Ayant quitté Nijni-Novgorod depuis un mois, j'étais curieux

de voir la physionomie nouvelle qu'elle avait dû prendre sous

l'étreinte de l'épidémie. Je m'attendais à trouver sur mon

passage des populations effarées ou consternées : il n'en fut

rien. A mesure que mon _tarentass_ se rapprochait de la ville,

il me semblait trouver, au contraire, les paysans de plus en

plus calmes, causant du choléra avec plus de sens et moins de

frayeur. Voici enfin la dernière étape sur la grande route

impériale. Les longues files de _télègues_ chargées d'emplettes,

que nous croisons maintenant, annoncent l'approche de la ville.

La route gagne la berge de l'Oka, et l'on domine un immense

horizon : le fleuve qui disparaît sous les péniches et les

navires, et tout là-bas, la cathédrale, qui, au-dessus des

bâtiments de la Foire, élève ses tourelles vertes, comme dans

une attitude d'immobile bénédiction.

Dans la ville haute, rien n'est changé : l'herbe pousse toujours

entre les pavés pointus sur lesquels circule un peuple paisible.

Mais, dans la ville basse, de l'autre côté du fleuve, c'est

une vie nouvelle, affairée et bourdonnante. Les misérables

petites boutiques en bois que j'avais vues tristement closes

de volets gris, ont maintenant ouvert leurs portes, et voici,

rangés par genre et débordant sur le trottoir, les produits les

plus bizarres et les objets les plus communs que livrent au

commerce l'Europe et l'Asie. Les rues ne sont pas allongées au

hasard : toutes les spécialités sont groupées, toutes les maisons

concurrentes sont voisines entre elles. Voici la cité des

fourrures, celle des thés, celle des samovars. Ici chatoient des

soieries de la Chine, plus loin s'étalent de pimpants articles

de Paris. Des mélanges bizarres, un coudoiement bouffon de

marchandises hétéroclites. Les étalages ne sont pas brillants,

ni savants : ce n'est pas pour attirer les passants que les

grandes maisons louent une boutique à la Foire. L'importance du

marché est due seulement aux grandes transactions commerciales,

et tel bureau sans apparence fait des affaires pour plusieurs

centaines de mille roubles.

Dans ces rues à angles droits, étroites et malpropres, où

partout règne l'odeur du phénol, et où personne ne fume, la

foule se presse insouciante ; une foule bigarrée, mais non pas

étrange, comme l'annoncent les Guides ; si un Chinois y paraît

de temps à autre, ou bien un Persan, il étonne davantage dans

ce décor grisâtre que sur nos boulevards. La foule ordinaire

du menu peuple russe est infiniment plus curieuse. Les petits

marchands voient à leur devanture se presser un peuple sale et

déguenillé de paysans, d'ouvriers, de débardeurs en gaîté. Des

Tatares sont là en foule, avec leurs yeux obliques, leur crâne

rasé couvert d'une petite toque crasseuse, et leurs grandes

oreilles écartées. Tous ces hommes rient, s'amusent, s'enivrent

sans souci. C'est parmi eux que le fléau choisit ses victimes.

A tout prendre, il n'y a pas d'affolement, comme on se le

figurait dans les villages lointains ; mais, en dehors du menu

peuple, on devine pourtant, parmi les passants, une certaine

contrainte. J'en ai saisi tout à l'heure la raison. Je m'étais

arrêté sur le pont, regardant s'agiter la fourmilière des

embarcations : bientôt je vis une longue barque, couverte d'une

tente noire, se détacher lentement du quai : un timonier en blanc

la conduisait, debout : «Qu'est-ce là ? demandai-je.--On mène des

cholériques sur la barque-hôpital», me répondit un agent de

police. Et bientôt après, une nouvelle barque noire conduite par

un grand timonier en blanc, prit à son tour le fil de l'eau,

suivant de loin la première, dont on voyait encore la tache

sinistre dériver tout là-bas, sous le gai soleil.

* * * * *

J'ai revu le gouverneur ; ce mois de lutte contre l'épidémie a

été terrible pour lui : il n'est plus qu'une ombre : amaigri, les

yeux creusés, les maxillaires saillants sous la peau ; puis, les

mouvements fébriles d'un homme qui n'a plus de sommeil :--Je

dors quand j'ai le temps, m'avoue-t-il, une heure, deux heures

par jour ; j'ai bien tenu jusqu'à présent, mais voilà ! je suis

exténué ! pourtant, j'irai jusqu'au bout. Mais, dites-moi, à

propos, vous n'êtes pas encore en prison ?

