[Note 6 : Le mot _Kâcha_, que les Russes, bizarrement,

traduisent par _gruau_, désigne soit un gâteau, soit une

bouillie au lait ou à l'eau, préparée avec une céréale moulue à

gros grains (blé noir, blé, avoine, etc.) ; quand on l'emploie

sans adjectif, il désigne du sarrasin ou blé noir : c'est un des

mets nationaux des Russes (comme de nos Bretons).]

--Vos petits protégés apprennent-ils à lire, mademoiselle ?

avez-vous une école, dans ce village ?

--Oui, en hiver ; mais elle est dans un piètre état. C'est le

pope qui la dirige ; or il n'a guère de place pour réunir ses

élèves. La plus grande pièce de son _isba_ est la cuisine ; c'est

là qu'il fait la classe : seulement, il n'y tient guère que dix

personnes, lui compris.

--Alors, faute de place, les autres resteront illettrés ?

--Ils resteront illettrés, me répond la jeune fille, de sa voix

calme, tout en m'offrant des confitures...

Sur les cinq heures, nous arrivons à Protassovo, un grand

village de 2 000 habitants, qui étale ses huttes grises

sur une pente dénudée. Nous descendons chez le docteur, car

Protassovo est un centre d'épidémie. Il faut dire qu'aucune

épreuve n'a été épargnée à ces malheureux paysans. Non seulement

la faim les torture, mais ils sont, en même temps, décimés

par la dysenterie, et par une très grave épidémie de typhus.

Les ravages en sont grands, parmi ces villages russes, où les

paysans vivent dans un insouciant pêle-mêle, et négligent les

moindres précautions d'hygiène. Les médecins ? pense-t-on. Dans

cet _ouièzde_ (département) qui compte 180 000 habitants,

répartis sur plusieurs centaines de villages, il n'y avait en

tout, jusqu'à ces derniers mois que _deux_ médecins. Sans doute,

un certain nombre de personnes riches amènent avec elles un

docteur durant leur villégiature ; mais on comprend que celui-ci

ne passe pas son temps à courir les villages, puisqu'il est

engagé au service d'une famille. Souvent, il faudrait que les

paysans fissent 100 ou 150 kilomètres pour trouver des secours

médicaux. Ils s'en gardent bien ; ils souffrent, voilà tout, et

fréquemment, la mort les délivre.

Le général Baranof a fait tout le possible pour remédier à cet

état de choses ; il n'a point reculé devant l'énorme difficulté

de cette tâche. Le dévouement spontané lui est venu en aide : une

foule de jeunes docteurs, d'étudiants en médecine, d'infirmiers

et d'infirmières, ont répondu à son appel, et sont venus

s'installer dans de pauvres _isbas_, au milieu des villages

contaminés. On a organisé à la hâte dans les plus gros bourgs

(quelques-uns comptent de 1 500 à 3 000 habitants) des

hôpitaux rudimentaires. Des médecins parcourent la campagne,

portant de famille en famille des médicaments et des secours.

Néanmoins, l'épidémie n'est pas éteinte encore : tel gros

village compte à présent jusqu'à 200 malades, et la mortalité,

relativement faible parmi les adultes, est effrayante parmi les

jeunes enfants.

Le docteur de Protassovo est un jeune homme blond, tout petit

avec un gros nez, les cheveux rejetés en arrière, l'air

accueillant et jovial ; son prédécesseur est mort du typhus à

cette place même ; mais il ne paraît pas y songer. Il nous fait

voir son hôpital, improvisé dans une grande _isba_ bien claire

et bien aérée. Les malades sont étendus sur des matelas que

supportent des tréteaux ; des couvertures grises les enveloppent.

A notre entrée, ils ne tournent même pas la tête, ils ont l'air

profondément abattus, plongés dans un état d'hébétement ou de

souffrance muette qui les rend indifférents à la vie qui les

entoure.

