généralement à claire-voie.]
Il y a peu de marchandises originales sur ce marché empoussiéré :
des poteries d'usage domestique, des vases à lait au col mince,
et des écuelles vernies de vert, quelques articles en bois
tourné et en corne, d'un travail grossier. Je suis frappé
surtout par de grands étalages de poissons secs que les passants
achètent, comme nous ferions des gâteaux, et dans lesquels
ils mordent à belles dents. Dans les auberges, on boit de la
bière et de la _vodka_ ; un peu partout, on s'abreuve de _kvass_
jaune. Le _kvass_ est une boisson de famille, que les ménagères
préparent chacune selon sa recette. Les soldats de Napoléon la
nommaient, s'il faut en croire Tolstoï et la légende : «limonade
de cochon.» Le _kvass_ est préparé avec des herbes diverses et
du seigle que l'on fait fermenter dans l'eau chaude. Le goût en
diffère avec chaque famille : tantôt il est doucereux, tantôt il
est aigrelet ; en tout cas, c'est une boisson rafraîchissante, et
les Russes l'aiment beaucoup.
Çà et là, sur le chemin, de hideux mendiants des deux sexes,
sales, dépenaillés, sinistres, sont accroupis, en rond dans la
poussière, et chantent sur un ton suraigu de monotones litanies :
les copecs pleuvent dans leur casquette ou leur tablier. La
foule circule et se coudoie avec des rires, dans la chaleur.
Tout ce peuple s'amuse, bavarde, et grignote sans interruption
des graines de tournesol ; quelques-uns savourent des pâtisseries
que des marchands en plein vent font frire dans de l'huile à
brûler. C'est une vraie foire russe, crasseuse et bon enfant,
regorgeant d'ivrognes, et empestant l'odeur du moujik jointe à
celle de toutes ces choses liquides ou solides que consomment
les passants. Les hommes sont vêtus de chemises-blouses roses
ou écarlates ; les femmes, des pieds à la tête, sont enveloppées
d'étoffes aux couleurs voyantes : leurs jupes, leurs tabliers,
leurs corsages, leurs fichus sont rouges, violets, bleus,
jaunes, que sais-je encore ! Ces tons criards blessent les yeux
quand on les voit de près ; mais d'un peu loin, ils se fondent
dans la brume de poussière qui plane sous le soleil, et l'aspect
est charmant de ce grouillement coloré au milieu de la grisaille
des choses.
* * * * *
Nous allons terminer la journée dans une gentilhommière du
voisinage. Il nous faut traverser le village où réside le
_maréchal de la noblesse_[11] de notre département, M. P.
C'est un homme fort intelligent et puissamment riche : il est
à la tête des nobles mécontents et de la ligue _contre_ la
distribution des secours. Je m'explique aisément son attitude :
les paysans de son village ont l'air de petits bourgeois. Ils
sont riches, et la sécheresse n'a pas touché leurs terres,
d'ailleurs très fertiles. Leurs _isbas_, spacieuses, sont
élégamment construites, ornées de quelques sculptures, propres
et avenantes. Elles n'ont pas de toit de chaume, mais pour
l'instant, des planches solides, bien ajustées, les recouvrent.
Même, un jardinet confine à chaque étable. M. P. est trop occupé
avec ses 12 000 hectares de terre, pour entreprendre des
excursions dans son département. Son village est heureux et
riche ; n'est-il pas naturel de sa part de déclarer qu'il en est
partout de même, et que, si, en certains endroits, les paysans
crient famine, c'est par paresse ? Évidemment, M. P. est de bonne
foi, quand il traite de _révolutionnaires_ ceux qui soutiennent
les plaintes des paysans. On devrait, pour l'éclairer, pouvoir
le forcer à vivre huit jours dans tel village que j'ai visité
avant-hier, à 100 kilomètres d'ici.
[Note 11 : Ou mieux, le _président de la noblesse_. Il est
élu tous les trois ans dans chaque département.]
