Notre berger m'a éveillé dès l'aube, et je suis allé prendre

Valodia. Tout dormait encore au village et chez lui. Son chien

blanc est venu me caresser ; j'ai ouvert la porte de la hutte

et, dans l'enchevêtrement des dormeurs et des dormeuses,

étendus par terre, pêle-mêle et tout habillés, j'ai en vain

cherché mon compagnon. A la fin, la voix du vieux père, partie

du haut du poêle, sur lequel il était juché, m'a appris que

Valodia se trouvait dans une autre pièce. Il est là étendu,

lui aussi, par terre, tout habillé, côte à côte avec sa femme

qui dort bruyamment. Je l'éveille, et aussitôt, il se lève en

souriant. Il enfile ses bottes de chasse, vérifie les godets

qui contiennent ses munitions divisées en charges, endosse une

blouse par-dessus l'autre, passe sur son visage un peu d'eau

fraîche prise dans le creux des mains--et le voilà prêt, sa

toilette est faite. Nous partons.

Valodia sait, dans les environs, cinq ou six étangs, à divers

endroits de la forêt. Nous allons les visiter, nous courbant au

ras de terre pour les approcher sans être vus des canards. Je

tire un col vert, qui va tomber au milieu d'un étang encombré de

nénuphars.

--C'est bien ! dis-je, laissons-le là, puisque nous n'avons pas

de chien.

--_Nitchévo_, répond Valodia, tu vas voir !

En quelques secondes, il s'est déshabillé, et bientôt il me

rapporte le canard, après avoir pataugé jusqu'aux genoux dans la

vase qui lui fait des bottes boueuses. Tout en se lavant, exposé

nu à l'air piquant du grand matin, il ajoute avec une évidente

satisfaction :

--Vous voyez, un _homme russe_ ne craint pas le froid ! mais,

donnez-moi une cigarette, Iouli Antonovitch !

Cette nuance d'orgueil national, je la remarque plus en Russie

que partout ailleurs ; non, sans doute, que cet orgueil y

soit plus vif, mais l'expression en est plus naïve, ou moins

adroitement masquée. Allemands, Anglais, Français, Russes, tous

se croient supérieurs à leurs voisins : les Russes le disent

plus souvent que les autres, tout en se faisant fréquemment le

reproche d'un excès de modestie. Cet orgueil national des Russes

n'a pas, d'ailleurs, de formes pénibles pour les étrangers ;

le plus souvent, c'est la force, l'endurance, la bravoure, la

piété, qu'ils croient supérieures chez eux à ce qu'elles sont en

Europe ; plus rarement il s'agit des qualités intellectuelles.

... Après avoir inspecté des étangs frisés de rides sous la

brise matinale, après avoir fureté par les genévriers sur

lesquels planait une buée transparente, après nous être coulés

entre les touffes d'une coupe de dix ans, dont les branches,

poussées dru et en tous sens, nous égratignaient au passage, la

pluie vint à nous surprendre.

--Si nous allions chez Siméon ?

Siméon est un vieux moujik qui fait fonction de gardien dans une

forêt de Michel Fiodorovitch. C'est un très grand vieillard, aux

yeux perçants, au front haut, sous ses cheveux blancs lustrés :

un des paysans les plus intelligents que je connaisse dans ces

parages.

--Bonjour, _grand-père_ ! Nous venons te demander abri.

Et nous entrons, courbés sous la porte basse, dans l'_isba_

chaude où le vieillard vit avec sa femme infirme. L'_isba_ est

assez spacieuse : une antichambre qui sert de débarras, une

première pièce, dont la moitié est occupée par un énorme poêle

en maçonnerie, et une seconde pièce qui sert de salon et de

chambre à coucher. Tout au fond, se voient deux lits formés de

planches ajustées sur des supports, et recouvertes de peaux et

de vieux habits : un vrai nid à vermine.

Pendant que nous prenons place sur un banc, Siméon a déjà empli

d'eau le samovar ; puis il a allumé des brindilles de bois qu'il

a jetées dans sa cheminée de cuivre ; il y a ajouté quelques

charbons puisés à deux mains dans un seau ; puis, il a coiffé la

minuscule cheminée d'un petit tuyau de poêle qui s'adapte à un

appel d'air ; en peu de minutes, le samovar bout, et lance par

sa soupape un grand jet de vapeur : le voilà posé sur la table.

