aux environs de Moscou, en est, en réalité, très différente par
la qualité intellectuelle de ce milieu nouveau. Peut-être la
campagne y perd-elle un peu, mais que la conversation y gagne !
Je trouve que le parc, avec sa grande pièce d'eau, est pour moi,
ici, une promenade suffisante : c'est un prétexte pour ne pas
m'éloigner trop de la maison. Même liberté qu'hier, mais je me
sens retenu par d'invisibles liens qui sont doux, et je sacrifie
de moi-même, sans regret, une partie de cette liberté.
On aime ici se coucher tard : notre souper a lieu entre une et
deux heures du matin, nous causons longtemps après ; de la sorte,
notre journée ne commence guère que vers onze heures ou midi.
Mes hôtes n'ont pas voulu s'adapter sans restriction à la vie
de campagne ; en vrais Russes, ils aiment à se lever très tard.
Au moins, leur innocente manie est-elle favorable aux longs
tête-à-tête, à la lecture, à la musique, à la vie de société,
que d'ordinaire la campagne désagrège.
* * * * *
J'ai causé longtemps au parc, sous la charmille avec Mlle
Alexandra Alexievna Stéven. Nous avons d'abord échangé des
souvenirs d'Allemagne, quelques visions de Dresde avec ses
trésors d'art, son beau fleuve et ses montagnes. Puis,
insensiblement nous nous sommes mis à causer du peuple russe.
Alexandra Alexievna aime les humbles d'un amour profond et
concentré, comme l'est sa propre nature. Elle aime le peuple
parce qu'il est pauvre et parce qu'elle le croit bon ; elle
est persuadée de l'efficacité de ses efforts pour jeter un
peu de lumière et d'apaisement sur la misère de ces êtres
primitifs. Puis, elle me parle du comte de Tolstoï et de sa
campagne de régénération morale, à laquelle, de tout cœur, elle
se voudrait associer. Au travers des brochures du grand Liov
Nikolaévitch, repensées par elle et augmentées de tous ses
songes humanitaires, elle conçoit un vaste plan de révolution
chrétienne, faite de tolérance mutuelle, d'amour du prochain
et d'infinie bonté. Ses yeux, où brille une belle flamme
d'intelligence, s'allument à cette idée, et sa voix a un
tel accent, que, pendant une minute, j'ai cru moi-même à la
réalisation de son rêve généreux.
Alexandra Alexievna n'est pas un apôtre qui se laisse griser
par ses paroles, et à qui l'éloquence tienne lieu d'action. Je
suis étonné de voir de quelle trempe est la volonté de cette
jeune fille, et de quelle ardeur son dévouement. A son avis,
tout ce qu'on tentera pour améliorer le sort des moujiks, ne
sera rien sans l'école. C'est l'école qui doit jeter dans
ces cœurs primitifs le premier ferment de vie consciente.
Comme je lui objecte l'exemple de civilisations plus mûres où
l'instruction n'a eu pour effet que de développer l'égoïsme, et
de lui donner des armes, elle me répond : «C'est parce que, dans
ces pays, l'instruction a voulu marcher sans le secours de la
religion.» Je n'oserais pas affirmer que sa religion à elle soit
de la pure forme orthodoxe ; qui pourrait d'ailleurs oser une
affirmation au sujet de la nuance religieuse du Russe même le
plus pieux ? L'orthodoxie grecque, si prodigue de formes, semble
laisser à ceux de ses fidèles qui sentent et qui pensent, une
certaine latitude d'interprétation. Pour Alexandra Alexievna, la
religion paraît être quelque chose à la fois de plus sublime et
de plus humain que ce qu'elle est pour le commun des fidèles.
La foi qui, pour elle, doit _guider_ notre vie, ne va pas
sans la charité qui doit _remplir_ cette vie et lui donner un
but. L'amour du prochain se présente ainsi, non plus comme un
corollaire de l'idée chrétienne, mais comme une fin à réaliser.
Et chez elle, cet idéal d'humanité est, chose rare, absolument
exempt de bigoterie.
