de voir la physionomie nouvelle qu'elle avait dû prendre sous
l'étreinte de l'épidémie. Je m'attendais à trouver sur mon
passage des populations effarées ou consternées : il n'en fut
rien. A mesure que mon _tarentass_ se rapprochait de la ville,
il me semblait trouver, au contraire, les paysans de plus en
plus calmes, causant du choléra avec plus de sens et moins de
frayeur. Voici enfin la dernière étape sur la grande route
impériale. Les longues files de _télègues_ chargées d'emplettes,
que nous croisons maintenant, annoncent l'approche de la ville.
La route gagne la berge de l'Oka, et l'on domine un immense
horizon : le fleuve qui disparaît sous les péniches et les
navires, et tout là-bas, la cathédrale, qui, au-dessus des
bâtiments de la Foire, élève ses tourelles vertes, comme dans
une attitude d'immobile bénédiction.
Dans la ville haute, rien n'est changé : l'herbe pousse toujours
entre les pavés pointus sur lesquels circule un peuple paisible.
Mais, dans la ville basse, de l'autre côté du fleuve, c'est
une vie nouvelle, affairée et bourdonnante. Les misérables
petites boutiques en bois que j'avais vues tristement closes
de volets gris, ont maintenant ouvert leurs portes, et voici,
rangés par genre et débordant sur le trottoir, les produits les
plus bizarres et les objets les plus communs que livrent au
commerce l'Europe et l'Asie. Les rues ne sont pas allongées au
hasard : toutes les spécialités sont groupées, toutes les maisons
concurrentes sont voisines entre elles. Voici la cité des
fourrures, celle des thés, celle des samovars. Ici chatoient des
soieries de la Chine, plus loin s'étalent de pimpants articles
de Paris. Des mélanges bizarres, un coudoiement bouffon de
marchandises hétéroclites. Les étalages ne sont pas brillants,
ni savants : ce n'est pas pour attirer les passants que les
grandes maisons louent une boutique à la Foire. L'importance du
marché est due seulement aux grandes transactions commerciales,
et tel bureau sans apparence fait des affaires pour plusieurs
centaines de mille roubles.
Dans ces rues à angles droits, étroites et malpropres, où
partout règne l'odeur du phénol, et où personne ne fume, la
foule se presse insouciante ; une foule bigarrée, mais non pas
étrange, comme l'annoncent les Guides ; si un Chinois y paraît
de temps à autre, ou bien un Persan, il étonne davantage dans
ce décor grisâtre que sur nos boulevards. La foule ordinaire
du menu peuple russe est infiniment plus curieuse. Les petits
marchands voient à leur devanture se presser un peuple sale et
déguenillé de paysans, d'ouvriers, de débardeurs en gaîté. Des
Tatares sont là en foule, avec leurs yeux obliques, leur crâne
rasé couvert d'une petite toque crasseuse, et leurs grandes
oreilles écartées. Tous ces hommes rient, s'amusent, s'enivrent
sans souci. C'est parmi eux que le fléau choisit ses victimes.
A tout prendre, il n'y a pas d'affolement, comme on se le
figurait dans les villages lointains ; mais, en dehors du menu
peuple, on devine pourtant, parmi les passants, une certaine
contrainte. J'en ai saisi tout à l'heure la raison. Je m'étais
arrêté sur le pont, regardant s'agiter la fourmilière des
embarcations : bientôt je vis une longue barque, couverte d'une
tente noire, se détacher lentement du quai : un timonier en blanc
la conduisait, debout : «Qu'est-ce là ? demandai-je.--On mène des
cholériques sur la barque-hôpital», me répondit un agent de
police. Et bientôt après, une nouvelle barque noire conduite par
un grand timonier en blanc, prit à son tour le fil de l'eau,
suivant de loin la première, dont on voyait encore la tache
sinistre dériver tout là-bas, sous le gai soleil.
* * * * *
J'ai revu le gouverneur ; ce mois de lutte contre l'épidémie a
été terrible pour lui : il n'est plus qu'une ombre : amaigri, les
yeux creusés, les maxillaires saillants sous la peau ; puis, les
mouvements fébriles d'un homme qui n'a plus de sommeil :--Je
dors quand j'ai le temps, m'avoue-t-il, une heure, deux heures
par jour ; j'ai bien tenu jusqu'à présent, mais voilà ! je suis
exténué ! pourtant, j'irai jusqu'au bout. Mais, dites-moi, à
propos, vous n'êtes pas encore en prison ?
