[Note 10 : Charrette légère en forme d'auge très évasée, et

généralement à claire-voie.]

Il y a peu de marchandises originales sur ce marché empoussiéré :

des poteries d'usage domestique, des vases à lait au col mince,

et des écuelles vernies de vert, quelques articles en bois

tourné et en corne, d'un travail grossier. Je suis frappé

surtout par de grands étalages de poissons secs que les passants

achètent, comme nous ferions des gâteaux, et dans lesquels

ils mordent à belles dents. Dans les auberges, on boit de la

bière et de la _vodka_ ; un peu partout, on s'abreuve de _kvass_

jaune. Le _kvass_ est une boisson de famille, que les ménagères

préparent chacune selon sa recette. Les soldats de Napoléon la

nommaient, s'il faut en croire Tolstoï et la légende : «limonade

de cochon.» Le _kvass_ est préparé avec des herbes diverses et

du seigle que l'on fait fermenter dans l'eau chaude. Le goût en

diffère avec chaque famille : tantôt il est doucereux, tantôt il

est aigrelet ; en tout cas, c'est une boisson rafraîchissante, et

les Russes l'aiment beaucoup.

Çà et là, sur le chemin, de hideux mendiants des deux sexes,

sales, dépenaillés, sinistres, sont accroupis, en rond dans la

poussière, et chantent sur un ton suraigu de monotones litanies :

les copecs pleuvent dans leur casquette ou leur tablier. La

foule circule et se coudoie avec des rires, dans la chaleur.

Tout ce peuple s'amuse, bavarde, et grignote sans interruption

des graines de tournesol ; quelques-uns savourent des pâtisseries

que des marchands en plein vent font frire dans de l'huile à

brûler. C'est une vraie foire russe, crasseuse et bon enfant,

regorgeant d'ivrognes, et empestant l'odeur du moujik jointe à

celle de toutes ces choses liquides ou solides que consomment

les passants. Les hommes sont vêtus de chemises-blouses roses

ou écarlates ; les femmes, des pieds à la tête, sont enveloppées

d'étoffes aux couleurs voyantes : leurs jupes, leurs tabliers,

leurs corsages, leurs fichus sont rouges, violets, bleus,

jaunes, que sais-je encore ! Ces tons criards blessent les yeux

quand on les voit de près ; mais d'un peu loin, ils se fondent

dans la brume de poussière qui plane sous le soleil, et l'aspect

est charmant de ce grouillement coloré au milieu de la grisaille

des choses.

* * * * *

Nous allons terminer la journée dans une gentilhommière du

voisinage. Il nous faut traverser le village où réside le

_maréchal de la noblesse_[11] de notre département, M. P.

C'est un homme fort intelligent et puissamment riche : il est

à la tête des nobles mécontents et de la ligue _contre_ la

distribution des secours. Je m'explique aisément son attitude :

les paysans de son village ont l'air de petits bourgeois. Ils

sont riches, et la sécheresse n'a pas touché leurs terres,

d'ailleurs très fertiles. Leurs _isbas_, spacieuses, sont

élégamment construites, ornées de quelques sculptures, propres

et avenantes. Elles n'ont pas de toit de chaume, mais pour

l'instant, des planches solides, bien ajustées, les recouvrent.

Même, un jardinet confine à chaque étable. M. P. est trop occupé

avec ses 12 000 hectares de terre, pour entreprendre des

excursions dans son département. Son village est heureux et

riche ; n'est-il pas naturel de sa part de déclarer qu'il en est

partout de même, et que, si, en certains endroits, les paysans

crient famine, c'est par paresse ? Évidemment, M. P. est de bonne

foi, quand il traite de _révolutionnaires_ ceux qui soutiennent

les plaintes des paysans. On devrait, pour l'éclairer, pouvoir

le forcer à vivre huit jours dans tel village que j'ai visité

avant-hier, à 100 kilomètres d'ici.

[Note 11 : Ou mieux, le _président de la noblesse_. Il est

élu tous les trois ans dans chaque département.]