Sans doute, si l'amour du peuple qui fleurit dans le cœur de
cette jeune fille, s'allie à tant de douceur et de simplicité,
c'est que toutes ses idées sont bien venues de son propre fond
et non pas d'une imitation étrangère. Elle m'a parlé de Léon
Tolstoï ; mais comme elle est loin de tels disciples du grand
écrivain, de ceux qui obéissent à la lettre de sa prédication,
et qui deviennent aussi intolérants, aussi durs dans leur
nouvelle foi humanitaire, que les pires inquisiteurs du Moyen
Age l'étaient dans leur foi catholique ! Chez elle, la théorie,
au lieu de tuer le sentiment de la vie, l'a, au contraire,
fortifié en l'épurant. C'est qu'elle agit de tout son cœur,
tandis que tant de sectaires du grand Tolstoï n'agissent que par
raison démonstrative et au nom d'un _principe_. La célébrité
de Tolstoï a peut-être plus nui à la cause de la charité en
Russie, qu'elle ne l'a servie ; trop de cœurs émus par sa grande
voix n'ont point compris qu'il ne prêchait pas un Évangile, et
qu'il n'entendait donner ni formules, ni règles de conduite ; ils
l'ont copié extérieurement et n'ont fait ainsi que dessécher sa
doctrine, au lieu de la féconder par l'action. La Russie produit
naturellement à tous les rangs de la société beaucoup de ces
âmes que la souffrance attire et qui ont soif de dévouement :
elles auraient suivi leur pente sans les brochures de Tolstoï ;
ces brochures n'auront peut-être pour effet que de rendre
quelques-unes d'entre elles fanatiques au rebours.
Alexandra Alexievna n'a pas seulement fondé une école dans le
village où elle habite : elle a peuplé de classes primaires les
hameaux du voisinage ; voilà que tout récemment s'est ouverte
la trentième école qu'elle a fait sortir des ténèbres de la
campagne. Ses moyens sont très limités, mais il lui faut si peu,
quand le conseil d'un village consent à l'aider, et quand on lui
prête une _isba_, où chaque famille, à tour de rôle, apporte,
l'hiver, la brassée de bois qui sert à chauffer l'énorme poêle !
Elle a commencé modestement : l'idée de fonder une véritable
école ne lui est venue qu'après avoir constaté avec quelle
impatience d'apprendre les enfants du voisinage se réunissaient
autour d'elle. Le premier pas fait, elle s'est vue sollicitée
par des villages voisins. De proche en proche, son œuvre a
gagné, et les paysans des environs ont pu apprendre à lire[17].
L'œuvre de Mlle Stéven a pris une telle extension, qu'on a
commencé d'en parler en Russie, et que la très modeste jeune
fille qui l'a entreprise, a pu devenir l'occasion de discussions
passionnées[18].
[Note 17 : Une de ces écoles a même été entretenue quelque
temps avec des secours que des Français charitables m'avaient
prié de faire parvenir jusqu'ici.]
[Note 18 : Après l'avoir soutenue, l'autorité ecclésiastique
a fini par interdire à Mlle Stéven l'exercice de
l'enseignement !]
La question des écoles est une des plus graves parmi celles qui
préoccupent la Russie éclairée. D'un bout à l'autre de l'empire,
des hommes et des femmes unissent leurs efforts pour jeter un
rayon de lumière parmi le _tchiorni narod_, le _peuple noir_ des
campagnes. En apparence, tous sont d'accord sur ce point, depuis
le comte Tolstoï jusqu'à M. Pobiédonostsef, Haut Procureur du
Saint Synode, ancien précepteur et conseiller favori d'Alexandre
III. Mais, conservateurs et libéraux ont beau paraître unir
leurs efforts sur ce domaine commun, en réalité, les discussions
sont vives sur ce prétendu terrain neutre, et les luttes y sont
ardentes.
Oui, tous sont d'accord pour dire qu'il faut instruire le
peuple, mais ils se querellent sur le but et sur le moyen.
Peut-être ceux qui ont conseillé à Alexandre III la réaction
religieuse qui caractérise son règne, eussent-ils préféré
laisser les paysans dans leur séculaire ignorance. Mais, d'une
part, le caractère du tsar était plus généreux que celui de
ses conseillers, et il se fût opposé, je pense, à un système
d'obscurantisme méthodique. D'autre part, les conservateurs
à outrance ont bien compris que s'ils n'entreprenaient pas
eux-mêmes l'instruction du peuple, d'autres s'en chargeraient
à leur place, publiquement ou secrètement. Ils ont compris que
le plus sûr moyen de conserver leur influence morale sur la
population illettrée était de prendre en mains son éducation
intellectuelle, afin de la conduire ensuite dans telle direction
qu'il leur plairait. Il y a donc, en dépit de toute réaction, un
système d'écoles officielles.