--Mon général, j'attends le mandat d'amener.
--C'est une misérable affaire. Une dame vous a dénoncés, vous
et votre ami, dans une lettre où elle supplie les autorités de
délivrer la province de _pareils brigands_ (_étikh rasboïnikof_).
--Et, qu'a décidé Votre Excellence ?
--Une enquête sérieuse : rédigez-moi, vous aussi, votre
déposition, elle sera jointe au dossier.
--Puis-je visiter les hôpitaux ?
--Comment donc ! je vous y ferai accompagner.
* * * * *
L'approche du choléra a surexcité les esprits. La grande
émeute d'Astrakhan, où des médecins ont été assassinés par la
populace, que le gouverneur n'a pas su tenir en respect, a été
d'un funeste exemple. Les ferments de révolte ont remonté la
Volga en même temps que les germes de mort. Un peuple ignorant
accuse les médecins de propager le fléau, et veut exiger que
les morts soient, selon la coutume russe, transportés à visage
découvert. A Nijni-Novgorod, parmi cette population flottante de
300 000 étrangers[12] accourus pour la Foire, le péril était
grand. L'attitude énergique du gouverneur a tout sauvé. Dans la
ville et dans la province, on distribue et on affiche de petits
bulletins blancs qui contiennent la proclamation que voici :
[Note 12 : Le 28 août, la ville, dont la population, en
temps ordinaire, est de 60 000 âmes, contenait 380 000
personnes.]
«S'il arrive--Dieu nous en garde !--que quelqu'un, exploitant la
bêtise et la crédulité des ignorants, réussisse à troubler la
tranquillité publique, je rétablirai l'ordre avec les forces
militaires dont je dispose. Quant aux fauteurs des troubles et
aux meneurs, je les pendrai immédiatement sur place ; en outre,
tous ceux qui auront pris part aux désordres, recevront, aux
yeux de tous, un châtiment exemplaire.
«Ceux qui me connaissent savent que je tiendrai parole.
Signé : «_Le gouverneur_,
«Gal N. M. Baranof.»
--C'est bien russe, bien cosaque ! m'a dit un Allemand.
--C'est illégal ! m'a dit un journaliste.
Illégale ou cosaque, je ne sais ; en tout cas, cette proclamation
avait une fière allure. Ce n'est pas en se cachant dans les
caves de son hôtel--ainsi qu'avait fait, dans le sud, un
fonctionnaire--que l'on conjure une émeute qui gronde. N.
Baranof a des défauts, sans doute, mais c'est un vrai soldat,
d'une farouche énergie. Il a contenu sa ville ; on l'y connaît si
bien, que nul n'a bougé et qu'il n'a dû pendre personne.
La double barque-hôpital installée sur la Volga, ne suffisant
plus à contenir tous les malades, le gouverneur a donné son
palais du Kremlin pour y installer le surplus des cholériques.
Pour lui, durant la Foire, il se transporte au delà de l'Oka,
dans un hôtel qui domine la frêle ville éphémère où bruit la
foule, et où le commerce est en fièvre.
Je viens de parcourir ces hôpitaux cholériques. Ils sont très
semblables à toutes les installations sanitaires que je vois
partout depuis un mois, mais beaucoup plus grands. Ce qui
frappe en y entrant, c'est qu'il y manque cette fraîcheur du
linge blanc que nous sommes habitués à voir dans les salles des
hospices. Ici, les malades sont roulés dans des couvertures
grises. Ils sont là côte à côte, les uns ployés par la douleur,
les membres convulsés dans un accès de souffrance muette ; les
autres, presque calmes, les yeux mi-clos, dans une attente
résignée. Les enfants font peine à voir : le mal qui tord leur
frêle charpente et décompose leur pauvre petit visage, me frappe
tristement et me serre le cœur. Je demande au médecin qui me
guide de me faire voir quelque malade perdu sans espoir : «Tenez,
ce vieux moujik, là-bas.» Je m'approche ; il est mort déjà, le
visage noirâtre, la bouche entr'ouverte, tout le corps calmé
subitement, après la dernière crise.