C'est chez un de ses jeunes voisins de campagne que nous
descendons ; la contrée, décidément, a changé d'aspect. Elle
est devenue brusquement ondulée. Une rivière se montre au bout
d'une descente, et le cottage où nous entrons est posé dans le
site le plus frais qui se puisse rêver. De la terrasse où la
table est mise, on domine la rivière, sur laquelle s'étalent à
cette heure les reflets moirés du couchant ; sur l'autre bord,
une belle forêt sombre cache l'horizon. Je ne m'attendais point,
après cette semaine de misère, à trouver, à quinze lieues de
chez nous, la civilisation la plus élégante. Des dames nous
reçoivent, en toilette claire d'une jolie coupe, et j'ai un peu
honte de ma chemise rouge dont on sourit. Il me faut sortir du
rêve de compassion où j'ai vécu depuis quinze jours. Sur cette
terrasse vers laquelle monte la délicieuse fraîcheur de l'eau,
nous prenons place à une longue table, où un maître d'hôtel nous
fait passer les plats ; il me faut, d'un brusque effort, oublier
les impressions qui m'écrasent, et tâcher de causer, de répondre
au joli français des femmes élégantes qui m'environnent.
Mais, que dire à ces gens qui rient, qui plaisantent, qui
m'interrogent sur les nouveautés de Paris ? Entre Paris et moi,
il y a le choléra, le typhus, la famine ; tandis que la charmante
société que voilà, oubliant tous ces fléaux, parce qu'elle vit
au milieu d'eux, ne s'intéresse qu'aux choses parisiennes ; elle
a raison peut-être. Pour quelques heures, nous voici en pleine
banalité de salon. Sur la terrasse fraîche, au-dessus de l'eau
qui miroite, il me faut dire comment j'ai pu, moi Français de
France, m'aventurer dans ces parages ; puis on cause de Ravachol
et du général Boulanger qui avait par ici des sympathies.
Heureusement, un des jeunes gens tient à me montrer ses
lévriers à loups : nous parlons chasse, et j'échappe ainsi à la
conversation obligée sur l'entrevue de Cronstadt.
* * * * *
Le choléra se rapproche. Il est à Nijni depuis plusieurs jours,
et voilà que des fuyards l'apportent dans les villages. Les
médecins et les infirmières sont devenus indispensables dans
la capitale de la province, où la grande Foire annuelle est
ouverte : ils nous quittent presque tous. Nous nous soignerons
comme nous pourrons. Des nouvelles graves nous parviennent de la
basse Volga : des émeutes y ont éclaté dans les villes, surtout
à Astrakhan, où des médecins ont été tués, et où les Cosaques
ont dû charger la foule. La populace, ignorante, accuse les
médecins d'empoisonner les malades : les injections sous-cutanées
contiennent, d'après elle, un poison subtil. Le bruit s'est
répandu là-bas que le Tsar a vendu à l'Anglais le droit de
dépeupler par ce moyen quatre provinces ! De toutes parts les
bruits les plus absurdes se redisent à l'oreille.
C'est aux médecins surtout qu'on en veut. L'autre jour, à Nijni,
un homme a fait un speech, disant qu'il fallait leur courir sus.
On l'a conduit devant le gouverneur : «Tu prétends qu'on enterre
les malades tout vivants ? Eh bien, je te condamne à servir comme
infirmier dans l'hôpital des cholériques : tu verras de plus près
ce qui s'y passe !»
Ici, les villages sont calmes : on attend.
Après dîner, le jeune étudiant en médecine, dont j'ai fait la
connaissance il y a quelques jours, entre dans notre salle.
--Quel heureux hasard vous amène ?
--Je pars.
--Où cela, grand Dieu !
--Pour Astrakhan ! répond-il simplement. On cherche là-bas des
médecins de bonne volonté : je me suis inscrit avec beaucoup
d'autres.
Il est bien chétif encore, bien maigre, avec des yeux qui
luisent d'enthousiasme. En reviendra-t-il, de ce terrible foyer
de mort ?... Nous parlons peu. Que se dire ? Un serrement de mains
exprime toutes nos pensées...
* * * * *
Nous prenions le thé, ce soir, vers onze heures, dans la salle
à manger de notre métairie. Une bonne qui accourt nous prévient
qu'on aperçoit «un bel incendie» ; nous sortons. La métairie
s'élève au bord d'un plateau qui domine l'immense plaine de
seigles moissonnés : on distingue admirablement. On dirait un feu
de joie allumé à l'autre bord de la plaine, à trente kilomètres
de nous : les flammes qui vont et viennent, s'abaissent et se
ravivent par intervalles, n'ont pas du tout l'air sinistre à
cette distance. Seulement, dans le ciel monte toute droite une
énorme lueur, et par elle, on mesure l'importance de l'incendie.