--Mon général, j'attends le mandat d'amener.

--C'est une misérable affaire. Une dame vous a dénoncés, vous

et votre ami, dans une lettre où elle supplie les autorités de

délivrer la province de _pareils brigands_ (_étikh rasboïnikof_).

--Et, qu'a décidé Votre Excellence ?

--Une enquête sérieuse : rédigez-moi, vous aussi, votre

déposition, elle sera jointe au dossier.

--Puis-je visiter les hôpitaux ?

--Comment donc ! je vous y ferai accompagner.

* * * * *

L'approche du choléra a surexcité les esprits. La grande

émeute d'Astrakhan, où des médecins ont été assassinés par la

populace, que le gouverneur n'a pas su tenir en respect, a été

d'un funeste exemple. Les ferments de révolte ont remonté la

Volga en même temps que les germes de mort. Un peuple ignorant

accuse les médecins de propager le fléau, et veut exiger que

les morts soient, selon la coutume russe, transportés à visage

découvert. A Nijni-Novgorod, parmi cette population flottante de

300 000 étrangers[12] accourus pour la Foire, le péril était

grand. L'attitude énergique du gouverneur a tout sauvé. Dans la

ville et dans la province, on distribue et on affiche de petits

bulletins blancs qui contiennent la proclamation que voici :

[Note 12 : Le 28 août, la ville, dont la population, en

temps ordinaire, est de 60 000 âmes, contenait 380 000

personnes.]

«S'il arrive--Dieu nous en garde !--que quelqu'un, exploitant la

bêtise et la crédulité des ignorants, réussisse à troubler la

tranquillité publique, je rétablirai l'ordre avec les forces

militaires dont je dispose. Quant aux fauteurs des troubles et

aux meneurs, je les pendrai immédiatement sur place ; en outre,

tous ceux qui auront pris part aux désordres, recevront, aux

yeux de tous, un châtiment exemplaire.

«Ceux qui me connaissent savent que je tiendrai parole.

Signé : «_Le gouverneur_,

«Gal N. M. Baranof.»

--C'est bien russe, bien cosaque ! m'a dit un Allemand.

--C'est illégal ! m'a dit un journaliste.

Illégale ou cosaque, je ne sais ; en tout cas, cette proclamation

avait une fière allure. Ce n'est pas en se cachant dans les

caves de son hôtel--ainsi qu'avait fait, dans le sud, un

fonctionnaire--que l'on conjure une émeute qui gronde. N.

Baranof a des défauts, sans doute, mais c'est un vrai soldat,

d'une farouche énergie. Il a contenu sa ville ; on l'y connaît si

bien, que nul n'a bougé et qu'il n'a dû pendre personne.

La double barque-hôpital installée sur la Volga, ne suffisant

plus à contenir tous les malades, le gouverneur a donné son

palais du Kremlin pour y installer le surplus des cholériques.

Pour lui, durant la Foire, il se transporte au delà de l'Oka,

dans un hôtel qui domine la frêle ville éphémère où bruit la

foule, et où le commerce est en fièvre.

Je viens de parcourir ces hôpitaux cholériques. Ils sont très

semblables à toutes les installations sanitaires que je vois

partout depuis un mois, mais beaucoup plus grands. Ce qui

frappe en y entrant, c'est qu'il y manque cette fraîcheur du

linge blanc que nous sommes habitués à voir dans les salles des

hospices. Ici, les malades sont roulés dans des couvertures

grises. Ils sont là côte à côte, les uns ployés par la douleur,

les membres convulsés dans un accès de souffrance muette ; les

autres, presque calmes, les yeux mi-clos, dans une attente

résignée. Les enfants font peine à voir : le mal qui tord leur

frêle charpente et décompose leur pauvre petit visage, me frappe

tristement et me serre le cœur. Je demande au médecin qui me

guide de me faire voir quelque malade perdu sans espoir : «Tenez,

ce vieux moujik, là-bas.» Je m'approche ; il est mort déjà, le

visage noirâtre, la bouche entr'ouverte, tout le corps calmé

subitement, après la dernière crise.

