russe comme Tchékhov, et d'un écrivain de nos pays. Sans
grande peine, le premier a pu acquérir un bien de quelques
centaines d'hectares, avec des champs et des bois. Son jardin,
son étable et sa basse-cour le nourriraient, au pis-aller ; sa
forêt le chauffe ; et, même si la crise des céréales l'empêche
de réaliser sur sa culture des gains suffisants, il a du moins,
dans ce nid de campagne, un toit où abriter les siens et lui, et
où vivre sans grands frais jusqu'à de meilleurs jours. Si ses
succès littéraires suffisent, rien ne l'empêche d'aller passer
à la capitale ou à l'étranger une ou deux saisons, au cours
desquelles il prendra contact avec ses confrères. Du moins, ici,
il s'appartient nettement, absolument : sa maison, sa terre, ses
chevaux sont à lui, et, comme tout cela ne représente pas une
fortune anxieusement amassée sou à sou, il doit en disposer bien
plus librement, avec bien plus d'aisance, que ne ferait chez
nous un propriétaire rural. Je n'apprécie pas seulement les
agréments que peut procurer une telle vie : j'estime en outre
qu'un écrivain placé dans de telles conditions doit avoir dans
l'esprit beaucoup de fraîcheur et de laisser-aller : il n'est
pas enserré, comme on l'est chez nous, par la vie étroite et
besogneuse, qui trop souvent, coupe à l'originalité ses ailes.
Je ne pense pas que de telles conditions d'existence puissent
faire d'un cuistre un homme original ; mais elles favorisent à
coup sûr le libre développement d'une personnalité.
* * * * *
Retourné chez Tchékhov. J'avais trouvé en lui, l'autre jour,
quelque chose de si attirant, que j'avais besoin de le revoir.
Cette fois, son accueil est plus net : ouvert, cordial, avec un
humour de pince-sans-rire. Il y avait déjà assez longtemps que
j'errais par la campagne : une conversation plus relevée que
celle où, chaque jour j'essaie mes solécismes, était devenue
pour moi un besoin ; je la trouve ici, dans ce même décor simple,
agrémentée de ce même sans-gêne qui donne tant de prix jusqu'aux
plus banales manifestations de la vie russe. Et nous causons...
Tchékhov est arrivé à la littérature en passant par la médecine.
Il est docteur, mais il n'exerce plus que durant l'été, à la
campagne, pour les paysans de ses environs. Un médecin cultivé
est une des sociétés que je préfère ; lorsqu'ils s'élèvent
jusqu'à la littérature, jusqu'à la bonne littérature, ils font
vite ma conquête. Le sens pratique et la rigueur des études
médicales laissent dans l'esprit de celui qui les a faites,
s'il est intelligent, des traces profondes : on ne se trouve
pas impunément mêlé, plusieurs années durant, aux plus graves
questions que fait naître le problème de la vie. Un écrivain
qui a passé par la médecine, garde le plus souvent quelque
chose de rigoureux et de _sérieux_ dans l'esprit : ses idées
sont moins floues que celles d'un littérateur de profession,
parce qu'il a abordé de plus près les problèmes capitaux. En
même temps, le contact de la vie réelle doit donner à ses
affirmations beaucoup de souplesse et de variété : il n'y a que
les philosophes en chambre pour formuler des théories immuables :
ceux qui ont vu couler et ondoyer la vie, conservent de leur
vision plus de douceur, et plus d'indulgence dans la décision.
Antone Pavlovitch est de ces derniers ; voilà pourquoi, sans
doute, sa conversation, bien que peu suivie et capricante, me
fait plaisir. Et puis, c'est un homme qui a regardé beaucoup et
beaucoup vu.
