le peuple russe des grondements d'orage. Je ne sais si mon
expérience est trop limitée encore ; du moins, ce que j'ai perçu
jusqu'à présent y ressemble rarement : ce sont tantôt des chants
criards et vides, tantôt des gémissements de misère impuissante ;
ce n'est pas un grondement de menace que j'ai entendu, par ce
doux soir d'octobre, tandis que des moujiks, leur journée finie,
défilaient au bord du parc, aux accords vifs d'un _harmonica_.
Ce peuple rêve encore : il a parfois des cauchemars ; mais, seuls,
là-bas, ceux qui savent lire, sentent le fardeau.
* * * * *
Pas de forêts en ce pays : il y a longtemps qu'on les a
déracinées pour couvrir de seigle la bonne _Terre noire_. Le
bois se vend ici, devinez comment !... _au poids_ ! Oui, dans
cette Russie qui nous apparaît comme hérissée de forêts vierges,
voici qu'à 300 kilomètres au sud de Moscou, on est réduit à
acheter son bois par kilogrammes[21]... Ce fait qui, au premier
abord, ressemble à une mystification de touriste, s'explique
par la difficulté des transports. Placés en dehors du grand
système fluvial qui pourrait leur apporter par la flottaison les
bois du Nord, les habitants de ces cantons se voient réduits
à transporter sur des charrettes, à de longues distances, les
moindres rondins dont ils ont besoin.
[Note 21 : Exactement, au _poude_, poids de 16 kg.]
--Mais, pensez-vous, ils meurent de froid durant l'hiver ?
--Nullement ; ils se chauffent avec le seul combustible qu'ils
aient sous la main, avec la paille.
Pour comprendre comment la paille peut remplacer le bois
pour combattre un hiver russe, il faut connaître la forme
des poêles en usage dans tout le pays. A proprement parler,
ce sont des fours plutôt que des poêles. Imaginez une énorme
masse de maçonnerie ; chez le citadin, elle occupe tout un pan
de muraille et fait dans chaque pièce une saillie de 0m,80 ;
chez le paysan, elle envahit la moitié de l'_isba_, et prend
la forme d'une énorme caisse oblongue, sur le haut de laquelle
une dizaine d'hommes peuvent s'étendre côte à côte. Au bas de
cette maçonnerie, une ouverture est pratiquée, avec une porte
en cuivre qui la ferme à peu près hermétiquement. A la partie
supérieure, une autre ouverture permet d'enlever ou de remettre
un couvercle en fonte qui bouche la partie creuse enfermée dans
la maçonnerie.
Pour faire du feu, on commence par enlever le couvercle ; puis,
par l'orifice inférieur, on allume dans la cavité du poêle une
brassée de bois qui flambe librement, car la porte en cuivre
est grande ouverte. Lorsque le bois est réduit à l'état de
charbons ardents, on remet là-haut le couvercle, puis on ferme
soigneusement la porte inférieure. Les gaz qui se dégagent dans
la cavité du poêle, ne trouvant plus d'issue vers le dehors,
échauffent peu à peu la maçonnerie. Au bout de quelques heures,
les briques réfractaires ou la porcelaine qui en forment le
revêtement, deviennent si chaudes qu'on a peine à y poser la
main. Petit à petit, l'air de la pièce s'échauffe au contact de
cette large surface, et la température s'élève graduellement :
les doubles fenêtres, qui sont lutées aux jointures, ne donnent
plus accès au moindre vent coulis, et la triple ou quadruple
porte qui donne de l'antichambre vers l'extérieur, ne laisse
guère passer d'air froid.
Le poêle reste chaud de vingt à trente heures : on n'a donc
pas à se préoccuper de le fournir sans cesse de combustible.
Une fois la brassée de bois consumée, on n'y brûle plus rien
jusqu'au lendemain. Il est, dès lors, aisé de comprendre comment
la paille peut suppléer le bois. On apporte quelques bottes
de paille (il en faut 6 environ, pour chauffer un poêle) ; la
domestique fait avec cette paille, qu'elle tortille vivement,
une espèce de gros câble sans fin, qu'elle allume et introduit
dans la cavité, au fur et à mesure de la combustion. Lorsque
tout est brûlé, elle ferme les ouvertures du poêle, de même que
s'il s'agissait de bois.
A défaut de paille, on brûle aussi parfois du fumier sec, ou
encore un produit bien spécial à ce pays où l'on consomme tant
de blé noir ; ce produit (_louzga_) n'est autre chose que la
cosse triangulaire et dure dans laquelle sont enfermés les
grains de sarrasin. Cette espèce de son rigide se sépare, à la
meule, des graines qu'il enveloppe, et on le recueille à part.