C'est chez un de ses jeunes voisins de campagne que nous

descendons ; la contrée, décidément, a changé d'aspect. Elle

est devenue brusquement ondulée. Une rivière se montre au bout

d'une descente, et le cottage où nous entrons est posé dans le

site le plus frais qui se puisse rêver. De la terrasse où la

table est mise, on domine la rivière, sur laquelle s'étalent à

cette heure les reflets moirés du couchant ; sur l'autre bord,

une belle forêt sombre cache l'horizon. Je ne m'attendais point,

après cette semaine de misère, à trouver, à quinze lieues de

chez nous, la civilisation la plus élégante. Des dames nous

reçoivent, en toilette claire d'une jolie coupe, et j'ai un peu

honte de ma chemise rouge dont on sourit. Il me faut sortir du

rêve de compassion où j'ai vécu depuis quinze jours. Sur cette

terrasse vers laquelle monte la délicieuse fraîcheur de l'eau,

nous prenons place à une longue table, où un maître d'hôtel nous

fait passer les plats ; il me faut, d'un brusque effort, oublier

les impressions qui m'écrasent, et tâcher de causer, de répondre

au joli français des femmes élégantes qui m'environnent.

Mais, que dire à ces gens qui rient, qui plaisantent, qui

m'interrogent sur les nouveautés de Paris ? Entre Paris et moi,

il y a le choléra, le typhus, la famine ; tandis que la charmante

société que voilà, oubliant tous ces fléaux, parce qu'elle vit

au milieu d'eux, ne s'intéresse qu'aux choses parisiennes ; elle

a raison peut-être. Pour quelques heures, nous voici en pleine

banalité de salon. Sur la terrasse fraîche, au-dessus de l'eau

qui miroite, il me faut dire comment j'ai pu, moi Français de

France, m'aventurer dans ces parages ; puis on cause de Ravachol

et du général Boulanger qui avait par ici des sympathies.

Heureusement, un des jeunes gens tient à me montrer ses

lévriers à loups : nous parlons chasse, et j'échappe ainsi à la

conversation obligée sur l'entrevue de Cronstadt.

* * * * *

Le choléra se rapproche. Il est à Nijni depuis plusieurs jours,

et voilà que des fuyards l'apportent dans les villages. Les

médecins et les infirmières sont devenus indispensables dans

la capitale de la province, où la grande Foire annuelle est

ouverte : ils nous quittent presque tous. Nous nous soignerons

comme nous pourrons. Des nouvelles graves nous parviennent de la

basse Volga : des émeutes y ont éclaté dans les villes, surtout

à Astrakhan, où des médecins ont été tués, et où les Cosaques

ont dû charger la foule. La populace, ignorante, accuse les

médecins d'empoisonner les malades : les injections sous-cutanées

contiennent, d'après elle, un poison subtil. Le bruit s'est

répandu là-bas que le Tsar a vendu à l'Anglais le droit de

dépeupler par ce moyen quatre provinces ! De toutes parts les

bruits les plus absurdes se redisent à l'oreille.

C'est aux médecins surtout qu'on en veut. L'autre jour, à Nijni,

un homme a fait un speech, disant qu'il fallait leur courir sus.

On l'a conduit devant le gouverneur : «Tu prétends qu'on enterre

les malades tout vivants ? Eh bien, je te condamne à servir comme

infirmier dans l'hôpital des cholériques : tu verras de plus près

ce qui s'y passe !»

Ici, les villages sont calmes : on attend.

Après dîner, le jeune étudiant en médecine, dont j'ai fait la

connaissance il y a quelques jours, entre dans notre salle.

--Quel heureux hasard vous amène ?

--Je pars.

--Où cela, grand Dieu !

--Pour Astrakhan ! répond-il simplement. On cherche là-bas des

médecins de bonne volonté : je me suis inscrit avec beaucoup

d'autres.

Il est bien chétif encore, bien maigre, avec des yeux qui

luisent d'enthousiasme. En reviendra-t-il, de ce terrible foyer

de mort ?... Nous parlons peu. Que se dire ? Un serrement de mains

exprime toutes nos pensées...

* * * * *

Nous prenions le thé, ce soir, vers onze heures, dans la salle

à manger de notre métairie. Une bonne qui accourt nous prévient

qu'on aperçoit «un bel incendie» ; nous sortons. La métairie

s'élève au bord d'un plateau qui domine l'immense plaine de

seigles moissonnés : on distingue admirablement. On dirait un feu

de joie allumé à l'autre bord de la plaine, à trente kilomètres

de nous : les flammes qui vont et viennent, s'abaissent et se

ravivent par intervalles, n'ont pas du tout l'air sinistre à

cette distance. Seulement, dans le ciel monte toute droite une

énorme lueur, et par elle, on mesure l'importance de l'incendie.