Étendu sur le sofa de son cabinet, après un gai dîner en
famille, je laisse mes yeux vaguement errer par la chambre avant
de m'endormir. Autour des murs, règne une bibliothèque chargée
pêle-mêle de livres de médecine et de littérature russe. Un
peu partout, des bibelots, bronzes fins et ivoires sculptés
rapportés de l'Extrême-Orient. Sur l'appui d'une vaste baie,
des flacons pharmaceutiques. Çà et là, des portraits, dont
un de Tolstoï ; au mur, au-dessus du divan où je suis couché,
une aquarelle minuscule représentant dans une clairière trois
bouleaux qui profilent leur tronc argenté sur le rougeoiment
d'un ciel d'après soleil couché.
J'ai fini par prendre dans un rayon un volume de nouvelles
d'Antone Pavlovitch. Il n'a pas, je crois bien, fait encore de
roman : son domaine est la nouvelle. Je ne pense pas que ce soit
là une forme d'art complète, mais dans ce domaine, il occupe
une place supérieure. Doué d'une observation singulièrement
aiguisée, et relevée par une pointe d'humour, il sait peindre
surtout, avec une surprenante intensité, des tableautins
d'intérieur. Il a débuté par des nouvelles amusantes ; je
connais des gens qui ne voient plus en lui que ce don d'égayer,
et qui le lisent après dîner, pour s'épanouir. J'en sais
d'autres, en revanche, qui font profession de le dédaigner,
parce que, disent-ils, «il n'a pas de conception de la vie».
Peu de mots jouent un rôle aussi brillant que celui-là, dans
les soirées littéraires d'Allemagne et de Russie. Ce mot est
fort prétentieux et fort vague : il n'est pas toujours clair
dans la bouche d'un penseur, mais il donne comme un vernis
de réflexion au jugement d'un sot. Me l'a-t-on assez répété,
là-bas, ce mot souverain qui consacre les réputations ou bien
les mine ! Chaque fois qu'on l'employait devant moi à propos d'un
ouvrage de littérature légère, je pensais involontairement à
cette jeune Allemande qui, un soir, dans un grand dîner, entra
en conversation avec moi, au milieu du potage, par ces mots :
«Dites-moi, monsieur, quelle est donc votre conception de la
vie ?»
Le talent de Tchékhov est un peu grêle, mais il a une singulière
vigueur d'expression et de réalité. C'est un talent amer, malgré
les éclats de rire, et la lecture de ses nouvelles n'est guère
réconfortante : j'en sais peu qui me fassent plus cruellement
sentir l'implacable monotonie de la vie. La vie qui coule
uniforme, la vie-horloge dans un horizon borné, ce rêve des
petites gens, et cette torture de tant de cœurs que l'inquiétude
a effleurés, voilà ce qu'il ne se lasse pas de peindre. S'il
appuyait le trait, ses nouvelles seraient illisibles ; mais c'est
avec une délicate et impassible cruauté, qu'il détaille tous les
moments des humbles existences sur lesquelles il a brusquement
jeté un rayon de lumière ; et quand, brusquement, tout est rentré
dans l'ombre, un sentiment nous dit que ces existences entrevues
se poursuivront ainsi, sans hâte, sans élans, sans mirages,
jusqu'au fossé qui termine leur désert. Voilà ce que je sens
dans l'œuvre d'Antone Pavlovitch ; d'ailleurs, je n'ai pas tout
lu, je n'aime pas même tout ce que j'ai lu[14].
[Note 14 : Ces lignes datent de 1892. Depuis, Tchékhov a
singulièrement mûri.]
* * * * *
Ce matin, tout réconforté par cette visite, je suis parti sous
un ciel bleu d'automne. J'ai fait un long détour, et, tout en
rampant çà et là parmi la bruyère pour surprendre des sarcelles
sur les étangs de la forêt, j'ai longuement pensé au hameau de
Mielnikovo, à l'enclos herbeux où l'on cueille des champignons
roses, et à la mare dormante, qui luit là-bas, au milieu du
jardin, toute mouchetée de petites feuilles jaunes que les
bouleaux y ont secouées.
