une rue en pente ; seulement, lorsqu'il pleut, cette rue, qui
mène à la mer, sert de déversoir à tous les caniveaux de la
ville ; c'est-à-dire qu'elle se transforme en un torrent dans
lequel un homme se noierait. L'eau boueuse descend bruyamment
de la ville haute, et le port entier en est inondé... Au bout
d'une demi-heure, pourtant, des cochers s'y aventurent, et
établissent, moyennant un bon prix, le va-et-vient d'un bord à
l'autre de la rue. Je loue un fiacre pour traverser mon douanier
et moi-même. Au milieu des caisses de toutes sortes, mon fusil
se retrouve ; on l'a si brutalement manié qu'il s'est bosselé
dans son étui. N'importe, on le met sur la balance, malgré mes
protestations, pour le peser avec sa boîte ; on ne m'autorise
même pas à retirer des poches ménagées sur les côtés, divers
objets lourds que j'avais placés là de peur d'accident, entre
autres un presse-papier : «_Nitchévo ! nitchévo !_» répondent ces
messieurs à toutes mes protestations. Le fusil, grâce à ces
additions, se trouve peser un poids énorme : le bon douanier en
sourit d'aise.
Ensuite, je repasse à la douane. Là, durant deux heures et
demie, j'erre de guichet en guichet, attendant que mes papiers
soient visés à tour de rôle par une dizaine d'employés.
Quelqu'un, à la fin, prend pitié de moi : «Venez», dit-il. Il
s'approche d'un guichet.
--N'avez-vous pas le dossier de monsieur ? et il fait voir
quelques pièces blanches que je viens de lui remettre...
En dix minutes, grâce à ces pourboires, mes papiers étaient
sortis des dossiers, où on les avait enfouis à dessein, et
la dernière signature était donnée. Il me restait à payer les
droits de douane pour un fusil dont les canons datent de trente
ans ; ces droits se montaient modestement à 57 francs : «Vous avez
de la chance, me dit le caissier, qu'on ne vous applique pas le
tarif allemand, il est triple du vôtre !» Le caissier attendait,
sans doute, une effusion de reconnaissance...
En sortant, je découvris au fronton du bâtiment de la douane
une statue. J'eus le temps de l'examiner et d'y reconnaître une
statue de Mercure !
Voilà le souvenir qui me reste du Marseille russe...
CHAPITRE III
KIEF
Kïef, la ville sainte, s'étage sur de grasses et voluptueuses
collines, au bord desquelles le Dnièpre roule mollement son flot
bleu. Moscou a une beauté triomphante, et nous subjugue par ses
splendeurs et ses débauches de coloris ; la beauté de Kïef est
charmeuse ; elle ne nous brusque pas, elle enlace doucement le
cœur. Il semble que sur cette ville flotte une atmosphère de
grâce et de plaisance dont les plus insensibles même se sentent
enveloppés. D'où vient ce charme étrange ? Il est, en Russie,
d'autres villes qui dominent un large fleuve et une plaine
fertile ; pas une, pourtant, ne donne l'impression délicate
de Kïef la ville sainte. Il semble qu'un peu de la vivacité
sympathique et douce des Petits-Russiens soit passée dans leur
capitale, et se manifeste à nous par ces verdures tachetées de
blanc, par ces églises aux flamboyantes coupoles d'or fin, par
ce fleuve bleu qui s'épand au loin dans une plaine luxuriante,
par ce ciel éclatant et clément et doux. L'horizon n'a que des
nuances tendres et fondues, rien de heurté ; l'air est léger, la
vie calme et gaie. On est loin de l'avidité qui dresse autour
des villes modernes son armée d'usines, et loin aussi de la
résignation un peu apathique de la Russie septentrionale. Kïef
est une ville de sourires et de chansons fredonnées : la gaîté
trop bruyante, aussi bien que la tristesse, dans son cadre
mollement gracieux, ferait tache.
Le détail exact de toutes ces grâces paraîtrait insignifiant ;
beaucoup de murailles blanches et de toits rouges parmi
la verdure, beaucoup d'églises fleuries de leurs coupoles
multicolores ; n'est-ce pas là ce qu'on retrouve dans toutes
les villes russes ? Nijni-Novgorod, à tout prendre, a plus de
pittoresque grandeur que Kïef ; mais ce n'est pas Kïef, la
ville sainte épanouie, où tout n'est que douceur et harmonie :
l'horizon, le ciel et les hommes.