Parmi la nuée d'infirmières, je reconnais plusieurs de celles
que j'ai vues aux villages où sévit le typhus. Celle qui
m'avait, il y a huit jours, donné rendez-vous ici, est morte
hier... Les privations sans doute, l'avaient épuisée, la pauvre
fille souriante et bonne, et la contagion nouvelle a mis le
sceau à sa vie obscure de sacrifice...
Cette promenade lente à travers les salles où les lits des
malades se pressent les uns contre les autres, ne me produit
pas, somme toute, l'impression brutale que j'en attendais. A
coudoyer partout la souffrance et la mort, on en accepte l'idée,
et bientôt, tous ces malheureux dont les formes se tordent sous
les couvertures, ne présentent plus qu'un intérêt scientifique ;
la compassion à fleur de peau qui nous ferait reculer à la
vue d'un seul cadavre, disparaît devant ce champ de mort : on
s'intéresse à la marche du fléau, et l'on oublie les existences
humaines qui en marquent les étapes. Mais, en même temps, ce
spectacle est fortifiant ; le spectacle de la mort produit
toujours en nous une détente brusque de vie active et bruyante.
Puis ici, l'exemple du dévouement est d'une puissance extrême :
ils ont l'air si calmes, tous ces hommes et toutes ces femmes
qui passent leur vie entre des rangées de mourants, dont le mal
les guette à chaque attouchement !...
Le soir, à l'hôtel du gouverneur, on me fait voir des
convalescents qui, dans leurs habits neufs (les autres ont
été brûlés), viennent recevoir un rouble de gratification, et
remercier le gouverneur.
--Comment as-tu pris le mal ? dis-je à l'un d'eux, tu buvais de
l'eau crue ?
--Non ! je ne buvais que du thé, mais j'ai mangé des concombres,
c'est cela...
--As-tu souffert ?
--Horriblement. Cela vous retourne les entrailles.
Ses traits amaigris montrent assez qu'il dit vrai.
* * * * *
Demain, je vais quitter la province de Nijni-Novgorod. Quelques
semaines passées ici m'ont mêlé à tous les fléaux qui déciment
presque périodiquement la Russie. Partout la misère, la
souffrance, la mort ; partout aussi la résignation, qui couvre
de son ombre calmante ces malheureux dénués de tout, même
d'espérance. De quelle nature est cette résignation ? Qu'est-ce
qui la fait germer dans ces cœurs frustes ? Je ne saurais le
dire. Je ne me pique pas de deviner encore l'âme de ces paysans
énigmatiques. Je vois seulement que, dans les campagnes, loin
des parleurs de cabaret, ils se résignent et ne murmurent pas.
Ont-ils le vrai secret de la vie ? ou bien leur résignation
est-elle seulement une apathie de bête blessée ?
En tout cas, ce mois de contact avec la vie impitoyable vaut
mieux qu'une année de méditations.
DEUXIÈME PARTIE
AU VILLAGE
Après tant d'impressions douloureuses et brutales, voici
maintenant autour de moi la paix inaltérée du village russe.
Est-il joli, ce coin de Kournikovo ? Je n'ose l'affirmer, mais je
l'aime. Une trentaine d'_isbas_, très grises et très pauvres,
bordent la route qui conduit à notre maison : une colline les
abrite vers l'est ; du haut de cette colline surmontée d'un bois
de tilleuls, la vue du village me ravit ; sans doute parce que
j'aime les grisailles de la campagne russe, et jusqu'à l'aspect
misérable de ses huttes en bois, lorsqu'elles s'ombragent d'un
bouquet d'arbres. Une mare, couverte de lentilles d'eau, fait
tache verte au bord du village, et c'est la seule couleur qu'on
y découvre. Au loin, là-bas, des champs clairs de chaume, et
quelques forêts basses à l'horizon.
Notre maison, ancien logis seigneurial, ne paye pas de mine : il
en est partout de même dans ce pays. L'aristocratie russe, quand
elle possédait encore la terre, ne cherchait point à déployer un
grand luxe dans ses maisons des champs. En tout cas, un tel luxe
eût été hors de la portée des hobereaux qui faisaient nombre à
côté des grands seigneurs terriens.