C'est une grande métairie qui brûle tout là-bas : chacun des

points brillants est une meule de paille, et les charbons qu'on

entrevoit, sont autant de hangars consumés. Pas un bruit sur

l'immensité, pas un son de cloche, pas un appel : seule, la

lueur silencieuse anime la nuit. Je m'étonne de l'insouciance

de nos gens, groupés en curieux autour de nous : «Bah ! me

disent-ils, nous sommes habitués à pareil spectacle, seulement,

on ne voit pas toujours aussi bien !»

Oui ! ce spectacle peut leur être familier. Avec la famine et les

épidémies, le feu, _le coq rouge_, comme ils disent, est l'un

des grands fléaux du paysan russe. Dans ces villages faits de

bois sec couvert de paille, la moindre étincelle qui jaillit

d'un poêle, la moindre cigarette que laisse tomber un ivrogne

ou un voisin malveillant, suffisent pour enflammer les pauvres

huttes. Dans chaque village on voit des toits percés à jour et

des poteaux calcinés. A Potchinki, tout près d'ici, un incendie

a récemment dévoré 400 _isbas_. Or, dans ce pays nu, le bois

est hors de prix : les incendiés sont réduits à mendier un abri.

On a bien introduit dans ces villages une espèce d'assurance

mutuelle, mais on est long à en toucher les primes, quand on

les touche. En attendant, il faut que le moujik s'endette,

c'est-à-dire qu'il engage ses bras et sa récolte.

* * * * *

A Loukoyanof, par une chaleur atroce. Pas d'eau, pas d'ombre,

rien de frais. Un seul remède, un unique consolateur : le thé.

Malgré une jolie église dressant la fraîcheur de ses murs blancs

et de ses coupoles vertes sur la grisaille de la pente désolée

où s'essèment les _isbas_, la ville, avec ses rues de gazon

pelé où trottinent d'innombrables petits cochons noirâtres,

n'a pas d'autre attrait que la célébrité éphémère que lui a

donnée l'affaire des _zemskie natchalniki_. J'ai conté plus

haut comment ces fonctionnaires nobles s'étaient opposés à la

distribution de vivres parmi les affamés.

La noblesse d'ici trouve en général qu'on s'occupe trop des

paysans : en leur témoignant une bienveillance si marquée, on

risque, dit-elle, de faire naître en eux d'insupportables

prétentions. Les paysans, habitués à leur dure existence, ne

souffrent pas autant que le croient les habitants des villes ; si

vous subvenez à tous leurs besoins, ils cesseront de travailler,

et deviendront de plus en plus exigeants ; familiers d'abord,

bientôt arrogants.

Nous aurions tort de prendre ceux qui parlent ainsi pour

une société d'hommes cruels et sanguinaires, à la façon des

méchants planteurs, dans la _Case de l'Oncle Tom_. Il y a,

sans doute, parmi eux, tel fonctionnaire cupide et méprisable ;

mais, quelques-uns sont de fort honnêtes gens. Seulement, ils

connaissent peu les paysans au milieu desquels ils vivent ; en

outre, ils ont une terreur folle des innovations, parce que,

pour eux, toute innovation est un pas vers le bouleversement

social. Ils ne sauraient croire à des modifications

progressives : d'après eux, toucher, même d'une main légère, à

l'ordre de choses existant, c'est vouloir le renverser : voilà

pourquoi ils s'y attachent désespérément. Dans le cas spécial du

district de Loukoyanof, cette théorie de la noblesse résidante

n'a pas laissé d'avoir une conséquence curieuse. Cette année

en effet, c'est le Gouvernement qui a patronné toutes ces

tentatives généreuses de secours aux paysans ; or, la noblesse,

instrument chéri et préféré d'Alexandre III, s'est mise à lutter

contre lui sur ce terrain, faute d'avoir su modifier à temps ses

vieilles théories et renoncer à sa ridicule _nihilist-fever_.

Depuis les affaires du mois de mars, tout le district est divisé

en deux camps, et l'on s'observe.

L'arrivée d'un Français dans ces parages a causé une certaine

émotion, faite de curiosité et d'inquiétude. On a su, en

interrogeant les postillons, que je voyage avec un papier

officiel ; mais d'autre part, on a appris que je n'ai pas de

métier manuel ; on sait de plus que le propriétaire de la

métairie où j'ai pris quartier, lit volontiers des ouvrages

d'économie politique. De ces indices patiemment rapprochés,

on a conclu que j'étais socialiste--pouvait-on moins faire ?