J'ai vu plus d'une fois, du haut du Kremlin de Nijni, le
crépuscule tomber sur la Volga : l'impression était grandiose et
sévère. Mais, regardez à Kïef, du haut du mont Saint-Vladimir,
le couchant jeter sur le Dnièpre ses flammes changeantes ;
l'impression est infiniment calme ; la tombée du soir ne semble
pas interrompre une journée d'activité fiévreuse ; on dirait
plutôt qu'elle vient ouvrir de nouvelles merveilles, et la
foule attend, paisible, l'épanouissement d'une de ces adorables
nuits petites-russiennes que Gogol a célébrées. Peu à peu, le
sombre se fait sur la plaine ; le fleuve y met encore longtemps
une traînée de lumière ; puis il s'éteint lui-même, et l'on
n'aperçoit plus, dans le silence des choses, que des barques à
vapeur qui passent et repassent en vomissant des étincelles.
La _Lavra_ (couvent) de Kïef est la plus sainte du pays russe.
Les pèlerins, durant toute l'année, y affluent par milliers.
Pour nous, ce monastère n'a rien de bien spécial : un amas
d'églises sombres où l'or et l'argent étincellent sous la
lumière des cierges ; dans la pénombre, des formes debout, qui
se signent et font des révérences ; c'est là le caractère de
toutes les églises russes, d'un bout à l'autre de l'Empire. Je
ne veux point m'attarder à décrire ce flamboiement de métaux
précieux dans les iconostases tous pareils. Je préfère noter mes
impressions de flâneur.
... Sous la porte voûtée qui ouvre sur la rue, un moine est
assis, longue barbe et longs cheveux, soutane crasseuse. Près de
lui est un seau de métal ; il tient dans la main un gros pinceau
à détrempe. Un fidèle s'approche ; le moine, avec nonchalance,
mouille son pinceau et en peinturlure le front du moujik ;
celui-ci se signe dévotement et s'en va ; un autre prend sa
place... Pratiques, les moines russes !
La grande curiosité de la _Lavra_ de Kïef, ce sont les grottes
de Saint-Antoine et de Saint Théodose, étroits couloirs creusés
dans la pierre noirâtre. Un moine vous y précède, tenant à la
main un petit cierge, et citant, tous les deux ou trois pas, le
nom des saints qui sont enterrés dans l'épaisseur de la paroi.
Le moine qui me guide est tout jeune ; il a de longs cheveux
blonds et une jolie figure douce.
--Saint Anselme ! fait-il, en me désignant un enfoncement dans
la muraille ; puis il ajoute, se retournant à demi vers moi dans
l'étroit couloir où son cierge fait des ombres : Et vous, d'où
venez-vous donc ?
--De Paris !
Saint Vladimir ! saint Cosme ! fait le moine, sans arrêter sa
marche. Saint Grégoire !... De Paris ! reprend-il pensif ; c'est
loin cela ?
--C'est très loin.
--Saint Nicolas !... Et où ça se trouve-t-il ? Au delà du Caucase,
sans doute ?
--Non ! de l'autre côté, au delà de l'Allemagne, au delà de
l'Autriche, dis-je, ne sachant trop que répondre à cette bizarre
géographie.
--Saint Athanase ! saint Basile !... C'est bien loin !... En quel
pays est-ce, cela, Paris ?
--C'est en France ; je suis Français.
--Ah ! Et, les Français, sont-ils chrétiens ?... Saint Sabbati !
saint Serge...
--Mais oui, ils sont chrétiens !
--Mais ce ne sont pas de véritables orthodoxes ?
--Ils sont cependant chrétiens.
--Et vous, qu'est-ce que vous faites ici ?...
--Je me rends à Moscou.
--Pour y vivre ?
--Non ! pour y apprendre la langue russe.
--Est-ce que vous comprenez ce que je dis ?--(Notez que toute
la conversation avait lieu en russe et que je la répète
textuellement !)
--Mais oui, vous le voyez bien ; seulement, je veux mieux
apprendre encore ; j'ai là-bas des élèves et je leur enseignerai
votre langue.
--Saint Hilarion ! saint Ignace... Alors, là-bas, ils ne
comprennent pas le russe ? Que parlent-ils donc ?
--Le français !
--Ah ! le français !... Paris !... murmure le moine blond tout
pensif ; et il continue à m'énumérer, sans autre commentaire, les
tombeaux des saints.
