dans la distribution du courrier, irresponsabilité complète
du chef de gare, en cas de réclamations--car s'il reçoit
vos lettres, c'est par pure obligeance,--voilà les effets du
système. Mais il ne s'agit, jusqu'à présent, que des lettres
ordinaires. Or, telle est la confiance des Russes dans leur
administration postale, qu'ils font recommander toute lettre qui
présente quelque intérêt. Ces lettres, le wagon-poste ne les
délivre pas au chef de gare, non plus que les colis postaux :
il faut aller les chercher au bureau de poste, c'est-à-dire
faire, à leur propos, le voyage de S., ce qui correspond à
10 kilomètres en voiture, de chez nous à la gare ; puis 30
kilomètres en chemin de fer, de notre station jusqu'à la gare
de S. ; enfin, 3 kilomètres, de la gare à la ville de S., soit,
en additionnant : 10 + 30 + 3 = 43
kilomètres pour l'aller ! Nous voilà enfin au bureau de poste ;
après les formalités d'usage, notre lettre nous est délivrée.
Mais que faire en attendant le train ? Nous devons flâner dans
la petite ville, jusqu'au soir. Alors, nous revenons. Notre
lettre recommandée nous a fait perdre une journée, occupée par
un trajet de 86 kilomètres dans des véhicules variés ; de plus,
elle nous a coûté deux billets de chemin de fer (il n'y a pas
d'aller et retour), soit environ 3 francs en troisième classe ; 3
francs de cocher de la gare à la ville ; 4 francs de déjeuner, et
quelques francs de flânerie et de désœuvrement ; soit en tout, de
12 à 15 francs. C'est pour rien...
* * * * *
Dimanche matin, un grand soleil. Les jeunes filles et les jeunes
garçons sont partis au village voisin, car le nôtre, simple
hameau (_dérévnia_), n'a pas d'église. De ma chambre, située au
premier étage d'un pavillon indépendant, je vois tout ce qui se
passe dans la cour. En face de moi, la fenêtre d'une _isba_ où
logent quelques ouvriers, est ouverte toute grande, et je vois
Piotre aller et venir dans sa chambre. Tout à l'heure, il s'est
lavé dans la cour, au tonneau d'eau potable ; il s'est lavé d'eau
claire versée dans ses mains ouvertes, et portée vivement à
son visage ; puis il s'est essuyé, en partie avec sa manche, en
partie avec le pan de sa chemise-blouse. Maintenant, il peigne
ses longs cheveux jaunes, coupés _à l'écuelle_ ; il se lisse, et
à chaque coup de peigne, rejette vivement la tête en arrière.
Évidemment, il se soigne ce matin. C'est fini ; le voilà propre.
Les talons joints, il se tourne vers le coin de l'_isba_ où
pend l'icône sombre aux reflets de cuivre : alors commence sa
prière. Piotre fait à l'icône de profonds saluts qui plient
en deux son corps souple ; pour chaque salut, deux signes de
croix. Il exécute une dizaine de fois ce mouvement rythmique de
balancier ; après quoi, souriant, il s'assied devant le samovar,
avec Iévdakime et la cuisinière des gens.--Ce soir, Piotre,
qui est d'ailleurs un chenapan et un ivrogne fieffé, aura avalé
autant de petits verres qu'il a fait de saluts à l'icône, et on
le rapportera ivre-mort. Combien de moujiks sont comme Piotre !
Le problème de leur piété me tourmente...
Le dimanche, ici, tout le monde flâne ; on flâne aussi les jours
de fête, et ils sont nombreux. Quelques moujiks, et surtout des
femmes et des enfants, s'acheminent vers l'église d'un village
voisin, et là, durant une heure ou deux, restent debout ou à
genoux, en faisant des signes de croix. Dans l'après-midi,
quelques-uns jouent aux cartes ou boivent de la _vodka_, et
s'enivrent ; les autres _bricolent_ ou flânent, en bavardant,
sur le gazon qui forme la rue du village. Surtout, ils fument.