Il brûle facilement avec une flamme claire qui crépite. Pour
l'utiliser, on suspend une espèce d'entonnoir en toile au-dessus
de l'orifice inférieur de poêle : les vides que forme la
combustion font descendre la _louzga_ jusqu'au niveau du foyer
ardent. Le son de blé noir se vend par grandes quantités ; mais,
en dépit de la consommation de sarrasin que font les Russes, le
prix en reste élevé : pour chauffer un poêle en hiver, il faut
environ 15 copecs (environ 0 fr., 35) de _louzga_ : on trouve ce
mode de chauffage vraiment dispendieux.
* * * * *
A Kournikovo. Je suis tout seul dans la maison muette. Maîtres
et domestiques, en tout 18 personnes, viennent de partir. Le
_barski dome_ (maison du maître) est vide ; seuls, quelques
moujiks sont restés, pour s'occuper de la ferme. Les chiens,
inquiets de cette solitude inusitée, m'assiègent de caresses.
On ne m'a rien laissé pour la table : j'ai déclaré que je me
pourvoirais de gibier ; aussi, en partant de grand matin pour
la forêt, ai-je éprouvé un sentiment singulier : pour manger
demain, il me faut tuer un lièvre ou un coq de bruyère : tuer
pour manger, devoir sa subsistance à un effort personnel
de grande marche et d'adresse, c'est bien la nécessité dans
laquelle se trouvent placés maintes fois les paysans du Nord
russe. L'habitude me manque apparemment pour sentir exactement
leurs impressions. La nécessité du succès me rend nerveux : je
tire mal ; une bécasse que j'abats pourtant tombe dans un fourré
où elle m'échappe. Je marche, je marche toujours par le matin
bleu ; je marche, et je m'égare. Perdu dans la forêt basse, toute
pareille, sans un point de repère, je sais que si je ne tombe
pas du bon côté, là où sont les villages voisins de Kournikovo,
je puis errer sous bois durant des lieues, durant des jours,
sans rencontrer un être humain. Le sentiment qui m'obsède n'est
pas celui d'un retard possible, la crainte d'un rendez-vous
manqué. Non ! personne ne songe à moi : c'est justement ce qui me
préoccupe. Livré à moi-même dans la forêt basse, je m'aperçois
que ces taillis dont je riais m'ont fait prisonnier, et qu'ils
sont tenaces. En outre, j'ai faim. Me nourrir d'abord, échapper
ensuite à l'accablante forêt, voilà mon seul désir. Après trois
heures d'efforts qui, ajoutés à une matinée de chasse, m'ont
brisé, je désespère de voir réaliser cet humble souhait. J'ai dû
m'asseoir à terre pour réfléchir. Mais, comment s'orienter dans
ces taillis tous pareils, et sous le ciel qui s'est couvert ? Pas
un bruit qui me guide ; rien autour de moi que le silence de la
forêt.
Il faut en finir pourtant, m'enfoncer plus avant ou sortir de
là avant la nuit. Il m'a semblé entendre comme un lointain écho
de chemin de fer : la voie est si loin que j'ai dû me tromper ;
mais c'est au moins une _raison_ de me diriger dans un sens
déterminé. Je suppose là-bas, la ligne ferrée ; la lisière du
bois lui est perpendiculaire, j'irai donc ainsi. Deux heures
après, je suis sorti de la forêt, bien au-dessus de Kournikovo,
mais dans la plaine si ardemment désirée. Des paysans m'ont
donné du pain et du lait, et, le soir, en rentrant épuisé, le
carnier vide, j'ai surpris dans notre parc de grosses grives :
elles m'ont approvisionné pour deux jours.
Cette chasse accidentée, à la veille d'un départ, m'a semblé un
avertissement. Je n'avais guère vu encore, durant l'été, que la
nature paisible et libre autour de moi : ce rude contact avec
la forêt traîtresse m'a fait comprendre la force dissimulée,
mais implacable de cette nature russe, qui prend l'homme et
l'étouffe, impassiblement.
* * * * *
Je viens de passer quelques jours à _Iasnaia Poliana_, dans la
campagne du comte Liov Nicolaévitch Tolstoï. Il me semble que
ce séjour a clarifié les impressions que j'avais conservées du
grand écrivain après quelques visites que je lui avais faites
à Moscou. Je l'ai abordé avec le recueillement d'admiration
qu'impose son œuvre littéraire, mais aussi avec une secrète
impatience contre la doctrine qui à présent l'immobilise.