Parmi la nuée d'infirmières, je reconnais plusieurs de celles

que j'ai vues aux villages où sévit le typhus. Celle qui

m'avait, il y a huit jours, donné rendez-vous ici, est morte

hier... Les privations sans doute, l'avaient épuisée, la pauvre

fille souriante et bonne, et la contagion nouvelle a mis le

sceau à sa vie obscure de sacrifice...

Cette promenade lente à travers les salles où les lits des

malades se pressent les uns contre les autres, ne me produit

pas, somme toute, l'impression brutale que j'en attendais. A

coudoyer partout la souffrance et la mort, on en accepte l'idée,

et bientôt, tous ces malheureux dont les formes se tordent sous

les couvertures, ne présentent plus qu'un intérêt scientifique ;

la compassion à fleur de peau qui nous ferait reculer à la

vue d'un seul cadavre, disparaît devant ce champ de mort : on

s'intéresse à la marche du fléau, et l'on oublie les existences

humaines qui en marquent les étapes. Mais, en même temps, ce

spectacle est fortifiant ; le spectacle de la mort produit

toujours en nous une détente brusque de vie active et bruyante.

Puis ici, l'exemple du dévouement est d'une puissance extrême :

ils ont l'air si calmes, tous ces hommes et toutes ces femmes

qui passent leur vie entre des rangées de mourants, dont le mal

les guette à chaque attouchement !...

Le soir, à l'hôtel du gouverneur, on me fait voir des

convalescents qui, dans leurs habits neufs (les autres ont

été brûlés), viennent recevoir un rouble de gratification, et

remercier le gouverneur.

--Comment as-tu pris le mal ? dis-je à l'un d'eux, tu buvais de

l'eau crue ?

--Non ! je ne buvais que du thé, mais j'ai mangé des concombres,

c'est cela...

--As-tu souffert ?

--Horriblement. Cela vous retourne les entrailles.

Ses traits amaigris montrent assez qu'il dit vrai.

* * * * *

Demain, je vais quitter la province de Nijni-Novgorod. Quelques

semaines passées ici m'ont mêlé à tous les fléaux qui déciment

presque périodiquement la Russie. Partout la misère, la

souffrance, la mort ; partout aussi la résignation, qui couvre

de son ombre calmante ces malheureux dénués de tout, même

d'espérance. De quelle nature est cette résignation ? Qu'est-ce

qui la fait germer dans ces cœurs frustes ? Je ne saurais le

dire. Je ne me pique pas de deviner encore l'âme de ces paysans

énigmatiques. Je vois seulement que, dans les campagnes, loin

des parleurs de cabaret, ils se résignent et ne murmurent pas.

Ont-ils le vrai secret de la vie ? ou bien leur résignation

est-elle seulement une apathie de bête blessée ?

En tout cas, ce mois de contact avec la vie impitoyable vaut

mieux qu'une année de méditations.

DEUXIÈME PARTIE

AU VILLAGE

Après tant d'impressions douloureuses et brutales, voici

maintenant autour de moi la paix inaltérée du village russe.

Est-il joli, ce coin de Kournikovo ? Je n'ose l'affirmer, mais je

l'aime. Une trentaine d'_isbas_, très grises et très pauvres,

bordent la route qui conduit à notre maison : une colline les

abrite vers l'est ; du haut de cette colline surmontée d'un bois

de tilleuls, la vue du village me ravit ; sans doute parce que

j'aime les grisailles de la campagne russe, et jusqu'à l'aspect

misérable de ses huttes en bois, lorsqu'elles s'ombragent d'un

bouquet d'arbres. Une mare, couverte de lentilles d'eau, fait

tache verte au bord du village, et c'est la seule couleur qu'on

y découvre. Au loin, là-bas, des champs clairs de chaume, et

quelques forêts basses à l'horizon.

Notre maison, ancien logis seigneurial, ne paye pas de mine : il

en est partout de même dans ce pays. L'aristocratie russe, quand

elle possédait encore la terre, ne cherchait point à déployer un

grand luxe dans ses maisons des champs. En tout cas, un tel luxe

eût été hors de la portée des hobereaux qui faisaient nombre à

côté des grands seigneurs terriens.