* * * * *
Sacha, Pétia et moi prenions nos ébats dans la rivière. Arrive
un de nos moujiks, avec un cheval qu'il veut baigner. En un tour
de main, il a mis bas sa chemise écarlate et son pantalon de
toile rose, et, nu comme un ver, il s'est élancé sur le dos du
cheval qu'il pousse à l'eau. Son corps souple, que le travail
des champs n'a ni alourdi, ni déformé, a des lignes pures
comme celles d'une statue, et l'harmonie est belle de ce blanc
corps d'homme avec les formes fines de l'alezan qui, renâclant
d'inquiétude, courbe son cou veineux. Subitement, je retrouve
devant mes yeux l'adorable Vision antique où Puvis de Chavannes
a mis des cavaliers grecs chevauchant nus au bord d'un golfe
azuré. L'illusion est complète dans cet infini décor ; seulement,
ce ciel du nord est d'un bleu trop pâle, trop discret : il y
faudrait la triomphante lumière des pays du Matin.
Tandis que nous nous séchons au soleil, étendus sur le feutre
lourd du sable fin, Pétia nous conte ceci. Dans un village du
gouvernement de Toula, pendant la sécheresse de l'an dernier,
les paysans vinrent un jour trouver le pope, et lui dirent :
--_Batiouchka_, si le bon Dieu n'envoie pas de pluie, c'en est
fait de la récolte de l'an prochain, les semences vont périr en
terre. _Batiouchka_, dis des prières pour obtenir qu'il pleuve.
--Mes enfants, fit le pope, je regrette beaucoup ce qui vous
arrive, seulement, mes avoines ne sont pas rentrées, la pluie me
les gâterait.
--_Batiouchka_, nous te donnerons de l'argent, fais des prières.
--Et combien me donnerez-vous ?
Les moujiks se consultèrent, offrirent une somme. Le pope
discuta, marchanda. Enfin, il convint d'un prix.
--Soit, dit-il, j'organiserai des prières, mais je ne demanderai
qu'une petite pluie, pour que mon avoine ne soit pas toute
perdue.
Les moujiks partirent pleins d'espoir ; les prières furent dites.
Une pluie de quelques heures vint à tomber le lendemain, juste
assez pour humecter la terre, sans gâter l'avoine du pope,
restée en gerbes dans les champs.
--Il obtient tout ce qu'il veut, notre pope, dirent les
moujiks !--et, depuis lors, ils le payent grassement, quand il
fait sa quête.
* * * * *
Ce soir, les cloches des villages voisins bourdonnent dans le
crépuscule, et l'air est si calme qu'on entend d'ici leur
grondement. Elles sonnent en l'honneur de la fête du tsar :
une belle occasion pour les paysans de se croiser les bras,
et de se griser. Malgré l'humidité, des femmes, réunies dans
la rue gazonnée du village, chantent avec un accompagnement
d'accordéon, et j'entends, par ma fenêtre ouverte, leurs voix de
fausset qui percent étrangement la nuit.
A dîner, le pope de N. était notre hôte : borgne, crasseux,
cheveux blonds bouclés, barbe blonde et sale, l'air bon enfant,
surtout lorsque la _vodka_ qui précède les hors-d'œuvre, lui
a délié la langue. Il est placé à côté de moi, et je suis
incommodé par l'odeur qui se dégage de sa soutane d'un jaune
passé par places au rouge-brun, râpée et tachée par endroits. Il
mange goulûment, sans cesser de sourire et de bavarder. Il est
mauvaise langue, et débite sur ses collègues des histoires qui
tendent à prouver qu'ils sont tous des ivrognes et des voleurs.
Après la sieste, on s'est mis à jouer aux cartes ; c'est pour
cela surtout que le pope est venu. Au souper, vers dix heures,
quelques verres de _vodka_ l'ont achevé, ainsi qu'un pauvre
hère d'instituteur qui s'est trouvé là avec lui. Tous deux sont
ivres, mais le pope se tient assez bien, tandis que le maître
d'école dit des sottises. Néanmoins ils ont continué à jouer
jusqu'à deux heures du matin : on vient de les mettre en voiture,
calés l'un contre l'autre, et, dans la nuit noire, Ivan les
reconduit.