Peu à peu, cependant, je l'ai mieux compris : je l'ai écouté
longuement, j'ai causé de lui avec ceux de son entourage,
et surtout avec la comtesse sa femme, dont l'intelligence
supérieure et la rare pénétration m'ont captivé. Et maintenant,
lorsque je ferme les yeux pour évoquer devant moi l'image du
grand vieillard, je retrouve épanouies en lui quelques qualités
dont le germe m'a frappé déjà chez certains Russes d'élite.
D'abord, c'est la bonté : une bonté simple, qui adoucit par
moments l'acier dur de ses yeux embroussaillés ; une bonté
attirante, qui vous calme et vous rend un instant meilleur.
Je voudrais définir cette bonté ; je voudrais surtout la
distinguer de cette indulgence naturelle ou apprise, que nous
confondons si souvent avec elle. La pure indulgence me paraît
trop passive ; la vraie bonté, au contraire, est essentiellement
active. L'homme vraiment bon, c'est celui qui, sans renier,
au nom d'une théorie, sa propre individualité, sans même en
surveiller toujours les écarts, se laisse guider par une
propension naturelle qui l'incline _vers_ autrui et _en faveur_
d'autrui. Or, je crois bien qu'en écrivant ces lignes, je n'ai
d'autre modèle que l'auteur de _Guerre et Paix_. La bonté que
je souligne me paraît ainsi un don de nature. Elle n'est pas
abstraite, mais vivante ; elle se confond avec la vie, au lieu
d'être avec elle en conflit, comme l'est souvent la charité
chrétienne : elle n'exclut pas les violences, et, par suite,
n'éteint pas les tempéraments.
Voilà justement ce qui distingue Tolstoï de la plupart de ces
Tolstoïsants que l'on rencontre çà et là en Russie, pâles,
les mains calleuses, haineux à qui ne les imite point. Ces
hommes obéissent à une doctrine qu'ils n'ont pas créée, qui
leur est extérieure ; en y conformant leurs actes, ils perdent
ce caractère de vivacité naturelle qui distingue leur grand
modèle : ce sont presque tous des exclusifs, des rigides, des
doctrinaires : chez Tolstoï au contraire, la pensée est encore
mobile et agissante ; elle s'informe, elle sent, elle juge, elle
vit. Tolstoï se défend avec énergie de vouloir jouer un rôle
d'apôtre. «Si j'écris, me disait-il, ce n'est pas pour prêcher
la charité, la non-résistance au mal, le travail manuel, le
régime végétarien ; c'est seulement pour dire à mes frères :
«Voyez ! ces choses m'ont fait du bien : si votre cœur vous y
pousse, faites-en à votre tour l'expérience.»
Grâce à cette manière de comprendre son rôle, Tolstoï évite de
tyranniser ceux qui l'approchent. Tels de ses disciples sont
d'une farouche intolérance et aspirent à l'abêtissement. Pour
lui, au contraire, toutes les manifestations de l'intelligence
sont significatives ; il les étudie et il les pèse. Sa
conversation est une des plus souples et une des plus variées,
sa curiosité une des plus éveillées que je connaisse. Loin
d'être, comme on le croit, d'un abord difficile, il est, au
contraire, souverainement accueillant.
A ces traits que je note rapidement, s'ajoute enfin un
complément indispensable : la sincérité. Léon Tolstoï est une âme
sincère, et ce qu'il hait le plus au monde, c'est le mensonge.
Assurément, il croit souvent trouver le mensonge là où il n'est
pas, et il s'emporte en des indignations sans objet ; mais
l'amour de la vérité, le besoin d'exprimer sans réserves tout
son cœur, n'en guide pas moins actuellement sa vie.
On se représente au loin le grand Russe comme le plus bizarre
et le plus intolérant des hommes. Il faudrait que ceux qui
le pensent ainsi vinssent quelques jours dans sa campagne,
à l'automne finissant, quand le vent plus froid détache les
dernières feuilles des bouleaux de l'allée, et effarouche les
derniers hôtes. Ils verraient l'intimité paisible qui règne dans
sa famille ; ils sentiraient le charme unique de ces réunions
sous la lampe, autour du grand homme, de qui partent les
liens qui aboutissent au monde entier ; et ils se laisseraient
pénétrer par cette invincible douceur de la famille, dans ce
milieu patriarcal où la discussion des plus hauts problèmes
de l'intelligence est interrompue, çà et là, par des rires et
des jeux d'enfants.--Pour moi, ces soirées calmes m'ont ému
fortement, et le souvenir s'en est gravé au plus pur de ma
reconnaissance.