Celui qui jadis possédait le village de Kournikovo s'était
élevé une habitation fort simple, mais il l'avait joliment
nichée au fond d'un parc. C'est une grande maison de bois,
en un rez-de-chaussée surélevé. D'un côté, elle ouvre sur la
ferme : une grande cour gazonnée, égayée de saules, et bordée
par les bâtiments de l'exploitation : logements des ouvriers,
écuries, remises, étables, porcheries, poulaillers, buanderie,
menuiserie, _ambares_ (greniers) pour le grain, pour les pommes
et pour les concombres. Dans cette cour, vaguent des chiens :
un léonberg doux et fort, et un petit _mopse_ à museau noir,
deux amis toujours en jeu ; puis, trois chiens de berger, un
troupeau d'oies méchantes, des canards importants et défiants,
une nuée de poules. Puis encore, de majestueux et roses porcs
du Yorkshire ; soir et matin enfin, le troupeau qu'un pâtre en
grise houppelande conduit, au moyen d'un fouet à manche court,
dont la lanière, longue de 6 mètres, traîne derrière lui. Tout
cela crie, aboie, mugit ; c'est, à certaines heures, un vacarme
assourdissant, mais un vacarme vivant, que je trouve sain, qui
fait du bien.
Sur l'autre façade, notre maison est une villa. Elle ouvre en
plein parc, sur une pelouse fleurie, à laquelle de très vieux
bouleaux font une ceinture argentée. Quelques grands arbres
viennent toucher de leur ramille le toit de la véranda où nous
nous tenons une partie du jour ; plus loin, c'est le parc libre,
le parc vierge. Quelques sentiers tortueux y sont tracés,
mais peu à peu, les arbustes de la bordure ont allongé leurs
doigts verts, et se sont donné la main par-dessus le passage de
terre battue ;--c'est pour nous un voyage de découverte qu'une
promenade par ces taillis.
Les jours passent égaux, sans événements, mais peuplés de riens
qui égaient. Si j'insiste sur ces impressions très banales,
c'est parce que toute une part de la société russe les éprouve
chaque année durant trois ou quatre mois. Dans notre vie
encerclée de règles et encombrée d'obligations, nous avons bien,
de temps à autre, à la campagne, comme une oasis de fraîcheur et
de repos intellectuel ; mais ce qui est pour nous l'exception,
est la règle pour presque toute la classe aisée en Russie. Aussi
bien, dans notre sagesse de vieux civilisés, ne savons-nous
plus perdre du temps ; nous ne savons plus flâner sans regretter
les heures vaines qui fuient, ou du moins, sans les compter.
Les Russes ne sont pas si avares de leurs moments ; ils sont
d'ailleurs, en toutes choses, bien plus entiers que nous ne
sommes ; ils se livrent plus complètement à chacune de leurs
occupations : s'ils flânent, ils savent flâner avec un parfait
abandon ; s'ils jouent, le jeu les envahit tout entiers : natures
plus robustes, moins flexibles au fond, moins capables de
dilettantisme et d'indifférence, malgré la mobilité de la nature
slave, et la plasticité de l'argile dont ils sont pétris.
* * * * *
Voici les points de repère de notre journée, les heures entre
lesquelles notre liberté est entière.
Le matin, entre sept et dix heures, qu'on se lève tôt ou tard,
on trouve sur une table un samovar, une théière, du pain, du
lait, du beurre. Vers midi, un lunch froid, suivi d'une longue
dégustation de thé. Vers cinq heures, le dîner, l'_abiède_.
Comme dans toutes les familles russes, aux jours ordinaires,
ce dîner se compose : d'un potage, dans lequel nage un morceau
de bœuf bouilli ; d'un rôti entouré de salade ou de légumes ;
d'un plat doux ou d'un fruit. A l'_abiède_, on ne boit pas, ou
presque pas. Cependant, une carafe est là pour nous permettre
d'étancher une soif intempestive. Nous sommes dix-huit à table,
et il y a quatre verres autour de la carafe : on prend sans
dégoût celui de son voisin. Boire dans le verre d'un autre
serait un supplice pour bien des Français de ma connaissance ; en
Allemagne, en Russie, personne n'y fait attention[13].--Après
l'_abiède_, on se disperse rapidement ; un silence se fait : un à
un, les convives s'en vont faire la sieste ; entre six et sept,
tout dort dans le _barski dome_ (la maison du maître).