C'est une grande métairie qui brûle tout là-bas : chacun des
points brillants est une meule de paille, et les charbons qu'on
entrevoit, sont autant de hangars consumés. Pas un bruit sur
l'immensité, pas un son de cloche, pas un appel : seule, la
lueur silencieuse anime la nuit. Je m'étonne de l'insouciance
de nos gens, groupés en curieux autour de nous : «Bah ! me
disent-ils, nous sommes habitués à pareil spectacle, seulement,
on ne voit pas toujours aussi bien !»
Oui ! ce spectacle peut leur être familier. Avec la famine et les
épidémies, le feu, _le coq rouge_, comme ils disent, est l'un
des grands fléaux du paysan russe. Dans ces villages faits de
bois sec couvert de paille, la moindre étincelle qui jaillit
d'un poêle, la moindre cigarette que laisse tomber un ivrogne
ou un voisin malveillant, suffisent pour enflammer les pauvres
huttes. Dans chaque village on voit des toits percés à jour et
des poteaux calcinés. A Potchinki, tout près d'ici, un incendie
a récemment dévoré 400 _isbas_. Or, dans ce pays nu, le bois
est hors de prix : les incendiés sont réduits à mendier un abri.
On a bien introduit dans ces villages une espèce d'assurance
mutuelle, mais on est long à en toucher les primes, quand on
les touche. En attendant, il faut que le moujik s'endette,
c'est-à-dire qu'il engage ses bras et sa récolte.
* * * * *
A Loukoyanof, par une chaleur atroce. Pas d'eau, pas d'ombre,
rien de frais. Un seul remède, un unique consolateur : le thé.
Malgré une jolie église dressant la fraîcheur de ses murs blancs
et de ses coupoles vertes sur la grisaille de la pente désolée
où s'essèment les _isbas_, la ville, avec ses rues de gazon
pelé où trottinent d'innombrables petits cochons noirâtres,
n'a pas d'autre attrait que la célébrité éphémère que lui a
donnée l'affaire des _zemskie natchalniki_. J'ai conté plus
haut comment ces fonctionnaires nobles s'étaient opposés à la
distribution de vivres parmi les affamés.
La noblesse d'ici trouve en général qu'on s'occupe trop des
paysans : en leur témoignant une bienveillance si marquée, on
risque, dit-elle, de faire naître en eux d'insupportables
prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne
souffrent pas autant que le croient les habitants des villes ; si
vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler,
et deviendront de plus en plus exigeants ; familiers d'abord,
bientôt arrogants.
Nous aurions tort de prendre ceux qui parlent ainsi pour
une société d'hommes cruels et sanguinaires, à la façon des
méchants planteurs, dans la _Case de l'Oncle Tom_. Il y a,
sans doute, parmi eux, tel fonctionnaire cupide et méprisable ;
mais, quelques-uns sont de fort honnêtes gens. Seulement, ils
connaissent peu les paysans au milieu desquels ils vivent ; en
outre, ils ont une terreur folle des innovations, parce que,
pour eux, toute innovation est un pas vers le bouleversement
social. Ils ne sauraient croire à des modifications
progressives : d'après eux, toucher, même d'une main légère, à
l'ordre de choses existant, c'est vouloir le renverser : voilà
pourquoi ils s'y attachent désespérément. Dans le cas spécial du
district de Loukoyanof, cette théorie de la noblesse résidante
n'a pas laissé d'avoir une conséquence curieuse. Cette année
en effet, c'est le Gouvernement qui a patronné toutes ces
tentatives généreuses de secours aux paysans ; or, la noblesse,
instrument chéri et préféré d'Alexandre III, s'est mise à lutter
contre lui sur ce terrain, faute d'avoir su modifier à temps ses
vieilles théories et renoncer à sa ridicule _nihilist-fever_.
Depuis les affaires du mois de mars, tout le district est divisé
en deux camps, et l'on s'observe.
L'arrivée d'un Français dans ces parages a causé une certaine
émotion, faite de curiosité et d'inquiétude. On a su, en
interrogeant les postillons, que je voyage avec un papier
officiel ; mais d'autre part, on a appris que je n'ai pas de
métier manuel ; on sait de plus que le propriétaire de la
métairie où j'ai pris quartier, lit volontiers des ouvrages
d'économie politique. De ces indices patiemment rapprochés,
on a conclu que j'étais socialiste--pouvait-on moins faire ?