Très peu de pipes ; la pipe est trop longue à fumer, sans doute ;
mais des cigarettes, qu'ils roulent eux-mêmes. Ils ont un
tabac spécial, la _makhorka_, que, chez nous, un collégien ne
changerait peut-être pas contre les cordons de soulier qu'il
fume en cachette. Ce tabac, qui provient de la dernière sorte
produite dans les cultures de la Petite-Russie, est plus gros et
plus grossier encore que celui qui sert à bourrer les grandes
pipes allemandes ; de plus, il répand une odeur extrêmement
pénétrante et que tous déclarent infecte. Pour ma part, cette
odeur ne me déplaît pas ; en tout cas, elle est si forte et si
spéciale qu'on peut, fût-ce dans une rue, suivre grâce à elle
un moujik comme à la trace. Ce qui, je crois, rend cette odeur
insupportable à tant de gens, c'est qu'elle est mêlée le plus
souvent aux exhalaisons des vêtements malpropres que les paysans
traînent partout avec eux, ne les quittant pas même la nuit,
jusqu'à l'usure irrémédiable : toile grossière trempée de sueur,
ou peaux de moutons dont la fourrure emmagasine toutes les
émanations du corps, et dont le cuir, tourné à l'extérieur et
exposé à toutes les intempéries, dégage à certains moments une
odeur analogue à celle d'un chien mouillé. D'ailleurs, comme les
enfants, les paysans russes paraissent insensibles à ce que nous
appelons les mauvaises odeurs.
Pour rouler leurs cigarettes, les moujiks se contentent du
premier morceau de papier qui leur tombe sous la main : les
plus délicats achètent par feuilles une espèce de papier à
chandelles, dont ils déchirent un morceau pour chaque cigarette.
Au lieu d'y rouler leur tabac, ils se contentent de faire avec
le papier un petit cornet dans lequel ils versent leur poussière
de _makhorka_ ; le bout du cornet, qu'ils replient, sert de
fume-cigarette, et remplace le bout de carton qui termine les
_papirosses_ des gens de la ville.
Fumer, c'est peu : à quoi passer encore ces longues journées
du dimanche et ces innombrables jours de fête ? Peu d'entre
ces paysans savent lire ; ceux qui savent lire n'ont pas de
livres. On comprend l'attrait que l'alcool exerce sur eux :
trois, quatre petits verres de _vodka_ avalés d'un trait,
c'est l'ivresse, c'est le bon sommeil tout le jour, c'est
l'oubli--l'oubli de soi, n'est-ce pas le bonheur ?
Vers le soir des jours de fête, s'il ne pleut pas, les paysans
se réunissent au milieu du village ; tant qu'il fait clair,
quelques jeunes gens dansent, ou plutôt miment la danse russe,
la _pliasha_, faite de gestes amoureux ou grotesques, de
trémoussements, de gambades ou de contorsions au son des furieux
allegretti que nasille un accordéon. L'accordéon semble, à
l'heure actuelle, avoir envahi toute la Russie ; c'est le seul
instrument que, dans mes pérégrinations, j'aie vu aux mains des
jeunes paysans. Il y en a toujours au moins un par village.
L'accordéon nasillard et monotone, avec ses renflements faciles
et ses interminables reprises, convient bien à l'espèce de
bercement que les moujiks cherchent dans la musique. Le virtuose
de village peut jouer une heure durant le même motif vingt fois
repris : les danseurs, sans se lasser, continueront à s'agiter,
et les chanteurs, s'il y en a, ne cesseront d'enfler leurs voix
avec autant de sérieux. On se laisse d'ailleurs prendre à cette
monotone et rudimentaire musique : ces harmonies primitives
bercent les nerfs et les endorment.
Quand la nuit est tombée, les danseurs s'arrêtent, mais non
pas l'accordéon. Je l'entends parfois vers onze heures ou
minuit, quand la soirée est tiède. Assis sur le gazon rare,
sans se voir, mais, je pense, non sans se toucher, garçons et
filles prêtent l'oreille indéfiniment ; de temps à autre, ils
accompagnent de leurs voix un refrain connu. Les filles alors
prennent un ton suraigu, une voix de fausset, discordante et
sans expression, dont les éclats me faisaient, au début, croire
à des rixes.--Ce qu'ils chantent, ces bons moujiks ?--Le plus
souvent, des chansons stupides ou des inconvenances à peine
dissimulées, et qui font rire aux éclats les filles.