Il serait téméraire d'affirmer que le but principal de ces
écoles soit le désir d'arracher le peuple à l'ignorance ; elles
ont avant tout un caractère offensif ; elles font partie d'une
tactique gouvernementale ; au lieu d'avoir été établies _en
faveur_ des pauvres, elles semblent bien avoir été surtout
dirigées _contre_ le mouvement libéral. Aussi sont-elles
éminemment religieuses ; tout l'enseignement y est subordonné aux
notions d'histoire sainte que l'on donnera aux enfants, et aux
maximes de loyalisme qu'on tâchera de leur faire retenir ; peu
importe que leur intelligence ne se développe que médiocrement,
pourvu qu'ils soient en état de louer Dieu selon les rites, et
qu'ils donnent au tsar le tribut de respect et de reconnaissance
auquel il a droit. Tel est, résumé avec toute la modération
possible, le caractère des écoles dites _tserkovno-prikhodskia_
(religieuses et paroissiales).
A l'autre extrémité de la chaîne politique, on aime les écoles
beaucoup plus sincèrement, mais non sans une arrière-pensée
d'intérêt. Pour les libéraux avancés, instruire le peuple, c'est
l'amener au libéralisme. Tant qu'il est ignorant, il supporte
sans murmurer la plus lourde oppression. Qu'il s'instruise,
qu'il apprenne à lire, et il entrera en communion d'idées avec
la partie pensante de la nation ; il comprendra qu'il n'occupe
pas le rang auquel il a droit, il sentira une gêne là où,
jusqu'ici, son joug ne lui avait point pesé : or la gêne, «c'est
le principe du mouvement».
Entre ces deux tendances opposées se placent une infinité de
nuances auxquelles correspondent autant d'écoles. L'initiative
privée qui, en matière d'instruction primaire, a un vaste champ
où s'exercer, met dans toutes ses entreprises le caractère
spécial de sa conviction. Le mal n'est pas si grand, après tout.
En dépit de tous ces tiraillements, les enfants apprennent les
éléments ; l'instruction la plus humble, mais aussi la plus
solide, se diffuse et se fixe parmi eux. Quand, plus tard,
ils auront des livres, le temps fera son œuvre lentement,
mais sûrement, en dehors et au-dessus de toutes les factions
politiques.
Il y a en Russie des ennemis déclarés de l'école primaire : il
se trouvent en général dans le déchet de la haute aristocratie.
Il y a quelque temps, par exemple, un neveu du plus grand poète
russe, un certain M. P., noble seigneur et _predvoditiel_
(président) de la noblesse dans un canton du gouvernement de
Nijni-Novgorod, est devenu tristement célèbre par une lettre
dans laquelle il déclarait à un ami que «grâce à ses efforts,
dans l'école dont il était curateur, le nombre des élèves était
tombé de 60 à 40, et qu'on finirait bien par n'en plus avoir».
Mais les exemples d'un tel cynisme sont rares, et ne s'allient
jamais qu'à une profonde inintelligence ou à de bas calculs.
C'est un honneur pour la Russie que la faveur dont jouit dans
la société la question scolaire. Dès qu'une famille éclairée
n'est plus uniquement préoccupée de ses grossiers instincts de
jouissance, elle donne ses soins à une école. A la campagne, les
femmes cherchent là une dérivation à l'ennui ; à la ville, ce
sont surtout les hommes qui travaillent pour l'école, mettant
de leur argent, de leur temps et un peu de leur cœur dans cette
œuvre si obscure et si belle.
* * * * *
Un ami d'Ivan Vladimirovitch avait prêté à un moujik fort
intelligent une traduction du _Looking backward_[19] de Bellamy ;
il se demandait quel effet allait produire sur un paysan
cette rêverie socialiste. Le paysan est venu rendre le livre
aujourd'hui après l'avoir gardé six mois. J'étais là.
[Note 19 : Traduit en français sous le titre de : _En l'an_
2000.]
--Eh bien, Vasili, demanda mon hôte, es-tu content ? (_Khorocho,
chto li ?_)
--Oui, oui, très content ! (_nitchevo khorocho_).
--Voyons, qu'en dis-tu, de ce livre ?