Pourtant, la raison de mon voyage reste encore inexpliquée.
Tous m'interrogent là-dessus, et à tous je réponds : «Pure
curiosité» ; mais, depuis le postillon hilare, jusqu'au grand
seigneur terrien, tous hochent la tête à cette réponse.
* * * * *
J'ai fait tantôt la connaissance de Mme Davydova. Veuve d'un
officier de marine, apparentée à la meilleure noblesse, cette
dame s'est consacrée depuis de longues années à la propagation
des travaux féminins parmi les paysannes. Aucun sacrifice ne lui
a coûté : elle a même fait un long séjour dans l'Asie Centrale
pour y étudier la fabrication des tapis et l'importer, s'il
est possible, dans son pays. Depuis plusieurs mois, elle ne
s'occupe que de la famine. Elle parcourt bravement la Russie en
_tarentass_, pour le compte du Comité de secours. Cet hiver,
elle a distribué aux paysannes des matières textiles dont la
moitié leur appartiendrait, à condition d'en tisser l'autre
moitié pour le compte des donateurs. «Je recueille en ce moment
les tissus terminés, me dit-elle, en fumant une cigarette ; il
n'y a pas un fil perdu.» Le trait mérite d'être relevé, en ce
pays-ci.
A voir cette femme qui s'expose aux cruelles fatigues d'un
voyage dans la province russe, je songe à l'Angleterre, où l'on
rencontre des caractères de ce genre. Seulement, une Anglaise
eût vite fait de prendre des allures masculines, tandis que la
grande dame russe a conservé sa distinction féminine, avec un
peu de hauteur ironique.
* * * * *
Ce matin, en passant à Potchinki, nous avons voulu déjeuner.
Or, il existe dans cette petite ville un bon cuisinier : il est
au service d'un moine, factotum du Mal de la noblesse, qui
fait préparer un dîner fin chaque fois que se réunissent ces
messieurs du _Comité de résistance aux secours_. Nous avons
mandé ce cuisinier ; mais, quand on lui a dit nos noms, il a
déclaré qu'il ne saurait venir prendre nos ordres, et qu'il
fallait nous adresser ailleurs. Travaillant ici, les jours
de marché, pour la noblesse de l'opposition, il ne veut pas
chauffer ses casseroles pour des «agitateurs» comme nous.--On a
des principes, que diable !
* * * * *
Les fonds recueillis par le Comité de secours que préside le
Tsarévitch, sont distribués en espèces à des personnes de
confiance. Un propriétaire de nos voisins m'expliquait l'usage
qu'il fait des sommes qu'on lui attribue. Il achète des chevaux,
et les donne à des paysans qui n'en ont plus. Ces paysans, en
échange, s'engagent à faire, une année durant, le gros travail
des champs chez un voisin pauvre. Quant à Serge Ivanovitch, il
achète des chèvres, et les distribue à des familles chargées de
petits enfants.--J'aime voir l'imagination charitable s'exercer
dans ce sens : il me semble que le mérite du cadeau en est doublé.