En sortant, j'aperçois en plein air, sur une place, une longue

tablée d'enfants : on a ouvert ici un fourneau qui fonctionne

sous la surveillance du pope. Les petits paysans sont assis sur

des bancs, par rang de taille, et l'aspect de leurs chemises

rouges alignées est joli. Chacun d'eux tient de la main gauche

un morceau de pain, et de la droite, une cuiller en bois, très

évasée, presque ronde. Ils ont une terrine de soupe pour cinq ;

ils puisent à même la terrine, et, entre chaque cuillerée, ils

mordent dans leur pain. Leur potage n'est pas mauvais. Tous ces

enfants ont l'air heureux et gai, et ce qui est plus rare, ils

sont polis, et semblent reconnaissants.

Nous prenons le thé du soir entre le docteur, son aide et

l'infirmière. Nous n'avons pas mangé depuis le matin, mais,

avec du thé, du pain et des confitures, on va loin, en Russie.

J'avais parlé du blé envoyé par les États-Unis.

--Il est spécialement destiné aux malades, me dit le petit

docteur, parce qu'on en fait du pain blanc plus léger que le

grossier pain de seigle dont nous disposons d'ordinaire. En

voulez-vous goûter ?

Il m'en apporte une miche. C'est une rareté que du pain blanc

dans ces parages. Celui-ci est léger, doré ; la pâte en est fine.

Au goût, il laisse comme une légère pointe d'amertume qui n'est

pas désagréable ; malades et convalescents s'en trouvent fort

bien.

* * * * *

En route pour l'extrémité du district, sous un soleil qui nous

brûle dans le _tarentass_. La route poussiéreuse se prolonge,

noirâtre, entre les seigles mûrs, sur une immense plaine

plissée d'ondulations jaunes et de bourrelets nus. La moisson

est partout commencée. Mais cet horizon vide, sans une forêt,

fatigue l'esprit. Pas un arbre ! on ne s'étonne guère des

implacables sécheresses qui ramènent si souvent ici la famine.

La famine ! Pour combien de nous, ce mot n'est-il qu'une

abstraction ! Tout enfant, parcourant _l'Histoire de France

en 100 tableaux_, je vis une gravure où des gens à demi nus

se traînaient sur le sol. On m'apprit que cette gravure

représentait une famine, et, longtemps, l'image m'en poursuivit.

Elle me revient aujourd'hui en traversant ces bourgs, où

les typhiques gisent sur des peaux, devant leur porte, dans

l'ombre tiède. Sauf la farine qu'on leur distribue, _ils n'ont

rien à manger_ ; ni lait, ni choux ni pommes de terre ; pas une

racine, pas une herbe. Ce dur pain noir, ils le dévorent tout

sec ; encore leur faut-il modérer leur appétit, pour atteindre

la fin du mois. La misère des villes, certes, est terrible ;

mais, presque toujours, elle laisse voir les traces de quelque

défaut ou de quelque vice qui l'ont causée. Dans ces villages

perdus, la misère paraît bien autrement implacable : le manque

de travail n'y est pour rien, la terre seule est coupable,

cette bonne _Terre noire_, si patiente d'ordinaire, si prompte

à rendre les semences qu'on lui a confiées, et qui brusquement

s'y refuse, par un caprice de mauvaise mère. J'avais lu quelques

descriptions du pays, avant de venir en Russie. Oh ! les heureux

touristes qui n'ont rien aperçu que des moujiks joyeux et

rieurs, des moujiks qui possèdent un samovar, et font du thé à

chaque repas !

* * * * *

--Tu reçois du pain ?

--J'en reçois.

--Montre-le.