A la sortie, tandis que je dépose mon offrande dans l'assiette
surveillée par un moine gras, mon compagnon a le temps de
raconter que je viens de Paris. Ce nom, sans doute, réveille
dans leur esprit à tous deux des souvenirs confus, de choses
entendues ils ne savent où ; en tout cas, ce doit être loin, ce
Paris d'où je viens, car je ne parle pas comme les gens d'ici.
Le gros moine, toutefois, ne veut pas laisser voir sa surprise ;
il veut montrer qu'il s'intéresse à ce pays. Il me dit :
--Vous venez de Paris ! comment ça va-t-il là-bas ?
--Mais ! ça va bien !
--_Et la moisson ?_
--La moisson ?... pas mauvaise, Dieu soit loué !
Et le moine gras répète : Dieu soit loué !
L'idée de ce moine s'enquérant de la moisson qu'on a faite
à Paris m'a paru gaie d'abord, et j'en ai souri. Puis, à la
réflexion, j'ai trouvé une certaine beauté dans cette question.
Si le blé a bien poussé chez nous, Dieu nous a comblés, pense
ce moine, ce paysan ; tout le monde, chez nous, aura le pain
quotidien. On ne comprend bien ce mot que lorsqu'on a vu de près
la famine.
CHAPITRE IV
ARKHANGEL
Au bord de la Dvina, qui coule magnifique entre des rives
distantes de deux à trois mille mètres, Arkhangel s'effile
comme un mince ruban de maisons brunes et grises enfouies dans
la verdure. Trois rues parallèles forment toute la ville ; mais
ces rues ont dix kilomètres de longueur. Elles sont faites,
pêle-mêle, d'habitations et de magasins en bois, avec des
monuments publics en brique, crépis de blanc. La ville est
charmante aux saisons extrêmes, en été, lorsque tous ses arbres
épanouissent leurs frondaisons ; en hiver, lorsque le froid
met à ses bouleaux blancs des mitaines de givre, et jette sur
l'horizon du fleuve l'apaisement splendide de la neige[24].
[Note 24 : Ces notes datent de 1894. Depuis lors, une voie
ferrée a été construite, qui relie Arkhangel à Moscou. Ce chemin
de fer a donné lieu à un grand scandale financier.]
A l'embouchure d'un grand fleuve qui lui permet de communiquer
par eau avec _Saint-Pétersbourg_ et avec _Astrakhan_, Arkhangel
est une importante ouverture de la Russie sur la Mer Blanche.
Malheureusement, son port n'est libre que durant les quatre mois
d'été ; huit mois d'hiver viennent l'immobiliser sous la neige
et la glace ; le thermomètre descend parfois alors jusqu'à -50°
centigrades ; cette saison n'est qu'un long sommeil sous les
fourrures.
Durant l'été, au contraire, une fiévreuse activité règne sur
la ville. Dès que la Dvina, délivrée des glaces, rétablit
les communications avec le centre de l'Empire, d'énormes
gabares se confient aux remorqueurs, et apportent au grand
port septentrional le blé qui sera ensuite réparti dans toutes
les localités de cette immense province, où les céréales ne
croissent plus. Dès que les icebergs qui flottaient sur la Mer
Blanche, se sont disloqués et fondus, toute la flottille de
pêche qui dormait à Arkhangel s'élance vers l'Océan Glacial,
pour pêcher la morue sur la _Côte mourmane_. Il faut que, dans
ce très court été, le travail de toute l'année soit accompli, il
faut que le grain soit amené du sud avant que les basses eaux
du mois d'août viennent entraver la navigation et tripler les
prix de transport ; il faut que le commerce d'exportation soit
terminé avec les navires étrangers avant les premières gelées de
septembre qui les retiendraient prisonniers ; il faut surtout
que la pêche de l'Océan Glacial soit menée à bonne fin, et qu'on
ait le temps d'apporter la morue à Arkhangel, de la saler, puis
de l'expédier dans toutes les bourgades qui bordent la Mer
Blanche ; durant toute l'année, en effet, ces populations ne se
nourrissent de rien autre chose que de champignons et de morue
salée.