[Note 13 : Un jour, à la campagne, en Russie, dans une
société surtout composée de la meilleure aristocratie du
voisinage, un monsieur me parlait de ce livre, dont il venait de
lire la 1re édition : «Vous nous avez calomniés, me dit-il, en
prétendant que nous buvions plusieurs dans un même verre.» Je
me défendis, mais en vain... Une heure après, je vis l'un des
convives les plus noblement apparentés se verser de l'eau de
Seltz dans le verre que venait de poser son camarade. J'ai souri
dans ma barbe...]
Le soir enfin, vers huit ou neuf heures, le thé nous réunit
autour d'une table couverte de laitage et de viande froide. Là,
sous la fumée légère des _papirosses_, nous causons, seulement
tourmentés par les moustiques, la grande plaie de l'été russe.
Tel est le plan d'une journée de campagne en Russie. Avec bien
peu de changements, vous la retrouverez telle dans toutes
les familles. Parfois seulement, les heures sont changées.
Toutefois, que les heures des repas varient, comme aussi la
quantité et la qualité des mets, du moins, dans l'intervalle des
coups de cloche, chacun s'appartient absolument.
D'abord, pas d'élégance. On est vêtu la plupart du temps, dans
la vraie campagne, d'une chemise-blouse (_roubajka_) de couleur
claire, bouffant par-dessus le pantalon, lequel est lui-même
enfoncé dans de hautes bottes imperméables. Presque rien
alors ne nous distingue du simple moujik, sinon la qualité de
l'étoffe et la propreté de la chemise-blouse. Les femmes sont
vêtues aussi légèrement, sans nul souci d'élégance, sans nulle
contrainte. Grâce à ces costumes sommaires, on peut errer dans
la campagne, par les routes dites naturelles, parmi des flots de
poussière, ou des flaques de boue, par les taillis enchevêtrés,
ou par les fossés pleins d'eau. Aucune gêne, personne à ménager
que soi-même : on est aussi près qu'il est possible de la nature
libre qui vous enveloppe. Un ruisseau me barre-t-il la route,
trop large pour être franchi d'un bond : je le passe à gué, grâce
à mes bottes imperméables. S'il est profond, j'ôte mes bottes et
mon pantalon et je traverse : le soleil, sur l'autre bord, m'aura
bientôt séché ; d'ailleurs, qu'importe ? _j'ai le temps_.
A une portée de fusil de notre parc, une mince rivière, aux
capricieux méandres brodés de saulaies vertes, serpente au
bord d'une prairie. En une place, un bassin, profond de trois
mètres, long de trente, y a été creusé, par qui ? je ne sais ;
peut-être par l'effort des eaux printanières. C'est là que nous
nous baignons, par escouades. La seule règle à observer est de
ne pas se rencontrer avec les femmes de la maison : il suffit de
se prévenir. Nous partons, le père, le gendre, les fils, les
invités et moi, et, sur le sable fin de la berge, entre les
saules, nous jetons bas chemise, bottes et pantalon, et, nus
comme vers, nous sautons à l'eau. Je suppose que, si un touriste
de France tombait là par hasard et, de l'autre bord, apercevait
tout à coup ce père de famille à grande barbe blanche, entouré
de jeunes hommes et adolescents, dans l'innocente, dans la belle
et grave nudité antique, il s'étonnerait au point de s'indigner
peut-être. La fausse pudeur, la pudeur formelle et sans objet,
qui bien souvent recouvre des idées malsaines, s'épanouit avec
la civilisation : plus on va vers l'ouest, plus elle tient de
place dans la vie, plus elle fausse les esprits.
La forêt est à nous, comme la rivière. Seulement ce n'est pas
la forêt séculaire à laquelle chacun d'entre nous s'est plus ou
moins attaché, dans un coin de France. C'est une forêt basse,
formée par des taillis touffus. Il s'est fait en Russie, jusqu'à
ces dernières années, une effroyable consommation de bois.
D'abord, on a dépeuplé les forêts pour construire et pour se
chauffer ; puis, les grands propriétaires les ont coupées pour
faire de l'argent, après une nuit de jeu ou un voyage à Paris ;
enfin, les prix de la terre venant à s'élever, on a déraciné les
derniers troncs d'arbre pour faire, à leur place, pousser du
seigle. Ç'a été un gaspillage inouï, un gaspillage d'enfants ou
de sauvages, jusqu'au moment où une loi est venue réglementer
les coupes de bois. L'incurie la plus étrange, la paresse la
plus invétérée, et, aussi, la spéculation la moins scrupuleuse,
ont dépouillé les champs de leur manteau d'arbres : de là, dans
le centre, les sécheresses, les famines,--un peu partout, la
misère plus pénible et plus froide.