* * * * *
Michel Fiodorovitch nous a conté sa tournée d'hier. Le pope de
S. est venu le chercher sous prétexte d'une affaire à traiter.
Ils sont allés avec une _troïka_, à huit lieues d'ici ; quelqu'un
les a hébergés et fortement chauffés. Au retour, le pope se
tenait bien, il était lucide ; un ressaut de la voiture ayant
cassé une dame-jeanne pleine de _vodka_ qu'il avait achetée
en route, il a déclaré à son compagnon qu'il voulait la voir
remplacée demain matin sans faute : il ne saurait dîner sans son
eau-de-vie, et Michel enverra un homme à la ville pour lui en
procurer. Ce pope est gros et gras, onctueux, insinuant. Il est
proprement mis, et ses allures sérieuses inspirent la confiance
au premier abord. Mais il aime l'argent : tous les moyens lui
sont bons pour s'en procurer. Il trempe dans vingt affaires
louches, et roule en même temps les plus fins, comme les plus
naïfs ; c'est un maître.
* * * * *
Un sombre soir d'hiver, une neige épaisse sous un ciel
noir d'eau-forte. Je suis venu dans un traîneau de paysan,
un traîneau large, en forme de V, pour chercher Michel
Fiodorovitch, qui s'est attardé chez le pope de N. J'entre dans
une petite pièce chaude et enfumée, après avoir traversé une
espèce de hangar ou de chambre de débarras bien close, où la
femme du pope est étendue à terre sur un mince matelas ; dans la
pièce, le pope et Michel sont en grande conversation. Ils fument
en buvant du thé. Les murs sont tapissés de gravures découpées
dans un journal illustré, dont un vieux volume traîne sur la
table, enfumé, encrassé, déchiré par des doigts d'enfants et par
des impatiences de grandes personnes. Il fait chaud. Le pope se
montre très aimable avec moi, et veut, à toute force, m'offrir
un petit verre. Je n'accepte que du thé, et il m'interroge avec
un petit clignement d'yeux souriant. Il n'est pas sot ; il a
quelque lecture, connaît les États de l'Europe, et çà et là, a
dû parcourir un journal. Mais c'est une nature vulgaire, terre à
terre, sans élans, incapable d'enthousiasme, et dont la foi est
toute mécanique : un moujik à peine dégrossi, et pas bien doué.
* * * * *
Ivan Vladimirovitch me parlait de ce village de K. où j'ai
failli être arrêté par deux hommes noirs, en revenant de mon
voyage au pays de la famine. Dans ce village, se dresse une très
grande église en briques, dont le crépi, çà et là, tombe en
miettes, faute d'entretien. Cette église a été construite jadis
par le seigneur du bourg. Mais, pas un paysan n'y met les pieds.
Ils appartiennent à une secte dite, je crois, «autrichienne» :
l'orthodoxie ne les touche pas. Néanmoins, un pope orthodoxe vit
chez eux et fait sa quête à l'ordinaire.
L'an dernier, ce pope fut changé. Celui qui le remplaça était un
homme de mœurs sévères et simples, ne buvant jamais d'alcool, et
ne fumant pas de tabac. Au bout de peu de temps, sa conduite,
qui tranchait si vivement sur celle de ses prédécesseurs, frappa
les moujiks--et ils l'admirèrent. Vint la fête de Pâques. Au
lieu, comme ses confrères, de parcourir les _isbas_ pour faire
la quête, le prêtre resta chez lui. Les moujiks, étonnés,
l'attendirent plusieurs jours, puis se consultèrent. Quelqu'un
proposa de faire la quête à sa place, et de lui en porter le
montant ; la quête donna, le bourg étant considérable, près de
150 roubles. Ils allèrent trouver le pope.