Tandis que nous échaudons la théière, Siméon est allé chercher

une miche de pain noir et des champignons qu'il appelle, si j'ai

bien entendu, des _volnouchkis_.

--Ce n'est pas pour vous, _bârine_, ces champignons-là : vous ne

pourriez pas les manger !

Siméon, Valodia et la vieille infirme s'extasient à me voir, en

dépit de leurs craintes, me régaler de _volnouchkis_.

--Ce n'est pas possible, Iouli Antonovitch, que vous puissiez

manger cela ; c'est bon pour des moujiks... Tenez, piquez donc

celui-ci, celui-là encore, et ce petit noiraud ! Mangez, mangez,

ne vous gênez pas !

Valodia et moi, armés chacun d'une fourchette, piquons

fraternellement, à même le plat de champignons. Nous causons. De

chasse, d'abord : y a-t-il du gibier dans cette zone de la forêt ?

Puis, de mon pays. Me montrant un couteau, Valodia me dit : «Nous

avons trois mots pour désigner cela ; et, vous n'en avez qu'un :

_Messer._»

--C'est là un mot allemand, Valodia : or je ne suis pas Allemand,

moi, je suis Français.

Valodia ne comprend guère, car pour lui qui a touché la vie

d'usine, le mot russe _némiets_ (étranger, ou allemand) ne

désigne personne autre que ces Allemands qui possèdent tant de

fabriques dans la province. Mais Siméon intervient.

--Non ! non ! dit-il, ce n'est pas la même chose : j'ai vu des

Français, moi, en Crimée.

--Tu étais à Sébastopol, _diédouchka_ ? (petit grand-père).

--J'y étais ! Et Siméon nous raconte en mots rares et mesurés

ses impressions du siège. Il en a surtout vu la misère, la

souffrance endurée ; il ne parle pas du sentiment du danger.

--Tu aimes mieux être ici que sous la pluie de balles, hein,

grand-père ?

--_Nitchévo !_ j'étais jeune alors, répond Siméon avec un faible

sourire énigmatique.

--Ils se battaient bravement, ces Français ? demande Valodia,

que le récit du vieillard intéresse, et qui reste bouche bée,

attendant la réponse, sa soucoupe pleine de thé, soutenue en

équilibre sur les cinq doigts réunis en forme de coupe.

--Bravement ! fait Siméon, redevenu sérieux ; bravement ! je dois

le dire.--Et, comme ça, maintenant, vous voilà devenus nos amis,

à ce qu'on dit ? fit-il, se tournant vers moi.

--Mais oui ! à ce qu'il paraît.

--La Russie est forte, l'homme russe est fort ! conclut Siméon...

Puis il reprit : Ça coûte cher, pour venir de chez vous ici ?

--100 roubles à peu près.

--100 roubles ! et autant pour retourner ! avec cela, nous serions

riches, nous... Et chez vous, les paysans sont habillés comme

nous ? Et leur nourriture ?... Pourquoi êtes-vous venu ici ? vous

êtes parent de Michel Fiodorovitch ?...