Pourtant, la raison de mon voyage reste encore inexpliquée.

Tous m'interrogent là-dessus, et à tous je réponds : «Pure

curiosité» ; mais, depuis le postillon hilare, jusqu'au grand

seigneur terrien, tous hochent la tête à cette réponse.

* * * * *

J'ai fait tantôt la connaissance de Mme Davydova. Veuve d'un

officier de marine, apparentée à la meilleure noblesse, cette

dame s'est consacrée depuis de longues années à la propagation

des travaux féminins parmi les paysannes. Aucun sacrifice ne lui

a coûté : elle a même fait un long séjour dans l'Asie Centrale

pour y étudier la fabrication des tapis et l'importer, s'il

est possible, dans son pays. Depuis plusieurs mois, elle ne

s'occupe que de la famine. Elle parcourt bravement la Russie en

_tarentass_, pour le compte du Comité de secours. Cet hiver,

elle a distribué aux paysannes des matières textiles dont la

moitié leur appartiendrait, à condition d'en tisser l'autre

moitié pour le compte des donateurs. «Je recueille en ce moment

les tissus terminés, me dit-elle, en fumant une cigarette ; il

n'y a pas un fil perdu.» Le trait mérite d'être relevé, en ce

pays-ci.

A voir cette femme qui s'expose aux cruelles fatigues d'un

voyage dans la province russe, je songe à l'Angleterre, où l'on

rencontre des caractères de ce genre. Seulement, une Anglaise

eût vite fait de prendre des allures masculines, tandis que la

grande dame russe a conservé sa distinction féminine, avec un

peu de hauteur ironique.

* * * * *

Ce matin, en passant à Potchinki, nous avons voulu déjeuner.

Or, il existe dans cette petite ville un bon cuisinier : il est

au service d'un moine, factotum du Mal de la noblesse, qui

fait préparer un dîner fin chaque fois que se réunissent ces

messieurs du _Comité de résistance aux secours_. Nous avons

mandé ce cuisinier ; mais, quand on lui a dit nos noms, il a

déclaré qu'il ne saurait venir prendre nos ordres, et qu'il

fallait nous adresser ailleurs. Travaillant ici, les jours

de marché, pour la noblesse de l'opposition, il ne veut pas

chauffer ses casseroles pour des «agitateurs» comme nous.--On a

des principes, que diable !

* * * * *

Les fonds recueillis par le Comité de secours que préside le

Tsarévitch, sont distribués en espèces à des personnes de

confiance. Un propriétaire de nos voisins m'expliquait l'usage

qu'il fait des sommes qu'on lui attribue. Il achète des chevaux,

et les donne à des paysans qui n'en ont plus. Ces paysans, en

échange, s'engagent à faire, une année durant, le gros travail

des champs chez un voisin pauvre. Quant à Serge Ivanovitch, il

achète des chèvres, et les distribue à des familles chargées de

petits enfants.--J'aime voir l'imagination charitable s'exercer

dans ce sens : il me semble que le mérite du cadeau en est doublé.