* * * * *
En revenant de la chasse, j'ai aperçu le cimetière. Sans murs,
sans haies, sans tombes, le champ de mort. Il est triste comme
un retour résigné et sans espoir de souvenir, à la terre sur
laquelle ces hommes se sont courbés toute une vie, mendiant le
pain qu'elle veut bien donner. Çà et là, une croix de bois est
restée droite ; partout ailleurs, de minces renflements indiquent
seuls, de tout près, que des croix furent à cette place, et que
des hommes y reposent. Sur ce cimetière, la route, m'a-t-on dit,
empiète durant l'hiver ; alors, sous l'écorce de neige, plus rien
n'est visible, plus un souvenir ne reste ; c'est bien le néant
souhaité, la nuit sans rêve.
* * * * *
Il faut venir en Russie pour comprendre la poésie du bouleau.
L'arbre vaillant et flexible illumine de son fût blanc marbré de
mousse la profondeur des forêts russes. Qu'il soit tout seul ou
qu'il se marie à d'autres essences, toujours il égaie le bois,
et lui communique un peu de son insouciante élégance. Les Russes
aiment le bouleau, le _bérioza_, et je comprends leur affection.
La grâce alanguie de l'arbre argenté le distingue de tous les
autres, et, soit en été, quand ses branches souples se courbent
sous la frondaison, soit en hiver, lorsque ses menues ramilles
ondoyantes se profilent sur l'horizon blanc, on le salue comme
un ami tendre : «_Bérioza ! bérioza !_»
Les paysans sentent mieux que nous, peut-être, la poésie du
bouleau ; mais ils en savent aussi l'utilité. Si le pin leur
fournit des matériaux pour construire leurs demeures, le bouleau
les défend de l'hiver plus continûment ; c'est le bouleau qu'ils
brûlent pour se chauffer ; c'est aussi de son bois qu'ils se
servent pour leurs outils. En outre, c'est au pied des bouleaux
que croît ce fameux cèpe, le «champignon blanc» qui est le roi
des cryptogames en Russie. Des Russes m'ont dit que, transportés
dans des climats plus doux, ils avaient eu la nostalgie du
bouleau. Rentré en France, j'y pense moi-même avec mélancolie.
La forêt de bouleaux, aux futaies rares, presque toute en jeunes
taillis, ce n'est pas seulement pour moi une forêt joyeuse,
c'est aussi une forêt libre ; dès que j'en vois une blanchir
à l'horizon, je sens que là-bas, c'est la solitude simple et
bonne, qui reposera des soucis et des mesquineries de notre
vie civilisée. Le bouleau est l'arbre russe par excellence ;
il représente en outre pour moi, par association d'idées, un
des caractères les plus attirants du pays russe : l'absence de
contrainte, l'épanouissement de la personnalité.
* * * * *
Ivan, notre cocher est un moujik extrêmement soigné. Ses
cheveux, qu'il porte longs, à la russe, lui font comme une
calotte lustrée qui cache presque toute l'oreille, et tombe
nettement sur la nuque rasée. Il a une moustache noire qu'il
effile aux grands jours, et nul ne sait, comme lui, se coiffer
du chapeau rond orné de plumes de paon, quand il faut aller
chercher à la _station_, un hôte d'importance. Il a rarement aux
pieds des _lapty_, ces sandales d'écorce tressée que traînent
d'ordinaire les paysans : il est presque toujours en bottes, et
cela, déjà, est un signe d'élégance. Il est vêtu, comme nous
le sommes à peu près tous, d'une chemise rouge que serre à la
taille une ceinture d'étoffe, et qui retombe librement sur le
pantalon. S'il monte sur son siège, il endosse une espèce de
paletot sans bras qui laisse voir les manches rouges de la
chemise.
Ivan sait lire et écrire, assez correctement, ma foi, et ce
n'est pas un de ses moindres sujets d'orgueil que de servir de
scribe à ceux de nos ouvriers qui veulent envoyer une lettre à
leur femme restée au village natal. Ivan a même des notions de
géographie : les paysans m'appellent tous l'_Allemand_, parce
que, pour eux, ce mot ne désigne pas un peuple particulier,
mais, d'une façon générale, tous les étrangers venus de
l'Occident. Or, un jour, j'ai entendu Ivan reprendre un de
ses camarades, en déclarant que je n'étais pas Allemand, mais
Français ; les autres, il est vrai, n'ont pas bien saisi la
différence.
Ivan a appris, je ne sais où, peut-être en écoutant de son siège
la conversation des maîtres, qu'il existe quelque part une
grande ville, centre et capitale de tous les plaisirs, une ville
que je connais et qu'on nomme Paris. Un jour que je contemplais
les cochons sortis de leur étable, il m'a demandé si, à Paris,
nous connaissions cet animal. J'ai répondu oui, sans rire.