Sous ce flot lent de questions, auxquelles je réponds de mon

mieux, je bois mon thé par intervalles, n'usant, par discrétion

vis-à-vis de mon hôte, que d'un tout petit morceau de sucre

que je tiens entre les dents. Dans cette _isba_ chaude et

tranquille, autour de laquelle la forêt s'enveloppe d'une

brume grisâtre striée de pluie, j'éprouve entre ces deux hommes

simples une pénétrante sensation de bien-être. Physiquement

et moralement, ce sont tous deux de beaux représentants de la

race grande russienne ; inégalement intelligents, sans doute,

mais sobres tous deux, ne buvant pas d'alcool, bons ouvriers,

honnêtes, respectueux du bien d'autrui. Ce vieillard surtout

m'attire, avec sa belle tête blanche, où l'expérience et la

misère d'un demi-siècle écoulé depuis son adolescence, n'ont

pas creusé une ride de douleur ou de mauvaise passion ; et

aussi avec ses yeux clairs et droits, où se lit cette bonté

sérieuse, mais non pas banale, qui ne livre sa compassion qu'à

bon escient. Ce blanc vieillard, qui vit là tout seul au fond

de la forêt, entre sa femme infirme, son chien, et son icône

dévotement éclairée, me pénètre d'admiration. Tout est mesure

chez lui ; mais, derrière sa prudence, veille la charité, comme

chez tant d'autres l'égoïsme. Certes, nous n'avons guère d'idées

communes : sa longue expérience, il l'a amassée grain à grain,

au cours d'une longue vie, au milieu des villages tranquilles

et des calmes travaux des champs ; mon peu d'expérience à moi

vient d'observations faites au milieu d'une vie bourdonnante

et d'une société qui tourbillonne. Ce qui chez lui est venu

naturellement, sans effort, est chez moi l'effet d'un hâtif

travail d'abstraction : de là, sans doute, la tranquille

expression de son regard, tandis que nous autres, inquiets,

nous courons la vie sans fixer nos yeux. Pourtant, je sens que

j'aimerais à venir souvent causer dans sa cabane et qu'il ne

s'y refuserait pas. Qu'y a-t-il donc, au fond, de commun entre

nous, qu'est-ce qui nous attire l'un vers l'autre, et nous

retient, sinon cette simplicité du cœur qui lui est naturelle,

et vers laquelle son influence m'incline ? En quittant la cabane

sous le ciel éclairci, j'ai eu, après cette visite à Siméon,

l'impression d'étonnement joyeux qu'on éprouve, quand, au milieu

d'une collection de pièces usées, noircies, souillées par

l'usage, on en trouve inopinément une, du même millésime, qui

s'est, par un hasard de circulation, conservée neuve et pure.

* * * * *

Notre voisin, le _Prince_, est venu tantôt chez Michel

Fiodorovitch ; je suis descendu faire sa connaissance. C'est un

colosse à petite tête, avec des traits fins, une poitrine bombée

en cuirasse, et de petites mains blanches de femme grasse. Il a,

parmi cette bourgeoisie, un air un peu froid et retenu ; aimable,

certes, mais avec une réserve. Cette nuance de fierté, dernier

vestige d'un orgueilleux passé, ne me déplaît pas, chez un

représentant de cette aristocratie russe qui perd peu à peu ses

privilèges et sa fortune.

Comme tant de _pomêchtchiki_ (propriétaires ruraux) de la

noblesse, le Prince (_Kniaze_) C. a débuté dans l'armée.

Puis il s'est retiré, aux environs de la trentaine, dans son

bien mutilé, qu'il fait valoir. C'est un homme doux, avisé,

accueillant. Il prend à cœur, et non sans raison, son rôle de

propriétaire, et, ce qui en ce moment l'intéresse par-dessus

tout, ce sont les questions de culture. Il sent bien qu'il y a

d'autres choses à tenter que ce que ses ancêtres ont fait depuis

des siècles sur la terre qu'ils lui ont léguée appauvrie. Mais,

pour tenter du nouveau, il faudrait un capital de réserve ;

c'est ce qui lui manque le plus. Des hangars, dans sa ferme,

sont éventrés ; l'aile principale de sa maison menace ruine, et

il ne la répare pas. Faute d'argent, il est forcé de continuer

à produire du seigle ; mais le prix du seigle baisse chaque

année. Le prince Ivan Serguiévitch se débat entre les mailles

d'un réseau qui, chaque année, le serre de plus près : les

propriétaires du voisinage s'y débattent comme lui, mais avec

plus d'indifférence ou de mollesse.

Dans le gouvernement de Moscou, où nous sommes, la terre n'est

pas particulièrement fertile, et les récoltes sont maigres.

En outre, le voisinage d'une capitale et d'un grand centre de

fabriques y fait monter le prix de la main-d'œuvre. En suivant

la routine séculaire, la plupart des _pomêchtchiki_ de notre

canton marchent à la ruine, puisque leur production, d'année

en année, leur coûte plus cher et leur rapporte moins. Peu à

peu, ils verront les paysans enrichis, les marchands et les

accapareurs de toute sorte, leur arracher la terre, sillon par

sillon. Les paysans n'ont pas, en effet, ce train de maison qui

tue les propriétaires ruraux ; quant aux marchands, ils possèdent

ailleurs une source de revenus.

D'autre part, le voisinage de la grande ville et la proximité

d'une gare de chemin de fer constituent, ne l'oublions pas, un

grand avantage ; le rapide écoulement des produits agricoles

est assuré par là. Seulement, il faudrait, pour profiter de

ces avantages, que les propriétaires se fussent transformés en

même temps que la grande ville marchande ; il leur eût fallu

comprendre que l'ouverture des voies ferrées amènerait bientôt

sur le marché, à des conditions très avantageuses, les grains

des provinces lointaines. Le prix de la main-d'œuvre qui écrase

leur production, la fertilité limitée de leur terre, ne sont

plus compensés par leur proximité du centre, depuis que les

chemins de fer suppriment en partie l'éloignement. Il leur eût

fallu modifier leur exploitation, à mesure que cette ligne

ferrée s'étendait plus avant dans le sud ; au lieu de cela, ils

s'en sont tenus à la routine séculaire : beaucoup par incurie,

beaucoup par ignorance, beaucoup faute de capitaux.