Celui qui jadis possédait le village de Kournikovo s'était

élevé une habitation fort simple, mais il l'avait joliment

nichée au fond d'un parc. C'est une grande maison de bois,

en un rez-de-chaussée surélevé. D'un côté, elle ouvre sur la

ferme : une grande cour gazonnée, égayée de saules, et bordée

par les bâtiments de l'exploitation : logements des ouvriers,

écuries, remises, étables, porcheries, poulaillers, buanderie,

menuiserie, _ambares_ (greniers) pour le grain, pour les pommes

et pour les concombres. Dans cette cour, vaguent des chiens :

un léonberg doux et fort, et un petit _mopse_ à museau noir,

deux amis toujours en jeu ; puis, trois chiens de berger, un

troupeau d'oies méchantes, des canards importants et défiants,

une nuée de poules. Puis encore, de majestueux et roses porcs

du Yorkshire ; soir et matin enfin, le troupeau qu'un pâtre en

grise houppelande conduit, au moyen d'un fouet à manche court,

dont la lanière, longue de 6 mètres, traîne derrière lui. Tout

cela crie, aboie, mugit ; c'est, à certaines heures, un vacarme

assourdissant, mais un vacarme vivant, que je trouve sain, qui

fait du bien.

Sur l'autre façade, notre maison est une villa. Elle ouvre en

plein parc, sur une pelouse fleurie, à laquelle de très vieux

bouleaux font une ceinture argentée. Quelques grands arbres

viennent toucher de leur ramille le toit de la véranda où nous

nous tenons une partie du jour ; plus loin, c'est le parc libre,

le parc vierge. Quelques sentiers tortueux y sont tracés,

mais peu à peu, les arbustes de la bordure ont allongé leurs

doigts verts, et se sont donné la main par-dessus le passage de

terre battue ;--c'est pour nous un voyage de découverte qu'une

promenade par ces taillis.

Les jours passent égaux, sans événements, mais peuplés de riens

qui égaient. Si j'insiste sur ces impressions très banales,

c'est parce que toute une part de la société russe les éprouve

chaque année durant trois ou quatre mois. Dans notre vie

encerclée de règles et encombrée d'obligations, nous avons bien,

de temps à autre, à la campagne, comme une oasis de fraîcheur et

de repos intellectuel ; mais ce qui est pour nous l'exception,

est la règle pour presque toute la classe aisée en Russie. Aussi

bien, dans notre sagesse de vieux civilisés, ne savons-nous

plus perdre du temps ; nous ne savons plus flâner sans regretter

les heures vaines qui fuient, ou du moins, sans les compter.

Les Russes ne sont pas si avares de leurs moments ; ils sont

d'ailleurs, en toutes choses, bien plus entiers que nous ne

sommes ; ils se livrent plus complètement à chacune de leurs

occupations : s'ils flânent, ils savent flâner avec un parfait

abandon ; s'ils jouent, le jeu les envahit tout entiers : natures

plus robustes, moins flexibles au fond, moins capables de

dilettantisme et d'indifférence, malgré la mobilité de la nature

slave, et la plasticité de l'argile dont ils sont pétris.

* * * * *

Voici les points de repère de notre journée, les heures entre

lesquelles notre liberté est entière.

Le matin, entre sept et dix heures, qu'on se lève tôt ou tard,

on trouve sur une table un samovar, une théière, du pain, du

lait, du beurre. Vers midi, un lunch froid, suivi d'une longue

dégustation de thé. Vers cinq heures, le dîner, l'_abiède_.

Comme dans toutes les familles russes, aux jours ordinaires,

ce dîner se compose : d'un potage, dans lequel nage un morceau

de bœuf bouilli ; d'un rôti entouré de salade ou de légumes ;

d'un plat doux ou d'un fruit. A l'_abiède_, on ne boit pas, ou

presque pas. Cependant, une carafe est là pour nous permettre

d'étancher une soif intempestive. Nous sommes dix-huit à table,

et il y a quatre verres autour de la carafe : on prend sans

dégoût celui de son voisin. Boire dans le verre d'un autre

serait un supplice pour bien des Français de ma connaissance ; en

Allemagne, en Russie, personne n'y fait attention[13].--Après

l'_abiède_, on se disperse rapidement ; un silence se fait : un à

un, les convives s'en vont faire la sieste ; entre six et sept,

tout dort dans le _barski dome_ (la maison du maître).