Alors, il m'a posé respectueusement une foule de questions
sur la vie parisienne, en souriant de son sourire à la fois
digne, naïf et futé. De tout ce que je lui ai dit, il a retenu
ceci, qu'il raconte à tout venant : d'abord, que nos églises ne
ressemblent pas à celles de S., notre sous-préfecture ; ensuite,
que, pour les Français, ce n'est pas, comme pour les Russes,
un péché que de manger du pigeon. Depuis lors, Ivan connaît la
France. Ne jugez pas cependant tous les moujiks d'après lui :
sans le vernis d'instruction que lui a donné un séjour à la
ville, Ivan serait un parfait imbécile : il y a, au village, de
beaucoup plus ignorants qui le valent dix fois. Mais Ivan est un
type.
* * * * *
Tous ces paysans dont j'esquisse le profil dans ces notes de
Kournikovo ou des environs, sont très différents de ceux que
j'ai vus au pays de la famine. Je trouvais là-bas une bien autre
profondeur de sentiment et de réflexion, infiniment plus de
sérieux, de dévouement et de bonté. C'est qu'ici, nous sommes
près de la grande ville, et qu'en outre, des fabriques s'élèvent
dans notre voisinage. Or, les Russes ont toujours soin de
distinguer parmi les paysans ceux qui vivent près des grands
centres industriels, et ceux qui vivent dans la vraie campagne
isolée. Les premiers sont fort loin de la simplicité patriarcale
qu'on rencontre chez les seconds. Les touristes qui ont passé
un mois ou deux en Russie, dont un mois à Pétersbourg, quinze
jours à Moscou et quinze jours dans une villa de la banlieue,
n'ont connu que ces paysans suburbains, roublards et canailles,
avec un fond de bonhomie. Seulement, comme il est convenu
chez nous de faire du paysan russe un être tout d'une pièce,
ignorant, mais infiniment bon et infiniment dévoué à son tsar
et à sa religion, les touristes dont je parle continuent à
chanter les louanges du moujik ivrogne qui les a trompés ou
volés. Or, il faut le dire bien haut : il y a, parmi les paysans
russes, toutes les nuances de caractères, depuis le plus serein
dévouement jusqu'à la pire canaillerie. C'est surtout près des
villes que se rencontre ce dernier trait, mais la campagne la
plus reculée n'en est pas non plus exempte.
L'influence des fabriques sur les villages environnants est
déplorable. La promiscuité dans laquelle vivent ces centaines,
et souvent ces milliers d'ouvriers et d'ouvrières, n'est pas
faite pour relever le niveau moral de ces natures frustes. Par
le séjour à la fabrique (et aussi au régiment) se propagent
parmi la population villageoise les plus terribles maladies,
et, comme les secours médicaux laissent à désirer, on voit
des villages entiers rongés par une contagion secrète qui se
transmet de famille en famille et laisse sur presque tous son
indélébile flétrissure.
Puis, l'ouvrier de fabrique apporte à la campagne une notion
nouvelle de l'argent. Dans une grande partie de la Russie, il
ne se fait entre les paysans aucune transaction monétaire ;
tout récemment, je voyais, près de Kharkof, un propriétaire
terrien vendre à des moujiks ses concombres contre des journées
de travail. Tout au moins, quand on le manie au village,
l'argent a-t-il une valeur tout autre qu'à la ville ou dans
les milieux industriels. Or, l'ouvrier de fabrique, habitué
à toucher directement en espèces son salaire de la semaine,
du mois ou du trimestre, est aussi plus enclin à le dissiper.
J'ai vu de jeunes ouvriers faire au village, par bravade ou
par insouciance, de stupides générosités. Leur exemple est
suivi : eux-mêmes se marient et fondent une famille. Ainsi, peu
à peu, s'introduisent dans certains villages des habitudes
de dissipation, et, en même temps, une âpreté au gain qu'on
n'aurait pas constatée il y a vingt ans.