* * * * *

Des chevaux sont commandés pour ce soir ; je vais partir

et regagner Nijni-Novgorod, puis Moscou. Serge Ivanovitch

m'y rejoindra dans quelques semaines. L'idée de mon départ

m'attriste. Au moment de quitter, probablement pour n'y jamais

revenir, cette immense plaine jaunâtre et nue, où j'ai touché

de si près la misère, la famine et la maladie, où j'ai causé

avec tant de maigres moujiks sauvés par la charité, où j'ai

vu en détail un coin si intime de la province russe, je sens,

malgré ma fatigue, un violent regret. Par-dessus de mesquines

divisions politiques, j'ai eu ici, pendant un mois, un spectacle

triste, mais fortifiant : triste, comme l'est toute peine et

toute souffrance ; fortifiant, par l'exemple de la résignation

avec laquelle ce peuple supporte sa misère. Puis, le dévouement

de tous ces hommes qui sont venus assister les pauvres m'a

pénétré d'admiration. Nous ne sommes pas habitués à voir des

jeunes gens agir ainsi, de toute leur vigueur et de toute leur

âme, en faveur d'une œuvre obscure dont les journaux ne sauront

rien. Ceux-ci paraissent, en vérité, ne jamais s'être dit le

décevant : «à quoi bon ?» que les jeunes hommes de nos pays se

répètent si souvent, au premier contact avec la vie. Dès qu'il

s'est agi d'une œuvre utile et charitable, ils étaient là,

modestement. Qu'est-ce donc qui les fait ainsi ? et qu'est-ce qui

les soutient ? La religion, je le sais, leur est indifférente à

la plupart, et le succès ne saurait les atteindre si loin. Il

faut donc qu'ils trouvent en eux-mêmes le goût de la charité et

la récompense du devoir accompli. Sans doute, leur fatalisme

semi-oriental les garde contre toute crainte du danger ; mais

avant tout, ces dévoués sont dominés par la conviction que

leur dévouement ne s'éparpillera pas en vain. Ils sentent,

d'instinct, qu'ils travaillent dans une matière vierge, dans une

molle argile, où leur empreinte se conservera, durcie par le

feu. Ils savent qu'ils ne sont pas, comme on l'est dans nos pays

faits, perdus dans l'immense complication d'un mécanisme social

qui semble annihiler l'effort individuel. Ils ont conscience

d'être, personnellement et sans intermédiaires, des créateurs de

civilisation.

CHAPITRE VI

LE CHOLÉRA

Une semaine d'aventures : n'ai-je pas rêvé tout cela ?

Après avoir quitté Serge Ivanovitch, je suis reparti au trot

lent de mes chevaux, le long d'une route qui traverse d'un bord

à l'autre l'interminable plaine nue. La moisson est finie,

et rien n'est resté dans les champs, dont l'horizon monotone

s'allonge, jamais plus proche, jamais atteint. Sur cette féconde

_Terre noire_, les guérets énormes, en qui germe l'avenir de

l'été prochain, ont des teintes sombres qui sont sinistres au

crépuscule.

Je suis seul. Je n'ai, de tout le jour, rencontré personne,

sauf une sœur de charité laïque. Elle attendait dans une maison

de poste un docteur, rappelé comme elle à Nijni-Novgorod, où

le choléra sévit. Je l'avais vue à l'œuvre ici même, auprès

de typhiques ; elle est aussi calme aujourd'hui qu'hier ; que

lui importe le danger ? y songe-t-elle, seulement ? Nous causons

devant le samovar, et nous partageons les provisions que l'on

m'a fait emporter du _khoutor_. Il y a des mois que cette jeune

femme subit la misère des paysans : elle n'a pas touché de viande

depuis plusieurs semaines ; elle est pâle, maladive, mais si

enjouée, qu'on oublie toute crainte à son égard. Elle me donne

en souriant rendez-vous à Nijni, où je lui promets de lui faire

visite sur la barque-hôpital.

* * * * *

Au bourg de K., dans une toute petite chambre nue de la maison

de poste. Un orage montait, j'étais harassé de fatigue ; après

le thé je me suis roulé dans une couverture, et allongé sur

l'unique banc de la station. Vers deux heures du matin, un bruit

de voix m'éveille : deux hommes noirs sont là, tout près de moi,

attablés sans gêne aux restes de mes provisions. Voyant que

j'ouvre les yeux, l'un d'eux m'adresse la parole, et, frappé par

mon accent étranger, il s'écrie :

--Tiens ! vous n'êtes pas Russe ?

--Non !

--Vous êtes Allemand ?

--Peut-être bien ! fis-je, éveillé complètement, et agacé par le

ton sur lequel ces questions m'étaient faites.

--Ah bien oui, Allemand ! Vous êtes Français ! vous êtes _ce

Français_ !

--Eh oui, je suis Français ; qu'est-ce que cela peut vous faire ?

--Vous venez de _Marécevski Khoutor_ ?

--Certainement !

--Où vous étiez avec G.

--Sans doute !

--Qui a voulu se battre en duel avec J.

--Ah çà ! mais ! fis-je, en me levant du banc, cela ressemble à un

interrogatoire : êtes-vous ivres ou plaisantez-vous ?

--C'est bien en effet un interrogatoire. Monsieur que voilà

est le chef de la gendarmerie ; moi, je suis le substitut

du procureur de Nijni Novgorod--et nous sommes venus pour

instruire, entre autres, une affaire à laquelle vous êtes mêlé.