Telle est notre question habituelle, et la réponse des paysans

à qui nous nous adressons en visitant les villages. A leur

suite, nous pénétrons dans les _isbas_, courbés en deux sous

la porte basse. L'_isba_ est une case en bois ; elle est fort

petite en ce pays, où les forêts sont si rares. D'abord, une

espèce d'antichambre, à laquelle, dans les maisons riches, on

accède par quelques degrés. Puis, une pièce d'habitation où,

dans un coin, brille une _icône_, c'est-à-dire une image sainte,

en cuivre ou en zinc, parfois même en papier colorié. Les

parois de la case sont formées de troncs de sapins non équarris,

assemblés par tenons et mortaises, et calfatés avec de la bourre

de chanvre.

Il existe généralement une seconde pièce, un peu plus petite que

la première, mais aménagée de la même façon. Tout autour de la

chambre règne un banc ininterrompu ; en quelques coins, il est

plus large et sert de lit. Une ou deux minuscules fenêtres, aux

vitres à peu près opaques, éclairent pauvrement l'intérieur. Au

milieu de la pièce, s'allonge un énorme four en maçonnerie, tout

creusé de niches qui servent de garde-manger, et aplati à la

partie supérieure : c'est là-haut que toute la famille s'étend au

chaud, durant les nuits d'hiver. Pour meubles, enfin, une table,

et, dans les coins, une ou deux malles en bois, dans lesquelles

le moujik serre ses trésors : un peu de seigle, quelques

mouchoirs d'étoffe voyante, et des graines de tournesol.

L'_isba_, dans cette contrée, est souvent si petite, qu'on a

peine à s'y tenir debout ; Dieu sait le nombre de heurts qu'a

supportés ma _fourajka_, ma casquette russe en toile blanche !

En entrant, une insupportable odeur aigre vous saisit à la

gorge, car, très souvent, les fenêtres sont posées à demeure et

ne peuvent s'ouvrir. D'ailleurs, elles sont si petites qu'elles

ne sauraient renouveler l'air. Un nuage de mouches se lève à

chacun de vos mouvements ; les parois, la table, le banc, le

plancher, en sont tout noirs : de ma vie je n'en ai tant vu. Le

paysan, d'ailleurs, fait bon ménage avec les mouches qui, le

matin, l'éveillent à l'aube.

Le paysan ou la _bâba_ (paysanne) qui nous accompagne, ouvre le

tiroir de la table, et en sort une miche de pain fait avec la

farine distribuée par le Comité. Ce pain, presque partout le

même, très ferme et très compact, n'est pas grisâtre, comme le

pain de seigle ordinaire, mais noir, d'un noir bien franc ; au

goût, il est mauvais.

--Es-tu content de ce pain ? demandons-nous.

--J'en suis content ; il est bien meilleur que celui des mois

passés, et puis il n'y a presque pas de _lébéda_.

Un dictionnaire m'a appris que la _lébéda_ s'appelle en français

l'_arroche_ ; c'est une mauvaise herbe de nos jardins. Durant les

années de sécheresse, elle envahit les champs, et pousse à la

place du seigle. Chez nous, on la jette au fumier ; les paysans

d'ici en recueillent les petites graines noires, grosses comme

une tête d'épingle ; ils les portent au moulin, et, de la farine

ainsi obtenue, font une espèce de pain noir. Ils s'attirent par

là de graves maladies d'estomac ; mais, songe-t-on à demain quand

on a faim[7] ?

[Note 7 : Chose très curieuse, l'_arroche_ (_atriplex_)

est, en Chine comme en Russie, un succédané de la céréale

ordinaire (ici, le riz, là, le seigle), en temps de famine.

Les Chinois n'en consomment pas la graine, mais les pousses :

ils s'attirent par là, eux aussi, une maladie, qu'a étudiée le

Dr J.-J. Matignon : Cf. Acad. de Médecine, 5 janv. 1897, et

_Superstitions, Crimes et Misère en Chine_, p. 282.]