* * * * *
Des chevaux sont commandés pour ce soir ; je vais partir
et regagner Nijni-Novgorod, puis Moscou. Serge Ivanovitch
m'y rejoindra dans quelques semaines. L'idée de mon départ
m'attriste. Au moment de quitter, probablement pour n'y jamais
revenir, cette immense plaine jaunâtre et nue, où j'ai touché
de si près la misère, la famine et la maladie, où j'ai causé
avec tant de maigres moujiks sauvés par la charité, où j'ai
vu en détail un coin si intime de la province russe, je sens,
malgré ma fatigue, un violent regret. Par-dessus de mesquines
divisions politiques, j'ai eu ici, pendant un mois, un spectacle
triste, mais fortifiant : triste, comme l'est toute peine et
toute souffrance ; fortifiant, par l'exemple de la résignation
avec laquelle ce peuple supporte sa misère. Puis, le dévouement
de tous ces hommes qui sont venus assister les pauvres m'a
pénétré d'admiration. Nous ne sommes pas habitués à voir des
jeunes gens agir ainsi, de toute leur vigueur et de toute leur
âme, en faveur d'une œuvre obscure dont les journaux ne sauront
rien. Ceux-ci paraissent, en vérité, ne jamais s'être dit le
décevant : «à quoi bon ?» que les jeunes hommes de nos pays se
répètent si souvent, au premier contact avec la vie. Dès qu'il
s'est agi d'une œuvre utile et charitable, ils étaient là,
modestement. Qu'est-ce donc qui les fait ainsi ? et qu'est-ce qui
les soutient ? La religion, je le sais, leur est indifférente à
la plupart, et le succès ne saurait les atteindre si loin. Il
faut donc qu'ils trouvent en eux-mêmes le goût de la charité et
la récompense du devoir accompli. Sans doute, leur fatalisme
semi-oriental les garde contre toute crainte du danger ; mais
avant tout, ces dévoués sont dominés par la conviction que
leur dévouement ne s'éparpillera pas en vain. Ils sentent,
d'instinct, qu'ils travaillent dans une matière vierge, dans une
molle argile, où leur empreinte se conservera, durcie par le
feu. Ils savent qu'ils ne sont pas, comme on l'est dans nos pays
faits, perdus dans l'immense complication d'un mécanisme social
qui semble annihiler l'effort individuel. Ils ont conscience
d'être, personnellement et sans intermédiaires, des créateurs de
civilisation.
CHAPITRE VI
LE CHOLÉRA
Une semaine d'aventures : n'ai-je pas rêvé tout cela ?
Après avoir quitté Serge Ivanovitch, je suis reparti au trot
lent de mes chevaux, le long d'une route qui traverse d'un bord
à l'autre l'interminable plaine nue. La moisson est finie,
et rien n'est resté dans les champs, dont l'horizon monotone
s'allonge, jamais plus proche, jamais atteint. Sur cette féconde
_Terre noire_, les guérets énormes, en qui germe l'avenir de
l'été prochain, ont des teintes sombres qui sont sinistres au
crépuscule.
Je suis seul. Je n'ai, de tout le jour, rencontré personne,
sauf une sœur de charité laïque. Elle attendait dans une maison
de poste un docteur, rappelé comme elle à Nijni-Novgorod, où
le choléra sévit. Je l'avais vue à l'œuvre ici même, auprès
de typhiques ; elle est aussi calme aujourd'hui qu'hier ; que
lui importe le danger ? y songe-t-elle, seulement ? Nous causons
devant le samovar, et nous partageons les provisions que l'on
m'a fait emporter du _khoutor_. Il y a des mois que cette jeune
femme subit la misère des paysans : elle n'a pas touché de viande
depuis plusieurs semaines ; elle est pâle, maladive, mais si
enjouée, qu'on oublie toute crainte à son égard. Elle me donne
en souriant rendez-vous à Nijni, où je lui promets de lui faire
visite sur la barque-hôpital.
* * * * *
Au bourg de K., dans une toute petite chambre nue de la maison
de poste. Un orage montait, j'étais harassé de fatigue ; après
le thé je me suis roulé dans une couverture, et allongé sur
l'unique banc de la station. Vers deux heures du matin, un bruit
de voix m'éveille : deux hommes noirs sont là, tout près de moi,
attablés sans gêne aux restes de mes provisions. Voyant que
j'ouvre les yeux, l'un d'eux m'adresse la parole, et, frappé par
mon accent étranger, il s'écrie :
--Tiens ! vous n'êtes pas Russe ?
--Non !
--Vous êtes Allemand ?
--Peut-être bien ! fis-je, éveillé complètement, et agacé par le
ton sur lequel ces questions m'étaient faites.
--Ah bien oui, Allemand ! Vous êtes Français ! vous êtes _ce
Français_ !
--Eh oui, je suis Français ; qu'est-ce que cela peut vous faire ?
--Vous venez de _Marécevski Khoutor_ ?
--Certainement !
--Où vous étiez avec G.
--Sans doute !
--Qui a voulu se battre en duel avec J.
--Ah çà ! mais ! fis-je, en me levant du banc, cela ressemble à un
interrogatoire : êtes-vous ivres ou plaisantez-vous ?
--C'est bien en effet un interrogatoire. Monsieur que voilà
est le chef de la gendarmerie ; moi, je suis le substitut
du procureur de Nijni Novgorod--et nous sommes venus pour
instruire, entre autres, une affaire à laquelle vous êtes mêlé.