Pour profiter du voisinage de la ville, il faudrait produire

ce que les provinces lointaines ne peuvent pas produire, ou ne

peuvent pas amener à temps sur le grand marché : du laitage, des

légumes. Seulement, pour un grand nombre de vaches, il faut des

pâturages étendus et une main-d'œuvre considérable. Il est vrai

qu'en revanche, un grand troupeau fournira beaucoup de fumier,

permettant de cultiver des légumes. Pour la transformation de

la culture routinière actuelle en une culture raisonnée et

intensive, il faut une première mise de fonds qui nécessite, en

dehors du bien, un capital liquide. Malheureusement, quand un

propriétaire russe a, en dehors de son bien, quelques milliers

de roubles disponibles, il s'empresse de les dépenser. Recourir

aux banques de crédit et aux hypothèques, c'est se ruiner à bref

délai.

Voilà ce que sentent fort bien Ivan Serguiévitch et Michel

Fiodorovitch ; mais, tandis que le second bien que plus jeune,

s'est déjà résigné, et s'est livré pieds et poings liés à sa

destinée, le _Prince_, au contraire, voudrait lutter ; il le

dit du moins.--La pomme de terre pousse fort bien en certains

endroits : si l'on essayait de la produire en grand ?

--A Moscou, répond Michel, nous ne saurions la vendre, puisque

les maraîchers qui ont, aux portes de la ville, d'immenses

champs de pommes de terre, suffisent à la consommation. Quant

à la prochaine usine d'amidon, elle a ses fournisseurs, et

refusera nos produits.

--Mais les choux ! reprend Ivan Serguiévitch. Vous savez l'essai

que j'ai fait, et comme ils prospèrent ici. Que n'essayez-vous ?

La vente en est assurée à la ville.

--Bah ! les moujiks me les voleraient, et je perdrais tout...

Et j'entends recommencer l'antienne tant de fois reprise : «Le

prix du seigle baisse, les prétentions des ouvriers augmentent :

où allons-nous ? où allons-nous ?»

Pour changer quelque chose à ces cultures, il faudrait un

homme instruit, intelligent et de volonté ferme. Il ferait une

enquête sérieuse, pour ne pas s'engager à la légère ; puis, ses

informations prises, s'il avait à sa disposition un capital

de départ, il transformerait du coup son exploitation ; si, au

contraire, l'argent lui manquait, il réduirait ses dépenses,

changerait son train de maison, vivrait de peu pour commencer,

et petit à petit entamerait l'affaire. En un mot, ce qu'il

faudrait ici, ce n'est pas un Russe, mais un Allemand...

Patience ? l'Allemand viendra peut-être[16]...

[Note 16 : Cette boutade n'a pas toujours été bien comprise :

j'ai voulu dire seulement qu'on verrait peut-être quelques

propriétaires allemands s'installer dans ces parages. Or, pour

l'une de ces terres, ma prédiction s'est réalisée.]

* * * * *

Serpoukhof, une sorte de sous-préfecture, et 30 kilomètres de

chez nous : moitié ville, moitié village, avec des faubourgs de

masures en bois qui se perdent sur des confins indécis, parmi de

sablonneux terrains vagues. Elle est située, comme il convient

à toute bonne ville russe, à trois kilomètres de la gare qui

la dessert, et à une demi-lieue du fleuve qui l'arrose. Son

intérêt pour nous est de posséder le bureau de poste dont nous

dépendons, et l'officier de police, l'_ispravnik_ dont nous

sommes les administrés.

Après une demi-journée passée à errer en petit fiacre découvert,

sous un soleil brûlant, par ses rues montueuses et ces environs

dénudés, où la roue enfonce dans le sable fin, le souvenir qui

me reste de la ville est une impression de blanc. Seulement,

je serais fort empêché de la justifier dans le détail, car,

en reprenant mes souvenirs un à un, je ne retrouve que des

couleurs mêlées : trois ou quatre très jolies petites églises,

blanches avec des toits verts, ou grises avec des toits blancs,

au-dessus desquels s'épanouit une floraison de bulbes dorés

qui étincellent au soleil. Puis encore, la place du marché,

bossue, caillouteuse, empoussiérée, bordée de grandes bâtisses

en briques rouges et blanches, d'un effet cocasse et charmant.