[Note 13 : Un jour, à la campagne, en Russie, dans une

société surtout composée de la meilleure aristocratie du

voisinage, un monsieur me parlait de ce livre, dont il venait de

lire la 1re édition : «Vous nous avez calomniés, me dit-il, en

prétendant que nous buvions plusieurs dans un même verre.» Je

me défendis, mais en vain... Une heure après, je vis l'un des

convives les plus noblement apparentés se verser de l'eau de

Seltz dans le verre que venait de poser son camarade. J'ai souri

dans ma barbe...]

Le soir enfin, vers huit ou neuf heures, le thé nous réunit

autour d'une table couverte de laitage et de viande froide. Là,

sous la fumée légère des _papirosses_, nous causons, seulement

tourmentés par les moustiques, la grande plaie de l'été russe.

Tel est le plan d'une journée de campagne en Russie. Avec bien

peu de changements, vous la retrouverez telle dans toutes

les familles. Parfois seulement, les heures sont changées.

Toutefois, que les heures des repas varient, comme aussi la

quantité et la qualité des mets, du moins, dans l'intervalle des

coups de cloche, chacun s'appartient absolument.

D'abord, pas d'élégance. On est vêtu la plupart du temps, dans

la vraie campagne, d'une chemise-blouse (_roubajka_) de couleur

claire, bouffant par-dessus le pantalon, lequel est lui-même

enfoncé dans de hautes bottes imperméables. Presque rien

alors ne nous distingue du simple moujik, sinon la qualité de

l'étoffe et la propreté de la chemise-blouse. Les femmes sont

vêtues aussi légèrement, sans nul souci d'élégance, sans nulle

contrainte. Grâce à ces costumes sommaires, on peut errer dans

la campagne, par les routes dites naturelles, parmi des flots de

poussière, ou des flaques de boue, par les taillis enchevêtrés,

ou par les fossés pleins d'eau. Aucune gêne, personne à ménager

que soi-même : on est aussi près qu'il est possible de la nature

libre qui vous enveloppe. Un ruisseau me barre-t-il la route,

trop large pour être franchi d'un bond : je le passe à gué, grâce

à mes bottes imperméables. S'il est profond, j'ôte mes bottes et

mon pantalon et je traverse : le soleil, sur l'autre bord, m'aura

bientôt séché ; d'ailleurs, qu'importe ? _j'ai le temps_.

A une portée de fusil de notre parc, une mince rivière, aux

capricieux méandres brodés de saulaies vertes, serpente au

bord d'une prairie. En une place, un bassin, profond de trois

mètres, long de trente, y a été creusé, par qui ? je ne sais ;

peut-être par l'effort des eaux printanières. C'est là que nous

nous baignons, par escouades. La seule règle à observer est de

ne pas se rencontrer avec les femmes de la maison : il suffit de

se prévenir. Nous partons, le père, le gendre, les fils, les

invités et moi, et, sur le sable fin de la berge, entre les

saules, nous jetons bas chemise, bottes et pantalon, et, nus

comme vers, nous sautons à l'eau. Je suppose que, si un touriste

de France tombait là par hasard et, de l'autre bord, apercevait

tout à coup ce père de famille à grande barbe blanche, entouré

de jeunes hommes et adolescents, dans l'innocente, dans la belle

et grave nudité antique, il s'étonnerait au point de s'indigner

peut-être. La fausse pudeur, la pudeur formelle et sans objet,

qui bien souvent recouvre des idées malsaines, s'épanouit avec

la civilisation : plus on va vers l'ouest, plus elle tient de

place dans la vie, plus elle fausse les esprits.

La forêt est à nous, comme la rivière. Seulement ce n'est pas

la forêt séculaire à laquelle chacun d'entre nous s'est plus ou

moins attaché, dans un coin de France. C'est une forêt basse,

formée par des taillis touffus. Il s'est fait en Russie, jusqu'à

ces dernières années, une effroyable consommation de bois.

D'abord, on a dépeuplé les forêts pour construire et pour se

chauffer ; puis, les grands propriétaires les ont coupées pour

faire de l'argent, après une nuit de jeu ou un voyage à Paris ;

enfin, les prix de la terre venant à s'élever, on a déraciné les

derniers troncs d'arbre pour faire, à leur place, pousser du

seigle. Ç'a été un gaspillage inouï, un gaspillage d'enfants ou

de sauvages, jusqu'au moment où une loi est venue réglementer

les coupes de bois. L'incurie la plus étrange, la paresse la

plus invétérée, et, aussi, la spéculation la moins scrupuleuse,

ont dépouillé les champs de leur manteau d'arbres : de là, dans

le centre, les sécheresses, les famines,--un peu partout, la

misère plus pénible et plus froide.