TROISIÈME PARTIE
QUELQUES VILLES
CHAPITRE PREMIER
VARSOVIE
Je n'ai eu de la Pologne russe et de sa capitale que des
visions rapides, bien que souvent renouvelées. Je n'ai donc
pas la prétention de connaître Varsovie. Mais, les impressions
qu'elle m'a faites ont varié, à mesure que je pénétrais mieux
la Russie. D'abord, cette impression a été déplorable : je ne
pouvais pardonner à Varsovie de n'être ni franchement russe
ni franchement européenne, et, je m'irritais peut-être,
inconsciemment, de la voir s'interposer entre l'Allemagne si
connue, et la Russie que je découvrais. Mais, peu à peu, j'ai,
sinon mieux compris, du moins mieux deviné la grande ville
polonaise. Les progrès d'embellissement qu'elle a réalisés sont
surprenants. J'ai vu naître en quelque sorte, d'année en année,
tout un faubourg, et j'ai vu sous mes yeux la ville se repaver,
se reconstruire çà et là, se couvrir de tramways rapides,
prendre l'allure, enfin, et la physionomie d'une vraie grande
ville occidentale. En outre, il est venu un temps où j'ai eu
moins de goût que jadis pour les lenteurs et les incommodités
de Moscou : j'ai trouvé alors quelque plaisir à pénétrer dans
Varsovie. Enfin, je me suis accoutumé à ne plus juger une ville
d'après une seule impression agréable ou hostile, et alors,
j'ai dû rendre justice à la puissante activité qui se déploie
dans la capitale de la Pologne russe. Je n'ai plus aujourd'hui,
comme jadis, un frémissement d'impatience, lorsque je traverse
certaines rues sordides du faubourg de Praga, et, au lieu de
m'irriter lorsque je circule dans le centre de la ville, j'y
examine avec intérêt ce que j'y puis distinguer de la vie qui
passe. A l'injuste défiance de mes premiers voyages, s'est
substituée une sympathique curiosité.
Pourtant, il me semble toujours que l'on se sente mal à l'aise,
ici, entre trois populations distinctes qui s'observent et se
haïssent : les Polonais, les Russes et les Juifs. Pas de fusion
entre les vainqueurs et les vaincus : les Polonais--et c'est là
le plus beau trait de leur caractère indécis--n'ont pas désarmé.
Eux qui se sentent si près de l'Occident libéré, de l'Occident
qui marche, qui travaille, qui écrit, qui lit, qui parle, à
sa convenance et dans la langue qui lui plaît, ils sentent
vivement ce qui manque à la Russie, et ce qui leur manque à eux
dans l'intérieur des frontières russes. Ils sont ainsi amenés
à exagérer les défauts russes et à en souffrir plus que de
raison. Ils se croient infiniment supérieurs à ceux qui les ont
écrasés à coups de talon, ils ne sauraient juger leur vainqueur
avec liberté d'esprit. Ils repoussent ou méprisent tout ce
qui est russe ; ils affectent d'ignorer la langue sœur ou bien
l'écorchent dédaigneusement.
Les Russes rendent aux Polonais haine pour haine, mépris
pour mépris. Il m'est arrivé plusieurs fois de reprocher
aux Moscovites leur manque de générosité envers le vaincu
brutalement terrassé ! ils répondaient tous : «Que voulez-vous
faire avec un _tel_ peuple !» Le plus grand reproche qu'ils
adressent aux Polonais, c'est de n'être pas Russes ; ils leur en
veulent aussi d'avoir les yeux fixés sur l'Occident et non sur
la naissante civilisation du vainqueur. Les Russes, en Pologne,
sont plus dépaysés qu'à l'étranger ; ils ont beau n'en rien dire,
se fréquenter entre eux, courir les plaisirs de la grande ville,
ils sentent bien qu'ils ne sont pas chez eux, et ne tardent pas
à s'ennuyer. Mille petits détails leur font sentir la résistance
du peuple, et, si les petites gens n'ont pas, à leur égard, la
hauteur dédaigneuse qu'affecte une partie de la bonne société,
les sentiments de ces humbles n'en éclatent pas moins à toute
occasion. Un jour je marchandais quelque menu objet à une jeune
fille dans une petite gare polonaise : elle me disait et me
répétait le prix en polonais ; ne comprenant pas, je lui dis en
russe : «Mais je ne suis pas Russe, moi ! dites-moi le prix dans
une langue que je comprenne !» La jeune fille sourit, et, sans
hésiter (ce qui prouve qu'elle savait bien la langue), me fit en
_russe_ la réponse que je demandais.[22]
[Note 22 : Il paraît que la Finlande oppose maintenant à la
Russie la même résistance et la même hostilité passives.]