--Une affaire ? moi !

--Certainement, et une affaire grave. Oh ! nous savons tout,

allez ! comment G. vous a fait venir pour lui servir de témoin

contre J. ; puis, comment, après que J. eut refusé de se battre,

vous avez tenté de l'assassiner. On vous a vus--il y a des

témoins dignes de foi,--lui dresser un guet-apens sur une

route : vous avez caché vos chevaux dans des buissons, où vous

vous êtes dissimulés vous-mêmes, le revolver au poing. Si une

vieille dame, chez qui se trouvait J., prise d'une espèce de

pressentiment, n'avait empêché son ami de partir cette nuit-là,

c'en était fait de lui !

J'ouvrais de grands yeux, croyant rêver ; était-ce là une sotte

plaisanterie que se permettaient avec un étranger ces deux

individus qui, évidemment, avaient bu ?

--Je ne crois pas à la qualité que vous vous attribuez,

m'écriai-je enfin.

--Savez-vous lire le russe ? tenez, lisez ceci...

Et je pus me convaincre que ces deux hommes noirs étaient bien

en effet le Chef des gendarmes et le substitut du procureur de

Nijni.

--C'est bien, fis-je. Je n'ai rien à vous dire à présent.

Êtes-vous ou non chargés de m'arrêter ?

--Non, pas pour l'instant. Il faut d'abord instruire l'affaire.

Vous pouvez aller ou vous voudrez ; en Russie, on saura toujours

où vous trouver. Quant à nous, nous serons dans quelques jours

au _Khoutor_, et nous entendrons G. et les témoins.

Leurs chevaux étant prêts, les deux hommes noirs partirent sous

l'orage, et me laissèrent seul ; seul dans cette chambre nue,

dans un village éloigné de tout centre, connaissant mal encore

le pays et ses habitudes, rien de ses lois. Toutes les histoires

des luttes dont le district de Loukoyanof avait été le théâtre

me revenaient en mémoire--et peu à peu aussi, je me souvenais

d'avoir entendu un moujik conter devant moi que M. J. avait cru

que nous le poursuivions, un jour que nous étions passés dans

un village où il se trouvait par hasard. Mais, quand on n'est

pas maître d'une langue, on comprend mal les histoires que l'on

conte devant vous ; elles vous font à peu près l'effet d'une

conversation entendue derrière une porte, et l'impression n'en

reste pas nette.

Que faire ?--J'attendis le jour et je me fis conduire chez un

_zemski natchalnik_, un ami de Serge Ivanovitch, qui demeurait

près de K. Je lui contai notre histoire, qu'il jugea sérieuse,

et le lendemain, je repartais avec lui pour le _Khoutor_.

Serge Ivanovitch prit la chose en riant : il n'était pas fâché,

peut-être, du piquant épilogue que ses ennemis politiques

voulaient ajouter aux scènes qu'il avait vécues en ce pays. Il

n'avait rien à craindre, m'assurait-il. Néanmoins, j'attendis

l'enquête. Les hommes noirs arrivèrent, polis et dégrisés.

Une dépêche du gouverneur leur avait sans doute prescrit la

prudence. On leur conta la querelle, puis la promenade qui avait

effrayé M. J. Ils prirent des notes et s'en allèrent. Une autre

dépêche du gouverneur pria Serge de rédiger un rapport dans

lequel il raconterait l'affaire--et, rassuré, je repartis avec

mon obligeant compagnon.

* * * * *

Tu es médecin, évidemment ? me demandait tout à l'heure une

grosse paysanne qui tient la maison de poste où je viens de

m'arrêter.

--Non, _matouchka_ !

--Eh bien alors, pourquoi vas-tu à Nijni, où le choléra est

terrible ? Tu vois bien, d'après le registre, que, depuis plus

d'une semaine, aucun voyageur n'est passé par ici.

--C'est pour voir le choléra, _petite mère_.

--Tu trouves cela intéressant ? fit la grosse femme avec une mine

incrédule.

--Sans doute ! Sais-tu ce que c'est qu'un journal ?

--Oui.

--Eh bien, je veux voir le choléra à Nijni pour raconter à mes

compatriotes, dans un journal, ce que j'aurai vu là-bas.

--Tes chevaux sont prêts ! conclut la grosse femme...

* * * * *

Au pays russe · 第 4 / 19 段