Le serrurier de Kournikovo, moujik intelligent et à son aise,
avait placé son fils dans une usine voisine pour y travailler
aux pièces ; très adroit, le jeune homme réalisait des gains
relativement élevés. Le père fut tenté et s'en alla prendre de
l'ouvrage dans la même usine. Depuis ce moment, il est rare
qu'il revienne au village sans être gris : voilà une famille
désorganisée ; l'usine en est coupable, et le cas, très banal,
que j'ai cité, est malheureusement celui de milliers de chefs
de famille. Je ne sache pas, d'ailleurs, un seul exemple
d'influence bienfaisante exercée par une fabrique sur les
villages avoisinants. Il semble que la somme de civilisation que
représente l'organisation mécanique des grandes industries, soit
trop considérable pour des natures primitives, et qu'au lieu de
les affiner, elle les bouleverse. Hélas ! elles se multiplient
rapidement, les usines démoralisantes, et déjà Moscou, la ville
sainte, est encerclée d'une armée de hautes cheminées qui
vomissent sur elle leur fumée noire.
* * * * *
Michel Fiodorovitch, mon hôte, est un tout jeune homme ;
vingt-trois ans au plus ; de petite taille, mais robuste et bien
pris ; la poitrine bombée ; très myope, portant lunettes. Il a
fait ses études dans une école d'agriculture, et il aime les
champs, les hommes simples, le grand air, et les chevauchées
par les villages où des chiens hurlent à vos trousses. C'est
une nature transparente, malléable, infiniment droite et bonne,
mais livrée aux influences les plus diverses, quand elles sont
appuyées seulement d'un sourire aimable ou d'un amical serrement
de mains. Orphelin de très bonne heure, il présente ce mélange
d'exubérance et de tristesse pensive, ces brusques sautes
d'humeur qu'on observe parfois chez ceux dont l'enfance n'a pas
été guidée, adoucie, aimée par une mère. Avec cela, étourneau,
bavard, amusant, conteur d'histoires fantaisistes et de
gasconnades, incapable de tenir en place et de suivre longtemps
une idée. Un brouillon, mais un cœur d'or.
Il a toutes les qualités et tous les défauts nécessaires pour
devenir la proie des paysans et des accapareurs de village.
Il connaît trop son métier pour être à chaque instant sur ses
gardes, et il est trop droit pour voir partout des embûches.
Qui sait le prendre obtient tout de lui ; or, ceux qui le savent
prendre ce sont quelques rusés compères de Kournikovo, des popes
madrés, des _koulaki_, de ces paysans qui, au moyen d'affaires
louches et d'usure, arrivent à s'édifier une fortune sur la
ruine d'un village et de quelques petits propriétaires. Or, il
faut être en contact perpétuel avec tous ces gens. La propriété
de Michel Fiodorovitch comprend 400 hectares, environ ; mais elle
touche de tous côtés aux terres que son prédécesseur a dû céder
aux paysans, au moment de l'affranchissement des serfs. Il a, en
outre, des forêts, situées à une couple de lieues de sa maison.
De là de perpétuels litiges. Le troupeau du village, lorsque
Michel est absent, s'en va paître sur ses prés, ou piétine ses
jeunes seigles. Les paysans, sans vergogne, fauchent l'herbe de
sa forêt, et la charroient à sa barbe, sous les murs du parc ;
d'autres lui volent son bois.
En outre, Michel Fiodorovitch a souvent avec eux des rapports
d'affaires : avec les paysans, pour un travail à fournir, du
seigle à rentrer, un fossé ou un étang à creuser ; avec les
_koulaki_, pour vendre son grain, son bois, ses porcs ; avec
les popes, pour toutes sortes d'affaires d'entremise et de
commission, ébauchées derrière un samovar ou une blanche carafe
de _vodka_, de ces affaires indéfinissables où le pope conseille
gravement, propose ses bons offices, promet d'arranger les
choses à l'amiable, bien décidé d'ailleurs à tout embrouiller,
jusqu'au jour où il sera sûr de recevoir des deux côtés la
récompense de ses conseils de pasteur désintéressé.
La chasse à l'argent est âpre dans ces contrées, surtout depuis
l'afflux de la civilisation occidentale. Les nobles d'autrefois
se sont, pour la plupart, ruinés par leurs prodigalités ;
l'affranchissement des serfs leur a porté le dernier coup.