* * * * *

Dans une minuscule _isba_, dont les supports ont faibli, et qui

s'est inclinée vers la terre, comme une boîte mal d'aplomb,

une paysanne me fait goûter des galettes d'avoine qu'elle

vient de sortir du four ; je les trouve fort bonnes, et je ne

puis m'empêcher de songer à ces visites des autorités dans les

réfectoires des lycées. M. l'Inspecteur goûtait une cuillerée

de soupe et la déclarait succulente ; nous avions peine, nous

élèves, à en avaler une demi-assiette, et nous ne comprenions

pas M. l'Inspecteur, et nous l'accusions d'hypocrisie !

Aujourd'hui, si je m'en tenais à la galette d'avoine que je

viens de goûter, je déclarerais qu'on vit plantureusement dans

ce village. Beaucoup, et de de bonne foi, font ainsi leurs

enquêtes !

Je sens vraiment ici la valeur de ce mot : «le pain quotidien»

que, depuis l'enfance, nous avons murmuré chaque jour, sans

y attacher notre esprit. «Donne-nous aujourd'hui notre pain

quotidien» ; qu'est-ce que cela signifie, pour des gens qui,

comme nous, se réjouissent quand ils ont bien faim ?--Le pain

quotidien, c'est ici tout le but d'une existence humaine. Avoir

du pain modeste, dur et sec, mais sans trop de _lébéda_, et en

pouvoir manger trois fois par jour à discrétion, voilà l'idéal

pour lequel ces grands hommes maigres aux yeux clairs luttent

et travaillent. Combien encore ne l'atteignent point !

* * * * *

Et les popes ? demandai-je, en voyant passer un prêtre, grand

et crasseux, barbe et cheveux flottants, longue soutane, jadis

violette,--et les popes ? ils ont dû adoucir bien des maux ?

--Dieu les en garde ! Vous savez bien que la plupart d'entre eux

n'ont pas de traitement, et vivent uniquement des aumônes qu'ils

vont quêter les jours de fête, et que, bon gré mal gré, tous

les orthodoxes du village déposent dans leur panier tendu. Nous

avons voulu les employer pour répartir les secours ; il a fallu

y renoncer, car tout allait aux riches. C'est de ces derniers,

en effet, que dépendent les popes, puisqu'ils vivent d'aumônes.

Par un _poud_ (16 kilog.) de grain distribué à propos, ils

s'assuraient une abondante collecte le jour de la quête. Ils

veulent vivre, eux aussi, et leurs femmes, et leurs enfants.

Charité bien ordonnée...

* * * * *

Dans la clarté bleuâtre qui, durant ce mois sans nuits, forme

la transition entre le crépuscule et l'aurore, nous arrivons à

Novo-Ivanovo, et nous descendons chez le sacristain, car, en

dépit de ses 3 000 habitants, le bourg n'a pas d'auberge,

bien entendu.

Ah ! la bonne figure, ce sacristain ! et comme il repose des

affamés ! D'abord, il est ivre, et nous explique gaiement

qu'ayant terminé ses foins aujourd'hui même, il a festoyé

avec ses moujiks. Une ivresse gaillarde et bon enfant, que la

sienne. Ses longs cheveux gris roulent en boucles sur sa soutane

jaunâtre, invraisemblablement crasseuse. Sa barbe descend

noblement, en flots d'argent, et le contraste est impayable,

entre cette belle barbe ondulée et la trogne bourgeonnée de

l'ivrogne, avec ses petits yeux malins de Russe dégourdi, son

gros nez sensuel, et sa bouche en coup de sabre. Sa femme nous

fait chauffer un samovar et nous apporte les restes du dîner :