--Eh bien, Ivan Vladimirovitch, fit le vieux moujik, après un
moment de silence, eh bien ! c'est la vraie vie chrétienne :
ils vivent chrétiennement, ces gens-là (_oni jivout po
khristianski_) ! Nous sommes des pécheurs, nous autres, nous ne
vivons pas comme il faut...
Il ne faut pas entendre par là que ce paysan russe fût prêt à
suivre le premier communiste venu. Mais ce tableau enchanteur
d'un idéal socialiste avait agi sur son imagination. Fort
incapable apparemment de comprendre et d'apprécier cette vie
urbaine que Bellamy décrit avec des couleurs si riantes, le
paysan avait sans doute médité sur l'idée plutôt que sur les
détails du roman. Il l'avait adaptée, _mutatis mutandis_, à la
vie russe, et trouvait tout à fait conforme aux intentions de la
Providence et à l'esprit chrétien, un partage rigoureux _de la
terre_ entre le _pomêchtchik_ (propriétaire) et les moujiks. Les
paysans russes ont une peine infinie à comprendre que la terre
ne leur appartient pas tout entière ; ils se résignent devant le
fait : mais je doute qu'on leur puisse faire admettre qu'en droit
un propriétaire puisse posséder à lui seul 10 000 hectares
de terre, tandis que tout un village de 300 feux ne possède pas
le quart de cette superficie. Aussi, dès qu'un événement un peu
considérable émeut la quiétude des villages, voit-on chaque
fois se répandre avec persistance le bruit d'un nouveau partage
des terres. Dans presque toute la Russie, la seule richesse
que puisse comprendre le paysan est celle qui provient de la
possession du sol et de ses revenus. L'inégale répartition de la
terre le touche d'autant plus qu'elle est plus évidente, et que
chaque pas qu'il fait hors de son _isba_ sert à l'en convaincre
mieux. Le paysan russe aime la terre plus que tout au monde ; non
pas seulement sa terre à lui, celle où il est né et sur laquelle
il a courbé son maigre corps, mais d'une façon plus générale, il
aime la terre : plus elle est étendue et plus elle est fertile,
plus il l'aime, s'il la possède. «Donnez-leur, dit Léon Tolstoï,
dans n'importe quel pays, une terre un peu plus étendue et un
peu plus productive que celle de leurs ancêtres, ils quitteront
celle-ci sans regret et s'expatrieront avec joie[20].» Cette
boutade est un peu exagérée, mais, au regret près, les paysans
émigrent, en effet, très aisément.
[Note 20 : _L'esprit chrétien et le patriotisme._]
* * * * *
Au cours d'une promenade, nous traversons un village dont la vue
m'étonne, car les maisons y sont en pierre. Ivan Vladimirovitch
m'explique comment l'absence de bois et l'abondance de grandes
pierres meulières a fait des paysans de ce village des maçons,
dans un pays où tous naissent charpentiers. Contraints par la
nature du sol à assembler des moellons à la place de troncs
d'arbres, ces moujiks se sont trouvés avoir entre les mains une
spécialité assez rare dans ce pays du bois : ils l'exploitent.
Dès la fin de l'hiver, quelques-uns d'entre eux s'en vont en
éclaireurs chercher de l'ouvrage sur quelque point du pays
russe. Quand ils en ont trouvé, ils font venir leurs camarades,
et toute la population masculine adulte de ce bourg s'engage en
bloc pour une même entreprise. L'automne venu, on remet la paye
aux chefs d'_artièle_ (corporation d'ouvriers) et ceux-ci la
répartissent parmi leurs hommes, au prorata des aptitudes et du
travail de chacun d'eux.
Pendant l'été, le bourg se trouve ainsi complètement privé
d'hommes adultes : les femmes y restent seules avec les
vieillards et les enfants. Elles accomplissent à la place de
leurs maris tous les travaux des champs, et font valoir le
lopin de terre que leur a dévolu la commune. En ce moment, les
hommes sont occupés en Sibérie à des travaux de maçonnerie
que nécessite la construction du chemin de fer, et partout
j'aperçois des femmes ; elles moissonnent, font les gerbes, et
les chargent sur des charrettes ; elles travaillent seules jusque
dans ces moulins à vent qui, sur les collines dépouillées,
tournent avec lenteur leur étoile grise.