Enfin, sur tout cela, peuplant l'air de taches tour à tour

sombres et claires, et de vols, qui parfois, jettent de l'ombre

comme un nuage, des centaines de corbeaux gris et des milliers

de pigeons, tourbillonnent, se posent, se lèvent avec un

bourdonnant frémissement d'ailes.

On m'a fait visiter du haut en bas une grande fabrique

d'indienne qui occupe 5 000 ouvriers. Nous avons suivi par

étages les transformations du fil, d'abord tordu, puis tissé,

puis devenant une longue bande de toile qu'on lessive, qui passe

ensuite au séchoir, puis à la teinture, puis sur des rouleaux de

cuivre qui y impriment des dessins et des fleurs.

Les ouvriers diffèrent beaucoup entre eux : le travail des uns

est doux, celui des autres, par exemple de ceux qui restent

demi-nus dans les étuves, le visage cramoisi, et le corps

couvert de sueur, au milieu des courants d'air, est accablant,

et fait pitié. Pourtant, chez tous, on retrouve le même type de

moujik décrassé et affiné. Ce sont bien les mêmes hommes qu'au

village, mais avec quelque chose de plus léger dans l'attitude,

de plus pâle dans la physionomie, de plus hardi et de moins

franc dans le regard. Il y a là déjà quelques bellâtres d'usine,

avec une jolie raie au milieu du front, et une sorte d'élégance

canaille. Assurément, ces derniers ne valent pas grand'chose,

mais je ne crois pas surprendre dans leurs yeux l'expression

de haine sourde tant de fois remarquée en visitant des usines

d'Occident. Quant aux femmes et aux jeunes filles, elles

sont lamentables d'asservissement, d'hébétement et de cynique

flétrissure.

Serpoukhof est un grand centre usinier : on peut se faire idée de

l'influence qu'exercent les ouvriers sur une ville de 25 000

habitants, et sur la campagne d'alentour.

* * * * *

--Dites-moi, Iouli Antonovitch, chez vous, en France, y a-t-il

des champignons ?

--Assurément ?

--Oui ! mais vous n'avez certainement pas de _champignons blancs_ !

Le champignon blanc (une variété de cèpe) croît au pied des

bouleaux : pour cette raison, les Russes le considèrent comme

un bien national, et n'admettent pas qu'il en existe, en

dehors de leurs frontières, une espèce aussi succulente. Avec

les choux et les concombres, les champignons font partie de

toute alimentation vraiment russe, et tous en sont, là-bas,

extrêmement friands. C'est, au village, une des grandes

occupations de l'été finissant, que d'aller au bois faire la

cueillette des champignons, et l'on s'y accoutume de si bonne

heure, qu'il n'est bambin de sept à huit ans, qui ne sache

distinguer les espèces comestibles des vénéneuses. Durant

plusieurs semaines, les forêts se remplissent de femmes,

d'enfants et de vagabonds qui, munis de corbeilles, cueillent le

précieux cryptogame ; si l'on est en chasse, on rencontre parfois

des hameaux entiers en tournée par les taillis, se hélant de

temps à autre pour ne pas s'égarer, riant, chantant parfois,

mais avares de leur temps, et ne s'arrêtant guère à faire la

causette.

Les immenses forêts dont est couverte la Russie du Nord et de

l'Est regorgent de champignons : il en pousse sous tous les

arbres et sous les moindres buissons, parmi la mousse. C'est là,

pour les populations rurales, un garde-manger, en même temps

qu'une source de profits. Le champignon est, en effet, très

nourrissant ; en outre, étant _maigre_, il constitue le fond

de la nourriture des paysans durant les interminables jeûnes

de l'église orthodoxe : les gens pieux, certains moines, par

exemple, entre autres ceux du couvent de Solovietzk, sur la Mer

Blanche, s'en nourrissent toute l'année. Pour conserver leur

récolte de champignons, les paysans les disposent sur de petites

planchettes, et les font sécher au four : le chapeau et la tige

se racornissent ; on les trie alors, et on les perce d'une

ficelle, puis on les suspend aux solives du plafond, en lourds

chapelets, qui diminuent chaque semaine.