Arkhangel n'est pas seulement un port marchand ; c'est surtout le
centre d'approvisionnement de tout le Nord russe. C'est la seule
ville importante qui se trouve à mille kilomètres à la ronde,
c'est la vraie capitale des régions polaires. Toutes les races
de la zone des forêts et de la _toundra_ glacée se coudoient
dans ses rues, depuis les Caréliens, ces Finnois au teint blanc
et aux yeux bleus, jusqu'aux sordides Samoyèdes conducteurs
de chiens et pasteurs de rennes. La vie estivale y est gaie,
animée. On canote sur la Dvina, on va faire des pique-niques
dans l'herbe sur la rive d'en face, située à trois kilomètres ;
on se promène joyeusement en barques, garçons et filles, avec
des accordéons, l'inévitable accompagnement des gaîtés russes.
On se baigne dans le beau fleuve lent dont l'eau est douce au
corps. On se réunit dans le Jardin d'Été (nous autres, nous
avons des jardins d'Hiver !), autour d'un kiosque où la musique
d'un régiment éclate sous les blancs bouleaux échevelés ; enfin,
on passe des soirées au théâtre.
Il est charmant, ce petit théâtre d'Arkhangel : une salle
oblongue toute peinte en blanc, avec un filet d'or et des
draperies rouges aux rebords des galeries. Les sièges de
l'orchestre sont mobiles ; on a chacun son fauteuil canné ; on est
à l'aise, et, comme tout le monde se connaît ici, on échange des
saluts aimables avec tous les coins de la salle. L'éclairage est
fait aux bougies : soixante bougies (je les ai comptées) versent
sur les spectateurs leur lumière intime et discrète. J'ai vu
jouer dans ce joli théâtre blanc un gros mélodrame du boulevard :
«Les Mendiants de Paris», drame en cinq actes, traduit du
français. Les acteurs avaient de l'aisance et du naturel. J'ai
causé aussi avec une actrice ; elle m'a appris que sa troupe
jouait toutes les pièces en vogue dans l'Europe occidentale :
les pièces de Sudermann, de Dumas, d'Ibsen, de Sardou et de
Blumenthal ; l'œuvre qui avait toujours eu le plus grand succès,
c'était _Orphée aux Enfers_ : «Vos pièces françaises, ajouta
l'artiste, finissent toujours bien ; c'est monotone !» L'hiver, la
troupe s'envole vers les quatre coins de la Russie : impossible
de rester dans cette ville, car «les Arkhangelois» n'ont pas le
sentiment artistique--ce n'est pas moi qui le dis, mais bien
la jeune première ; elle a ajouté : «Et puis, merci ! en hiver,
il fait nuit presque tout le temps, dans ce vilain pays ! Nous
filons dans un mois : les uns vont à Astrakhan, les autres à
Omsk, en Sibérie ; c'est là qu'il fait bon vivre l'hiver ! il y a
du mouvement, des promenades, des bals !--et puis, les messieurs
nous couvrent de fleurs...»
Oh ! le rêve d'une petite jeune première, maigrichonne et
phtisique, des théâtres d'Arkhangel et d'Omsk en Sibérie !...
CHAPITRE V
SAINT-PÉTERSBOURG
Saint-Pétersbourg est la ville la plus grosse, mais non pas la
plus russe de tout l'Empire. C'est un immense Versailles, un
énorme Potsdam : fondée par une fantaisie de Pierre le Grand,
elle n'a grandi et ne s'est solidement assise que grâce à la
faveur constante des tsars. C'est avant tout une cité de cour ;
on n'y vit que par le palais ou pour le palais, tout y dépend
d'un caprice du souverain. Sans doute, à la longue, il s'y est
développé un réseau d'industries et de grand commerce ; mais tout
cela est né d'un calcul ou d'un effort de volonté et non pas des
conditions naturelles du sol.
J'ai visité souvent Saint-Pétersbourg, et, chaque fois, j'ai
eu la même impression morose. Des rues à angles droits ; une
interminable avenue toute droite, l'insipide et célèbre
_Perspective Nevski_--ou plus précisément, le _Nevski
prospect_,--bordée de magasins où l'élégance vraie s'allie au
clinquant berlinois, voilà la ville. Les maisons, hautes et
tristes, sont bâties sur pilotis, et l'on dit que Saint-Isaac,
une grande cathédrale tout en marbre, s'enfonce lentement dans
la vase. Partout, on sent une ville d'hommes d'affaires, de
courtisans et de _tchinovniks_, où chacun se surveille, où une
opinion politique est cent fois plus dangereuse que les pires
débauches.