Il se trouve en Russie des milliers de villages qui sont
ainsi, durant des mois, abandonnés aux femmes. Tous les hommes
valides des localités qui bordent la côte occidentale de la
Mer Blanche s'en vont, par exemple, durant l'été, pêcher la
morue dans l'Océan Glacial ; dans les provinces plus centrales,
comme celle de Kostroma, pour n'en citer qu'une, c'est surtout
l'influence de la capitale qui attire hors du village des
générations d'ouvriers, dont la spécialité se transmet de père
en fils : ailleurs, un simple miroitement d'espérance détermine
les moujiks à laisser la terre à leurs femmes pour s'en aller
par le monde en quête d'un gain réel ou imaginaire. Lorsque
ces émigrations se font en masse, par villages ou par cantons,
c'est, en général, qu'elles rapportent un avantage assuré ; le
paysan, qui sait fort bien compter, n'hésite pas à négliger à
propos son champ, quand il sait trouver à côté un gagne-pain
plus rémunérateur. Mais, bien souvent aussi, ces sorties
vagabondes se font par tout petits groupes d'aventureux ouvriers
que l'on voit chaque printemps s'égrener par la campagne.
L'hiver, ils reviennent se calfeutrer dans leur _isba_, pour
repartir ensuite dès la fonte des neiges ; plus d'un pourtant
reste à demeure dans un emploi trouvé en ville ou chez un
propriétaire rural. Souvent, des années se passent sans qu'ils
revoient leur femme et leurs enfants, et ils ne semblent pas
en souffrir. Faut-il voir là une sorte de pli héréditaire
qu'auraient laissé dans ces pauvres natures les années de
servage, où le caprice d'un seigneur séparait comme des bêtes
les familles de son troupeau de moujiks ? Habitude d'insouciance
ou résignation passive ? qui le saurait dire ? J'assistais un
jour, chez un médecin de campagne, à la consultation du soir ;
un à un, les malades défilaient devant lui, humbles, malpropres.
--Et toi, comment t'appelles-tu ? es-tu marié ?
--Je suis marié.
--Ta femme vit encore ?
--Elle vit.
--Où cela ?
Elles vivaient à des centaines de kilomètres, les femmes de ces
paysans, au fond de villages perdus--et, bien que malades, ils
ne semblaient guère s'en inquiéter.
Et où couches-tu ? demandait le docteur à l'un d'eux, à un
moissonneur miné par la phtisie.
--Eh ! _batiouchka_, je couche par terre dans la grange.
--Mais tu as une maison ?
--Oui, dans le gouvernement de Toula. Ma femme s'y trouve avec
mes six enfants.
Souffrait-il à ce souvenir ? Je ne sais. Sa figure amaigrie
n'exprimait, à travers les quintes de toux, rien autre chose que
le souci d'un soulagement immédiat, et ce souci était tempéré
encore et comme voilé par cette apparence de résignation qu'on
retrouve dans ce pays autour de la souffrance et de la misère.
Le paysan russe n'est pas rivé comme le nôtre au coin de terre
qui l'a vu naître. L'immense plaine sans couleurs et presque
sans accidents où ses regards ont toujours erré, ne lui offre
point de ces nids familiers et chauds auxquels notre cœur
s'attache. Durant l'été, c'est, à perte de vue, la forêt basse
ou la jaune ondulation des seigles mûrs ; l'hiver, l'interminable
linceul de neige efface à l'horizon jusqu'à la trace de ces
grises taupinières qui sont les villages. Que lui importe, au
maigre moujik, de manger ici ou là son pain sec ? Pourquoi cette
_isba_ plutôt que cette autre toute pareille, aussi chaude,
aussi bien close ? Il faut bien peu pour contenter son corps ; son
âme, qu'est-elle ? Vague besoin d'un _ailleurs_ qui pousse au
déplacement les habitants des grandes plaines mornes, complète
insouciance de ce que donnera cet _ailleurs_ rêvé : telle est la
cause de cette émigration gaiement entreprise et insouciamment
recommencée. Pourquoi ce fataliste paysan russe resterait-il à
couver sa misère au foyer natal ? Ne porte-t-il pas avec lui tout
son bien ? sa langue, partout comprise, sa religion, partout la
même, avec des signes de croix et des révérences devant l'icône,
sa confraternité doucement résignée qui lui fera partout
rencontrer des frères, et enfin, sa foi dans la _vodka_, la
bonne verseuse d'indifférence et d'oubli.