Les habitants des villes et ceux de la plaine déboisée ne

goûtent pas moins les champignons que ne font les paysans du

nord. Ils sont contraints d'en acheter. On estime à une dizaine

de millions de francs la somme que rapporte ainsi aux paysans

forestiers la récolte de champignons d'une année moyenne.

* * * * *

J'ai sous les yeux un paysage russe bien caractéristique : une

plaine immense, toute plate, sans couleurs, infiniment triste et

monotone ; puis, tout à l'horizon, la silhouette blanche et verte

d'une petite église qui prie au-dessus d'un invisible hameau

de huttes. Je comprends l'affection que gardent à l'église

la plupart des moujiks. Dans l'infinie grisaille où leurs

yeux ne trouvent rien, le petit clocher aux couleurs fraîches

attire leur regard, le fixe et le console. Quand je suis las,

et incertain de la route, j'éprouve, moi aussi, une tendresse

pour la petite sentinelle blanche et verte qui se dresse sur

l'écrasant infini de l'horizon morne : il me semble qu'elle est

amie et accueillante ; j'y vois comme un sourire de la plaine

grise.

* * * * *

Je sais près d'ici, sur le plateau, une chapelle, que j'ai

découverte peu de jours après mon arrivée, et que je ne puis

revoir sans émotion. C'est par delà les bois. Au milieu d'un

champ, à une verste d'un pauvre village, se dresse cette

église très humble. Sans doute, on n'est pas assez riche

pour la peindre, et pour habiller ses murailles en bois : les

planches en sont nues, brunies par la pluie et la neige, qui les

pourrissent lentement, sous la garde d'un petit dôme surmonté

de la croix grecque. Comme on prierait dévotement, dans cette

chapelle inconnue, si petite dans l'immensité du plateau, et si

glorieuse, à force d'être chétive en face de la nature colossale

qui l'encadre ! Comme on y prierait ardemment ! Mais la religion

orthodoxe ne semble pas mêler à ses prières la poésie de la

méditation.

* * * * *

De temps à autre, le dimanche, je vais à l'église de N. Elle

est toute petite, étayée par des piliers, coupés en son milieu,

comme toutes les églises russes, par une paroi ornée de tableaux

saints, l'_iconostase_. Au milieu de cette paroi, la _porte

sainte_ donne accès dans le sanctuaire où le sacrifice de la

messe s'accomplit loin des yeux des fidèles ; par intervalles,

ces portes s'ouvrent pour laisser passer le pope, notre joyeux

voisin : il m'en impose presque alors, par la majesté de son port

de tête et de ses longs cheveux répandus sur son étole, d'une

étoffe rigide lamée d'argent. Tous les fidèles sont debout et

prient à leur façon, par des signes de croix et des révérences.

Je n'aime pas cette dévotion de gestes ; je la trouve trop

machinale ; je me sens incapable d'y retrouver l'âme ardente de

la prière.

* * * * *

Me voici de nouveau dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, près

d'Arzamas, une ville morne, peuplée d'églises et de couvents.

Mon _tarentass_ avance lentement sur une route que la pluie a

tout engluée ; il fait un temps de juillet pluvieux : chaleur

lourde, sous des nuages à fleur de terre qui, dans le gris,

suintent des gouttelettes.

Arrivé avant le lever du maître de la maison, Ivan

Vladimirovitch, que je ne connais pas, et pour qui j'ai une

lettre de G. qui, lui-même, ne l'a vu qu'une fois--j'ai

tranquillement demandé une chambre pour faire ma toilette, ôter

mes bottes et ma chemise rouge. Ivan Vladimirovitch paraît sur

ces entrefaites : l'hospitalité russe est telle, à la campagne

surtout, qu'il eût été extrêmement surpris et mécontent, si je

ne m'étais pas aussi rapidement mis à l'aise dans sa maison.

Il me surprend dans le moment qui sépare mon costume de route

de mon costume de ville, et dans ce simple appareil, je fais

connaissance avec un des plus aimables hôtes et des plus gais

compagnons que j'aie eus dans ce pays.

Ivan Vladimirovitch est gentilhomme terrien et _zemski

natchalnik_ (chef de district rural). Petit, d'un blond roux,

les yeux pétillants de malice accueillante ; un esprit fin, orné

et qui observe. Bientôt, je fais connaissance avec sa femme

et sa sœur, la première souriante et toute en dehors ; Mlle

Stéven, au contraire, sérieuse et concentrée en elle-même.

Au pays russe · 第 8 / 19 段