--_Batiouchka_, dirent-ils, tu es un brave homme : tu ne bois pas
d'alcool, tu ne fumes pas, et tu fais du bien aux pauvres. Nous
avons fait pour toi la quête : tiens, prends, il y a 150 roubles.
--Mes enfants, répondit le prêtre, vous ne venez pas dans mon
église, vous refusez mes services, je n'ai donc pas gagné votre
argent : gardez-le et donnez-le à d'autres qui auront faim.
Les moujiks insistèrent, mais le pope fut inflexible.
Le lendemain, lorsqu'il fut à l'église, les moujiks vinrent
trouver sa femme.
--_Matouchka_, lui dirent-ils, notre pope est un brave homme,
mais il est têtu. Il n'a pas voulu accepter le produit de la
quête pascale. Nous savons pourtant qu'il est bien pauvre.
Tiens, prends cet argent, et soigne bien ton mari ; c'est un
brave homme, nous l'aimons, et nous ne voulons pas qu'il souffre
de la misère...
Ce trait prouve mieux, peut-être, que ne ferait une description
directe, combien peu la plupart des popes édifient leurs
fidèles. Pour que les paysans de K. aient été si profondément
touchés par l'attitude simple et digne de leur curé, il faut
que de pareils hommes soient bien rares chez eux. Aussi, dans
la Russie orthodoxe, le pope n'est-il respecté que quand il
le mérite par son caractère et son attitude _personnelle_. Le
droit au respect des fidèles ne fait pas partie des attributs
qu'il reçoit avec la prêtrise. Je ne sais pas de pays où l'on
parle plus mal du prêtre (et surtout des moines) qu'on ne fait
en Russie, dans la _sainte_ Russie. Cependant, les souples âmes
slaves ne s'effraient pas, en la matière, d'une contradiction :
entre soi, on traite les popes de filous et d'ivrognes, mais,
sans répugnance, on a recours aux services de leur ministère.
Le pope, après tout, n'est guère considéré par les paysans
comme un ministre de Dieu, mais bien plutôt, ce semble, comme
une espèce de commissionnaire qui a le monopole des choses
religieuses. Sa moralité, fût-elle douteuse, n'altère en rien la
qualité des objets dont il trafique : d'ailleurs, son commerce
est indispensable, et il n'a pas de concurrent. Les moujiks
sont d'humeur indulgente, ils n'attachent pas grande importance
à des peccadilles dont ils se rendent si souvent coupables
eux-mêmes, et puis, à tout prendre, que leur importent les vices
du voyageur de la maison, pourvu que le fabricant soit honnête ?
Un prêtre dont la conduite est édifiante et la charité soutenue,
est rare dans la campagne russe : il faut le dire, mais il
serait injuste de s'en irriter outre mesure. Le bas clergé
est, en Russie, dans un état d'infériorité dont il n'est pas
coupable, somme toute[15] : il est si pauvre ! D'après M. Anatole
Leroy-Beaulieu, deux tiers des popes sont à la charge des
fidèles et ne reçoivent pas de l'État la plus minime allocation.
Non seulement ils sont obligés de vendre à leurs paroissiens le
moindre des sacrements, et d'en débattre âprement le prix, mais,
aux grandes fêtes, il doivent parcourir le village pour faire la
quête de maison en maison. La vie est très dure pour beaucoup
d'entre eux, et leur condition est souvent humiliante parmi les
paysans dont ils dépendent jusqu'au dernier sou.
[Note 15 : Je renvoie le lecteur aux belles pages que M.
Anatole Leroy-Beaulieu a consacrées à cette question dans le
troisième volume de son admirable _Empire des Tsars_.]
Une autre raison de leur peu d'élévation morale, c'est
l'isolement intellectuel dans lequel ils se trouvent. «Vous
nous plaindriez, me disait un tout jeune prêtre de campagne,
si vous pouviez vous bien représenter ce qu'est notre vie au
village, lorsque nous y arrivons de la ville avec quelques
idées et quelques sentiments autres que ceux des paysans
qui nous entourent.» Personne avec qui s'entretenir, si le
_pomiéchtchick_ (propriétaire) voisin n'a, comme c'est souvent
le cas, d'autre souci que son blé, les cartes, et l'eau-de-vie.