Saint-Pétersbourg ne manque pas de monuments, le plus célèbre
est le Palais d'Hiver, une grande masse de briques rougeâtres,
à l'ornementation tourmentée, et beaucoup trop basse pour sa
largeur. L'intérieur, en revanche, recèle, dit-on, toutes les
magnificences que la puissance des tsars peut répandre sur leurs
appartements. Je ne les ai pas vues : j'ai peu de goût pour ces
palais somptueux. Pourtant, le Palais d'Hiver m'est cher parce
qu'il touche à la fois aux deux plus beaux joyaux de la capitale
russe : à l'Ermitage, qui contient une admirable galerie de
tableaux, et aux quais de la Néva.
Les habitants de Pétersbourg sont fiers de la Néva, et ils
n'ont pas tort. On dirait un bras de mer qui passe avec de
petites vagues bleutées entre les admirables quais de granit
rose. Tout au fond, une forêt de mâts ; en face, sur l'autre
rive, l'aiguille dorée d'une église, qui domine la terrible
et mystérieuse forteresse de Pétropavlovsk, d'où un criminel
d'État n'est jamais revenu... Au loin, tout là-bas, infiniment,
le clapotement de l'eau sombre dans une brume. C'est un
admirable coup d'œil ; de pareils quais, sur un pareil fleuve,
suffiraient à la gloire d'une capitale.
Tout, à Pétersbourg, donne l'impression d'une ville
artificielle. La présence d'une cour soupçonneuse et d'une
police inquiète y fait taire cette gaîté insouciante qui
caractérise les vraies villes russes. On s'y observe, et l'on
sent qu'on y est observé.
Saint-Pétersbourg est la plus grande fenêtre que la Russie
ouvre sur l'Occident ; nulle part l'influence de la civilisation
étrangère n'y est aussi caractérisée et rien n'est plus
déplaisant. Je suis de ceux qui aiment voir les peuples suivre
leur voie et se montrer discrets dans l'imitation étrangère.
Sur les bords de la Néva, le patriotisme mis à part, c'est tout
juste si l'on ne rougirait pas d'être Russe. Tout ici est faux
et emprunté ; l'extérieur comme une partie des coutumes ; on sent
partout le plaqué.
C'est l'Allemagne qui envahit Saint-Pétersbourg. Le voisinage
des provinces baltiques et la faveur longtemps accordée par les
tsars aux grands fonctionnaires allemands, expliquent cette
invasion. Dans la rue, on entend, dans les groupes de gens bien
mis, presque autant parler l'allemand que le russe ; les magasins
allemands, les restaurants allemands foisonnent dans les
grandes rues, sans parler encore des fabriques de la banlieue
qui appartiennent à des Allemands. Si vous écorchez le russe,
soyez sûr que l'on vous répondra en allemand. Un détail typique
enfin : au lieu de boire du thé, comme la plupart des Russes, les
Pétersbourgeois boivent du café--comme les Allemands.
Cet envahissement étranger déplaît certes aux touristes ; mais,
au point de vue des affaires, il a du bon. Sans doute, le grand
centre commercial de la Russie, c'est Moscou ; mais Pétersbourg
est peut-être plus indépendant de la routine séculaire,
que ne l'est sa rivale, et je suis tenté de voir là une
influence allemande. Des villes artificielles, comme Berlin et
Pétersbourg, peuvent exercer sur leur pays respectif une grande
influence, parce que, n'ayant pas de traditions, elles peuvent
s'assimiler plus vite les nouveautés avantageuses. Toutefois,
cette assimilation rapide peut avoir des inconvénients ; pour
Berlin, ils sont atténués par la force de volonté du peuple
allemand ; à Pétersbourg, ils sont plus sensibles, parce que les
natures slaves sont plus capables d'imitation que d'assimilation
réelle. Je crains que cet afflux de civilisation allemande,
tout en stimulant l'industrie, n'ait des suites fâcheuses
pour l'intégrité du caractère russe. La haine des Russes
pour les Allemands n'est peut-être au fond qu'un sentiment
instinctif de cette dénationalisation : on ne hait bien que les
races à l'envahissement desquelles, faute de cohésion ou de
personnalité accusée, on se sent incapable de résister. Les
Allemands, qui ont civilisé la Russie, s'y considèrent trop, à
l'heure actuelle, comme dans un pays annexé : pour leur emprunter
une expression, ils s'y font «trop larges», ils y prennent trop
d'importance. Pétersbourg qui, par sa position géographique,
et à cause de son histoire, s'est toujours trouvé en contact
immédiat avec eux, leur doit bien des avantages, sans doute,
mais leur doit aussi de paraître presque étranger dans le pays
russe.