Entre les Polonais et les Russes, pullulent les Juifs. Les
Juifs polonais sont les plus malheureux représentants de la
race errante. Le Juif ne peut prospérer, se décrasser, devenir
presque semblable aux hommes d'Occident, que là où il est à peu
près isolé dans un milieu étranger. C'est pour cette raison que
l'Europe leur sert de crible, et qu'en passant de Varsovie à
Berlin, de Berlin à Paris, de Paris à Londres, ils perdent peu
à peu la plupart des traits qui nous les rendent antipathiques.
Mais, dans les agglomérations juives de la Pologne, la misère,
la saleté et l'abjection règnent en maîtresses. Trop nombreux
pour ne pas se faire tort dans leur pauvre commerce, trop
fiers pour se mêler à ces chrétiens méprisés qui les dominent,
ils continuent à vivre dans la tradition séculaire de leur
négoce, de leurs mœurs et de leur costume. Le salut, pour
eux, est dans la fuite : l'Europe les formera, ils deviendront
médecins célèbres en Allemagne, officiers et préfets en France,
lords-maires à Londres, gros banquiers partout. Mais s'ils
restent sur la terre natale, ils continueront à porter la
longue lévite qui traîne sur les pieds, la casquette de soie
et l'accroche-cœur sur la tempe, qui les font reconnaître dans
toute la Pologne. On se figure malaisément combien ils sont
sales, quand ils circulent dans les rues basses de Varsovie,
et combien aussi ils font parfois pitié. Ils ne la mendient
pas, cette pitié, car leur orgueil égale leur courage ; mais la
compassion, parfois, nous échappe malgré nous...
Varsovie, partagée entre deux races et entre trois nations
ennemies, manque d'unité, de cohésion ; mais, sous peine d'être
injuste, on ne saurait oublier que la ville est, en somme, un
poste avancé de l'Occident vers le monde russe. Ses défauts
sont incontestables, mais ils s'atténuent chaque jour, sous
la poussée commerciale qui fait se presser dans ses murs des
représentants de toutes les nations de l'Europe.
CHAPITRE II
ODESSA
Odessa est une charmante cité, qui ressemble à s'y méprendre à
une ville de nos pays : rues droites, magasins, étalages, pavage
soigné, autant de traits qui la distinguent des ordinaires
villes russes. Elle s'étale sur une hauteur qui domine la mer,
et de sa délicieuse promenade, le _Boulevard_, on voit au loin
un golfe bleu pointillé de voiles blanches. C'est un ravissant
coup d'œil, et la ville plaît dès l'abord.
Odessa est toute récente ; sa fondation date d'un siècle à peine ;
sur l'emplacement d'une bourgade turque, une cité marchande
s'est développée, qui croît et prospère. Malheureusement, à qui
cherche ici des impressions russes, elle n'offre presque rien :
cette ville qui charme un Moscovite las de son pavé pointu et
de ses rues tortueuses, déconcerte un touriste venu ici pour
faire diversion aux monotones souvenirs des grandes villes de
l'Ouest. Odessa, malgré tous ses avantages et son incomparable
site, n'a rien du charme pénétrant d'une vraie ville russe.
D'ailleurs, elle est si peu russe ! Sur trois cent mille
habitants, il y a cent mille Juifs et vingt mille étrangers.
On chercherait en vain dans ses rues la population avenante à
laquelle les villes du centre vous ont accoutumé. Des étrangers
partout ; quant aux Juifs, ce ne sont plus ici de ces humbles
et sales Juifs polonais dans leur éternelle lévite, avec leur
casquette et leur accroche-cœur ; ce sont des messieurs et des
dames, de gros marchands, ventrus, nasus, et extraordinairement
impudents. Un juif d'Odessa qui a ventre sur rue est le plus
insolemment orgueilleux de tous ses coreligionnaires : l'audace
et la suffisance lui poussent avec l'embonpoint. Toutefois, la
population juive aisée fait ici bon ménage avec les Russes,
commerçants et fonctionnaires : l'antisémitisme de plus d'un
_tchinovnik_ va jusqu'au million--exclusivement.