Nombre d'entre eux ont dû céder leurs terres à des représentants
de la classe commerçante. Or, ceux-ci, partis souvent de
très bas, sont d'autant plus difficiles à contenter : ils ont
un appétit de parvenus. Puis, il en est beaucoup, parmi les
nouveaux installés, qui ont mis dans l'acquisition d'un bien
toute leur fortune ; ils attendent du sol une rente, faible,
il est vrai, mais sûre. Malheureusement, le prix des céréales
baisse chaque année, à mesure que renchérissent les produits
nécessaires à la vie. Chaque année marque un déficit ; ceux qui
ne veulent pas sauter, les yeux fermés, dans la ruine béante,
sont obligés de recourir à des spéculations hasardeuses. Ils
se sauveraient peut-être à force d'économie. Mais n'oubliez
pas que ce sont des natures slaves, pour qui la vie n'a de
prix que si, de temps à autre, on donne aux instincts libre
carrière. Un Russe n'est guère capable d'imposer à ses appétits
une sévère retenue, comme font dans nos pays tant de nos
frères pusillanimes et réguliers. Natures plus sanguines, plus
bouillonnantes, il leur faut, par moments, une saignée ; or de
telles saignées coûtent cher.
De tous côtés, dans notre district, ce sont des plaintes
incessantes sur la vie qui renchérit, tandis que le prix du blé
diminue, et que la culture parvient à peine à nourrir son homme.
Mais, comme il arrive, ceux qui se plaignent le plus haut ne
sont pas les plus malades, mais souvent les plus avides. C'est
entre des hommes de ce genre que Michel Fiodorovitch se débat.
Il laisse dans la lutte, j'en suis assuré, un peu du sien, car
on n'a que le choix : être dupeur ou dupé ; or, il est trop droit
et trop jeune pour assumer le premier de ces rôles. Il ne se
plaint pas, mais je surprends parfois, dans son regard, comme un
regret de la Russie du Sud, où il est né, et où il ne croit pas
avoir rencontré encore de pareils exemplaires d'humanité rapace.
Non, il ne se plaint pas, il défend même contre moi les moujiks
qui le volent, les accapareurs qui le roulent les popes huileux
qui le vendent. Et, quand j'insiste, il fait un geste qui veut
dire : _vsio ravno_ (c'est égal, ça ne fait rien) ; c'est la seule
parole des Russes devant l'inévitable.
* * * * *
Un des écrivains les plus en vue parmi la jeune génération,
Antone Pavlovitch Tchékhov, possède un bien, à deux lieues du
nôtre. Par un après-midi de dimanche incertain, j'ai jeté mon
fusil sur l'épaule, et je suis parti pour lui faire visite. Une
petite rivière à passer à gué, le village du «Prince», notre
voisin, à traverser dans un océan de boue, puis des champs,
puis des bois ; voici enfin le bourg de Mielnikovo. On m'indique
un grand enclos de bouleaux ; j'y pénètre, et, après avoir erré
dans une cour de ferme où une légion de chiens jappent à mes
trousses, je découvre la maisonnette où loge le maître du lieu.
Il vient à moi, de son pas traînant et comme inarticulé, suivi
de deux bassets cérémonieux et drôles. C'est un homme d'un
peu plus de trente ans, grand, mince, avec un front clair,
des cheveux longs qu'il rejette en arrière par un mouvement
machinal des doigts, et un regard droit, scrutateur, à la fois
très ouvert et très malin. Son abord est un peu froid, mais
sans contrainte : évidemment, il regarde à qui il a affaire,
et il sent que je l'examine. Bientôt, la glace est rompue ;
nous parlons de ce que les Français savent des Russes et les
Russes de la France, et nous voilà en pleine discussion, car
je reproche aux Russes de ne pas nous prendre au sérieux, de
n'avoir de respect que pour l'Allemagne, et de considérer la
France comme un vaste lieu de plaisir dont le centre est, selon
les bourses, le Jardin de Paris ou le Moulin Rouge. De son
côté, comme beaucoup de ses compatriotes, Antone Pavlovitch est
persuadé que nous méprisons les Russes et, à part nous, les
traitons de «barbares».
--Si nous allions cueillir des champignons ? propose-t-il tout à
coup.
Précédés des bassets qui, subitement déridés, folâtrent sur
l'herbe, nous nous dirigeons vers l'enclos.
--Voyez-vous, le long de la haie, vous trouverez des _petits
rouges_ ; tout à l'heure, au pied des bouleaux, nous ramasserons
des cèpes.
Et, penchés sur la terre, très occupés par notre cueillette de
petits champignons rouges, nous continuons à causer de graves
questions.
--Et, l'hiver, vous restez ici, Antone Pavlovitch ?
--Non ! l'hiver, je vais à Pétersbourg ou à Moscou, et je _vis_...