Mais, si elles sont basses, les forêts qui avoisinent Kournikovo
sont, en revanche, fort étendues. Pendant des lieues, elles
courent, en taillis épais, où les chercheurs de champignons
et les lièvres ont fait des sentes parmi l'herbe haute. Cette
forêt pourtant n'est pas, comme nos grands bois, propice à la
méditation. On n'y va pas pour se promener, on ne s'y rend que
pour affaire : ramasser des baies, des fraises, des champignons ;
ou bien chasser. La chasse, en cette contrée, n'est le plus
souvent qu'une promenade déguisée ; mais le souci du gibier
possible, sinon probable, vous empêche de prêter attention
aux piqûres des ronces et aux coups de fouet des branches
flexibles. Le lièvre ne manque pas ; nous avons aussi du coq de
bruyère, et, au moment du passage, de la bécasse et du canard.
Depuis quatre ans seulement, l'obligation du port d'armes a été
introduite : ce port d'armes coûte trois roubles (8 francs),
encore, beaucoup s'en passent-ils. Il n'y a pas de gendarmes
dans ces ondoyantes solitudes. Les gendarmes russes sont moins
occupés des braconniers que des studieux jeunes gens qui, dans
les villes, étudient la chimie ou l'économie politique au fond
de leur mansarde.
C'est le fusil à la main que j'ai exploré les environs. Je
n'ai pas, certes, à me louer de grands exploits ni de tueries
copieuses : un lièvre çà et là ; les grands jours, un canard ou
un coq de bruyère. Je dois pourtant à ces promenades de chasse
quelques heures charmantes et, ce qui vaut mieux, quelques
tête-à-tête sans contrainte avec des moujiks.
* * * * *
La vie rustique nous enveloppe, nous pénètre. Je n'ai jamais eu
nulle part un pareil sentiment de liberté ; jamais non plus, je
n'ai senti plus près de moi la nature, charmeuse ou menaçante.
Cette vie sans entraves m'est si nouvelle que j'en oublie
l'extérieure banalité ; l'effort que je fais pour la pénétrer la
rend pour moi infiniment variée et riche d'enseignements.
Mais, dès que nous reprenons contact avec la vie civilisée qui
coule là-bas, à quelques kilomètres de nous, sur la grande voie
ferrée de Moscou à Odessa, aussitôt nous touchons du doigt
l'inachevé, le hâtif de l'organisation russe. Les relations
postales, par exemple, nous le font cruellement sentir.
Nous sommes à 80 kilomètres de Moscou, dans un centre de
fabrication : ce n'est donc pas un pays perdu que le nôtre.
Pourtant nous n'avons pas de bureau de poste : le plus prochain
se trouve à S., à 30 kilomètres d'ici ! Par tolérance, on permet
au chef de gare de la station de L., dont nous dépendons, de
retenir, au passage du train-poste, le courrier destiné à cette
ville et à ses environs. Il dépose lettres et journaux dans un
tiroir, et, quand nous nous présentons, il feuillette devant
nous son paquet de correspondances, pour voir s'il s'en trouve
à notre adresse. Nous est-il arrivé une lettre ? Le chef de gare
ou son aide nous la délivre, mais, pour sa peine, il réclame de
nous 3 copecs (environ 8 centimes). Vous êtes un particulier,
votre courrier n'est pas chargé, c'est une bagatelle : 1 franc ou
1 fr. 50 par mois. Mais, pour les propriétaires d'usine, qui,
chaque jour, reçoivent cinquante lettres, c'est une dépense
sérieuse.
Encore, si l'on avait des facteurs ! mais, hors des grandes
villes, cette classe de fonctionnaires est inconnue. Nous allons
nous-mêmes chercher notre courrier à la station, ou bien nous
y envoyons un homme : cela force les propriétaires à se priver
chaque jour, pendant au moins deux heures, du travail d'un
cheval et d'un ouvrier. On en prend son parti, bon gré mal gré,
et chaque jour, vers cinq heures, à l'arrivée du train-poste,
c'est, dans la petite gare, un rendez-vous de tous les
propriétaires des environs, de leurs hommes de confiance, et de
leurs cochers.