une platée de mouton avec du sarrasin ; mais ce mouton a un tel

goût que nous préférons dîner d'œufs à la coque, cassés dans

une assiette creuse, et avalés en guise de soupe. Nous invitons

le sacristain à prendre un verre de thé, et il envoie sa femme

se coucher. Il se détend alors, il se familiarise. Un morceau

de sucre aux dents, il boit son thé à petites gorgées, et de

son œil malin, il m'observe. Mon accent l'intrigue ; comme

les paysans, il «comprend sans comprendre» ce que je dis. En

apprenant que je viens de Paris, ses yeux s'allument ; mais au

fond, il ne me croit qu'à demi : a beau mentir qui vient de

loin ! Il est amusant, ce jovial ivrogne, et, maintenant que

sa femme n'est plus là, il sort de bien bonnes histoires du

fond de son sac à malices. Il a été successivement greffier

de tribunal, garçon épicier, geôlier dans la maison d'arrêt

de Nijni-Novgorod, puis maître d'école--car il a ses lettres,

et tient à nous montrer ses parchemins !--enfin, le voilà

sacristain-psalmiste dans ce gros bourg. Il possède une _isba_

solide qui lui a coûté 50 roubles ; la famine, il s'en moque,

car, outre le pain, la _vodka_ ne lui a jamais manqué ! Enfin,

il nous apporte du foin, sur lequel nous nous étendons au beau

milieu de son _isba_, saupoudrée au préalable d'une vigoureuse

poudre à punaises.

* * * * *

Au matin, le policier de l'endroit, son grand sabre en sautoir,

est venu me contempler. Gravement, il exprime à Serge Ivanovitch

son étonnement ; il n'avait pas cru qu'un Parisien pût ressembler

autant à un Russe ; je suis vêtu d'une chemise rouge à la moujik,

et j'ai aux jambes de grandes bottes plissées ; il n'en revient

pas :--alors, à Paris, c'est donc aussi la mode ?

Quelques heures plus tard, nous voilà loin du jovial sacristain,

sur les confins du canton, à la lisière même du gouvernement de

Pensa. Le sol a changé d'aspect ; nous avons quitté la _Terre

noire_ et nous nous trouvons sur un filon de sable, où croissent

quelques forêts, et çà et là des moissons étiques. Dans ces

deux ou trois derniers villages, jamais, de mémoire d'homme,

on n'avait vu de fonctionnaire supérieur, avant la première

visite de Serge Ivanovitch : les _starostes_ et les greffiers[8]

gouvernaient à leur gré ces quelques milliers de paysans.

[Note 8 : Les _pisari_ ou écrivains sont des paysans

instruits qui servent de greffiers dans les villages. Parfois,

ils sont seuls, avec les popes, à savoir lire et écrire. Leur

influence est souvent très considérable.]

Dieu, qu'on est pauvre, en ce coin perdu ! Les huttes sont

délabrées à faire peur. Jamais la tache grise d'un village russe

ne m'a paru plus lamentable, plus aplatie devant la puissance

terrible qui maintient sur elle la misère. Les hangars sont

éventrés, les _isbas_, toutes petites, sont vieilles, à demi

pourries, chancelantes parfois. Le chaume des toitures est

arraché par places ; ailleurs, il est brûlé. C'est partout une

misère effroyable, non point passagère comme en certains autres

villages, mais évidemment persistante.

Entre les huttes grises, circulent de grand moujiks décharnés

vêtus d'une chemise rouge et d'un pantalon de toile, coiffés

d'une sorte de chapeau haut de forme en grossier feutre gris,

et chaussés de silencieuses bottes en feutre. Ils passent

sans bruit, comme des ombres. Ce sont d'excellents paysans,

paisibles, travailleurs, et pas ivrognes ; mais ils n'ont pas de

chance : c'est leur seconde année de sécheresse et de récolte

nulle. Sans les distributions de farine, tout serait mort, en

ces parages, sauf peut-être cinq ou six familles riches. Je

demande à l'un d'eux : «As-tu du bétail ?»

--Non.

--Mais un cheval ?

--Non plus. J'en avais un, mais je l'ai _mangé_[9].

[Note 9 : C'est-à-dire : je l'ai vendu pour me nourrir.]

--A combien ?

--A deux roubles !

Et il n'est pas le seul. Dans tout le département de Loukoyanof,

de 75 000 chevaux, qui existaient à l'entrée de l'hiver, il

n'en reste plus que 26 000. Or, un paysan russe qui n'a pas

de cheval est ruiné, car ses champs restent incultes.