--Une affaire ? moi !
--Certainement, et une affaire grave. Oh ! nous savons tout,
allez ! comment G. vous a fait venir pour lui servir de témoin
contre J. ; puis, comment, après que J. eut refusé de se battre,
vous avez tenté de l'assassiner. On vous a vus--il y a des
témoins dignes de foi,--lui dresser un guet-apens sur une
route : vous avez caché vos chevaux dans des buissons, où vous
vous êtes dissimulés vous-mêmes, le revolver au poing. Si une
vieille dame, chez qui se trouvait J., prise d'une espèce de
pressentiment, n'avait empêché son ami de partir cette nuit-là,
c'en était fait de lui !
J'ouvrais de grands yeux, croyant rêver ; était-ce là une sotte
plaisanterie que se permettaient avec un étranger ces deux
individus qui, évidemment, avaient bu ?
--Je ne crois pas à la qualité que vous vous attribuez,
m'écriai-je enfin.
--Savez-vous lire le russe ? tenez, lisez ceci...
Et je pus me convaincre que ces deux hommes noirs étaient bien
en effet le Chef des gendarmes et le substitut du procureur de
Nijni.
--C'est bien, fis-je. Je n'ai rien à vous dire à présent.
Êtes-vous ou non chargés de m'arrêter ?
--Non, pas pour l'instant. Il faut d'abord instruire l'affaire.
Vous pouvez aller ou vous voudrez ; en Russie, on saura toujours
où vous trouver. Quant à nous, nous serons dans quelques jours
au _Khoutor_, et nous entendrons G. et les témoins.
Leurs chevaux étant prêts, les deux hommes noirs partirent sous
l'orage, et me laissèrent seul ; seul dans cette chambre nue,
dans un village éloigné de tout centre, connaissant mal encore
le pays et ses habitudes, rien de ses lois. Toutes les histoires
des luttes dont le district de Loukoyanof avait été le théâtre
me revenaient en mémoire--et peu à peu aussi, je me souvenais
d'avoir entendu un moujik conter devant moi que M. J. avait cru
que nous le poursuivions, un jour que nous étions passés dans
un village où il se trouvait par hasard. Mais, quand on n'est
pas maître d'une langue, on comprend mal les histoires que l'on
conte devant vous ; elles vous font à peu près l'effet d'une
conversation entendue derrière une porte, et l'impression n'en
reste pas nette.
Que faire ?--J'attendis le jour et je me fis conduire chez un
_zemski natchalnik_, un ami de Serge Ivanovitch, qui demeurait
près de K. Je lui contai notre histoire, qu'il jugea sérieuse,
et le lendemain, je repartais avec lui pour le _Khoutor_.
Serge Ivanovitch prit la chose en riant : il n'était pas fâché,
peut-être, du piquant épilogue que ses ennemis politiques
voulaient ajouter aux scènes qu'il avait vécues en ce pays. Il
n'avait rien à craindre, m'assurait-il. Néanmoins, j'attendis
l'enquête. Les hommes noirs arrivèrent, polis et dégrisés.
Une dépêche du gouverneur leur avait sans doute prescrit la
prudence. On leur conta la querelle, puis la promenade qui avait
effrayé M. J. Ils prirent des notes et s'en allèrent. Une autre
dépêche du gouverneur pria Serge de rédiger un rapport dans
lequel il raconterait l'affaire--et, rassuré, je repartis avec
mon obligeant compagnon.
* * * * *
Tu es médecin, évidemment ? me demandait tout à l'heure une
grosse paysanne qui tient la maison de poste où je viens de
m'arrêter.
--Non, _matouchka_ !
--Eh bien alors, pourquoi vas-tu à Nijni, où le choléra est
terrible ? Tu vois bien, d'après le registre, que, depuis plus
d'une semaine, aucun voyageur n'est passé par ici.
--C'est pour voir le choléra, _petite mère_.
--Tu trouves cela intéressant ? fit la grosse femme avec une mine
incrédule.
--Sans doute ! Sais-tu ce que c'est qu'un journal ?
--Oui.
--Eh bien, je veux voir le choléra à Nijni pour raconter à mes
compatriotes, dans un journal, ce que j'aurai vu là-bas.
--Tes chevaux sont prêts ! conclut la grosse femme...
* * * * *