* * * * *
Ce soir, lorsque je suis parti, au coucher du soleil, dans une
voiture attelée d'une _troïka_ vigoureuse, Mme Stéven et
sa belle-sœur ont voulu m'accompagner jusqu'au relai prochain.
Elles s'élancent à cheval par les chaumes qui bordent la route,
et dans une course échevelée où mon cocher rivalise de vitesse
avec elles, nous filons au milieu d'un nuage de poussière. Je me
sens gêné de cette ironique escorte au rebours, et j'ai honte de
mon immobilité, entre ces deux amazones dont la forme se détache
en contre-haut sur le flamboiement du couchant. En même temps,
j'ai bien conscience que ce dernier trait achève la silhouette
d'Alexandra Alexievna, la douce fondatrice d'écoles. Son rêve
d'une révolution chrétienne faite d'amour mutuel et d'infinie
bonté, n'a pas consumé les forces vives de son énergie. Elle
va au peuple, au peuple grossier, elle, la délicate fille
d'une race affinée, elle va au peuple avec tout son cœur ;
mais la songerie humanitaire n'a pas en elle, comme chez les
déclamateurs à théorie, tué le sentiment de la vie réelle.
Dans cette chevauchée par les chaumes poussiéreux, dans cette
griserie de vitesse et de danger qui la prend, au crépuscule
d'un jour de pieux travail et d'humble enseignement, dans cet
élancement de sa vigueur, je la retrouve plus complètement
femme. Je saisis bien alors la raison du charme qu'exercent ces
belles natures dans lesquelles la vie coule à pleins bords,
et où la passion de l'idée n'a pas étouffé le besoin d'une
expansion active.
* * * * *
Me voici, un jour d'automne, chez un propriétaire du
gouvernement d'Orel. C'est ici encore un pays de blé : c'est la
_Terre noire_. Je ne saurais dire avec des mots l'accablante
nudité de l'horizon plat. Les champs s'en vont à perte de vue,
sans un arbre, tout nus, tout gris sous les chaumes, entre
lesquels les semences hivernales font çà et là des reflets
verts, et les labours, de grandes plaques sombres. Les routes
sont noires comme en un pays de charbon. Dans cette contrée, le
bois est une denrée précieuse jalousement épargnée ; aussi les
_isbas_ sont-elles si petites qu'on les distingue à peine au
loin. Les huttes sont grises, sous leur revêtement de briques
en terre, et sous leurs calottes débordantes de vieille paille.
A distance, les villages semblent formés de petits tertres
écrasés, tout gris et tout ronds, sans adhérence avec la plaine
où ils sont posés, sans lien entre eux. Tout ce paysage est
d'une écrasante tristesse ; mais il est si chétif d'apparence, si
disgracié, si misérable, qu'on finit presque par l'aimer.
Le propriétaire qui m'offre l'hospitalité a planté de ses mains,
il y a quelque trente ans, un vaste parc autour de sa maison
des champs. C'est, en été, le seul carré d'ombre qu'offre la
plaine ; en ce moment, les platanes, avec leurs feuilles d'un
jaune éclatant, y donnent, même par les temps gris, l'impression
triomphante d'un coup de soleil.
Au bord du parc coule une rivière profondément encaissée, et
nous sommes assis dans une allée qui la surplombe à pic. A
l'horizon de la plaine, comme en mer, le soleil est descendu
dans une gloire ; et maintenant, une buée rougeâtre de crépuscule
automnal enveloppe les contours des choses ; nous nous taisons
dans la lumière qui s'éteint. Tout à coup, un vol de canards
sauvages s'enlève à nos pieds, et le son d'un accordéon parvient
jusqu'à nous : ce sont nos batteurs qui, leur journée finie,
repassent la rivière pour regagner leurs villages. Gaiement,
un jeune garçon marche à leur tête en jouant de l'_harmonica_
(accordéon), et, tandis que les barques font sur l'eau assombrie
un va-et-vient avec leur charge silencieuse, il reste sur la
rive, sans cesser de jouer, et ne s'embarque qu'au dernier
passage. Le long de la berge opposée que le crépuscule efface,
il marche ensuite, jouant toujours, et d'ici nous entendons ses
refrains monotones peu à peu s'affaiblir, puis languir, puis
s'éteindre...