Nous trouvons dans une _isba_ une vieille femme ridée,

ratatinée, occupée à faire manger de la semoule à un jeune

enfant.

--Tu reçois du pain ?

--Non, _batiouchka_, j'en ai à moi. D'abord, nous avons accepté

des semences ; mais depuis, nous les avons rendues, car c'est un

péché, vois-tu, de conserver ce dont on peut se passer...

* * * * *

A O. nous rencontrons un jeune étudiant en médecine, à qui l'on

a confié la population de six bourgs et de quatre villages,

soit environ 10 000 habitants. Il avait entendu parler

du Français qui visite la contrée ; il vient à moi. En peu

d'instants, je sais son histoire. Une manifestation à laquelle

il a pris part avec d'autres étudiants, l'a fait reléguer de

Saint-Pétersbourg à Kïef. Sa quatrième année d'études achevée,

il s'est mis à la disposition du Comité qui organise les secours

pour la présente épidémie, et on l'a nommé ici aux appointements

de 75 roubles (200 francs) par mois. Il relève à peine d'une

attaque de typhus qu'il a gagnée dans son service. C'est un

grand corps maigre, avec les yeux brillants et le parler rapide

d'un enthousiaste. D'ailleurs, il ne se pose pas en martyr, tant

s'en faut.

Je lui propose de l'accompagner dans ses visites, et voici une

interminable ronde par des _isbas_ misérables. Les malades sont

étendus tous habillés sur des peaux ou sur du foin, car les

paysans russes ignorent l'usage du lit ; quelques-uns d'entre

eux gémissent. Voici toute une famille, affaissée en grappe

lamentable dans une cour, sur du fumier sec ; ils sont atteints

de typhus. Un enfant à la mamelle vagit près de sa mère malade ;

son pauvre petit visage souffreteux est littéralement noir de

mouches ; nul n'est là pour les écarter, et ses petits poings

épuisés ne font même plus d'efforts pour les chasser. Plus loin,

une jeune femme qui gémit ; celle-là sera morte avant une heure :

rien à faire, nous passons... Des malades, des malades encore,

tous semblables dans l'anéantissement de la souffrance.

Un convalescent, maigre moujik d'une cinquantaine d'années, se

dresse à notre vue sur son cadre de bois.

--Eh bien, dit l'étudiant, comment vas-tu ?

--Mieux ! bien mieux ! tu m'as sauvé ; je te remercie.

--Qu'est-ce que tu as à manger ?

--Du pain.

--Belle nourriture pour un convalescent ! fait mon compagnon. Je

vais te donner du lait et du thé.

--Du lait et du thé ! répète l'homme, avec un indicible accent de

joie ; oh, oui, oui, donne-m'en !

Nous avons pris le thé chez le pope du village. O. qui étale sur

une colline dépouillée la monotonie de ses huttes grises, est un

bourg fort connu dans la contrée. Ses habitants, célèbres comme

voleurs de chevaux, sont la terreur du pays qu'ils dévalisent.

Ils s'en font gloire. Le _staroste_ (maire), grand, sec, l'œil

vif et mobile, a l'air d'un chef de brigands ; il en est un. Un

coup de hache reçu, dit-on, dans une expédition nocturne, a

laissé sur son visage une cicatrice profonde.

Le pope qui nous reçoit est tout jeune, de haute taille, dans

sa soutane soignée. Il a un joli visage fin, aux yeux bleus

légèrement bridés ; sur les épaules, de longues boucles blondes ;

au menton une fine barbe en copeaux d'or. Son intérieur est

propre à souhait, son _isba_ reluisante et toute neuve : je ne

saurais dire combien cette vue est réconfortante, après une

tournée comme la nôtre. Dans la cour, un énorme chien tire sur

sa chaîne, dès qu'on ouvre la porte, et se précipite de tout son

poids, en étalant des crocs féroces.