Odessa, ville frontière, puisqu'elle est un port, fait sentir
très vivement au nouvel arrivé la puissance du gratte-papier et
de la police en Russie. Une petite aventure que j'ai subie peut
servir à montrer ce qu'est, loin du centre, l'administration
russe.
J'arrivais avec un fusil de chasse qui, mentionné sur mon
passeport, avait traversé sans encombre les douanes suisse,
autrichienne, serbe, bulgare (en dépit de la rigueur des
gendarmes de M. Stamboulof) et roumaine (en dépit de la misère
du préposé à la douane du Giourgiou). Notre navire, à peine
ancré en rade, est accosté par six ou sept _tchinovniks_
(fonctionnaires) qui s'installent au salon, autour de quelques
bouteilles de bière, tandis qu'un employé subalterne vérifie
lentement les passeports. Nous avons l'air d'une bande de
prisonniers aux mains de gardes-chiourme indifférents. Au bout
de deux heures d'attente, on nous permet enfin d'accoster à
quai. Visite de douane, plutôt aimable ; mon fusil, dans sa
boîte, eût passé sans encombre, s'il n'eût été mentionné sur mon
passeport : cela m'apprendra à trop bien respecter la loi ! Un
conciliabule a lieu entre deux officiers de douane ; un vieux qui
boite va aux renseignements, et revient pour m'intimer l'ordre
de laisser mon fusil entre ses mains.--Mais un reçu ?--Nous ne
donnons pas de reçus ! Que me faut-il faire ?--Voir le gouverneur.
Le lendemain, à l'audience du général Z., gouverneur militaire
d'Odessa. Autour d'une grande salle, nous sommes assis sur
des chaises ; des messieurs sont là, des dames en toilette,
des moujiks, des Juifs. Entre le gouverneur, petit, sec,
l'air dur--suivi de deux secrétaires. Tout le monde se lève.
S'adressant à chacun, à tour de rôle, le général demande à son
interlocuteur, qu'il tutoie, s'il est mal mis, l'objet de sa
requête. L'homme ou la femme répond en tremblant.
--Et toi ?
--Excellence, je viens vous supplier...
--Et ta pétition ? elle n'a pas de timbre ! (Chaque pétition doit
être munie d'un timbre de 80 copecs, environ 2 fr. 50.)
--Je ne savais pas...
--_Vone otsouda !_ (Fiche-moi le camp !)
--Et toi ?
C'est une femme juive, proprement mise ; elle vient demander un
sursis pour son fils qui est expulsé d'Odessa en vertu de la
nouvelle loi[23]. Elle est digne dans sa douleur suppliante. Le
général fronce le sourcil.
[Note 23 : La scène se passait en 1893.]
--J'en ai assez de tous ces chiens de Juifs... Non ! vous dis-je !
--Excellence, c'est que...
--Taisez-vous !... qu'est-ce que cela signifie ? allons,
fichez-moi le camp !
C'est le tour de mes voisins : une mère et son fils, encore des
Juifs. En s'approchant, le général remarque que le jeune homme
a un regard étrange, et baisse la tête d'une façon singulière ;
il fait brusquement un pas en arrière, et, d'une voix tonnante :
«Et toi ! qu'est-ce que tu regardes ? je veux qu'on me regarde en
face, quand je parle !»
--Excellence, mon fils est aveugle, dit la femme...
Le général, rassuré, prend la pétition qu'on lui tend et la
donne à un secrétaire.
La revue des solliciteurs continue autour de la salle muette,
où tonnent, par instants, de furieux éclats de voix. Le général
disparaît enfin, et, tandis que la chambre se remplit d'une
nouvelle foule résignée, un employé m'apporte un papier sur
lequel il me fait coller pour cinq francs de timbres : c'est
fini, j'aurai mon fusil.
En quelques bonds, je suis à la douane : il est midi. Je montre
le permis du gouverneur.
--Revenez dans une heure, me dit-on, ces messieurs déjeunent en
ce moment.
Le règlement ne prévoit pas ce déjeuner ; mais rien à dire :
j'attends. Une pluie d'orage survient, et je regarde tomber la
pluie. Enfin, vers une heure, le vieux douanier qui a pris mon
fusil hier, se montre dans un couloir. Je vais à lui avec mon
papier.
--Votre fusil est dans les magasins, dit-il. Il faut aller le
peser, mais nous ne pouvons faire ça en ce moment, voyez...