Pas de livres, pas de journaux : la solitude la plus complète.
L'intelligence s'étiole vite à ce régime, et le sens moral
s'émousse. Peu à peu, ils se font paysans, ils oublient ce
qu'ils ont appris, et ils bornent leur idéal au bien-être
matériel de leur famille. Ce jeune homme disait vrai. Les popes
de campagne, quand ils ont de l'instruction et une foi éclairée,
trouvent rarement dans leur cure une société qui les soutienne.
Peu à peu, ils sombrent dans l'indifférence ou la grossièreté,
et la _vodka_ devient pour beaucoup d'entre eux ce qu'elle est
pour tant de moujiks : la suprême consolatrice.
* * * * *
Jacob, un jeune moujik chargé des soins de l'écurie, s'est
follement épris d'un de nos chevaux, Vasca ; il le cajole, il
l'embrasse ; il lui parle, et nous assure que Vasca comprend ses
paroles. Récemment, il a pleuré parce qu'on a attelé Vasca à la
charrette où repose le tonneau qu'on va remplir d'eau potable
à la source du jardin : aller chercher l'eau, c'est une besogne
indigne du bon vieil alezan et Jacob en a pleuré pour lui.
Tantôt il abreuvait Vasca dans l'étang : je m'arrêtai près d'eux.
--Eh bien, Jacob, Vasca va bien ?
--Non, cette brute d'Ivan l'a mené trop vite.
--Comment vas-tu faire, mon pauvre Jacob, pour te passer de
Vasca, lorsque tu vas partir au régiment ? Te décideras-tu à le
quitter ?
--_Nitchévo-o-o !_ répond Jacob, de son ton nasillard et bête ;
nitchévo, Iouli Antonovitch ! Vasca est vieux ; _j'espère_ bien
que d'ici là il sera crevé.--Et il rit de son rire vague.
L'âme du moujik est dans cette réponse : cette race ne semble pas
s'être éveillée encore de son sommeil inactif ; au travers de ses
paroles transparait souvent tout un long passé de misère, et
l'on sent qu'elle caresse encore le rêve résigné qui là-bas,
tout au bout du chemin, lui montre l'oubli. On est surpris de
voir un moujik de vingt ans souhaiter, avec son rire vague, la
suprême consolation des blasés, la mort.
* * * * *
Je chasse de temps à autre avec un paysan de notre village. Il
est, à vrai dire, ouvrier de fabrique, car il s'en va, durant
des semaines entières, prendre de l'ouvrage à façon dans une
usine du département. C'est un jeune homme de vingt-huit ans,
grand, bien pris, le visage régulier et large, avec une barbe
d'un blond clair, taillée avec quelque soin et frisottant au
menton. Ses cheveux sont coupés beaucoup plus court que ceux
des autres paysans ; c'est que Valodia, étant à la fabrique, se
croit presque de la ville, et veut le faire sentir par sa tenue.
Dernièrement, il s'est marié. Sa femme est une charmante petite
paysanne, toute gracieuse d'apparence, toute sérieuse et timide ;
quand je lui adresse la parole, elle semble gênée, et trouve
toujours un prétexte pour s'éloigner : elle n'est pas habituée
à une façon de parler polie ; elle ne se trouve bien que dans
le rôle de ménagère bête de somme qui est celui de la paysanne
russe.
Valodia connaît tous les coins de la grande forêt qui nous borde
à l'ouest : depuis l'enfance, il en examine en toute saison les
moindres touffes. Il sait où l'on trouve des lièvres, où se
tiennent les coqs de bruyère, où tombent les bécasses au moment
du passage, où les canards sauvages viennent se baigner. Nous
avons fait connaissance à la chasse, dans un petit bois isolé au
milieu de la plaine, et dans lequel, je ne sais comment, s'était
développée une compagnie de perdreaux. J'avais tué un perdreau,
une rareté dans ce canton, et j'y tenais ; seulement, il était
tombé dans un fourré où je ne pouvais le retrouver. Après avoir
longtemps cherché, je vis passer un moujik suivi d'un chien.