--_Batiouchka_, dis-je au prêtre, pourquoi donc avez-vous un

chien si méchant ?

--Oh ! répond-il avec un discret sourire qui plisse ses yeux

bleus légèrement obliques, c'est nécessaire quand on habite un

tel village. Les moujiks d'ici cherchent, parfois, la nuit, à

me reprendre ce qu'ils m'ont donné le jour. L'an dernier, je ne

sais pourquoi, ils m'ont incendié...

Cela est dit d'un ton paisible, sans colère, avec une aimable

charité chrétienne, qui semble toute naturelle d'abord, et qu'on

n'admire qu'à la réflexion.

Nous avons un long chemin à faire pour rentrer. Il nous faudra

plusieurs relais. La chaleur est intolérable ; nous n'avons sur

nous qu'un pantalon et une chemise en toile rouge, et pourtant,

immobiles dans notre _tarentass_, nous nous sentons brûler. Pour

comble de malheur, un de nos essieux vient à se rompre. Nous

sommes sur un plateau, à vingt verstes au moins du plus proche

village, et pas un arbre n'est à l'horizon. Nous découvrons

enfin un paysan qui travaille dans un champ, et nous descendons

jusqu'à lui à travers les guérets et les chaumes ; il consent à

nous prêter un de ses essieux. Si notre cocher ne revient pas le

lui rendre ce soir, il devra rester là et passer une nuit de

plus sous sa charrette. Pourtant, avec simplicité, il nous vient

en aide, et s'offense du pourboire offert.

Vers le soir, nous arrivons enfin au bord d'une large rivière,

dans laquelle nous décidons de nous baigner. Lorsque nous

sortons de l'eau et nous séchons sur le rivage, dans le simple

appareil des baigneurs russes qui ignorent l'usage du caleçon,

voici venir sur l'autre bord, une blanche file de paysannes.

Elles sont de race _mordva_, toutes vêtues de toile blanche,

sur laquelle tranche leur visage noirci. Elles viennent de

moissonner et rentrent au village ; mais il leur faut traverser

le gué qui côtoie le fond où nous nous sommes baignés. En nous

apercevant, elles échangent entre elles quelques observations,

puis, une à une, gravement, elles posent dans l'eau leurs jambes

nues, les jupons relevés aussi haut que la profondeur du gué

l'exige. Elles passent ainsi près de nous, plus qu'à moitié nues

sans paraître gênées le moins du monde.

* * * * *

Serge Ivanovitch m'a proposé ce matin d'aller voir un grand

_bazar_ (marché) qui se tient aujourd'hui dans un district

voisin ; nous devons traverser une contrée beaucoup moins

éprouvée que celle-ci : je jugerai de la différence.

Deux chevaux maigres emportent notre _tarentass_, sous un

soleil de feu. Nous traversons plusieurs villages que la faim,

paraît-il, a moins cruellement touchés que leurs voisins de

l'ouest. C'est cependant le même aspect gris et misérable, à

peine atténué, çà et là, par la gaîté de quelques arbres verts.

A onze heures, nous arrivons à Lady, bourg important où se tient

une espèce de foire. La poussière enveloppe tout et fait comme

un brouillard qui tamise les rayons du soleil. Dans une rivière

qui coupe le chemin aux portes du village, grouille et clapote

un amas de chairs blanches ; ce sont des paysans qui, épuisés

de chaleur, viennent, entre deux affaires traitées, mettre bas

leurs vêtements et se jeter à l'eau. Puis, sur la route, ce

sont des centaines de _télègues_[10] qui se suivent à la file ;

plus loin, d'autres sont rangées aux abords des maisons ; elles

obstruent toutes les voies, encombrent toutes les places ; les

chevaux, dételés, mangent tranquillement dans la charrette, qui

leur sert de ratelier. Autant de _télègues_, autant de familles ;

personne ne vient ici à pied.

Au pays russe · 第 3 / 19 段