniks_ trouvaient bien encore le temps
de flâner. Il eut alors l'idée de forcer les propriétaires
à transformer leurs portiers en veilleurs de nuit : le temps
d'écrire une ordonnance--les choses vont vite dans ce pays
simple,--et Moscou se vit dotée d'une garde nocturne dont bien
peu de villes ont la pareille. Toutes les trois ou quatre
maisons doivent fournir un homme, agréé par la police, qui
passe la nuit entière dans la rue, sans s'éloigner, sous peine
de châtiment sévère, des immeubles qu'il doit surveiller. Les
rues de Moscou deviennent ainsi, dès la nuit close, les plus
sûres qu'il y ait dans une grande capitale. On y voit une haie
de solides gaillards emmitouflés d'énormes pelisses en peau de
mouton, et assis sur les bornes qui se dressent le long des
trottoirs, ou bien sous le petit auvent qui leur est ménagé à
côté de la porte cochère. Le plus souvent, il est vrai, ils
dorment à poings fermés, mais leur présence n'en inspire pas
moins au promeneur attardé une bienfaisante confiance.
On le voit, le _dvornik_ est un personnage important dans une
maison russe. Il ne dépend pas moins du maître de police, du
_Politsemeister_ (comme disent les Russes), que du propriétaire
qui le tient à ses gages. C'est une des figures les plus
curieuses du peuple des villes. Parmi eux, à côté d'honnêtes
pères de famille, j'en sais plusieurs qui sont roués, menteurs,
ivrognes, débauchés, mais amusants et sympathiques malgré tout.
* * * * *
Le Kremlin, dans son énorme enceinte crénelée, c'est toute une
ville, la ville des souvenirs russes.
Devant la façade de l'arsenal, 863 pièces de campagne, démontées
de leurs affûts, sont alignées sur un rebord de pierre : on
dirait l'étalage d'un armurier colossal. Ces canons, comme
l'indique une inscription en russe et en français, ont été
abandonnés par différents corps de la Grande Armée en 1812.
Ils se rouillent à l'hiver, sous la garde d'une sentinelle,
attentive à ce qu'on n'en vole pas quelqu'un, ainsi qu'on
fit, dit-on, il y a quelques années. Lorsque je veux éprouver
un jeune homme de ma connaissance, je le fais passer par là ;
résistera-t-il au plaisir de me montrer ces trophées et de
faire sonner bien haut l'échec napoléonien ?--Bien peu, malgré
les embrassades, les discours, les fleurs, bien peu résistent à
l'épreuve... Un bon garçon d'étudiant sérieux m'a dit l'autre
jour, avec un gentil sourire : «Tenez, voilà vos canons !»--Je
l'ai remercié...
* * * * *
Je sais peu de maisons, à Moscou, où l'on puisse faire une
visite sans être forcé de s'asseoir à table : dans la société que
je fréquente, haute et moyenne bourgeoisie, littérateurs et
professeurs, c'est une règle. Si vous trouvez vos amis à table,
soyez sûr qu'on ne vous reléguera pas dans un salon glacial,
où, à tour de rôle, monsieur et madame viendront vous tenir
compagnie ; au lieu de vous faire cette mine aigrement aimable,
les Moscovites vous souriront franchement : «Ah ! vous voilà !
quel bonheur ! nous sommes justement à table : asseyez-vous, Ivan
Ivanovitch, asseyez-vous !» Le domestique, de lui-même, a déjà
mis un couvert. Ivan Ivanovitch s'est assis à table, et il
accepte sans façons de partager le repas. S'il vient de dîner
lui-même, on lui fera accepter un peu de dessert, du café,
quelque chose enfin. Et surtout, notez le trait, la maîtresse de
maison ne s'excusera pas de ce qu'on sert sur la table ; elle ne
dira point : «Ah si vous m'aviez prévenu !» elle ne rougira pas de
la simplicité du menu, d'un reste servi froid ou remis en sauce.
Les Russes de la classe dont je parle ne savent pas encore notre
belle vie en façade, avec des intérieurs dissimulés : ils vivent
simplement et ne s'en cachent point.
Un écrivain russe me disait : «Pétersbourg, c'est la tête,
Moscou, c'est le ventre !» Je l'ai rencontré, lui, je dois le
dire, bien souvent à Moscou. Reprocher à Moscou son hospitalière
simplicité, c'est être fort injuste, car la table offerte
n'exclut pas les intérêts intellectuels. Cette gentille façon
de vous faire asseoir au cercle de famille est, au contraire,
un sûr moyen de vous garder plus longtemps et d'avoir avec
vous une conversation plus intéressante que celle de nos
salons ordinaires. Sans doute, il est, çà et là, des gens peu
hospitaliers et maniérés, comme aussi des visiteurs indélicats.