--Écoute, lui dis-je, je viens de tuer un perdreau ; mais je le
cherche en vain.--Un sourire entr'ouvrit ses lèvres.--Veux-tu me
suivre avec ton chien ? Il saura bien le trouver lui !
Le paysan, qui était Valodia, consentit, incrédule. Au bout d'un
instant, son chien apportait l'oiseau. Depuis ce jour, Valodia
paraît me _croire_ quand je dis quelque chose, et nous sommes
devenus amis. Il entremêle, en me parlant, le _vous_ et le _tu_ :
j'ai observé qu'il me tutoyait surtout pour affaires de chasse,
et qu'il me disait plutôt _vous_ dans la conversation ordinaire.
Cette conversation n'est en réalité qu'un mutuel interrogatoire,
car, pour un paysan, même dégourdi, l'étranger qui arrive de 3
ou 4 000 verstes, est un être trop bizarre pour qu'on puisse
comprendre et seconder l'intérêt qu'il porte aux choses locales.
Au lieu d'échanger avec lui des impressions, on l'interroge sur
son pays. C'est d'ailleurs là une des formes les plus communes
de la conversation du peuple en Russie. Entre inconnus, par
exemple, on ne s'aborde pas par des phrases banales et neutres
sur le temps qu'il fait, mais par une franche question : «Qui
es-tu ? D'où viens-tu ? Où vas-tu ? pourquoi faire ?» C'est sans
doute ainsi qu'on s'abordait au temps d'Homère. Au premier
moment, cette curiosité vous froisse ; mais peu à peu, on s'y
fait, on y trouve même un certain charme.
Le fusil dont se sert Valodia est à baguette : un peu long à
charger, mais si sérieux, et portant si bien, lorsque l'amorce
n'a pas raté ! Valodia est beaucoup plus braconnier que chasseur,
et cela se comprend, puisque la chasse est pour lui autre chose
qu'un passe-temps : un paysan russe ne consentirait pas, sans
intérêt, à marcher durant des heures à travers bois ; il aime
trop le plaisir sans fatigue pour goûter celui-là ! Comme les
lièvres abondent dans nos parages, c'est le lièvre que Valodia
sait surprendre et tirer. Parfois, nous allons, sans chiens,
sur la lisière des taillis, ou par les sentiers à peine tracés
de la forêt rare. Parfois, il racole, je ne sais trop où, un
chien hargneux qu'il amadoue d'un morceau de pain, et, à peine
entrés sous bois, ce chien donne de la voix. Valodia et son
père, un vieux tout gris, à figure longue et chafouine, m'ont
enseigné le moyen de tuer un lièvre au passage d'une allée : «Tu
le vois venir, tu l'attends, et, quand il va passer, tu siffles
un peu, comme ça ; il s'arrête brusquement, et tu le tues.»
Lorsqu'un oiseau de proie se rencontre à portée (ils pullulent
dans ce pays), Valodia m'appelle pour le tirer : d'abord, cela
me fait plaisir ; c'est, de plus, une bonne action, si je tue
l'oiseau, et puis cela lui épargne, à lui, une charge de poudre.
Aussi bien, n'est-il pas avare ; quoiqu'il vende son gibier, je
l'ai vu, un soir que nous rentrions, lui chargé de butin, moi
bredouille, m'offrir une pièce de gibier à mon choix. Et comme
je refusais, disant qu'un chasseur n'achète pas le gibier :
--Mais je ne te le vends pas, je te le donne, fit-il.
--Merci, je n'accepte pas.
--Pourquoi ? prends donc, personne n'en saura rien !
Il a dû tenir mes scrupules et mon refus pour une
incompréhensible sottise ; mais son intention m'a fait plaisir.
* * * * *