QUATRIÈME PARTIE
A MOSCOU
En passant ce matin, au trot allègre de ma _troïka_, par la
blanche forêt de bouleaux qui nous sépare de la gare, il me
semblait, sur la route si connue, voir fuir à mes côtés comme un
morceau de ma vie : je quittais, pour l'hivernage, ce délicieux
nid de Kournikovo. Je sentais combien les mois passés au milieu
de cette nature, si pauvre dans son immensité, avaient été pour
moi sains et fortifiants, et surtout, féconds en impressions
_actives_. Au lieu de la jouissance réceptive que donne la vue
d'un beau pays, cette grisaille aimée m'a fourni des occasions
de sortir de la contemplation égoïste ; cette terre, où rien
n'est terminé, n'est pas berceuse de dilettantisme, et j'ai
appris à l'aimer pour tous les germes d'activité qu'elle sème
sans se lasser jamais. Oh ! quitter cette rivière, ces bois,
ce parc où l'automne a mis aux feuilles mourantes des érables
et des platanes, ses ors triomphants ! quitter cette vie libre,
surtout, cette bonne vie libre !...
* * * * *
En traversant ce soir le bord du Kremlin, et en revoyant, pour
la vingtième fois, peut-être, le merveilleux panorama de Moscou,
j'ai éprouvé un coup de joie, une jouissance presque physique de
beauté réalisée. J'aurais été incapable de détailler sur l'heure
cette impression : à présent, seulement, dans le silence de ma
chambre, je revois, en fermant les yeux, là-bas, la masse d'un
blanc de neige et l'énorme coupole dorée du temple du _Christ
Sauveur_ ; puis, émergeant de la verte houle des toitures, et se
profilant sur le ciel gris perle, le foisonnement des églises,
avec leurs formes tourmentées et leurs nuances infinies. Sous
l'estompe du crépuscule, les toutes blanches prennent un rehaut
de valeur, puis, ce sont les grises, les bleues, les toutes
proches éclatantes, et les lointaines harmonisées à l'horizon
flou. Et toujours, cette verte mer des toits, par delà le ruban
gracieux de la rivière. Je ressens encore en moi, à cette heure,
un frémissement de joie esthétique satisfaite. Ceux qui jamais
n'auront l'œil ébloui par ce féerique spectacle, ne sauront
point la douleur d'impuissance éprouvée à manier des mots, des
signes muets, qui jamais ne feront passer dans une autre âme le
frisson de cette beauté.
* * * * *
Lorsqu'on s'éloigne des grands quartiers du commerce, où les
magasins se pressent comme dans une ville de nos pays, on
est surpris, à la fois, et charmé de voir que les maisons ne
se touchent point, et qu'une large allée les sépare les unes
des autres. Chacune d'elles a ainsi sa physionomie propre ; si
d'aventure elle est jolie, ses voisines lui font repoussoir et
elle s'en détache comme fait une villa sur un fond de verdure.
Ce mode de construction s'explique par l'origine de Moscou,
où toutes les maisons étaient encore en bois dans la première
moitié du siècle : or, le danger d'incendie est si grand, dans
ces villes de sapins secs, que l'on isole le plus possible les
habitations. Lorsque, un peu plus tard, l'habitude se répandit
d'élever des maisons en briques, et lorsque cette habitude fut
sanctionnée par une ordonnance de police interdisant toute
construction en bois jusqu'à une distance donnée à partir du
Kremlin, centre de la ville, les propriétaires ne voulurent
pas renoncer aux commodités que présente la maison isolée. Les
passages mitoyens subsistèrent, et chaque maison continua à
faire un tout bien distinct. La conséquence de cette coutume
fut de maintenir les maisons basses, car une maison isolée ne
saurait guère s'élever à la hauteur qu'atteignent chez nous
les immeubles qui bordent les grandes rues. A Moscou, sauf,
bien entendu, dans le centre du commerce, les maisons dépassent
rarement deux étages ; la plupart n'ont même qu'un premier : aussi
la ville couvre-t-elle une énorme superficie.
* * * * *
L'âme de la maison moscovite, c'est la cour, le _dvor_ : toutes
les maisons ont leur cour, dont dépend en grande partie leur
physionomie.