L'heure des repas variant d'une famille à l'autre, rien n'est
plus aisé que de dîner plusieurs fois sans être invité. Parmi
mes amis, on déjeunait, ou dînait, selon la maison, à midi, une
heure, trois heures, cinq heures, neuf heures : c'est un choix,
cela ! On peut être sûr, à quelque moment qu'on se présente,
de trouver une salle à manger occupée. Où est le mal, je vous
prie ? Si tous les Russes avaient, comme nous les mêmes heures
pour leurs repas, et si, de telle heure à telle heure, on était
sûr de trouver à table toutes les familles de l'Empire, on ne
serait pas tenté de se présenter à l'improviste à ces moments-là
chez ses connaissances. La vie moderne, en régularisant nos
habitudes, en effaçant les principales différences de famille à
famille, nivelle du même coup les effusions de l'amitié, et fait
disparaître cette simplicité native et bonne qui s'exprimait
à sa façon dans chaque cercle intime : à ce changement, les
méchantes gens et les hypocrites ont beaucoup gagné.
Le besoin de simplicité que je signale à Moscou se marque non
seulement dans les habitudes, mais jusque dans l'ameublement.
Un salon russe n'est pas disposé symétriquement comme le nôtre,
avec des sièges qui font demi-cercle autour du foyer, et qui
invitent à une conversation générale aussi froide que banale.
D'abord, les pièces sont beaucoup plus grandes que les nôtres,
et cela se comprend, puisque les Russes sont confinés dans leur
maison durant plus de six mois. Le salon, plus vaste, est aussi
moins encombré. Avant tout, il renferme quelques plantes vertes,
l'inévitable décoration d'un appartement russe. Puis, des
divans, des chaises, des fauteuils dispersés en petits groupes
par toute la pièce. Veut-on causer à deux ? rien de plus aisé : on
prend un divan. Soutenez-vous avec deux ou trois interlocuteurs
une discussion animée : voici, dans un coin, des sièges autour
d'un guéridon. D'ici, vous ne gênerez personne, et vous pourrez
parler, discuter avec passion, sans craindre de manquer de
respect à la maîtresse de maison, en laissant paraître quelque
intérêt pour le sujet dont on s'occupe. Le salon français, poli,
élégant, est niveleur par définition : un élan d'enthousiasme
y est déplacé ; le salon russe, au contraire, invite à la
sincérité, à la réflexion personnelle, à l'émotion passionnée.
On s'y déplace de groupe en groupe sans la moindre gêne, comme
si l'on était de la maison : n'avez-vous pas senti en effet,
en laissant au vestiaire votre chapeau et vos gants, que vous
n'étiez pas un hôte passager, mais un ami vraiment «chez lui» ?
* * * * *
Les Russes sont très accueillants ; c'est un besoin de leur
nature. Vous les quittez, ils paraissent vous oublier, vous
n'observez pas toujours chez eux de ces longues ondulations
de chagrin qui suivent chez nous une séparation pénible. Ils
n'ont pas oublié, pourtant : revenez, vous le sentirez bien.
La naturelle apathie de leur tempérament est seule cause de
leur apparente froideur. Puis, ils ont une façon spéciale de
comprendre les rapports d'amitié, un peu déconcertante au
début, mais qu'on apprécie à l'user, tant elle est simple et
naturelle. Nous avons ici une tendance à faire de l'ami qui
nous rend visite le centre de la famille : c'est de lui qu'on
s'occupe, c'est avec lui qu'on parle, c'est à lui qu'on donne
la bonne place, la belle chambre, le bon lit. Aussi l'ami,
sentant combien il dérange ses hôtes, craint-il de s'attarder.
Là-bas au contraire, puisqu'il fait temporairement partie de
la famille, l'ami a exactement les mêmes droits et les mêmes
devoirs qu'un fils de la maison. La vie intérieure ne tourne
pas autour de lui : on s'occupe de lui, mais point trop. Les
habitudes de la famille ne sont pas suspendues à cause de lui :
on allait dîner, eh bien, qu'il se mette à table ; on allait
sortir, on l'emmène. Pour le coucher, on ne se mettra pas en
grands frais, personne ne songera à lui céder gracieusement son
lit, tout en maugréant à part soi ; il y a, dans toute maison
russe, au moins deux ou trois vastes divans : on installera sur
l'un d'eux le visiteur ; comme les Russes, pauvres ou riches,
ignorent tout à fait les raffinements de la literie, coucher
sur un divan ne surprend personne. Rien ne sera donc changé
dans la vie intime de la maison, et, quand on dira à un ami :
«Mais restez donc, je vous en prie !» il sentira bien que c'est
sincère, et son hôte n'ajoutera pas, comme il eût fait chez
nous, le fallacieux : «Vous ne nous dérangez nullement !» Cela est
évident pour un Russe, que l'ami ne dérange pas, puisque c'est
un ami. Seulement, il n'aura que sa part du confort général, on
ne l'accablera pas d'un gênant empressement. Et l'ami restera,
et, se sentant à l'aise, ne changeant rien à ses habitudes,
il se montrera tel qu'il est réellement, sans afféterie, sans
minauderies. Oh ! les bonnes heures d'expansion !
* * * * *