Mais, si elles sont basses, les forêts qui avoisinent Kournikovo

sont, en revanche, fort étendues. Pendant des lieues, elles

courent, en taillis épais, où les chercheurs de champignons

et les lièvres ont fait des sentes parmi l'herbe haute. Cette

forêt pourtant n'est pas, comme nos grands bois, propice à la

méditation. On n'y va pas pour se promener, on ne s'y rend que

pour affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ;

ou bien chasser. La chasse, en cette contrée, n'est le plus

souvent qu'une promenade déguisée ; mais le souci du gibier

possible, sinon probable, vous empêche de prêter attention

aux piqûres des ronces et aux coups de fouet des branches

flexibles. Le lièvre ne manque pas ; nous avons aussi du coq de

bruyère, et, au moment du passage, de la bécasse et du canard.

Depuis quatre ans seulement, l'obligation du port d'armes a été

introduite : ce port d'armes coûte trois roubles (8 francs),

encore, beaucoup s'en passent-ils. Il n'y a pas de gendarmes

dans ces ondoyantes solitudes. Les gendarmes russes sont moins

occupés des braconniers que des studieux jeunes gens qui, dans

les villes, étudient la chimie ou l'économie politique au fond

de leur mansarde.

C'est le fusil à la main que j'ai exploré les environs. Je

n'ai pas, certes, à me louer de grands exploits ni de tueries

copieuses : un lièvre çà et là ; les grands jours, un canard ou

un coq de bruyère. Je dois pourtant à ces promenades de chasse

quelques heures charmantes et, ce qui vaut mieux, quelques

tête-à-tête sans contrainte avec des moujiks.

* * * * *

La vie rustique nous enveloppe, nous pénètre. Je n'ai jamais eu

nulle part un pareil sentiment de liberté ; jamais non plus, je

n'ai senti plus près de moi la nature, charmeuse ou menaçante.

Cette vie sans entraves m'est si nouvelle que j'en oublie

l'extérieure banalité ; l'effort que je fais pour la pénétrer la

rend pour moi infiniment variée et riche d'enseignements.

Mais, dès que nous reprenons contact avec la vie civilisée qui

coule là-bas, à quelques kilomètres de nous, sur la grande voie

ferrée de Moscou à Odessa, aussitôt nous touchons du doigt

l'inachevé, le hâtif de l'organisation russe. Les relations

postales, par exemple, nous le font cruellement sentir.

Nous sommes à 80 kilomètres de Moscou, dans un centre de

fabrication : ce n'est donc pas un pays perdu que le nôtre.

Pourtant nous n'avons pas de bureau de poste : le plus prochain

se trouve à S., à 30 kilomètres d'ici ! Par tolérance, on permet

au chef de gare de la station de L., dont nous dépendons, de

retenir, au passage du train-poste, le courrier destiné à cette

ville et à ses environs. Il dépose lettres et journaux dans un

tiroir, et, quand nous nous présentons, il feuillette devant

nous son paquet de correspondances, pour voir s'il s'en trouve

à notre adresse. Nous est-il arrivé une lettre ? Le chef de gare

ou son aide nous la délivre, mais, pour sa peine, il réclame de

nous 3 copecs (environ 8 centimes). Vous êtes un particulier,

votre courrier n'est pas chargé, c'est une bagatelle : 1 franc ou

1 fr. 50 par mois. Mais, pour les propriétaires d'usine, qui,

chaque jour, reçoivent cinquante lettres, c'est une dépense

sérieuse.

Encore, si l'on avait des facteurs ! mais, hors des grandes

villes, cette classe de fonctionnaires est inconnue. Nous allons

nous-mêmes chercher notre courrier à la station, ou bien nous

y envoyons un homme : cela force les propriétaires à se priver

chaque jour, pendant au moins deux heures, du travail d'un

cheval et d'un ouvrier. On en prend son parti, bon gré mal gré,

et chaque jour, vers cinq heures, à l'arrivée du train-poste,

c'est, dans la petite gare, un rendez-vous de tous les

propriétaires des environs, de leurs hommes de confiance, et de

leurs cochers.

Au pays russe · 第 5 / 19 段